Part 2
«Je n’ai jamais été aussi heureux que dans le Bois. Le Bois, c’est la Jungle de là-bas. J’y ai vécu des heures de fièvre qui valent les plus belles aventures d’amour,--celles que je n’ai pas connues. Vous êtes un civilisé, vous! vous ignorez les joies de la forêt, les semaines en pirogue sur les fleuves et les rivières, immobile, courbé sous un ciel de plomb, suivant du coin de l’œil le sillage des caïmans, fidèles compagnons de route; la marche, le sabre à la main, à travers les lianes et les bambous; le marécage pourri d’insectes où l’on enfonce jusqu’à la ceinture; la riche puanteur du Bois après la pluie; le bond de la pirogue sur les rapides fumants; la rauque mélopée des pagayeurs dans le soir. Vous ne connaissez pas la nuit sur la Jungle, le silence grouillant de menaces obscures, le frôlement mou des vampires et le cri obsédant du crapaud-bœuf. Et surtout vous ne connaissez pas cette ivresse du danger et de la solitude, l’homme colleté avec le Destin et qui le terrasse.
«La Vie! c’est dans la Jungle que vous sentez son souffle sur la nuque, et non dans votre Europe hystérique et étiolée. Ah! c’est une forte haleine et qui pue la charogne. La Jungle est un charnier: hommes, bêtes et plantes nourrissent son humus, et toute cette corruption fermente sous la voûte épaisse des feuilles. Que de fois et avec quelle volupté je l’ai humée, cette tiédeur étouffante de la forêt où se confondaient toutes les odeurs de la création! Deux aromes terribles dominaient, celui de la semence et celui de la mort: sur chaque branche, dans chaque touffe d’herbes tapie dans le taillis de bambous, sous l’ombrage glauque du manguier ou du mancenillier, je les ai flairés comme un chien sur la piste.
«Si vous franchissez le seuil de la Jungle, vous toucherez de votre paume le mystère chaud de l’existence.
«Des fruits éclatants pendent aux branches: ils sont empoisonnés. Des fleurs veloutées comme des prunelles et désirables comme des sexes palpitent dans l’ombre; elles vous tuent.
«Des mouches irisées comme des pierreries vous pourrissent d’ulcères. Les racines de plantes nourricières donnent la mort. La mort infatigable hante cette inépuisable fécondité.
«J’ai vécu sous le Tropique, au cœur fumant de la terre, j’ai parcouru les mers grouillantes de poissons venimeux, de squales et de méduses corrosives, ces mers langoureuses qu’enflent de brusques et sauvages raz de marée; ces îles où des volcans sommeillent, encapuchonnés de nuages; ces vastes fleuves dont les limons jaunissent l’Océan.
«Maintenant j’ai choisi une autre Jungle; mais je regrette la vraie.»
LA DÉSIRADE
Les douze jours de la grande traversée s’achèvent. Douze jours de plein ciel. Journées radieuses sur le pont: somnolences dans le bleu. Un poisson volant pique son clair d’or au creux d’une vague. Une douce hypnose fixe l’esprit. Le monde, autour de nous, est si lisse, si rond qu’on voudrait le caresser avec la paume de la main.
Sur le paquebot, un petit univers se crée qui se déplace suivant la ligne éternelle de l’horizon. Le temps et l’espace sont abolis.
Le paquebot est un royaume d’illusions. La traversée est une magicienne. Les mirages surgissent. Leurs édifices illusoires s’éclairent d’une lumière d’éternité.
Pourquoi la traversée s’achève-t-elle? Ne glisserait-on pas toute la vie, dans cet azur absolu?
Et pourtant elle s’achève!
Une longue pellicule grise apparaît à l’horizon; une mince buée verte, très pâle sur l’eau. Une terre!
La Désirade!
Les navigateurs de jadis t’ont baptisée d’un beau nom, île tant attendue. Mais nous aujourd’hui, nous rêvions d’un désir qui n’atteint pas sa fin, d’un navire qui jamais ne trouve d’escale, d’un voyage sans terme. O Désirade, que nous te désirions peu lorsque sur la mer s’inclinèrent tes pentes couvertes de mancenilliers!
