Le poison de Goa : roman

Part 6

Chapter 63,839 wordsPublic domain

Elle ne se trompait pas. Pedre de Castro sortait de la maison où il avait installé Rachel. Plus les sociétés sont déchues, plus leur rigorisme s’accroît et plus en même temps se développe une veulerie qui les rend indulgentes à tout ce qui va à l’encontre de ce rigorisme. Les Vrais Chrétiens se contentèrent de sourire en plissant les yeux. La plupart étaient préoccupés par l’allure de leur redingote, le mouvement de leur pantalon, loués à un fripier sur le port de la ville neuve. Et puis, si Castro avait pour maîtresse cette juive, nouvelle venue à Goa, est-ce que Cabral n’avait pas la femme de son meilleur ami, est-ce que Mascarenhas n’avait pas une Hindoue bossue de Panjim?

Sur le bruit du miracle, on était venu de loin dans le vieux Goa et les chrétiens étaient mêlés de Musulmans et de Parsis. Des soies du Cachemire rutilaient, on agitait des foulards déployés, des lumières inusitées brillaient dans les yeux. On entendait le barrissement des éléphants qui avaient transporté des voyageurs et qui étaient attachés, sur les anciens quais, aux anneaux de fer qui servaient jadis à retenir les caravelles.

L’aristocratie portugaise s’étalait derrière le fer forgé des balcons et sous les ogives rompues des fenêtres. Les toilettes surannées débordaient avec magnificence et il y avait des lignes de mains tendues pour faire étalage d’énormes bagues fausses. La belle Conception Colaço, sous ses dentelles noires transparentes, laissait voir les seins dont la beauté était célèbre, et, baissant ses paupières d’ambre aux longs cils, lançait au passage un regard provocant sur les jeunes hommes dont elle n’était jamais rassasiée. Un peu plus loin, sa rivale, Juana de Faria, droite comme une statue, tendait vers elle son visage d’ange en cire mate, figé par l’envie. Le col de sa robe lui montait sur le menton et ses manches lui cachaient les mains. On l’accusait d’être rongée par une incurable maladie de peau. Ses amants ne démentaient pas ce bruit. Devant le vieux Marcora, qui avait contracté à Mascaté des habitudes d’achat et de vente humaine, se tenaient ses quatre filles à peine nubiles dont il faisait ouvertement commerce. Il les dirigeait comme un troupeau, avec une baguette de bambou, et il riait sans cesse sous sa barbe vénérable, car c’était un homme gai. Bien que le vieux Marcora fût blanc de teint, ses filles étaient aussi noires qu’il était possible. Une curieuse et inexorable loi physiologique veut que les descendants de Portugais et d’Hindous naissent plus noirs que les Hindous les plus noirs.

Selon un antique usage, l’archevêque, avant la cérémonie, avait pris son repas dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’archevêché dont les portes étaient ouvertes pour que le peuple y pût pénétrer et vît l’archevêque manger. Au temps de la splendeur de Goa il avait le gouverneur à sa droite et le commandant de la flotte de guerre à sa gauche. Derrière lui, debout, se tenait l’homme le plus puissant des Indes, le grand juge de l’Inquisition. Toute la noblesse portugaise, une noblesse entièrement blanche de peau, était groupée autour d’eux. Les archevêques étaient grands mangeurs et grands buveurs et les repas étaient fort longs. Mais maintenant il n’y avait plus d’inquisition, la flotte portugaise ne comportait qu’un seul trois-mâts dont le capitaine était un homme de rien, et quant au gouverneur il était resté terré dans la ville neuve, par crainte de se compromettre. Le repas n’avait duré que quelques minutes, juste le temps de faire défiler les faux rôtis de carton, les amoncellements postiches de poissons ou de gibier. Chacun savait que l’archevêque ne prenait jamais aucune nourriture, à peine un verre d’eau chaque jour, et qu’il était nourri de la lumière du ciel que lui distillait, par une grâce spéciale, un ange invisible.

