Le poison de Goa : roman

Part 9

Chapter 93,899 wordsPublic domain

Ce que dit le métis, conducteur de la barque, lui parut d’abord un mensonge, une monstrueuse imagination, enfantée pour le torturer. Mais non, l’homme parlait innocemment. Il rapportait un fait qu’il estimait sans importance. Le métis habitait dans une maison de bambou au bord de la rivière, il pêchait, il louait sa barque, il ne s’occupait pas de ce qui pouvait intéresser les habitants de Goa. Il avait relaté simplement que presque chaque matin il conduisait Joachim, fils de Pedre de Castro, dans la petite île sur cette partie de l’étang qu’on appelle l’étang de la ville noyée et que là il retrouvait une belle jeune dame dont il ne savait rien, sinon qu’elle était nouvelle venue à Goa et laissait voir, sous un chapeau de feutre gris, d’épaisses tresses presque bleues.

Castro pensa d’abord à frapper le métis, à lui faire rétracter ses paroles par des coups. Mais son ingénuité était certaine. Il préféra lui tourner le dos pour réfléchir à son aise. Puis il se mit à courir le long de la rivière. Il fallait savoir, savoir tout de suite ce qui en était. Comme le temps qui le séparait du moment où il saurait lui paraissait long! Il franchit les remparts. Il se dirigea vers la maison de Rachel. Il était essoufflé. Il marchait péniblement, chargé du poids de l’angoisse.

C’est alors seulement, dans l’ombre brûlante de la rue, le long des vieux couvents ruinés et des demeures mauresques pleines de silence qu’il eut conscience de ce qui se passait en lui. Il aimait Rachel. Il savait depuis longtemps qu’il la désirait mais il venait d’apprendre qu’il l’aimait. Il l’avait aimée depuis le premier jour où il l’avait vue dans le salon de l’entremetteuse à Bombay. Et il s’en rendait compte aujourd’hui seulement en apprenant qu’elle connaissait son fils.

Ainsi elle connaissait son fils. Ils se retrouvaient dans une île, sous des arbres, au milieu des herbes propices. La nature rapprochait les êtres qui se désiraient. Il pensait à la complicité qu’apportent les souffles végétaux du matin, à l’odeur de sève de la terre mouillée.

Il faillit revenir sur ses pas pour interroger à nouveau le métis, pour lui demander s’il n’avait pas vu les deux jeunes gens s’étreindre en marchant, ou s’asseoir sur le sol pour être pleinement l’un à l’autre.

Et, comme il allait atteindre le perron de la maison de Rachel, il vit clairement ce qu’il aurait dû faire.

Antonia lui avait amené Rachel elle-même dans ce salon où il y avait un lit à côté de la table. C’était une fille comme celles qu’il avait déjà connues dans cette maison. L’envoyée de Dieu! ah! ah! Est-ce qu’il ne perdait pas un peu la tête avec ses vœux et ses confessions? Quelle lubie s’était alors emparée de lui? N’avait-il pas eu peur de voir la noyée de jadis, que les poissons avaient mangée, sous l’aspect d’une belle fille que lui offrait Antonia! Il aurait dû mettre de l’argent sur la table et jeter tout de suite Rachel sur le lit. Après on aurait dîné et bu du champagne. Il revoyait toute la scène comme si elle était peinte sur un tableau. Il se souvenait qu’il était en bras de chemise et qu’il avait remis son veston par une sorte de respect. Cette pensée le remplit de fureur. Elle allait bien voir comment il la traiterait.

Rachel avait prolongé sa sieste un peu plus tard qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il fut introduit dans le salon, Castro l’entendit aller et venir dans sa chambre. Alors, comme si la matière compacte de la porte et du mur devenaient translucides, il perçut la femme avec son jeune corps vivant, tiède, ambré. La moustiquaire du lit avait été rejetée et il y avait sur les draps une trace de forme, sur l’oreiller, le creux où reposait naguère la tête au casque de cheveux bleuâtres. Sur le plancher, en rond, était tombé un peignoir d’où elle avait émergé, nue peut-être. Non, il la voyait sous cette chemise de lin ténu, irréel, nuageux, dont il n’avait entr’aperçu que le bord sur la naissance des seins. Elle marchait nonchalamment dans la chambre, allant du miroir à la vieille commode. Elle touchait des fards, défaisait une tresse, teignait un ongle. Le parfum de son corps se déplaçait autour d’elle comme une onde invisible. Elle était chargée de plaisirs irréalisés, langoureuse comme l’après-midi finissante.

