Part 3
La mulâtresse glissa, portant des plats aussi furtivement que l’aurait fait une juive dans le ghetto de Goa, le soir où avait plané pour la première fois la menace. De confuses paroles sur la tempête qui se déchaînait au dehors, sur la température moins accablante, sur le caractère d’Antonia furent échangées comme en rêve par l’homme et la femme assis l’un en face de l’autre. Aucun des deux ne mangea, bien qu’ils en fissent les gestes, mais Pedre de Castro remplit son verre et le vida sans relâche comme quelqu’un qui, se trouvant dans de complètes ténèbres morales, croirait trouver dans l’alcool le moyen de faire apparaître une lumière intérieure.
Et Rachel continuait à regarder non pas le personnage épais qui était assis derrière les seaux étincelants d’où émergeaient les cols des bouteilles mais la créature qu’il avait été dans un autre lieu, douze années auparavant.
* * * * *
Il se tenait debout à l’avant d’une large barque pontée et il jouait de la guitare. Cette arrivée avait été souvent racontée à Rachel et elle s’était complue à la reconstituer en esprit, mais jamais elle ne l’avait imaginée d’une façon aussi saisissante. Il titubait un peu et parfois s’arrêtait de jouer pour éclater d’un rire hystérique, et regarder son compagnon qui battait dans le vide une mesure grotesque.
La lune venait de se lever et la barque tardive fut aperçue de loin par des riverains que remplirent d’étonnement la musique et les chants qui en partaient, le grand falot rouge qui l’éclairait à l’avant et la croix de bois qu’un serviteur tenait debout à l’arrière.
Le bruit des rames était couvert par la voix des rameurs et des hommes entassés sur le pont qui tous, chantaient les cantiques du mois de Marie qu’ils venaient de chanter dans les églises de Goa. Car c’était sous le prétexte de la religion que Pedre de Castro avait fanatisé contre les juifs ses serviteurs, des hindous convertis et même un moine mendiant qui se tenait accroupi, les jambes croisées, avec un gros bâton sur ses genoux.
Castro affectait alors de mépriser les hommes et de les traiter en esclaves et il trouvait plaisant, les ayant soulevés contre les juifs au nom du Dieu chrétien de mêler les sons de sa guitare à leurs pieux cantiques.
Les fleurs blanches des nagahs pleuvaient sur le joueur nocturne et la barque avec sa croix semblait glisser vers quelque bizarre fête maudite.
Personne ne courut prévenir les juifs. D’ailleurs à l’endroit où la route cesse de longer la rivière et contourne les jardins de l’archevêché toute la bande sauta hors de la barque et se précipita derrière le porteur de croix, derrière le musicien et le batteur de mesure.
Il était tard. Les juifs dormaient. Ils se réveillèrent en criant. Toute la rue hurla de terreur en même temps. Quand Rachel regarda par la fenêtre elle vit des silhouettes qui tentaient d’escalader les balcons et la croix renversée devant sa maison et qui, maniée par un groupe d’hommes, heurtait sa porte comme un bélier.
Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Les événements étaient irréels et surprenants comme ceux des cauchemars. Des formes passèrent devant elle dans l’escalier. Quelqu’un cria distinctement avec une affectation de calme dans la voix:
--Apportez de la lumière! Une torche, n’importe quoi pour éclairer ce four.
Et une autre voix dit:
--Prenez garde qu’ils ne se défendent.
A quoi il fut répondu:
--Ils sont bien trop lâches. Est-ce que vous avez jamais entendu dire que des juifs se soient défendus?
Un mulâtre au visage idiot monta l’escalier avec une bougie. Il la tenait près de ses yeux, protégeant la flamme avec sa main et il répétait triomphalement:
--J’ai une bougie!
Il y eut à ce moment un bruit de lutte dans la chambre de son père et de sa mère. Et soudain à la clarté de la bougie Rachel eut la vision de Castro sur le seuil de la porte, tenant contre lui sa mère nue. Il avait du sang sur les lèvres comme quelqu’un qui a reçu un coup et il cria avec une voix pleine de rage.
--Je vais le lui faire payer. Attachez-le.
Pendant les quelques secondes de cette apparition, Rachel qui ne pouvait voir la tête de sa mère enfouie sous le bras de Castro ne reconnut pas cette forme blanche, ces jambes limpides qui essayaient de frapper celui qui les tenait captives. Ce fut la chevelure bleuâtre brusquement dénouée et s’écroulant sur le plancher, puis la voix angoissée qui cria tout à coup son nom, Rachel! qui lui firent identifier avec cette longue chair lisse et palpitante, celle qui était pour elle une sorte de déesse immatérielle.
Comme un chien dont on attaque le maître Rachel s’était précipitée aveuglément pour griffer ou mordre. Mais, de son pied, comme l’on fait à un chien, Castro l’avait envoyée rouler sur le sol à quelques pas de lui. Elle y demeura étourdie la figure contre le mur. Ce qui la frappa quand elle revint à elle ce fut le nombre des pas qui retentissaient dans toutes les pièces de la maison, le bruit des meubles brisés et le mot argent qui revenait sans cesse dans la bouche de plusieurs hommes s’interpellant entre eux d’un étage à l’autre. As-tu trouvé de l’argent? L’argent doit être caché quelque part! Peut-être l’argent est-il derrière les livres? Puis elle vit un grand métis qui avait une carrure de brute et portait des bottes rouges jusqu’au dessus des genoux qui étalait avec soin un drap de lit et qui après y avoir entassé pêle-mêle des couverts, des vases et tout ce qu’il avait pu trouver en nouait méticuleusement les quatre coins et le chargeait sur son dos.