II
ESCALES
GUADELOUPE
Le paquebot, troué de lumières, est fixe dans la nuit de la rade. Tout autour dansent des barques éclairées de chandelles qui brûlent, jaunes, en des cornets de papier huileux. Au fond des barques luisent des fruits, oranges et bananes. Un tumulte de voix et de cris s’élève. C’est un jacassement aigu et inarticulé: le créole. La terre est invisible.
On mord avidement dans les fruits. Les oranges sont acides à faire grincer les dents. Les grues du dock commencent à geindre, et à abattre les palanquées, une par une, toute la nuit et tout le jour qui suivra. Des câbles sifflent. Le paquebot est triste comme une maison qu’on déménage.
Au matin, apparaît une baie lisse, plate, vert sombre sous un soleil déjà dur. Il pleut--une pluie tiède--sans qu’on voie un seul nuage. «C’est un haut pendu», dit-on. Plusieurs fois par jour tombent ainsi des averses ensoleillées.
De grosses autos américaines ronflent sur le quai. Des chauffeurs nègres s’en donnent à cœur joie avec les clacksons. Un grouillement de négresses enturbannées de madras verts, bleus, orange; l’une d’elles est coiffée d’une tortue.
La ville a l’aspect minable d’une station balnéaire pauvre. Maisons de plâtras et de torchis, peinturlurées de couleurs criardes. Des boutiques de pharmaciens y suintent un spleen provincial.
On boit du coco frais à même la noix, dans un salon orné de meubles américains en bois noirs et tendu de velours vert cru. Il y a des ventilateurs électriques, des phonographes, une pagode en ébène incrustée de nacre et des water-closets faits d’une vieille caisse renversée.
Démarrage dans la lumière crue. A toute allure, la cervelle déchirée par le clackson, le long d’une route défoncée, entre des champs de canne à sucre. Des fusées de boue giclent sous les pneus. Les reins brisés, on franchit des lacs et des fondrières. Des coupeurs de cannes et des porteuses de fruits aux belles nuques, rient sur notre passage, de leurs larges rires blancs. Des nuages gonflés de pluie traînent, très bas. Des vapeurs chaudes montent de la terre. L’étuve.
Un virage brusque. On aborde une rampe à pic. Des deux côtés de la route, une végétation étouffante, des palissades de lianes et de troncs. La lumière ne filtre pas à travers leurs épaisseurs. La teinte vert sombre des feuillages est à la fois éclatante et farouche. Les feuilles des bananiers s’étalent comme d’énormes langues. Des lianes s’enlacent, de tronc à tronc et de branche à branche. Des fleurs saignent, paquets de glandes. Des bouffées de chaleur humide vous lèchent le visage. L’auto fend des zones douces d’odeurs: herbe humide, épices, résine, vanille. Mais on a beau aspirer de tous ses poumons: on manque d’air. Accablement; sensation d’étouffer dans trop de richesse verte. Le supplice de la serre.
Au flanc d’une montagne boisée, sous des bambous larges comme des cuisses, une piscine chaude. Une grosse dame créole batifole en costume rose dans l’eau verte. Une toute jeune fille fait la planche. Elle tend de petits seins durs et dorés dans la pénombre.
Déjeuner dans un hôtel sans toit, à cheval sur des poutres. Mais il y aura un jour l’eau à tous les étages et peut-être un ascenseur. Un médecin-hôtelier rêve sur les matériaux épars et s’épanche au moment du champagne. Casino, eaux minérales, poker et pianola, à bref délai, pour le plus grand bien du Tropique.
Un «haut pendu» se décroche. Sortie dans des ondées de parfums. Ciel nuageux. Soleil lourd. Paroxysme sensuel. La chaleur coule le long des corps moites, fait bourdonner les oreilles. On rêve de toutes-puissances et de crimes voluptueux. C’est le coup de soleil colonial.
Puis de nouveau à toute vitesse, conduits par un enfant, le long de routes à virages vertigineux, pressés dans la griserie de la vitesse et du danger.
La ville au bord de la mer--de la mer métallique. Le bref couchant rouge. Les nègres rassemblés sur la place, autour de la statue blanchâtre de Schœlcher, libérateur des esclaves. Un cortège débouche, précédé d’un orphéon. Dans la salle basse de l’hôtel de l’Europe (ironie!), sous la lueur tremblante et jaune des lampes, des faces brutales se tendent vers les punchs, lèvres énormes, nez écrasés, dents découvertes; on boit, on hurle. La politique chauffe le sang. La taverne grouille comme l’entrepont d’un négrier. Les coups de gourdin ne manquent pas, et les épaules pour les recevoir et les bras pour les donner. La nuit tombe, brusque et poisseuse. Les vagues détonent sur le wharf où brûle un feu rouge. Leur rumeur couvre les hurlements des ivrognes. Une détresse venue à pas de loup dans l’ombre, vous agrippe à la gorge... Terreur de vivre, ici. Mais le paquebot illuminé entre en rade.