Ce fut un grand miracle, vraiment, que Mgr Joseph de Silva pût sortir des ténèbres de l’archevêché, paraître entre les épaisses murailles du seuil, puis marcher sous le dais, sans être consumé par le soleil ou emporté par le vent. Il était translucide, immatériel. Le tissu de sa robe semblait ne rien abriter sous ses plis. Il se tenait droit, comme un jeune arbre, malgré le poids écrasant de la mitre. Le fuseau de son doigt semblait ne pas sentir la lourdeur de l’améthyste. Il s’appuyait sur la crosse, mais avec légèreté, car il effleurait à peine le sol. Son visage était couvert de rides, mais ces rides étaient irréelles, comme si un burin de rêve les avait dessinées. Ses yeux étaient d’un vert lavé par le temps et regardaient plus loin que les hommes et les collines lointaines. Il déplaçait en s’avançant une atmosphère d’allégresse et de pureté.

Un Suisse, avec un uniforme rapiécé sans soin, marchait en tête, agitant de longues moustaches et faisant résonner une hallebarde énorme. Des enfants, habillés pour la circonstance d’une robe de mousseline, jetaient des pétales de fleurs, et un bedeau topa qui les dirigeait du bout d’une grande croix de métal, les interpellait parfois violemment, en un mélange de kanara et de portugais. Derrière le dais de l’archevêque se tenait Castro, seul, portant la bannière bleue des Vrais Chrétiens. Il suait et soufflait et il s’épongeait parfois le front avec un foulard multicolore. A quelques pas de lui, comme il l’avait exigé, venaient les redingotes noires et les chapeaux bossués. Puis, se pressaient les moines. Leur foule était moins grande qu’on ne l’avait pensé, car les couvents se dépeuplaient avec une rapidité incroyable. De l’immense communauté des Cordeliers, il ne restait plus que cinq membres. Il n’y avait plus que deux Carmes: le prieur, qui était un adolescent, et le cuisinier, qui était tellement gros qu’il était obligé de s’appuyer sur le prieur. Les Trinitaires avaient revêtu les cagoules que leur ordre portait, jadis, dans les auto-da-fés de l’Inquisition. Un Albuquerque noir tenait à bout de bras le casque de son soi-disant aïeul, le grand Albuquerque blanc. Un Gama de Zanzibar avait revêtu par-dessus sa redingote la cuirasse qui avait jadis recouvert la poitrine du Grand Gama de Portugal. On transportait aussi des statues de Vierges, éblouies d’être arrachées à l’ombre de leur sanctuaire, des saints guérisseurs de maladies. Et leurs fidèles, en les reconnaissant, criaient selon l’usage: «Miséricorde!» et se prosternaient dans la poussière. Des mendiants, payés par Castro, profitaient alors du bruit pour lancer quelques cris: «A bas le roi!» Et ces cris trouvaient aussitôt un écho favorable dans la foule.

Des pénitents volontaires, pour montrer qu’ils méritaient le feu, avaient fait peindre des robes recouvertes de diables et de figures grimaçantes. Ils marchaient avec orgueil sous ces robes, comme s’ils étaient promis pour le bûcher, tenant un morceau de bois pour cierge, et ils gémissaient sur leurs péchés. Mais parfois ils étaient reconnus par un de leurs amis moins pieux qui regardait passer le cortège et qui les interpellait grossièrement en riant. Ils s’arrêtaient alors de gémir pour répondre sur le même ton avec un rire pareil. Il y avait aussi des prêtres libres, des missionnaires qui ne partiraient jamais nulle part, et des gardiens d’églises dans de bizarres uniformes ecclésiastiques qui portaient à leur ceinture de longues épées rouillées du XVIe siècle. Un vieux mendiant qui se faisait des revenus en montrant ses difformités aux étrangers et en affirmant qu’il était la dernière victime de l’Inquisition, se traînait à la fin, avec un air entendu, comme si la cérémonie était faite pour lui. L’encens, balancé par les bedeaux ou brûlé aux fenêtres, parfumait les rues. Les cloches vibraient dans l’air du soir avec plus de profondeur. Les bénédictions tombaient de la transparente main épiscopale. Et ainsi, à petits pas, l’archevêque traversa la ville, comme l’image vivante de l’extase spirituelle au milieu d’un cortège de caricatures.