Il ne put y tenir. Il s’avança vers la porte et il en poussa le loquet. Mais Rachel ne reposait jamais dans sa chambre sans tirer un verrou intérieur et la porte ne s’ouvrit pas. Alors, confus de son inutile tentative, Castro gagna le jardin et il se mit à marcher de long en large.

Il ne sut pas, quand Rachel l’y rejoignit, si elle avait vu le loquet se soulever. Son visage était impassible, ses yeux étaient plus clairs qu’à l’ordinaire et dans la seconde où il l’aperçut, Castro mesura avec une affreuse netteté la différence d’âge qu’il y avait entre eux et l’éloignement physique qu’il devait certainement lui inspirer. S’il y avait eu un miroir à côté de lui pour refléter son image, il n’aurait pas mieux vu son gros ventre ridicule, son double menton, les deux grandes rides qui barraient ses joues de chaque côté du nez et ses lèvres grasses et rouges comme le témoignage de sa sensualité disproportionnée. Il sentait des gouttes de sueur glisser sur ses tempes. Il lui sembla que ses cheveux s’appauvrissaient sur son crâne. Il crut entendre le travail des molécules dans une dent qu’il savait gâtée, au fond de sa mâchoire.

Il parla, vaincu d’avance.

Rachel eut tout de suite une expression d’enchantement affectueux sur son visage.

Mais oui, le hasard d’une promenade lui avait fait faire la connaissance de Joachim de Castro. Elle avait en effet négligé de le lui dire. Elle aimait à se lever de bonne heure le matin, à descendre la rivière, à suivre les méandres des canaux. Ils s’étaient une fois trouvés côte à côte, dans le brouillard. Elle avait eu beaucoup de plaisir à causer avec le jeune homme. En vérité, il n’y avait aucun mal à cela.

Alors Castro s’abandonna à cet élan de dénigrement que suscite la jalousie.

Son fils ne l’aimait pas. Il n’avait jamais aimé son père. Le fond de sa nature était une hypocrisie qu’il avait cherché vainement à s’expliquer. Élevé par les jésuites, à Bombay, il restait au fond du cœur, fidèle à l’autorité souveraine du pape. Il ne voulait pas convenir de la sainteté de l’archevêque. Et sa principale raison d’en douter était que son père y croyait. Il fallait se méfier de lui. Qui sait même, s’il n’irait pas jusqu’à contrecarrer ouvertement son père dans la lutte qu’on allait entreprendre?

Castro croyait puérilement qu’une femme peut moins aimer quelqu’un parce qu’il est mauvais fils, hypocrite, traître à une cause. Il ignorait que le dénigrement est une huile sur une flamme.

Mais Rachel se hâta d’entrer dans ses vues. Elle fronça les sourcils. Son mécontentement allait aussi vite que les paroles de Castro.

--Je lui parlerai moi-même, dit-elle avec sévérité.

Non, non. Ce n’était pas du tout ce que voulait Castro. Il ferait partir son fils dont la présence était un danger. Il lui ferait quitter Goa de gré ou de force.

Cependant le calme revenait en lui, car ce qui est énoncé par la parole acquiert de suite une puissance de réalité. Le visage serein de Rachel ne pouvait tromper. Il ne s’était rien passé entre Joachim et la jeune fille. L’un ne connaissait pas la vie et l’autre avait été trop déçue par l’amour pour se laisser prendre aux premières paroles du jeune homme.

Tous deux marchaient au milieu des plantes sauvages et parfois Castro écartait la large feuille d’un cactus pour ne pas que la pointe accrochât la robe de Rachel. Le miroir intérieur ou il s’était contemplé, déformé et ridicule, avait disparu. Il en voyait même un autre où il apparaissait avec tous les avantages de la fortune et du pouvoir. Y avait-il une femme capable de résister au maître de Goa? Quelle est celle qui ne serait pas heureuse d’être la femme du grand Castro? Il épouserait Rachel. L’archevêque bénirait son mariage. Personne ne pourrait lui disputer la beauté de ce corps qu’il désirait.

