Le poison de Goa : roman

Part 7

Chapter 73,920 wordsPublic domain

Comme Rachel le considérait, elle entendit le marteau de la porte résonner, puis le pas traînant d’un serviteur qui se mettait en marche avec lenteur. Ce ne pouvait être que Pedre de Castro. Deux ou trois fois déjà, il était venu à pareille heure lui faire part de ses projets, se réjouir de sa vue. Il était convenu qu’aux yeux du monde, Rachel précédait à Goa son mari, un grand entrepreneur de travaux de Bombay qui comptait acheter et cultiver de vastes terrains aux environs de la ville. Avec le titre de femme mariée, les apparences étaient sauves. Lorsque Rachel sortait, elle était censée aller examiner des plantations, d’anciens champs fertiles transformés en marais par l’incurie portugaise et les visites de Pedre de Castro avaient le prétexte de ces affaires d’achat et de vente qu’il était en train de traiter. Tout le monde disait tout bas, naturellement, que la belle juive était sa maîtresse et d’ailleurs tout le monde se trompait.

C’était en effet Pedre de Castro qui avait frappé à la porte. Rachel reconnut son pas lourd sur les dalles du salon. Elle aurait pu aisément cacher cette croix qui venait de sortir pour elle des ténèbres du passé, mais elle n’y songea pas. Elle eut tout de suite le pressentiment qu’elle pourrait faire servir cette richesse au but qu’elle poursuivait.

Pedre de Castro baissait les yeux. Il balbutiait, cherchant à expliquer de façon plausible sa visite. Ce soir plus que jamais, il avait besoin de paroles amicales. Le matin même, son fils était rentré du collège des Jésuites de Bombay où il avait terminé ses études. Il l’avait retrouvé, tel qu’il avait toujours été, hostile, taciturne avec le même ricanement sourd dont il accueillait toutes les paroles de son père. Castro avait senti tout de suite qu’il allait avoir un contradicteur quotidien qui tournerait en dérision ce qu’il ferait, le diminuerait avec ses sourires et ses doutes.

Et pourtant! Il se sentait capable de faire de grandes choses, si on l’aidait moralement, si on croyait en lui.

Il se laissa tomber dans un fauteuil. Le même serviteur aux pas traînants alluma une grande lampe dont l’abat-jour était dans un tissu cramoisi et donnait aux visages une teinte de passion. Rachel fit apporter une bouteille de rhum et elle en versa un verre à Castro. Dans l’église des Rois Mages, il avait promis à Dieu de ne plus boire, en même temps qu’il faisait vœu de chasteté. Il avait respecté sa promesse de tempérance durant quelques jours. Mais il avait discuté ensuite sur les termes employés. Il pouvait boire à la condition qu’il ne s’enivrât pas. Et Rachel avait été de cet avis.

Il parla de ses projets. Les événements marchaient avec rapidité. La bénédiction de la bannière sur la colline Sainte-Anne avait produit un effet immense. Il était accablé de lettres, de propositions. La colonie était avec lui, prête à défendre son archevêque. Si le roi du Portugal avait été assez faible pour le sacrifier à la rancune du pape, il appartenait aux croyants de maintenir par la force celui qui s’entretenait avec Dieu. Le gouverneur était un misérable. On s’en déferait. Les troupes étaient peu nombreuses et se mettraient du côté du plus fort. Leur colonel était perpétuellement ivre. L’œil de Castro étincela en affirmant qu’il était juste de supprimer un homme qui était perpétuellement ivre.

Il garda un instant le silence et, encouragé par l’approbation de Rachel, il contempla des espoirs plus grands.

Pourquoi pas? Il y avait d’autres exemples: Saint-Domingue s’était détachée de la France soixante ans plus tôt et cette île n’avait pas eu à sa tête les hommes qu’aurait Goa. On n’avait qu’à lire l’histoire des colonies espagnoles de l’Amérique du Sud. Goa pouvait devenir un État indépendant, une république, un royaume, qu’importe! On verrait bien le moment venu. Ah! son fils ne croyait pas en lui. Il apprendrait à le connaître. L’essentiel était que Rachel y crût.