Sur la colline, devant les débris de l’église Sainte-Anne, il y avait un reposoir. C’est là que l’archevêque étendit la main pour consacrer la bannière bleue des défenseurs de la foi, des hommes qui voulaient rendre à Goa sa puissance d’autrefois.

Castro était à genoux. Il ne sentait plus la sueur sur son front. Au contraire, il était envahi par une fraîcheur délicieuse. Il avait maintenant la certitude que Dieu lui avait envoyé un messager. Est-ce que toutes les paroles de Rachel n’étaient pas en accord avec sa conviction intérieure, avec ce que pensaient les hommes sensés de Goa, ce que pensait sans doute, sans qu’il l’eût exprimé, celui qui conversait avec Dieu et qui lui transmettait sa force par le canal de la bénédiction. Il ferait ce qu’elle lui avait conseillé et qu’il considérait comme son devoir. Il avait eu longtemps des doutes. Le messager de Dieu pouvait-il être une juive? Pourquoi pas? D’abord il lui appartiendrait, un peu plus tard, de la convertir. Ensuite, chacun recevait selon son mérite. Il y avait des anges, paraît-il, qui flottaient dans les vieilles salles de l’archevêché. Mais l’archevêque était un saint. Lui était un pécheur. C’eût été trop d’orgueil d’espérer un ange. Une juive était venue portant sur son visage le témoignage de ses fautes passées. Il fallait l’écouter et la croire. Tout à l’heure, quand il avait aperçu son profil d’ivoire derrière une jalousie, il avait soulevé la bannière bleue et il s’était senti jeune comme à vingt ans.

Les moines, les pénitents, la foule au loin sur la spirale du chemin, tout le monde était à genoux. Maintenant l’archevêque parlait. Personne n’entendait ce qu’il disait, tant sa voix était faible, même Castro qui, prosterné, touchait presque ses pieds. D’ailleurs, l’archevêque ne se préoccupait guère de faire entendre ses paroles. Il s’adressait au ciel plutôt qu’aux hommes. Il répondait à des questions qui lui avaient été posées dans d’autres entretiens par des bouches invisibles. Sans doute la satisfaction de ces réponses dut être grande car son visage refléta une incomparable suavité et il trembla légèrement.

Quand il termina, ce fut comme si une onde d’amour se répandait circulairement pour se perdre aux extrémités de la terre et il n’y eut personne qui ne se sentît meilleur.

Aucun miracle visible ne se produisit, mais nul n’en fut déçu. Chacun emportait dans l’âme un petit éclat de splendeur qui lui en tenait lieu.

Castro, en se redressant le premier et en élevant la bannière, vit, de la hauteur où était le reposoir, toute la ville agenouillée. Sa poitrine se gonfla d’aise. N’était-il pas le premier de tous ces hommes, le plus riche et le plus intelligent? C’est à lui personnellement que la bénédiction du saint était allée. Il voyait la vie sous la couleur de la domination. Mais en redescendant vers Goa il se rappela confusément qu’il avait appris au catéchisme, étant enfant, que le péché d’orgueil est le premier par lequel se manifeste Satan. Il ne voulut pas s’arrêter à ce souvenir.

* * * * *

Les vapeurs de l’encens brûlé s’étaient mélangées à l’odeur de pourriture de Goa, au souffle végétal des forêts voisines. Le soleil venait de disparaître sur les eaux de la rivière Mandavi, ne laissant qu’une illumination de flamme au campanile en pierres rouges du couvent de Chovas.

Le père Vincent était toujours en prière à l’endroit où il était tombé, au moment de la bénédiction de l’archevêque. Il avait passé une partie de la journée à écarter les chrétiens pauvres de Boma, dont la complète nudité avait choqué la société portugaise. Il l’avait fait parce qu’on le lui avait dit, car il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la nudité, signe d’innocence, était susceptible de scandaliser. Puis, il avait couru vers la colline Sainte-Anne et il était arrivé bien juste à temps.

Il lui sembla que la nuit lui touchait l’épaule. Le moment était venu de regagner la case en bambous qu’il habitait sur les hauteurs qui dominent Boma.

