Part 8
Il reconnaissait bien son ancien ami Deodat de Vega, qu’il n’avait pas revu depuis le procès de Jehoudah. Celui-ci avait quitté le pays à ce moment-là. Ils s’étaient écrit quelque temps puis leurs lettres s’étaient espacées. Ensuite Castro avait appris que son ami avait été arrêté à Calcutta pour une affaire de traite de nègres, relâché, puis condamné à la suite d’une tentative de chantage sur une femme, et relégué en Australie. Il pensait ne jamais le revoir, comme il pensait en avoir fini avec beaucoup de choses de sa jeunesse.
La porte venait de s’ouvrir. Castro indiquait d’un geste qu’il était pressé, remettait la conversation à plus tard. Mais Deodat de Vega ne l’entendait pas ainsi.
--Il faut que je te parle tout de suite, dit-il. Je suis venu de loin pour te voir. Je sais que tu es en train de faire de grandes choses. Tu vas avoir besoin d’hommes comme moi.
Même en flattant son ami, il gardait un ton de supériorité ironique.
Alors, Castro lui fit signe d’entrer avec lui. Rachel était dans sa chambre. Elle s’habillait après la sieste. Les deux hommes traversèrent la vérandah et se mirent à marcher dans le jardin en l’attendant.
La chambre de Rachel donnait sur le jardin par une étroite fenêtre grillée devant laquelle passait une des rares allées que les plantes sauvages n’avaient pas complètement envahie. Rachel, au bruit des pas, regarda par la fenêtre et elle ne reconnut pas, tout d’abord, l’homme poudré. Peu à peu cependant cette manière de marcher en traînant légèrement une jambe, ce sourire exprimant la négation de toute chose, lui revinrent à la mémoire. Collée au mur, le visage écrasé sur la grille de la fenêtre, elle considéra avec passion les deux hommes qui avaient fait son malheur par leur mutuel amour du mal.
Elle comprenait leur conversation à la grandiloquence des gestes de Castro et à la bouffissure d’orgueil de ses traits. Il éprouvait du plaisir à briller devant son ami. Il subissait à nouveau l’ascendant par lequel il avait été jadis dominé. Il se laissait aller à l’entraînement des confidences. Une saveur de jeunesse lui venait aux lèvres.
Quand tous deux passaient devant la fenêtre, Rachel recueillait au vol une phrase. On parla d’elle. Elle le comprit au plissement des yeux de Castro, à la façon dont elle le vit se pencher sur l’épaule de son ami. Il devait se flatter de l’avoir pour maîtresse.
Rachel entendit Vega dire:
--Tu as peut-être tort. Il ne faut jamais se fier aux femmes. Tu sais le cas que moi j’en ai toujours fait.
Castro riait maintenant à des souvenirs évoqués. Une bassesse plus grande se peignait sur sa physionomie. Ah! oui, ils méprisaient les femmes et ils le leur avaient bien montré en les traitant comme des esclaves. Les deux hommes se réjouissaient ensemble d’actions qu’ils avaient accomplies autrefois. Rachel trembla de rage à l’idée qu’ils parlaient peut-être de sa mère.
Il lui sembla que Deodat de Vega expliquait à son ami que l’expérience de la vie ne lui avait pas apporté comme à d’autres, même une velléité de repentir.
Les deux hommes s’étaient arrêtés non loin de la fenêtre, et Rachel entendit ceci:
--On est quelquefois puni. J’ai été à Port Jackson, j’ai senti sur mon dos le fouet de la chiourme anglaise. Mais maintenant je suis ici, je suis libre. Je te le disais autrefois, et je le crois encore: le mal est logiquement plus fort que le bien, car il ne s’embarrasse pas de ridicules considérations de morale ou de pitié. Il vaut mieux être du côté du mal.
* * * * *
Il avait été convenu que dans l’intérêt de leurs projets communs, Deodat de Vega se montrerait le moins possible dans le vieux Goa. Il s’était installé dans une villa écartée, non loin de Panjim, et c’était la nuit seulement qu’il venait rendre visite à Castro.