PAPA VOLCAN
«A la Mâtinique! Mâtinique!» Un chauffeur nègre. Des routes à angles aigus, des pentes de toboggan. De nouveau le tourbillon des odeurs, l’ivresse de la vitesse et du vent frais qui fouette.
Des ravins comblés de verdure; des arbres géants enlacés de lianes; des dévalements de forêts, palmiers, banyans aux piliers multiples, mancenilliers, arbres à pain, fougères arborescentes. La végétation envahit tout, rampe partout. Des feuillages monstrueux se balancent. Des sources chaudes jaillissent du rocher, ruissellent en cascades vaporeuses. Des «queues-de-loup» rouges et poilues, des crotons pourpres, des orchidées en veilleuse dans la sombre verdure. La route s’enfonce sous un tunnel vert où stagne le parfum d’une terre chaude et fumante. Une vie forcenée palpite sous sa croûte. Les soufrières, casquées de cuivre, menacent au-dessus de l’île.
Voici la montagne Pelée, masquée de brume; tout le paysage en est assombri. Une lourde nuée révèle la force souterraine. Le rivage verdira où fut la ville dévastée; les plantes ont follement repoussé; quelques cases, plus haut, des pentes craquelées de laves, et, plus haut encore, le sombre casque du mont meurtrier.
On pressent le bouillonnement intérieur de cette terre. Une végétation inépuisable surgit d’un sol miné. Dans cette gorge, les grappes de fleurs s’écroulent; les branches des arbres plongent de nouveau dans la terre pour s’y enraciner. Et toujours des eaux fumantes. Et toujours cet aspect écrasant et farouche, ce signe!
Retour à toute vitesse dans le court crépuscule, dans le demi-jour d’éclipse qui semble présager un cataclysme. Mais les lampes des cases s’allument dans les feuillages et les lucioles étincellent entre les arbres et les haies. On entrevoit dans une lueur jaune une véranda: une femme est étendue; un homme lit. Les aromes des plantes entrent par tous les côtés dans les maisons ouvertes. Des fleurs luisent, se penchent, lourdes. L’auto glisse, vertigineuse.
La nuit vient sur les faubourgs. Une foule bigarrée, des négresses enturbannées d’étoffes éclatantes, portant leurs fardeaux sur la tête et des corbeilles de fruits; des négrillons aux jambes lisses, des hommes en vêtements blancs, des mulâtresses aux flottantes mousselines, tout un monde de reflets orangés et roses grouillant dans la rue étroite bordée de maisons basses et de haies aux feuilles pourpres dans la brume violette du soir, le soleil rouge déclinant derrière un lac noir, métallique, et, sur le ciel vert translucide, les rameaux énormes d’un arbre: reptiles.
Une vision de rêve et d’opium. Des parfums à pleines narines et cet horrible démon noir qui déclanche son clackson, rauque et déchirant comme un cri de fauve.
On songe à Ceylan et à la Chine. Immense douceur un peu fiévreuse.
Après la catastrophe de Saint-Pierre, des allocations furent longtemps servies aux familles des sinistrés. Les noirs reconnaissants baptisèrent le mont à la fois meurtrier et nourricier: «Papa Volcan».--«A la Mâtinique! Mâtinique».
APOTHÉOSE
L’auto roule à toute allure, chassant de ses roues arrière dans les virages. Le clackson hoquette sans arrêt. Par les trouées de verdure, les grands paysages, de montagnes et de mer, apparaissent, teintés de bleu tendre comme des paysages de France.
Les champs de canne à sucre tout floconneux d’aigrettes blanches. D’énormes fleurs violettes, roses, écarlates dans les feuillages. Et des théories de femmes multicolores, porteuses de corbeilles et de jarres, la nuque bronzée, très droites. L’auto passe. Un éclair blanc sillonne les faces sombres. Et toutes ces possédées hurlent ensemble:
«Vive not’ député!»