Ils étaient au fond du jardin. Rachel sentit que Castro allait lui dire l’amour qu’il avait pour elle.

--Regardez, dit-elle en riant.

Elle lui montrait une croix plantée en terre. C’était une croix plus haute que la hauteur humaine, épaisse, trapue, sans ornements.

--C’est moi qui l’ai fait planter ici, dit Rachel. Je l’ai trouvée sous le hangar où elle pourrissait. Il paraît qu’il est dans ma destinée de trouver toute espèce de croix dans cette vieille demeure. Une fois c’est une croix d’or avec des diamants, une autre fois c’est une croix de bois vermoulue.

Elle arracha une herbe qu’elle leva vers la croix.

--Lorsque je serai convertie, c’est ici que je viendrai prier, dit-elle encore, sans que Castro pût distinguer si elle parlait sérieusement ou avec ironie.

Il considérait la croix en silence. Il lui semblait bien la reconnaître. Il vit que l’extrémité en était écrasée, car elle avait servi de bélier. C’était le gardien de cette maison qui, jadis, quand on avait décidé du pogrome dans le quartier juif s’était chargé de la croix derrière laquelle devaient marcher les chrétiens. Il avait dû la rapporter et elle reposait, oubliée, depuis lors.

Castro s’en revint à pas lents vers la maison. Les mots s’étaient séchés sur ses lèvres. Il décida de ne parler d’amour que le lendemain.

Mais l’inquiétude était entrée en lui. Il s’éveilla à plusieurs reprises dans la nuit, baigné de sueur. Une fois, c’était pour se dire:

--Moi, le descendant des Castro, je vais épouser une juive, une fille ramassée dans le ruisseau.

Une autre fois il se voyait, suppliant Rachel à genoux ou tendant les bras pour écarter une mystérieuse barrière qui se dressait entre eux. Et il se répétait:

--Il y a une croix qui nous sépare.

Le Couteau

Les événements allèrent plus vite encore que ne l’avaient espéré ceux qui les dirigeaient. Le conseil de la colonie nomma Castro président par acclamations. Le gouverneur ne vint pas ratifier cette nomination. Il demeura enfermé dans le palais du Gouvernement dont le grand portail demeura clos. C’était un homme étonnamment taciturne et un serviteur qui demeura auprès de lui raconte ensuite qu’il avait passé deux jours, immobile, à regarder la pointe de ses souliers. Quand «L’Andromède» relâcha à Goa avant de faire voile pour Lisbonne, on ne sut comment le prévenir qu’il ne courrait aucun danger s’il regagnait ce navire et quittait pour toujours Goa. Un enfant parvint à se hisser jusqu’à une fenêtre dont il cassa un carreau et au travers de laquelle il cria ces conseils de départ et cette garantie de sécurité. Personne ne vit de barque se détacher de l’escalier de marbre du palais qui plonge dans la rivière. On sut pourtant le lendemain, quand «L’Andromède» quitta Goa, qu’elle emportait le gouverneur à son bord. On pensa généralement qu’il avait été favorisé par le sort car les plus violents avaient estimé qu’il était peu sage de laisser rentrer à Lisbonne un homme qui, malgré ses habitudes de silence, présenterait à la Cour les événements sous un jour peu favorable à la colonie. Ils avaient parlé de le jeter à la mer avant qu’il atteignît «L’Andromède». On se souvenait aussi que ses prédécesseurs étaient morts à quelques mois d’intervalle, atteints de maladies rapides et inconnues. Cela tendit à faire penser que, contrairement à la croyance répandue, la tristesse peut être accompagnée de la chance, comme la joie.