Ses visites se faisaient naturellement chez Rachel. Mais plus rien plans son costume ne rappelait le personnage misérable qui s’était promené dans le jardin quelques jours auparavant. Deodat de Vega, comme au temps de sa jeunesse, portait d’impeccables gants blancs, des chemises de soie molle et une cape retenue par une chaîne d’or qu’il jetait négligemment sur ses épaules.
Castro avait pensé d’abord qu’il serait nécessaire de rassurer Rachel. La vie et les revers avaient changé le caractère de son ami. Un homme comme celui-là était nécessaire à ses projets. Il comptait l’utiliser sans se laisser influencer par lui.
Mais contrairement à son attente, Rachel témoigna de suite de l’amitié au nouveau venu. Cette amitié fut même si apparente que Deodat de Vega en sentit l’excès et en fut surpris. Toutefois, il l’attribua en partie à l’ennui que Rachel devait éprouver parmi les ruines ecclésiastiques du vieux Goa et en partie à sa propre séduction.
Presque chaque semaine il prenait le bateau pour Bombay où il se livrait à des achats d’armes et à des négociations avec des aventuriers de sa connaissance auxquels il faudrait faire appel le moment venu. Il avait été aussi chargé de la vente des diamants et des perles noires. Cette vente avait rapporté à Castro plus qu’il n’en avait espéré et sa confiance en son ami s’en était accrue. Il savait bien que Deodat de Vega était au-dessus du désir de l’argent. D’ailleurs celui-ci s’était expliqué sur ses démêlés avec la justice anglaise. Il l’avait fait avec cette sorte de cynisme qu’on peut appeler aussi sincérité et qui consiste à faire excuser ses fautes en les racontant avec exactitude et en s’en glorifiant. L’abolition de la traite lui apparaissait comme une monstrueuse hypocrisie de la société. Est-ce que l’esclavage n’était pas le but inavoué de toute organisation sociale? Un homme libre comme lui était obligé de lutter sans cesse pour ne pas être esclave. Pourquoi alors se cacher pour asservir de misérables brutes noires? Il avait eu le tort de se laisser prendre, voilà tout. Quant au soi-disant chantage de la dame anglaise, c’était une histoire qui aurait été à mourir de rire si elle n’avait pas fini si mal pour lui. La veuve d’un général qui l’avait poursuivi pendant deux ans de déclarations et de lettres d’amour! Une vieille toquée de Calcutta qui lui avait offert cent fois sa fortune! Il s’était décidé à la fin à accepter une de ses offres. C’était malheureusement dans un mauvais moment, après qu’il eut enlevé une nièce de la dame, une autre fille dont il n’avait eu que des ennuis. La veuve du général s’était servie pour se venger d’une lettre où il lui avait écrit Dieu sait quoi! Elle avait organisé une de ces machinations que seules les femmes peuvent concevoir par dépit. On s’était aperçu alors que la nièce était mineure et la pudibonderie des magistrats anglais avait été si bien déchaînée qu’il avait été envoyé à Port Jackson.
Deodat de Vega avait raconté tout cela devant Rachel sur laquelle il ne doutait pas posséder un aussi grand ascendant que sur Castro. Devant elle aussi il s’entretenait des préparatifs du coup de force qui devait livrer la colonie à Castro et aux partisans de l’archevêque.
Il faudrait montrer au début la plus grande énergie. On n’en imposait que par la peur, on ne réussissait que par la violence. Ce qui était le plus à craindre, c’étaient les conseils de prudence des gens timorés.
Quelquefois Deodat de Vega baissait la voix et son accent devenait plus grave. C’était quand il faisait allusion à une secte par laquelle, au cours de ses voyages, il avait été initié à une philosophie singulière qui était la base de ses convictions.
Rachel l’entendit une fois dire:
--Quand on veut réaliser un projet d’importance comme le nôtre, il faut considérer avant toute chose que la vie humaine n’a aucun prix. Les hommes qui m’ont instruit, à Khiva, allaient plus loin puisqu’ils prétendaient que toutes les fois qu’on supprime une existence on augmente d’autant sa force personnelle et que les plus forts sont ceux qui ont le plus de morts à leur actif.