Il lui fallait passer pour cela par l’église des Rois Mages. Quand il commença d’atteindre l’allée des manguiers, il fut victime d’une singulière illusion. L’énorme église des Rois Mages était plus basse, plus tassée qu’avant. Il lui sembla qu’elle s’était accroupie plus largement, que sa formidable contexture s’étalait parmi les sables sur lesquels elle était bâtie. Comme le sol était marécageux aux alentours! Des stagnations d’eaux miroitaient parmi des plantes aquatiques. Au loin, il n’y avait que des éclats d’étangs, des ondulations de vases, et l’hymne mélancolique des grenouilles.

Que cette masse de pierre, avec les blocs cyclopéens de ses piliers, sa tour forteresse, ne se soit pas encore enfoncée dans le sol mobile des sables, voilà, songea le père Vincent, quel était le plus grand miracle.

Dieu maintenait les pierres, les dalles, les coupoles, par une volonté permanente, un effort sans inattention. Et c’était peut-être parce que lui, le plus humble des prêtres, et le plus ignorant, se levait bien avant l’aurore et descendait des rochers de Boma, sans souci des bêtes sauvages, pour dire la messe à des hommes très simples et si pauvres qu’ils étaient obligés de marcher tout nus. On l’avait trompé, assurément. Il aurait pu dire la messe en plein jour. Dieu ne méprisait pas cette nudité qu’il voyait, d’ailleurs, dans les ténèbres, et dont il mesurait la pureté. Et il voulait qu’il y eût une église pour les plus misérables.

Cette pensée donna au père Vincent une joie extraordinaire. Comme le sol lui paraissait solide, ce sol sablonneux qui était soutenu par la force divine! Comme sa vie prenait d’importance! La lune venait d’apparaître, éclairant la cime des manguiers. Il courait maintenant, parmi les flaques miroitantes, car les grands bonheurs font courir les promeneurs solitaires. Sur ses pas, les grenouilles ne s’enfuyaient pas et n’interrompaient pas leur chant.

L’Orgueil, la Cupidité, la Luxure

Rachel se passa la main sur le front et se dressa sur le canapé d’osier où elle était étendue. Elle croyait être victime d’une hallucination. Elle venait d’entendre les sons de la khinnara, guitare hindoue à trois cordes. Elle laissa tomber l’éventail de paille tressée dont elle se servait pour écarter les moustiques et elle fit quelques pas sous la vérandah.

La chaleur du soir était accablante. L’air, chargé des miasmes des étangs, se déplaçait par bouffées épaisses. Une servante hindoue allait et venait en mettant le couvert pour le dîner dans la pièce contiguë à la vérandah.

--Entends-tu la khinnara? dit Rachel à l’Hindoue. Cela vient des terrains vagues qui sont derrière le jardin. Qui peut jouer là à cette heure?

La servante fit un geste vague qui voulait dire: Sait-on jamais?

Alors Rachel descendit les marches de la vérandah et traversa le jardin. Les cactus sauvages poussaient au milieu des allées et elle était obligée d’écarter les herbes avec ses mains. Ses cheveux, roulés en plusieurs tresses, étaient dénoués. Dans les mouvements qu’elle faisait, sa robe d’intérieur, en soie de Chine, se collait à con corps, et comme le tissu était transparent elle avait le sentiment d’être nue.

Elle regarda par une brèche du mur ruiné. Il n’y avait personne. Que pensait-elle voir, du reste? Elle haussa les épaules et s’en revint à petits pas. Le son de la guitare avait sur ses nerfs une action qu’elle ne pouvait s’expliquer. C’était un air de khinnara, par un soir pareil, qui avait décidé de sa vie. Aurait-elle aimé cet Italien fantaisiste et hableur, ce conteur de mensonges aux cheveux luisants, si la guitare ne l’avait pas paré de la poésie de la musique. Non, si triste que fût son existence à Cochin, dans le quartier des juifs noirs, elle ne se serait jamais décidée à quitter son père si elle n’avait pas été grisée par la volupté des trois cordes vibrant sous les doigts d’ivoire d’un jeune homme. Au fond, si elle l’avait suivi à Bombay, ce n’était pas à cause de sa gaîté éternelle, de sa fatuité superbe, de ses promesses insensées, ce n’était pas à cause de l’attrait d’une vie nouvelle et du mirage du plaisir. C’était pour autre chose, et bien peu de chose.