Le colonel eut le tort de se rendre à une beuverie nocturne, non loin de Ribandar. Il y fut retenu jusqu’à une heure tardive. Comme il revenait vers la ville neuve, il quitta le bras des quelques buveurs qui l’accompagnaient et qui étaient tous de zélés partisans de l’archevêque, parce qu’il s’était entendu appeler par son nom, à l’extrémité d’un petit chemin. Les buveurs déclarèrent le lendemain que le nom du colonel avait retenti plusieurs fois dans la nuit, suivi d’imprécations préférées sur un ton plaisant par celui-ci. Ils ne furent pas d’accord sur le moment où ils avaient entendu un coup de fusil et plusieurs affirmèrent même n’avoir rien entendu. On trouva le colonel mort, au matin, droit sur son séant, le dos contre un palmier auquel il s’était adossé après avoir reçu une balle dans la poitrine.

Les troupes, privées de chef, n’intervinrent pas dans les désordres qui se produisirent autour des églises. Certains prêtres, demeurés fidèles à l’autorité du pape, se refusaient à céder la place aux nouveaux titulaires nommés par l’archevêque. Des groupes exaltés enfoncèrent les portes derrière lesquelles ils s’étaient enfermés. On mit le feu à quelques maisons, appartenant à des fonctionnaires qui étaient passés précipitamment sur le territoire anglais. Pendant plusieurs jours, le bruit courut que l’officier chargé de la garde de la poudrière, à Ribandar, et qui était le neveu du colonel, allait y mettre le feu pour venger son oncle. Cette poudrière était presque vide. Mais les Hindous, ignorants du mystère de la poudre, prétendaient que toute l’île sur laquelle était bâtie la ville neuve et le vieux Goa allait sauter. Il y en eut qui pensèrent échapper à cette catastrophe en demeurant sur des barques, au milieu des étangs. En sorte qu’on vit toute une flottille où l’on mangeait et dormait sous des parasols, errer sur les eaux, jusqu’à ce que l’on apprît la fuite à Bombay de l’officier dont on redoutait la vengeance.

Deodat de Vega avait fait venir des bandes d’aventuriers de toute nationalité. Un navire, en provenance de Macao, avait même déposé dans le port deux cents Chinois. Ils avaient signé un contrat de travail, avec les appointements d’une piastre par mois, qui les mettait dans une dépendance plus rigoureuse que celle de l’ancien esclavage. Ils étaient censés devoir travailler à la culture des terres, mais on se proposait de les armer et d’en faire une sorte de milice dans le cas où il y aurait une lutte sérieuse à soutenir. Comme il n’y avait encore aucune organisation, ils erraient au hasard, campés dans un terrain vague, non loin de l’église des Rois Mages, cherchant leur nourriture. Pourtant, ce ne fut pas pour du riz qu’ils pillèrent une boutique dans le vieux Goa, mais pour se procurer des bâtonnets d’encens. Ils ne purent résister à l’éblouissement de l’or. Ils commencèrent la démolition d’une église dont les piliers étaient grossièrement dorés de neuf, croyant qu’elle était en or massif, afin d’en emporter les blocs.

On en pendit trois à un vieux banyan qui se dressait sur l’emplacement de l’ancien couvent des jésuites dans l’île Chovas. Leurs corps se balancèrent au vent durant plusieurs jours et furent mangés par les vautours. Le reste des Chinois demeura en proie à la terreur et au désespoir. On leur avait interdit d’enfermer dans des cercueils la dépouille des trois pendus. Désormais, les âmes en peine de ces morts qui ne devaient pas revenir à la terre des ancêtres, allaient errer sur les lieux de leur supplice, tourmenter les vivants, répandre des maléfices. La nuit, il sortait des misérables huttes construites à la hâte dans les sables, près de l’église des Rois Mages, une mélopée lugubre de prières. La légende des trois fantômes chinois s’accrédita dans bien des esprits. Beaucoup les entendirent soupirer derrière les portes. Beaucoup les virent glisser tristement, dans les rues silencieuses de Goa avec leur cou brisé et la corde du supplice qu’ils levaient dans leur main droite.

Il y eut un scandale autour de la relique de saint François-Xavier. L’archevêque donna l’autorisation d’exposer publiquement le corps du saint sur le seuil de la cathédrale. Il était étendu dans les vêtements qu’il portait au moment de sa mort, tenant dans sa main gauche une canne de jonc à pommeau d’or. Son bras droit avait été enlevé au XVIIe siècle pour être envoyé au pape. Poussée par l’exaltation religieuse et aussi le désir de la possession, une dame noble, en se prosternant, lui avait coupé un doigt du pied, d’un coup de dent et l’avait emporté. Depuis lors, le saint ne paraissait en public que sous une châsse d’argent soutenant un globe de verre.