* * * * *
Cette soirée avait été une soirée d’enthousiasme. Dans le salon de la maison de Rachel, on avait arrêté les dernières mesures qui devaient aboutir à l’autonomie de la colonie de Goa. On avait discuté du sort de ceux qui demeuraient fidèles au roi du Portugal et au pouvoir religieux du pape. Les quelques prêtres rebelles à l’autorité de l’archevêque seraient expulsés. Le gouverneur était un homme si triste par nature et d’un caractère si faible que personne n’avait pensé que sa mort fût nécessaire. Le seul danger sérieux venait du colonel qui commandait les troupes. Il était presque toujours ivre, mais il avait des moments de lucidité. Enfermé dans le fort d’Aguada, qui était inexpugnable avec les moyens dont on disposait, il pouvait bombarder la ville neuve.
Deodat de Vega haussa les épaules et trancha la conversation, d’un geste négligent de sa main gauche gantée de blanc. Il se chargeait du colonel. On pouvait s’en rapporter à lui.
A la clarté du punch qui brûlait sur la table, illuminant des visages congestionnés par le sentiment de leur importance, des postes furent donnés et reçus. Castro remplacerait d’abord le vieil Aguilar comme président du conseil de la colonie. Il était tout désigné pour être ensuite le président de la future république. Mascarenhas serait ministre de l’Intérieur et Marcora, ancien capitaine au long cours, qui avait passé sa vie sur la mer, commanderait la flotte de guerre. C’est de cette flotte que dépendrait le salut du nouvel État le jour où le Portugal enverrait ses navires. Castro annonça que Deodat de Vega venait de négocier pour lui l’achat d’un trois-mâts avec trente canons dernier modèle dont il ferait don à la république de Goa.
On se pressa les mains. On se félicita mutuellement. On but à celle qui était l’inspiratrice, la muse de la révolution prochaine. Ce ne fut que tard dans la nuit que les conjurés se glissèrent au dehors pour regagner leurs maisons.
Rachel fut frappée alors de la façon dont Castro ouvrit la porte qui faisait communiquer le salon et la vérandah en disant:
--Comme il fait chaud ici. J’ai besoin de respirer.
Et elle vit qu’il se penchait pour écouter les bruits de la nuit.
A part un oiseau perché sur une branche dans le jardin et qui poussait par intervalles un sifflement triste, la nuit était à peu près silencieuse. Des camphriers et des frangipaniers sauvages exhalaient une odeur lourde mêlée à l’odeur humide des marais proches.
--Tu n’as pas entendu, dit Castro à Vega, en lui prenant tout à coup le bras.
Vega lui fit signe que non.
--Toujours ta vieille idée du spectre de la destruction errant la nuit dans les rues de Goa, culbutant une colonne, s’attaquant à l’ogive d’un porche...
Et il haussa légèrement les épaules.
--Oui, nous venons, de parler de prospérité future, de mise en valeur de la terre, et je suis persuadé qu’il y a autour de nous un élément de mort qui rôde.
Deodat de Vega revint vers la table et il se versa à boire.
--Alors, pour toi, dit encore Castro avec un geste large montrant le ciel et l’intonation de quelqu’un qui continue une conversation souvent reprise, il n’y a rien là, il n’y a rien nulle part?
--Non rien. Il y a en nous une possibilité de plaisir que tempère notre croyance au bien et au mal, quand nous en avons une, toutefois.
L’œil de Castro s’illumina une seconde et Rachel, de la tête aux pieds, se sentit enveloppée d’un regard de désir.
--Autrefois, te rappelles-tu? dit encore Castro. Nous ne songions qu’à notre plaisir. Nous osions le faire passer avant tout. C’était le bon temps.
Les deux hommes, immobiles l’un près de l’autre, regardaient du côté des montagnes et la forme tassée de leur dos exprimait le regret de tout ce qui s’en va avec l’âge.
Quand ils prirent leur chapeau pour partir, sur le visage de Castro, les lèvres plus grasses avaient l’air peintes en rouge. L’ironie, la supériorité voulue de Vega avaient fait place sur ses traits à une expression d’amertume féroce.
Sur le seuil de la maison, Rachel regarda la silhouette des deux amis décroître dans la rue en pente. Quelque chose d’invisible les liait l’un à l’autre.