Elle se rappelait les étapes successives qu’elle avait franchies sur le chemin de la désillusion. Cela avait commencé sur le vapeur qui venait de Madras et sur lequel ils avaient pris place pour Bombay, en deuxième classe. Michaël ne pouvait penser vraiment qu’à la musique et il avait négligé les formalités qui lui auraient permis de toucher de l’argent chez le correspondant de son banquier à Cochin.

Sur le pont au bateau, elle avait été saisie d’un frisson d’angoisse, d’une bizarre envie de revenir en arrière. Elle avait regardé, au soleil du matin, la main de l’homme qu’elle aimait, posée sur la barre de cuivre du bastingage. Cette main venait de laisser tomber avec négligence une misérable valise jaune, une valise qu’on sentait étonnamment légère, car tous les bagages de Michaël avaient été expédiés par erreur avant lui, et l’attendaient à Bombay. Et cette main, par un curieux mystère, n’était plus la même que celle qu’elle avait vue la veille, la longue main artiste, pinceuse de cordes. Celle-là était plus grosse, plus rouge, reliée au bras par un poignet puissant et velu. Elle serrait la barre de cuivre comme un outil et l’extrémité des ongles était géométriquement carrée. Cela n’avait duré que quelques secondes, car après, Michaël avait ri,--il riait toujours,--il avait romantiquement projeté sa chevelure en arrière puis mis sur son épaule la légère valise, comme si elle avait eu un poids écrasant.

Sur le quai de Bombay seulement, Michaël avait avoué que la belle demeure si complaisamment décrite, avec une grille dorée et un jardin à l’anglaise, il ne la possédait pas. Ce n’était même pas un de ces modestes bungalows en bambou comme ceux qu’habitaient les petits fonctionnaires et dont Rachel se serait contentée. Il n’avait aucune habitation dans le quartier de Mazagon dont il parlait sans cesse comme du plus agréable endroit de la terre. Il en convint, mais comme on convient d’une chose de peu d’importance. Dans le lieu où aurait dû s’élever la maison idéale, en face de plusieurs bars mal famés adossés à une mosquée abandonnée, s’élevait un petit hôtel tenu par son compatriote Ricardo. On n’était nulle part aussi bien que dans cet hôtel. C’est vrai, Ricardo n’avait pas une mine très engageante. C’est qu’il avait été très malheureux à cause de sa grande bonté. Chez lui se réunissait une société d’Italiens. Beaucoup étaient sans profession. La vie est si dure parmi les Anglais! Mais la plupart étaient chanteurs ou musiciens et l’essentiel n’est-il pas d’oublier la réalité avec la musique et l’amour?

Michaël avait avoué peu à peu et sans de grandes difficultés que rien de ce qu’il avait dit n’était vrai. Le vieillard que Rachel avait entrevu avec lui à Cochin n’était pas son père, mais un étranger auquel il s’était loué comme guide pour visiter la côte de Malabar. Il l’avait abandonné sans même lui réclamer ses gages, parce qu’il ne pouvait pas faire longtemps la même chose, ni voir les mêmes visages. Il n’avait pas de situation au consulat italien de Bombay. Il n’avait aucune situation nulle part, sauf parfois celle de musicien dans un orchestre d’hôtel, ou de fonctionnaire dans un petit casino de la côte.

Rachel se souvenait que toutes ces choses ne lui étaient pas apparues tellement terribles, à cause du secret caché dans la musique de la guitare. Il suffisait, le soir, que dans le rectangle de la fenêtre apparût le dôme de la vieille mosquée et une silhouette de palmier, il suffisait que la guitare résonnât et les mains qui jouaient redevenaient aristocratiquement ivoirines, tous les mensonges étaient réels, elle aimait et elle était aimée.