Elle y croyait. Elle exultait aux paroles de Castro, elle surenchérissait, aplanissait les difficultés, affirmant la nécessité d’agir immédiatement.

Castro marchait maintenant de long en large, s’arrêtant parfois pour boire une gorgée de rhum. Oui, agir vite, c’était son avis. Il avait essayé de consulter là-dessus l’archevêque. L’avis de l’archevêque était l’avis de Dieu. Mais ses réponses étaient toujours énigmatiques, car il avait perdu l’habitude de parler aux hommes. Et puis, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. La fortune de Castro était peut-être la plus grande de Goa, mais une fortune reposant sur des domaines hypothéqués et des cultures en friche, une fortune qui lui permettait à peine, au temps de sa mauvaise vie, d’aller deux fois par an à Bombay, deux fois, pas plus et encore!

Rachel savait combien il était nécessaire de mêler la providence aux actions des chrétiens pratiquants.

Elle saisit le bras de Castro et elle dit en donnant à sa voix un caractère de mystère:

--La providence a apporté ce soir l’argent nécessaire. Venez.

Et elle l’entraîna dans la chambre voisine.

Saint François-Xavier et son Hindou gisaient à terre.

Sur la blancheur du drap, il y avait la tache des perles noires et les quatre flammes des diamants.

Castro considéra la cachette dans la boiserie de la niche, il soupesa l’or de la croix, évalua la qualité des perles et des diamants. Son visage était animé par une cupidité extraordinaire, dont Rachel voyait les signes pour la première fois.

Il connaissait le bijou sans l’avoir vu. Cette croix était célèbre dans l’histoire de Goa. Deux siècles auparavant, l’aristocratie portugaise s’était cotisée et avait commandé à un orfèvre ce bijou pour l’envoyer comme cadeau au pape. C’était son aïeul, Pedre de Castro, celui dont il avait tailladé le portrait le matin de sa confession, Pedre de Castro le débauché qui avait reçu la croix de l’orfèvre et après l’avoir fait bénir en grande pompe, l’avait déposée sur le navire qui allait faire voile vers l’Occident. Or, Pedre de Castro, qui ne croyait à rien, avait fait bénir une croix fausse. Il avait gardé la vraie et l’on pensait qu’il l’avait emportée avec lui quand il s’était enfui de Goa. Il habitait alors cette maison. Sans doute y avait-il caché l’inestimable bijou et il était mort sans avoir pu le reprendre.

Rachel n’ignorait pas l’influence qu’avait eu sur Pedre de Castro l’étrange personnalité de son aïeul. A vingt ans, il avait pris pour modèle le voleur de croix, l’enleveur de femmes, le tueur de juifs. Il avait essayé de renouveler en petit les exploits qui avaient rendu célèbre l’ancien Pedre de Castro. Il savait pourtant la légende qui disait que son aïeul avait vendu son âme au diable. Mais le diable n’existait pas et sous l’influence de son ami Deodat de Vega, Castro avait professé, pendant les premières années de sa jeunesse, que le mal était supérieur au bien, et que la caractéristique des hommes supérieurs était de faire le mal consciemment. Il l’avait expliqué à Rachel dans les longues conversations qu’il avait eues avec elle. Son objectif, pendant des années, avait été de jouir égoïstement de la vie, de refouler en lui tout ce qui était pitié, désintéressement, bons sentiments et il convenait qu’il lui était venu peu à peu une jouissance nouvelle, singulièrement voluptueuse et profonde, à voir des créatures souffrir à cause de lui. Soit par le fait du hasard, soit par sa volonté inconsciente, il avait été amené à répéter les actes criminels de celui qu’il appelait son maître, le grand Castro. Quand il analysait, après des années, sa conduite passée et ses états d’âme d’alors, il était obligé de conclure qu’il y avait une sorte de substitution en lui, comme si la volonté mauvaise de l’aïeul avait pris possession de la sienne et l’avait dirigée.