--Leur mutuel amour du mal, pensa Rachel.
Et quand elle eut refermé là porte, en se retrouvant parmi les verres de punch vides, les chaises alignées autour de la table, la fumée refroidie des cigares, elle eut de la peine à ne pas rire seule de satisfaction.
Elle mesurait le chemin qu’elle venait de parcourir si rapidement. Elle était tranquille, à présent. L’homme qu’elle avait vu un matin dans l’église des Rois Mages rajeuni et purifié par un sincère élan vers Dieu avait retrouvé le chemin qui le ramenait au mal par un cercle dont il ne sortirait pas. Comme le hasard avait bien servi Rachel en ramenant ce compagnon de débauche! Castro était attaché solidement à sa jeunesse par la racine des passions.
Et Rachel se demandait si le moment n’était pas venu. Mais non, pas encore! Il fallait qu’il fût sur la croix comme son père, qu’il souffrît, qu’il sût pour quel crime il était puni par Rachel, fille du médecin Jehoudah. Et elle se promettait de trouver une vengeance inattendue et terrible.
--Seigneur Cebaoth, tu seras redoutable aux méchants!
Elle s’était accoudée près de la glace et elle fixait machinalement sa propre image. Elle recula et elle se passa la main sur la figure comme pour en ôter un masque. Elle avait une expression de laideur qu’elle ne s’était jamais connue.
La Forme de la Vengeance
De même que les bonnes actions n’ont de valeur que par la manière dont on les fait, songeait parfois Rachel, ainsi la vengeance n’est juste que si on lui donné une forme égale au crime. Et ce fut presque malgré elle, comme enfantée par ses longues imaginations sur ce sujet, que la forme de sa vengeance, d’abord confuse, apparut dans son esprit.
Ce matin-là, elle avait rencontré Joachim au montent où elle arrivait au bord de l’eau et ils avaient descendu dans le même canot le large canal qui longe l’île de Divar. Ils étaient allés très loin mais ni l’un ni l’autre n’était pressé de revenir.
Ils avaient repris ces interminables conversations dans lesquelles deux jeunes gens qui ont du plaisir à être ensemble s’efforcent de se raconter eux-mêmes et de se montrer sous le jour qui doit être pour l’autre le plus séduisant. Rachel s’était peinte comme une femme malheureuse et opprimée et elle avait fait de sa vie un récit analogue à celui qu’elle avait fait à Pedre de Castro. Une instinctive prudence l’avait poussée à cacher la manière dont elle avait quitté Cochin pour Bombay et elle avait adopté la version convenue, dès le premier jour, avec Pedre. Si elle était à Goa, c’était pour y attendre son mari, acheteur de terrains qu’il se proposait de faire valoir. Elle laissait planer un mystère sur sa vie avec ce mari supposé et Joachim était trop timide pour l’interroger catégoriquement. Il lui posait pourtant des questions indirectes, il s’étonnait de sa solitude, il cherchait surtout à élucider la raison des fréquentes visites de son père.
Joachim de Castro n’avait pas connu sa mère. Il avait été élevé par sa grand’mère, créature au cerveau rétréci par les dévotions et la terreur que lui inspirait son fils. Joachim n’avait que douze ans quand elle était morte. Son père l’avait mis alors dans un collège tenu par les jésuites à Bombay. Pedre de Castro ne voyait son fils que pendant les vacances et encore profitait-il de ce temps pour aller faire de grandes chasses dans les Ghates. Jamais le père et le fils n’avaient échangé de paroles affectueuses. Ils étaient demeurés étrangers l’un à l’autre, séparés par cette incompréhensible muraille que dressent quelquefois entre eux les êtres du même sang. Joachim de Castro s’était tenu à l’écart des plaisirs grossiers de l’adolescence. Il était pieux, mais avide d’aimer. Depuis qu’il était arrivé dans Goa bouleversé, tout était pour lui sujet d’étonnement. Rachel l’effrayait parce qu’elle était juive et sa beauté le jetait dans des états d’exaltation analogues à ceux qu’il avait éprouvés dans des heures d’ardeur mystique. Il aimait l’entendre parler, mais il sentait que le meilleur d’elle-même lui échappait.