Debout sur le marchepied de la grosse voiture jaune, un politicien mulâtre jette des paroles enflammées. Un rayon de soleil couchant fait étinceler sa mâchoire d’or.
La foule, bariolée comme un tapis d’Orient, s’enfle et se contracte sous le poitrail des chevaux que montent de hauts gendarmes casqués, impassibles, sabre au clair.
Accoudée à son balcon, une jolie créole entourée de ses enfants, regarde, amusée.
Toutes les fenêtres sont fleuries de madras orange et rouges comme de grosses tulipes.
POLITIQUE
C’est un vieux planteur qui parle. Très vieux. Mauvaise vue. De grosses lunettes d’écaille jaune, poil blanc, cheveux ras, des yeux très bleus, un peu noyés.
«Vous ne connaissez pas la «maman-cochon»? dit-il. C’est bien simple. Ce sont des bulletins de vote qui se décuplent quand on les met dans l’urne... Ah! ma foi, il y a parfois plus d’électeurs que d’habitants. Mais dame, on ne fait pas le recensement tous les jours.
«La grande chose de ma vie, ajoute-t-il. J’ai réconcilié Matrot le mulâtre avec Dupont le blanc. Dix ans qu’ils se haïssaient. Ils ont fraternisé chez moi, à table.
«Dupont disait à Matrot:
«--Vous souvenez-vous des coups de fusil qu’on tira un jour sur votre maison? C’est moi qui ai fait cesser le feu, ce jour-là.
«Et Matrot de répliquer:
«--Vous rappelez-vous cette fête où l’on voulait vous faire boire? Un homme vous avertit de ne pas toucher à votre verre. C’était moi qui vous l’avais envoyé.»
On parle beaucoup de ce Dupont sous les Tropiques.
«Un homme de génie, exclame le vieux planteur. Il a inventé le «blanc libéral». Il a commencé par conquérir toutes les femmes de couleur. Ah! il les prend, toutes! Pour empêcher l’élection d’un conseiller général, son ennemi, il a été tout droit au but. Il a séduit la bonne. Celle-ci, le matin du vote, enleva tous les bulletins qui se trouvaient chez son maître: deux mille environ! Le pauvre ne fut pas élu... faute de papier.»
Un matin de fête locale, dans un village de l’île, voisin des propriétés de Dupont, une femme qui avait été sa maîtresse, demanda à lui parler: «Mon mari, lui dit-elle, a l’intention de vous empoisonner. Il a préparé un «quinbois» dans une petite fiole qu’il porte sur lui. Je l’ai vu mettre dans sa poche. N’acceptez pas à boire lorsqu’on vous offrira le punch.--Bien!» dit Dupont. Le soir même la fête battait son plein. Il y eut une retraite aux flambeaux et la foule envahit la grande cour de Dupont, qui fit défoncer quelques barils de tafia et harangua le peuple. L’alcool et les paroles de l’orateur grisèrent la foule qui s’égosillait à hurler «Vive Dupont!» tandis que roulait le tam-tam.
--Silence! dit Dupont.
Et la foule, docile, se tut.
--Je suis touché de vos sentiments, continua-t-il. Mais il y a un traître parmi vous.
--C’est impossible, protesta une clameur unanime.
--Si, maintint Dupont, il y a quelqu’un qui veut m’assassiner.
--Qui est-ce? Nous l’étranglerons.
Le doigt vengeur de Dupont désigna un des noirs, le plus ardent à manifester son indignation.
--Voilà celui qui veut ma mort, articula Dupont.
L’homme se jeta à terre, se frappant la poitrine et jurant que Dupont n’avait pas de plus fidèle serviteur.
--Menteur! dit Dupont. Le poison est dans ta poche.
Et, d’un bond, saisissant l’homme par sa veste de toile blanche, il plongea rapidement la main dans une poche et retira un petit flacon qu’il exhiba à la foule.
Des hurlements furieux s’élevèrent:
--A mort, l’assassin! A mort!
Le porteur de philtre n’en menait pas large. Il gémissait: «Pardon, moussié Dupont, pardon!» s’attendant à être lynché par les partisans de cet admirable leader.
--Maîtrisez votre colère, citoyens et citoyennes, prononça Dupont. Je vais vous montrer que ce malheureux était impuissant à me nuire et que mes sortilèges sont plus forts que les siens.
Ceci dit, il leva très haut le flacon.