Son effort de mal--il ne donnait pas de détails à Rachel--s’était arrêté à la mort de cette jeune femme qu’il avait aimée et à qui Rachel ressemblait. Cela avait coïncidé avec le départ de Deodat de Vega. Alors la religion avait repris le dessus en lui. Il avait eu des remords. N’avait-il pas songé même à entrer dans un couvent? Ah! s’il avait rencontré un vrai prêtre, un homme de Dieu! Mais le clergé de Goa était si déchu! L’on faisait payer les confessions et même quand la somme demandée avait été donnée, le prêtre en exigeait parfois une nouvelle pour l’absolution. Il y en avait qui disaient la messe en état de complète ivresse et il avait fallu transporter à la ville neuve presque tous les objets sacrés des églises, parce que ceux qui en avaient la garde les volaient pour les faire fondre et aller les vendre à Bombay. Le père Vincent avait trop de simplicité de cœur, et l’archevêque était trop près de Dieu pour comprendre les fautes humaines.

Livré à lui-même, Pedre de Castro avait vu réapparaître cet amour du mal qui avait hanté sa jeunesse. Il avait eu des sortes de crises. A la minute où il s’y attendait le moins, une bouffée de luxure, un orage intérieur le dévastait. Il n’osait pas raconter à Rachel ce qu’il était obligé alors de faire. Les actions de sa jeunesse, qui n’étaient que l’écho affaibli des actions de son aïeul, se représentaient à lui pour être réalisées, avec une puissante force de suggestion. Les nuits d’ivresse chez Antonia, avec des juives de bas étage largement payées pour se laisser humilier, n’étaient que la forme la plus anodine de ses soi-disant plaisirs. Le remords venait après, aussi sûrement que le soleil après la pluie. Et cela avait duré et durerait encore si Rachel n’était pas venue et s’il n’était pas allé avec elle à l’église des Rois Mages.

* * * * *

--Seigneur Cebaoth, ils seront la proie des trois fléaux, l’orgueil, la cupidité, et la luxure. Oh! verse-les-leur sans mesure pour qu’ils soient maudits dans l’éternité!

Rachel se souvenait de ces paroles du livre ancien. Elles étaient toujours présentes à son esprit. Comme elle se félicitait d’avoir agi avec ruse, avec patience, avec courage! Les trois fléaux étaient déchaînés dont la puissance entraînerait l’éternelle malédiction du chrétien qui avait attaché son père à une croix et tué sa mère.

Sous la rouge clarté de la haute lampe que Castro avait portée dans la chambre, elle regardait le gros homme coloré par l’abat-jour et il lui paraissait couvert de sang, vil et grotesque. Il se tenait plus droit qu’à l’ordinaire et une importance inusitée le gonflait. N’était-il pas le futur président de la République de Goa, le roi peut-être? Il frottait le vieil or de la croix pour le faire reluire, il palpait les perles ou admirait l’eau mirifique des diamants et cet amour qui enchaîne l’homme aux métaux précieux le faisait souffler avec force comme s’il avait fait une longue course.

Il jeta un regard tout autour de lui sur les murs qui avaient l’air de flamber, il passa sa langue sur ses lèvres et il dit:

--La croix entière n’aurait pas d’acquéreur avant longtemps peut-être. Les rajahs sont ruinés et il n’y a pas dans l’Inde d’Anglais assez riche. Mais on peut vendre chaque bijou séparément. Les perles sont grosses, les diamants aussi. Avec cela...

Il n’acheva pas. Sa pensée venait de s’orienter brusquement ailleurs. Il avait regardé Rachel pour obtenir d’elle une approbation et son regard s’était promené sur sa bouche mobile où luisaient ses dents, sur son cou laiteux et la naissance de ses épaules, sur l’ondulation de son corps visible sous la soie et plus désirable que s’il était nu.

Rachel vit les petits yeux de Castro s’emplir d’une flamme intense et tout son être se tasser comme s’il emmagasinait une somme immense de désir. A côté de lui, le lit étalait sa surface blanche et le drap soulevé sur un creux léger semblait attendre des formes humaines pour les couvrir de tiédeur. Rachel mesura sa témérité insensée. Les passions sont enchaînées les unes aux autres. N’allait-elle pas être la première victime de cette luxure qu’elle souhaitait de rallumer?