Folie des femmes! pensa-t-elle. C’est ce peu de chose qui avait été la beauté de sa vie! C’est à cause de ce peu de chose qu’elle avait été si désespérée le soir où Michaël n’était pas rentré. Elle avait eu la folie d’attendre en face de la mosquée et du palmier et celle d’aller, très tard dans la nuit, dans quelques cabarets du port où elle savait que Michaël aimait à répandre généreusement sa gaîté. Puis elle avait réfléchi. Michaël avait les larmes aussi faciles que le rire. Il avait parfois des remords violents de ne pas faire à Rachel une vie digne d’elle. Il se mettait alors à genoux, il lui demandait pardon, puis il jouait sur la guitare des airs très doux. Mais ces remords étaient toujours accompagnés du désir d’échapper à la souffrance qu’ils engendraient. Certainement Michaël avait dû partir pour ne plus avoir de remords, pour voir ailleurs d’autres visages, faire de nouvelles promesses, rire à son aise, vivre quelque temps dans une illusion de magnificence.

Rachel ne savait plus maintenant si elle avait aimé cet homme. Elle le considérait comme l’instrument de sa destinée. Elle avait même cessé de lui en vouloir. C’est lui qui lui avait fait connaître cette solitude et ce désespoir grâce auxquels elle était allée, à travers les rues de Bombay, vers la maison louche d’Antonia et vers l’hôte qui y était assis en bras de chemise, aussi sûrement que vers un but fixé à l’avance. Grâce à lui elle avait rencontré la créature humaine à laquelle elle pensait depuis son enfance. L’idée de vengeance, elle s’en rendait compte à présent, était le sentiment primordial de son âme. Depuis la mort de sa mère, elle n’avait aimé son père qu’à moitié et d’une affection mêlée de mépris parce qu’il n’avait pas eu le courage de se venger. Elle avait eu toujours le sentiment qu’il lui faudrait un jour remplir une tâche et sa jeunesse avait été obscurcie par cette arrière-pensée.

Elle jeta un dernier regard sur le jardin où le vent remuait les arbres.

Folie des femmes! se dit-elle encore. Maintenant, la tâche était devant elle; Elle s’était vouée à son accomplissement et il suffisait pourtant d’une guitare entendue au loin pour qu’elle se précipitât, comme une enfant dans un pensionnat, à la brèche du mur du jardin.

* * * * *

Elle avait dîné rapidement. Les soirées étaient longues dans la maison lugubre dont seules les pièces du rez-de-chaussée avaient été nettoyées et aménagées. Il y avait dans ces pièces un mélange hétéroclite de meubles modernes qu’on avait fait venir à la hâte de Bombay et de meubles anciens en style indo-portugais.

Rachel résolut, pour se distraire, d’ôter d’une niche creusée dans la boiserie de sa chambre, près de son lit, une statuette représentant saint François Xavier baptisant un Hindou agenouillé. Le naïf sculpteur de cette statuette avait voulu que le saint, tout occupé du sacrement qu’il donnait, regardât le pieux Hindou. Malgré cela, il avait laissé à l’expression du visage une sorte d’inattention et Rachel couchée avait le sentiment qu’elle était fixée par saint François-Xavier avec une certaine réprobation. Elle se disposait à transporter la statuette dans une pièce voisine quand elle s’aperçut que la boiserie qui faisait le fond de la niche était rongée par l’humidité. Elle la toucha de la main et le bois corrompu céda aussitôt. Un objet en métal se détacha et tomba dans la niche. Plusieurs reflets en jaillirent en même temps et Rachel faillit, de surprise, lâcher la lampe à pétrole qu’elle tenait dans sa main gauche.

L’objet enfermé dans cette cachette était une croix d’or massif, attachée à une chaînette du même métal et qui devait être d’un grand prix; il y avait des perles noires enchâssées sur les bras de la croix et quatre gros diamants aux extrémités. Le temps avait verdi l’or, éteint les perles, mais n’avait pas altéré les flammes vivantes des diamants qui luisaient comme quatre prunelles sans paupières. Un je ne sais quoi de triste, de magnifique et de secret s’exhalait de ce bijou.