--Je vais boire.
--Non, gémit la foule pantelante.
Et Dupont but, puis, méprisant, jeta le flacon vide au criminel prosterné.
--Retire-toi, dit-il. Laissez-le aller, ordonna-t-il à la foule, magnanime.
Puis il claqua de la langue.
Enthousiaste, la horde porta Dupont en triomphe. Les négresses le couvrirent de fleurs et il les embrassa à toute volée. Le bal tam-tam se prolongea toute la nuit, sous des lanternes vénitiennes suspendues aux branches des manguiers et des arbres à pain. Les électeurs étaient ivres et satisfaits; ils avaient trouvé un grand sorcier. Le grand sorcier se retira avec quelques amis et on aurait pu les entendre rire à se tenir les côtes. La fiole de poison ne contenait que du malaga.
SAINTE-LUCIE
Les cases s’accroupissent entre les langues vertes des bananiers. Des palmes allongent leur reflet sur l’eau d’un canal. La route serpente au bord d’un torrent enfoui sous les bambous et les lianes. La sueur baigne nos fronts. L’air est moite.
Des rues criardes de rires et de disputes. Une humanité violente fermente dans cette touffeur. Des relents de graisse rance et de musc...
Deux petites courtisanes, l’une noire, l’autre mulâtresse, se dandinent dans leurs loques de coton blanc. Elles m’ont dit: «Viens dans notre maison». Je les ai suivies. C’était une case sur pilotis au fond d’une cour boueuse. Elle mesurait tout au plus trois mètres et n’avait pas de porte. Un rideau haillonneux divisait l’intérieur. Il y avait tout juste la place de s’asseoir sur une caisse. Je ne savais que dire. Elles souriaient. Je leur ai donné des cigarettes et un shilling. Puis j’ai articulé: «Il est tard. Le paquebot va partir. Il faut que je m’en aille». La mulâtresse secoua la tête, et me prenant par la main, m’entraîna derrière le rideau. Sur une paillasse, un enfant, roulé dans un drap troué, dormait. La femme, sans mot dire, se coucha près du petit être, relevant sa robe... Mais je détournai la tête et repoussai sa main qui m’appelait. Sur le seuil, sa sœur noire guettait, silencieuse, et ne chercha pas à me retenir.
TRINIDAD
«West Indies!» ai-je murmuré en m’allongeant dans l’auto silencieuse qui m’emporte le long d’une rue étroite bordée de magasins. Et la belle boutique de canning où s’entassent les épices et les tabacs de tous les pays. L’odeur de cannelle et de gingembre. Je pense au début d’un livre de Conrad en achetant des boîtes de capstan, une valise en cuir et une casquette de marin à visière basse. Cette aisance que l’on sent dans une ville où l’on trouve tout. L’air de confort. La fraîcheur du «lemon squash» dans le hall de l’hôtel, tout à l’heure.
Mais nous passons devant un mur gris assez haut. Une porte entre-bâillée laisse voir des grilles. La prison, paraît-il. Il y a même une belle potence.
On pend beaucoup ici, à cause des coolies.
La savane! Paradoxe helvétique de cette pelouse plaquée de blancs tennis, encadrés de montagnes sombres, où paissent sous les palmiers, les banyans et les manguiers, des vaches innombrables et candides. Sur les bancs, des nurses de toutes les gammes colorées et des enfants, tous blonds. Un pensionnat de filles de couleur. Des Hindous peints en rouge et bleu et leurs femmes au fin visage, le nez percé d’anneaux d’or. Passe un cortège de convicts en toile grise, coiffés d’un bonnet jaune éclatant. Ils portent sur la poitrine en grosses lettres le mot: «Prison» et sont liés par deux avec une chaîne de poignet.
Les maisons ajourées dans les feuillages, avec leurs grappes de flamboyants, les hibiscus et les fleurs de gingembriers. Il y en a de tous les styles, des blanches très simples et d’autres très Riviera. Il y a même un château écossais. Les fenêtres du club sont ouvertes. Au Queenspark on prend le thé en regardant tourner les voitures. Glissent des autos souples. L’une est conduite par une jolie fille blonde, nu-tête. Des éclairs de mousseline et de grands chapeaux clairs.
Le quartier nègre sur la route de Sainte-Anne. De petites cases de bois isolées, pleines de fleurs. Et la ville chinoise, grouillante et basse, où se trament des émeutes.