Rachel avait d’autant plus de mal à répondre à ses questions de façon plausible qu’il lui venait en présence du jeune homme un besoin impérieux de sincérité dont elle ne pouvait s’expliquer la force. Elle avait fini par vivre dans le mensonge comme dans un élément familier et, ainsi que cela lui arrivait dans les premiers temps de son séjour à Goa, elle ne souffrait plus de montrer des sentiments qu’elle n’éprouvait pas ou de déguiser ceux qu’elle éprouvait. Mais il se dégageait de Joachim de Castro un courant de vérité, une rectitude de l’âme qui la gagnait. Et peu à peu dans les récits de sa vie que les questions de Joachim l’obligeaient à recommencer, elle se rapprochait de plus en plus de ce qui était arrivé réellement. Bien que ces récits ne fussent jamais suffisamment clairs, Joachim sut que la jeunesse de Rachel avait été empoisonnée à cause d’un homme et que cet homme avait causé la mort de sa mère dans des circonstances dramatiques dont elle ne voulait pas raconter les détails.
--Il y a une vertu que j’admire au-dessus de toutes les autres, c’est le courage, dit Rachel.
Joachim ne savait pas s’il était courageux. Il n’avait pas encore été à l’épreuve de l’action. Il sentit en lui comme une bouffée d’ardeur, un besoin d’atteindre l’admiration de Rachel.
--Je voudrais être courageux pour vous, dit-il.
Et Rachel toujours préoccupée de dévoiler au jeune homme le fond véritable de son âme, dit encore:
--Ne trouvez-vous pas que celui qui a fait le mal doit être puni par un mal semblable? La véritable justice consiste d’après moi à rendre avec une exactitude rigoureuse le bien qu’on vous a fait, comme récompense, le mal qu’on a subi comme châtiment. Et les hommes agissant ainsi sont alors les instruments de Dieu.
--Pourquoi ne me parlez-vous pas plus sincèrement, dit Joachim qui suivait la pensée de Rachel moins par les paroles entendues que par sa propre intuition. Je sens qu’il y a en vous une constante obsession. Vous revoyez perpétuellement une image qui est dans le passé et dont vous avez souffert.
Ils s’étaient arrêtés en marchant. Il la regarda en face et elle s’étonna que ses yeux myopes puissent voir aussi loin en elle.
--Vous avez tort de me prendre pour un enfant, reprit-il. Je voudrais tant vous montrer que je suis capable de vous défendre et même de vous venger! Dites-moi...
Mais Rachel souleva la main pour lui faire signe de se taire. C’est à ce moment que l’imprécise pensée s’ébaucha en elle.
Elle avait à sa droite une masse de figuiers, de mimosas et d’orangers sauvages, à sa gauche l’étendue miroitante des eaux. Les rames du canot qui les suivait pendant qu’ils marchaient sur le sentier faisaient des clapotements réguliers. Au milieu des feuillages, des pélicans troublés dans leur solitude se mirent à claquer du bec lugubrement. Le ciel était d’un bleu écrasant. Il sembla à Rachel qu’il pesait sur ses épaules. Autour d’elle la terre était triste infiniment, sous le soleil inexorable. Elle se sentit tout à coup fatiguée.
--Il faut rentrer, dit-elle. Comme nous sommes allés loin aujourd’hui.
La Jalousie
Depuis que Deodat de Vega était revenu, Castro disait fréquemment;
--C’est curieux, il me semble que je rajeunis.
Il avait vieilli plus vite et il le sentait obscurément. Aussi il éprouvait le besoin d’affirmer par la parole une jeunesse nouvelle. Rachel remarqua qu’il changeait de manières. Il la regardait avec des yeux plus aigus et il avait, quand il était auprès d’elle, une façon animale de respirer son odeur et de tendre la main, comme s’il voulait palper sa chair. Il n’était pas revenu se confesser à l’église des Rois Mages. Une fois, il oublia de mettre son chapelet de bois à gros grains et il perdit l’habitude de le porter.
Il disait encore:
--Quand on regarde les choses d’une certaine hauteur on s’aperçoit que le passé n’existe pas et qu’il n’y a que le présent qui compte.