Castro fit un pas en avant et buta sur la statuette de saint François-Xavier, qui était demeurée à terre. Il la ramassa avec respect et la replaça dans sa niche. Rachel en profita pour se saisir de la haute lampe et se diriger vers la porte, à petits pas, mais en regardant du coin de l’œil par-dessus son épaule trop nue, guettant si la bête n’allait pas bondir.

Le souffle qui avait embrasé la chambre expira dans le salon. La crise était morte à peine née, mais sans doute ressusciterait-elle un peu plus tard. La croix faisait une bosse dans la poche intérieure du veston de Castro et la chaînette qui y était attachée rendait un tintement métallique. Un couple de grands papillons de nuit se heurtait en volant aux murailles, avec un bruit d’ailes froissées. La nuit était éclatante. Castro, sur le seuil, baisa cérémonieusement la main de Rachel et il sembla encore à celle-ci qu’il y avait un bruit de guitare, quelque part, elle ne savait où.

Le Quartier sous les Eaux

Quand la saison des pluies était terminée, les eaux des étangs qui couvraient les campagnes de Goa commençaient à baisser. La fraîcheur de la nuit succédant aux ardeurs du soleil, produisait des brouillards assez denses que l’aurore avait du mal à dissiper. C’était le moment où, disait-on, on entrevoyait sous les eaux déversées par deux bras de la rivière Mandavi, les terrasses et les dômes de ce quartier de Goa qui, un siècle plus tôt, à la suite d’une inondation, s’était affaissé dans les sables.

Rachel, désireuse de s’en rendre compte, s’était fait accompagner ce matin-là d’un batelier malabarais, elle avait descendu la rivière sur un canot creusé dans un tronc d’arbre et, laissant à sa gauche, l’église des Rois Mages, elle avait fait ramer vers l’étang qu’on appelait l’étang de la ville noyée.

Il était tôt et une brume épaisse couvrait toutes choses, enveloppait au loin la chaîne des Ghates, donnait aux îlots couverts de figuiers des apparences de masses confuses, dessinait les cocotiers des rivages comme de bizarres créatures issues de la nuit et qui allaient disparaître avec le triomphe de la lumière.

Le batelier lui avait fait un signe pour lui exprimer qu’ils étaient arrivés à l’endroit approximatif où devaient reposer les ruines du quartier des Dominicains. Rachel, en se penchant sur le bord du canot, n’aperçut d’abord que ce morne et indéfini miroir que sont des eaux calmes. Mais en regardant avec plus d’attention à travers les transparences bleuâtres, elle crut distinguer un perron monumental aboutissant à un portique écroulé, des alignements de colonnes, un escalier de pierre disparaissant sous des lianes et une forme de marbre couchée, comme une déesse qui dormirait parmi des scintillements mobiles de serpents d’eau. Plus loin, il y avait des torses d’édifices, quelque chose comme un mirador arabe incliné, le buste tronqué d’une tour. Et plus loin encore, à travers les ondulations que faisaient les rames, Rachel vit, ou crut voir, une longue perspective de cloître aquatique, le cadre majestueux d’un énorme portail vide sous lequel passait avec lenteur un mince poisson aux nageoires vertes.

Le quartier des Dominicains portait le nom du couvent de cet ordre qui y était installé, mais il était surtout composé des maisons de plaisance des riches habitants de Goa qui avaient désiré jouir de la fraîcheur provenant des bras presque parallèles de la rivière. Étaient-ce les somptueuses demeures de jadis que Rachel venait d’entrevoir? Étaient-ce les jardins où avaient erré les belles Portugaises, sous les collerettes bouffantes et les corsages de taffetas, où s’étaient déroulées les fêtes données par les Castro ou les Altaïde? Elle se demanda si ce n’était pas son imagination qui créait ces images et si elle n’était pas trompée par les jeux des réverbérations à travers les profondeurs liquides.

Et soudain, tout près d’elle, dans le brouillard, elle entendit résonner cette même guitare, dont la musique l’avait déjà intriguée, quelques jours auparavant. C’était un air triste, qu’elle ne connaissait pas, une plainte qui lui fit penser à quelque chagrin défunt, à l’adieu d’amour de deux amants, qui se feraient signe sur des balcons éloignés au milieu de palais qui tombent, parmi l’ensevelissement des eaux.