Ce jour-là, la foule ne put contenir son enthousiasme. Peut-être se souvenait-on de l’heureuse dame noble de jadis. Les fidèles chantant un cantique et criant «Miséricorde!» firent voler en éclats le globe de verre et des mains trop zélées tentèrent d’arracher soit un morceau de vêtement, soit un cheveu, soit une oreille. Ce fut grâce au courage du Suisse, armé de sa hallebarde, et à la présence de quelques membres de la milice nouvelle que la relique de saint François-Xavier fut sauvée.

La cathédrale fut témoin d’un autre scandale. Ce jour-là, l’archevêque avait ordonné des prêtres, il avait conféré les ordres mineurs, le diaconat et le sous-diaconat à des jeunes gens et il allait donner la consécration à un évêque. L’extension du schisme l’exigeait. Beaucoup d’églises situées en territoire anglais avaient adhéré à la révolte religieuse. Il fallait envoyer des prêtres dans tous les faubourgs de Bombay, à Bandora, à Corlem, à Mahim. La rumeur publique avait exigé qu’un évêque fût consacré. Cet évêque devait être Jéronime Caval dont la popularité était immense.

Ce Jéronime Caval était un ancien moine augustin qui avait reçu de Dieu le don de la parole en même temps que le don d’une gaîté communicative. Il était d’une violence extrême et perdait parfois la raison quand il avait bu à l’excès, ce qui lui arrivait souvent. A Seringapatam où il avait séjourné, il portait toujours un sabre sous sa soutane pour couper les oreilles, disait-il, à certain mauvais prêtre qui essayait de le faire mourir par des pratiques d’envoûtement. Dans cette ville, il faisait un commerce ouvert des sacrements et il avait créé pour la confession des abonnements d’une roupie par an. Moyennant une bouteille d’eau de vie il avait marié des gens déjà mariés. On disait qu’ayant enlevé une jeune fille, il avait été charmeur de serpents dans une grande ménagerie de Calcutta. On l’accusait aussi d’avoir fait de la piraterie dans la Malaisie, de s’être occupé de magie avec le sultan de Zanzibar. Il accueillait ces calomnies et les rapportait lui-même, avec la joie la plus parfaite. Le schisme de Goa l’avait attiré comme les fleurs attirent les abeilles.

Fatigué par les cérémonies de la matinée, Monseigneur de Silva en était arrivé à ce moment de la consécration où a lieu l’imposition des mains. Ses mains tremblaient et sa voix dit pourtant distinctement la formule par laquelle les assistants sont invités à révéler les causes d’empêchement à la consécration, s’ils en connaissent.

Ce devait être une simple formalité. Mais quelqu’un cria dans la foule qu’il y avait une cause d’empêchement. C’était une femme, une métis, aux épaules carrées qui s’avança, pleine d’assurance. Elle avait à côté d’elle un personnage livide qui brandissait un papier et elle affirmait avoir été légitimement mariée à Jéronime Caval. Des cris retentirent. Jéronime Caval tranquillisait l’assemblée par l’allégresse répandue sur ses traits, mais soudain, il s’élança, cherchant à atteindre l’homme au papier et réclamant une arme pour lui couper les oreilles. Il croyait reconnaître en lui son vieil ennemi l’envoûteur. Une bagarre s’ensuivit et le sang coula pendant que l’archevêque quittait la cathédrale profanée.

Une sorte de délire s’empara de la société de Goa en même temps que la religiosité redoublait. Les adultères devinrent plus nombreux, les vierges prirent des amants. La belle Conception Colaço donna libre cours à son insatiable amour des adolescents et Juana de Faria prostitua son visage d’ange fané à tous les aventuriers qui voulurent la suivre. Le vieux Marcora laissa à ses quatre filles le soin de s’occuper de l’administration de la marine dont il était chargé. Sur le quai de la ville neuve, il sommeillait assis devant sa porte sur laquelle était écrit: Marine, en grosses lettres et il disait: «Elles sont très intelligentes. Elles s’entendent mieux que moi en affaires. Voyez mes filles.» Et il y avait un visage enfantin et souriant à chacune des quatre fenêtres du premier étage.