Il se reprochait alors d’avoir perdu son temps en prières et en confessions. La rédemption! Me racheter de quoi? C’est bien assez de penser à son salut à la fin de sa vie. Il faut jouir autant qu’on le peut.
Rachel l’impressionnait. Il prit l’habitude d’aller chez elle plus souvent. Mais elle demeurait aussi éloignée de lui qu’une Vierge dans une église, sur un autel.
--Cela ne m’est jamais arrivé avec aucune femme, se disait-il. Et comme il ne se rendait pas compte dans quelle mesure sa foi avait diminué et qu’il se trompait lui-même avec des formules, il se répétait pour s’excuser de son manque d’audace:
--Elle est le bon ange que Dieu m’a envoyé.
A d’autres moments il ajoutait:
--Un ange en chair et en os, tout de même. Un ange que j’ai trouvé chez Antonia.
Et il se plaisait à l’imaginer dans des poses lascives, dominée et complaisante.
Comme son amour-propre était immense, il laissait volontiers croire à ceux qui lui parlaient d’elle qu’elle était sa maîtresse. Il riait d’un rire entendu quand on lui demandait des renseignements sur le mari qu’il avait imaginé, ou il baissait les yeux modestement. Il éprouvait quelquefois le désir de la faire valoir pour qu’elle soit respectée. Il dit une fois à Mascarenhas qui l’interrogeait:
--Tous les terrains de l’île Divar et même ceux qui sont au delà des bras de la rivière, au nord, vont lui appartenir. Elle est plus riche que toi et moi.
Mais si on entrait trop rapidement dans ses vues, il en était mécontent. Il ne pouvait pas supporter non plus l’idée qu’on pût croire qu’elle exerçât une influence sur lui.
--Des juifs ne sont jamais que des juifs, disait-il alors. On a bien vu jadis le cas que j’en faisais.
Cependant il se rendit compte que Rachel deviendrait vite impopulaire à Goa à cause de sa qualité de juive. Cette impopularité pourrait rejaillir sur lui, nuire à sa situation plus tard. Il pensa qu’il y avait un moyen d’y remédier.
Un soir, assis à côté de Rachel sous la vérandah de sa maison, il lui fit part de l’espérance qu’il nourrissait de la voir se convertir à sa religion. Elle aurait la chance d’être baptisée par un grand saint à qui Dieu marquait sans cesse sa prédilection par des signes et des paroles. Cette conversion serait un exemple dont on parlerait et qui servirait la cause commune.
Durant qu’il parlait, il ne voyait du visage de Rachel qu’une masse d’ombre avec deux lueurs fixes sous l’auréole des cheveux, car ils n’étaient éclairés que par la lampe qui était derrière eux, dans le salon.
Les lueurs des yeux s’allumèrent à peine davantage. La réponse se fit attendre. Elle vint enfin, émise d’une voix sans timbre, assourdie.
Rachel ne disait pas non. Depuis qu’elle était à Goa elle devenait sensible aux beautés de la religion chrétienne. Elle voulait avant d’être baptisée connaître mieux le dogme et le pénétrer. Elle s’instruirait d’abord. Elle verrait ensuite.
Castro considéra ces paroles comme une sorte d’engagement. Il en remercia Rachel et dans un élan de reconnaissance, car il pensait que ce gain apporté à Dieu lui serait compté, il prit la main de Rachel et la garda dans la sienne. Cette main était chaude, fiévreuse et vivante et Castro sentit son cœur battre avec force.
Il lui sembla, en regardant devant lui le dessin que faisaient des branches de pandanus sur le fond d’azur sombre du ciel piqué par les éclats inaltérables des étoiles, qu’une splendeur insoupçonnée se révélait à lui pour la première fois.
La main de Rachel se dégagea de la sienne assez lentement pour qu’il ne sentît pas le dégoût qu’elle éprouvait. Les deux mains gardèrent une brûlure différente.
* * * * *
Ce fut pour Castro comme si un voile se déchirait, comme s’il contemplait un horizon en arrivant au sommet d’une montagne. Et l’horizon qu’il vit devant lui fut celui de son âme ravagée par un feu qui avait brûlé sans qu’il le sût et avait gagné les coins les plus secrets de la substance son être.