A son geste, le batelier cessa de ramer et quelques instants après, émergea du brouillard une barque qui suivait la sienne. Il y avait un jeune homme, presque un enfant, dans cette barque. C’était lui qui jouait. Il se tenait à l’avant et ne s’attendait pas à se trouver si brusquement en présence de Rachel. Il s’arrêta soudain de jouer. Son visage refléta une surprise si ingénue, que Rachel se mit à rire. Les canots étaient bord à bord et la conversation s’engagea, presque malgré eux.

Rachel ne le trouva pas sympathique au premier abord. Il était étroit d’épaules et son regard avait ce je ne sais quoi de prétentieux que donne parfois la myopie. Il était imberbe, mais avec des poils follets sous le menton. Son front était trop grand et ses cheveux étaient plantés trop droits. Il parlait avec hésitation, d’une voix un peu sourde, mais tout d’un coup, il prononçait certains mots avec cette chaleur et ce frémissement qui révèlent les natures enthousiastes. Il disait n’importe quoi, au hasard, sur le quartier des Dominicains, sur la possibilité d’entrevoir ses dômes à certaines heures, pour gagner du temps et maîtriser le battement de cœur qui soulevait sa poitrine.

Comme les deux bateaux frôlaient le bord d’une île plantée de frangipaniers et de palétuviers, il proposa d’y marcher un peu, pour attendre le moment où les brouillards se seraient dissipés, laissant les eaux plus claires. Rachel accepta.

Les brouillards persistèrent longtemps. Rachel s’aperçut qu’elle avait avec le jeune homme, joueur de guitare, ces affinités qui permettent à la première conversation de se dérouler sans effort pour l’entretenir et aux premiers silences de n’apporter aucune gêne. Elle en jouissait confusément. La chaleur devenant plus grande, d’un geste où il y avait de la familiarité et de l’abandon, elle ôta la cape qui était posée sur ses épaules et la prit sur son bras en disant à demi-voix, comme une confidence intime:

--La chaleur vient si vite dans cette saison!

Il reçut cette phrase comme un secret précieux et il baissa les yeux. Quand il les releva, il vit que les bras de Rachel étaient nus et que son corsage entr’ouvert laissait voir la naissance de sa gorge, d’un ambre laiteux.

Il rougit et il se hâta de dire, pour cacher son trouble, en montrant les hautes herbes dans lesquelles ils marchaient:

--Est-ce que vous n’avez pas peur des serpents?

--Oh! non, dit-elle. Voyez.

Et relevant un peu sa jupe et tendant la jambe, elle lui montra qu’elle portait des bottes en cuir souple qui allaient presque jusqu’aux genoux. Elle sentit tout de suite que ce geste si naturel l’avait choqué. Et en même temps elle se disait: Quel âge peut-il avoir? Il est à peine plus jeune que moi. Qui est-ce? Que fait-il à Goa?

Au sommet des Ghates, les nuages se déchirèrent d’un seul coup et une clarté rouge coupa le paysage en deux, comme une lame.

--Je ne vous ai pas encore dit qui j’étais, dit le jeune homme.

Timidement, il ajouta:

--Je m’appelle Joachim de Castro.

Et il regarda aussitôt d’un regard oblique l’effet que ce nom produisait sur Rachel.

Il produisait un effet considérable, qu’elle ne laissa pas voir. Depuis le moment où elle l’avait aperçu à l’avant de la barque, il ne lui était pas venu à la pensée qu’il pût être le fils de Pedre de Castro. Et pourtant! Est-ce qu’elle n’aurait pas dû reconnaître chez le jeune homme toutes les caractéristiques de la famille exécrée. Il ne ressemblait pas à son père, mais elle se plut à retrouver certaines analogies. La main lui rappela la main qui avait tremblé sur la cheminée chez Antonia et qui avait palpé les perles noires. Un certain mouvement des bras pour saisir était analogue au mouvement qu’elle avait vu devant elle, près de son lit et qu’elle avait su éviter. Elle s’efforça de trouver entre le fils et le père une communauté d’allure. Mais, à son insu, le charme des premières rencontres agissait sur elle et elle en demeurait enveloppée.