Mais l’ordre règne à Trinidad. A l’entrée du parc du gouverneur, un policeman noir à cheval, avec son casque blanc à pointe.
* * * * *
Dans une auto, toute une famille hindoue, les femmes aux narines d’or, enveloppées de mousselines violentes.
Johnson me dit: «Ce sont les nouveaux riches de Trinidad, d’anciens coolies arrivés avec les bateaux d’émigrants, devenus millionnaires aujourd’hui. Dernièrement un bateau est parti pour les grandes Indes, emportant huit cents passagers d’entrepont, entassés comme du bétail; tous, des Hindous qui rentraient. Quelques-uns laissaient dans les banques des dépôts de trente mille dollars...»
A déjeuner, au club. Du poisson exquis et une pinte «half and half» de premier choix.
Johnson et son frère, congestionnés, aimables avec discrétion, sobres de paroles. Un Français vêtu d’un veston kaki, couvert de décorations, gesticule. Il est pédant; il dit: «Je précise... je pourrais multiplier les exemples... je pourrais citer mille cas...» comme font les gens imprécis et ceux qui sont à court d’arguments. C’est un petit homme noiraud et pétulant. Les Anglais écoutent et boivent.
Il a plu. L’auto glisse entre d’épaisses verdures qui luisent et sentent fort. Cette terre gorgée d’humidité, surchauffée, toujours en fermentation. Des plantations de cacaotiers, leurs branches lourdes de gousses jaunes, rouges, d’énormes œufs de couleur pendus dans l’ombre. Des bois d’orangers. Il n’y a qu’à lever la main pour cueillir une boule d’or. Des ruisseaux bordés de bambous larges et ronds comme des cuisses d’homme. Des villas claires enfouies sous des fleurs, des fleurs d’un éclat sombre, pourpre, violent.
Un planteur vient à nos devants, sur le chemin trempé de boue rouge. C’est un Anglais au visage rond, mouillé de sueur. Il est vêtu d’une chemise ouverte et d’un pantalon de toile. Sa pipe. Son coupe-coupe à la main. Un chapeau de feutre. Des lunettes. Il rit, la main ouverte et tendue vers les cacaotiers lourds de fruits. Ça pousse tout seul.
Le soleil filtre à travers les nuages. Les odeurs montent de la terre en travail. Une orange se détache et tombe, avec un floc, sur un tas de feuilles pourries. Arc-en-ciel.
Le port. Une longue jetée de bois. Le soir tombe, brusque. La lumière baisse rapidement. Il demeure seulement une traînée de lueur entre le ciel et l’eau. Un croissant de lune ne donne qu’une clarté blafarde, diminuée. Un énorme nuage noir étale deux ailes zébrées de rouge. Un arc-en-ciel jaillit de la mer et fend un nuage pourpre. Le ciel bas, étouffant, strié de violet et d’orange. Les navires immobiles, découpés à l’encre de Chine sur fond de cuivre.
Une voile passe sur le crépuscule, comme une main. La fumée du paquebot en rade, tordue, épaisse. Les lampes s’allument sur le quai. L’eau se moire de reflets de sang.
Nous sommes debout sur le wharf, et sur le seuil d’un univers. Quelques errants. Deux jeunes hommes, en casque: deux prospecteurs. Ils vont remonter l’Orénoque jusqu’au Caroni sans doute. Les suivrai-je? Ils m’invitent. Je refuse, mais il me reste un regret. On échange des cartes. «Mon adresse à Bolivar... Vous devriez gagner San Fernando et de là Caracas, à cheval, sans route, dans la savane. Merveilleux!--Allons, bonne chance. Au revoir!» La chaloupe est pleine. Les vêtements blancs se mêlent et se pressent. A la lueur d’une lanterne des négresses passent des paniers d’oranges et de bananes roses. Le feu vert, sur le môle, indique que la route est ouverte...
CLAIR DE LUNE
La mer change: plus agitée, bouillonnante, sombre et mouchetée d’écume. Des colonnes de nuages se dressent sur la transparence verte de grands lacs. Le bref crépuscule.
La lune à son premier croissant éclaire peu, d’une lumière blafarde et rare. Des éclairs au ras de l’horizon. Des flaques blanchâtres. Le couchant semble tout proche; une traînée rouge avec des superstructures de nuées encre.