Castro buvait. Son ancienne passion du rhum s’était définitivement réveillée. Il buvait parce que le rhum verse à l’âme une chaleur divine et la projette sur des sommets ensoleillés, parce qu’il fallait perpétuellement s’entretenir de l’avenir de Goa en buvant avec des hommes incapables, parce qu’il oubliait quand il avait bu la violence de ses discussions avec son fils et cette paralysie morale qui l’empêchait de parler d’amour à Rachel.

C’était sur le port, au café du Palmier, à côté des bureaux du journal _L’Abelha_, que les grands rêves politiques naissaient et prenaient leur essor. On y attendait fébrilement le steamer de Bombay pour lire les journaux d’Europe. On se les arrachait. Mais ils n’apportaient qu’une déception renouvelée. Ni le schisme de Goa, ni les événements qui s’y étaient produits, ne semblaient intéresser les grandes nations occidentales.

--De quoi, diable, peuvent-ils bien s’occuper là-bas? disait Heliodora de Cunha, qui était le plus avide de gloire et qui portait comme commandant des troupes, un uniforme d’officier d’artillerie.

--Hé! Ils s’occupent de Cuba, parbleu! répondait Marcora avec un éclat de rire.

Cuba, avec l’appui de l’Amérique, était alors en pleine insurrection contre l’Espagne et les journaux du monde entier suivaient les efforts de Narciso Lopez pour sa libération.

Une étrange jalousie s’empara des dirigeants de Goa. Ils ne parlaient que de Cuba pour dénigrer cette île, sa situation géographique, le caractère de ses habitants. Cuba avait usurpé sur la planète la place qu’aurait dû tenir Goa. Mais ils s’efforçaient secrètement d’imiter les héros de l’indépendance cubaine.

--Tu seras notre Lopez, disait-on à Castro pour le flatter.

--Vous verrez qu’ils nous enverront aussi un Concha, disaient les pessimistes.

Concha était un intraitable général espagnol qui faisait fusiller à Cuba tous les révoltés qui lui tombaient sous la main.

Mais les optimistes étaient les plus nombreux et ils répétaient avec confiance:

--Nous obtiendrons l’autonomie.

Ce mot d’autonomie était répété par beaucoup de métis et d’Hindous, et les déchargeurs du port et les bateliers malabarais qui n’en comprenaient pas le sens. Ils savaient seulement qu’il y avait à Goa un archevêque qui était un saint, avec qui Dieu s’entretenait la nuit directement et ils savaient aussi que par delà les mers un être d’une puissance extraordinaire, mais lointain, mythique, sans forme, le pape de Rome, voulait du mal au saint archevêque.

Et ce mot d’autonomie, cette vision lointaine d’un pape irrité dans un Vatican semblable à une pagode de Vishnou étaient synonymes pour eux de conversations au soleil couchant, d’oisiveté et de liberté.

Le soir, dans le Vieux Goa, maintes fêtes amicales se terminaient en orgies. Des musiques de danses retentissaient dans les maisons. Il y avait des bruits de rixe sous les tours branlantes et dans le ruines des cloîtres. Les ombres mortuaires de la ville ecclésiastique cachaient des accouplements et des combats. Et il avait fallu laisser certaines églises ouvertes parce que la foi était telle que beaucoup de chrétiens se relevaient la nuit pour courir se prosterner devant Dieu. Mais il fallait que ces chrétiens fussent armés car les rues, jadis paisibles, avaient cessé d’être sûres. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Conception Colaço, les seins nus à son balcon, chantait des romances sentimentales car l’amour était inséparable pour elle du chant et de la mandore. Sa rivale Juana essayait parfois de lui répondre avec une voix en fausset. On entendait les sifflements des voleurs qui s’appelaient entre eux, mêlés à des bouffées de cantiques sortant des portails entr’ouverts et au chant lointain des prières rituelles des Chinois. On vivait à Goa dans une vague attente de fin de monde.

* * * * *

Rachel avait remarqué la bizarre attitude du père Vincent à son égard et elle ne se l’était pas expliquée.