--Je connais votre père, dit-elle.

Il le savait. Il se hâta de dire qu’il était au courant des affaires de terrain que son père faisait. Il ajouta que lui personnellement ne croyait pas à la grandeur future de Goa. Cette ville avait eu son temps de splendeur et elle était mourante maintenant. On ne pouvait pas lutter contre l’évolution. D’ailleurs, les villes, à leur déclin, avaient plus de charme que les cités commerciales en pleine prospérité.

Rachel l’écoutait distraitement. Ainsi, songeait-elle, la fable imaginée par Pedre de Castro avait paru vraisemblable à son fils? Quelle crédulité! Elle s’efforça de le mépriser pour cela, mais sans y parvenir.

Les brouillards s’étaient dissipés, découvrant l’immensité de la terre. Ils convinrent assez brusquement de rentrer chacun de leur côté, mais comme ils regagnaient les barques, ils se retournèrent en même temps pour se dire qu’ils se reverraient bientôt et au même endroit.

En s’en allant, Rachel continua de scruter des yeux la profondeur de l’étang. Mais c’était machinalement qu’elle cherchait les apparitions de tours et de palais, les contours de vieilles demeures portugaises aux architectures mauresques mangées de plantes aquatiques, les ossatures de cloîtres et de chapelles noyés. Il y avait dans son âme une immense ville engloutie qu’elle distinguait à peine, avec plus d’espérances que les cloîtres n’ont de piliers, plus de désirs de beauté que les terrasses n’ont de marbres purs.

La Racine des Passions

L’homme qui montait la rue Drécha dans le vieux Goa regardait à droite et à gauche comme s’il n’avait pas vu depuis longtemps les maisons qu’il longeait et comme s’il s’étonnait de les trouver si peu changées. Il affectait de redresser la tête, sous son large chapeau de feutre très usé. Son veston aux coudes luisants et ridiculement court était serré à la taille avec une prétention à l’élégance. Ses pantalons étaient élimés, ses chaussures étaient éculées et attestaient de longues marches à pied. Une extrême misère se dégageait de la personne malgré l’effort qu’il faisait pour donner à son allure une supériorité aisée et un peu hautaine. Son visage, rasé de frais et poudré à l’excès, contrastait avec son extérieur misérable.

Il passa devant la statue renversée de Vasco de Gama, puis devant l’archevêché. Il se dirigeait visiblement vers la maison de Castro. Pourtant, quand il fut arrivé à quelques pas du grand portail muré, il s’arrêta, sembla hésiter et revint sur ses pas.

On était au milieu de l’après-midi. La chaleur torride faisait les rues désertes. Un chien errant longea les murs, en tirant la langue. L’homme le suivit longtemps des yeux et sourit en hochant la tête à cause de la ressemblance qu’il y avait entre lui et cet animal.

Il marchait de long en large depuis longtemps quand Pedre de Castro sortit de chez lui. L’homme remarqua qu’il y avait dans ses gestes quelque chose de furtif et de pressé. Il fit un pas en avant pour être remarqué et il ébaucha même un geste de reconnaissance. Mais Pedre de Castro ne lui jeta qu’un regard distrait et passa. Alors l’homme se mit à marcher derrière lui. Il se tenait maintenant moins droit, il avait la tête en avant et son pas était plus incertain.

Quand Pedre de Castro fut arrivé devant la maison de Rachel et qu’il y eut frappé, l’homme eut un sursaut d’énergie, il s’élança en criant:

--Pedre!

Castro le considéra avec surprise. Il chercha sincèrement dans ses souvenirs; puis soudain, ses paupières battirent, il pinça les lèvres et il mit sur les traits de son visage une expression glacée.

--Voyons! Tu ne me reconnais pas? dit l’homme.

Et comme s’il avait suffi qu’il plongeât les yeux dans ceux de Castro pour retrouver une autorité un instant perdue, il sourit et tendit la main avec une certaine condescendance. Castro la lui serra presque malgré lui.