Elle descendit en trois bonds et se trouva sur le seuil de sa maison, juste à la minute où un coffre de bois lamé d’argent lancé d’une fenêtre se brisait avec mille éclats.
La rue avait l’aspect d’un vaste déménagement lunaire. Les étoffes d’un marchand de voiles du Cachemir faisaient une pile devant une boutique défoncée et deux hommes échangeaient des coups en se les partageant. Une juive qui avait sur la tête un foulard écarlate était renversée sous un nègre dont Rachel distingua les yeux blancs et l’expression lubrique de la bouche. Un vieillard maigre, sous une robe de chambre ridicule, courait çà et là en répétant:
--Soyez maudits! La malédiction de Dieu est sur vous.
Un homme qui avait chargé sur son dos une lourde commode à ferrures s’arrêtait parfois pour souffler et criait d’une voix monotone, comme une leçon apprise:
--Assassins! Vous avez tué un enfant innocent!
Les cris des juifs épouvantés dans les maisons qui avaient pu demeurer fermées faisaient une plainte continue qu’interrompait seulement la voix du paralytique exhortant ses coreligionnaires au combat.
Rachel vit la croix qui avait servi de bélier tourner le haut de la rue, au milieu d’un groupe compact.
Un cri d’allégresse résonna à ce moment à ses oreilles et elle fut saisie dans des bras, serrée contre une poitrine. C’était un vieux domestique hindou appelé Abdullah qui faisait la cuisine et accompagnait son père quand il allait soigner un malade dans un village éloigné. Il avait des parents centenaires avec lesquels il vivait à Ribandar, en sorte qu’il n’habitait pas chez les Jehoudah mais venait chaque matin et repartait chaque soir. Un instinct l’avait fait se lever durant la nuit quand il avait entendu les cantiques du mois de Marie résonner sur la rivière.
Il y eut une rumeur du côté du port et une ombre barra l’extrémité de la rue. Les soldats arrivaient enfin. Des portes claquaient, des gens fuyaient, les gémissements s’élevaient sur un ton plus aigu. La douleur, se sentant protégée, devenait plus grande.
Rachel était emportée par Abdullah qui courait. Sans doute avait-il l’espoir que la petite fille levée dans ses bras serait plus susceptible d’influencer les haïssables bourreaux chrétiens que les soldats avec leurs fusils. Il gravit la rue pillée, franchit la voûte de l’antique porte du Ghetto, tourna les jardins de l’archevêché, s’élança sur la route du vieux Goa, jusqu’au point où après des lacets entre des maisons abandonnées, elle rejoint la rivière.
Il arriva trop tard. La bande des chrétiens chanteurs de cantiques, avec son guitariste ivre, son butin d’objets volés, son prisonnier et sa vivante proie nue venait de démarrer sur les eaux tranquilles et remontait la rivière vers l’antique cité portugaise.
Alors l’hindou se mit à courir sur la route parallèle à la rivière, séparée seulement d’elle par les touffes de mimosas, par les pandanus odorants, les blancs camphriers ondés de roux, les nagahs avec leur pluie de fleurs blanches. Parfois il écartait les feuillages, il poussait un cri désolé, il élevait l’enfant au-dessus de lui et il le tendait vers la barque.
C’est alors, à travers les branches écartées, que Rachel eut l’inoubliable vision.
Pedre de Castro, frappé au visage par un juif dont il venait voler la femme avait fait, sur la croix portée par ses serviteurs, le serment de se venger. Et entre lui et ses amis, durant qu’ils regagnaient la barque, fut agitée avec des paris et des éclats de rire, la possibilité de cette vengeance. L’opinion unanime fut qu’il n’oserait pas l’accomplir telle qu’il venait de la projeter. Et c’est cela qui le poussa à agir.
La croix se dressa lentement à l’avant de la barque et Rachel vit qu’on y avait attaché son père, les bras écartés, avec un visage qu’il avait revêtu d’un calme mépris. Elle n’entendit pas la phrase répétée plusieurs fois aux serviteurs par Deodat de Vega:
--Surtout ne lui faites aucun mal.
Car il songeait aux suites qu’aurait cette affaire avec les autorités portugaises et combien il importait qu’il n’y eût ni blessé, ni mort.
Elle vit qu’un tout jeune homme qui avait une grosse tête de dégénéré plaçait sur le front de son père, par dérision, une couronne de fleurs blanches arrachées à des nagahs qui faisaient voûte au-dessus de l’eau et hâtivement tressées.
Tout cela lui paraissait dépourvu de sens, incompréhensible.
Ce fut Deodat de Vega qui prit la guitare et commença à en jouer.
Pedre de Castro s’avança près de son père et il lui dit de tout près, visage contre visage en montrant sa lèvre encore saignante, cette phrase qu’elle n’entendit pas plus que l’autre.
--C’est elle qui va boire sur ma bouche le sang que tu as fait couler.
Il arracha en même temps un manteau de drap jaune qui cachait quelque chose d’immobile, couché sur le pont à l’avant de la barque, près de la croix dressée. Puis il fit un signe à un homme qui se tenait accroupi à côté, en lui désignant l’ouverture qui aboutissait à l’entrepont.
Ce qui arriva fut aussi rapide qu’une image dans un songe.
Le manteau arraché avait découvert une chose longue et blanche, une forme d’éclat surnaturel qui semblait emmagasiner la clarté ambiante de la lune en sorte que tout était plus sombre autour d’elle. Rachel ne reconnut sa mère que lorsque celle-ci se fut dressée, d’un seul élan, dont le mouvement et la décision donnèrent à son corps une extraordinaire beauté de proportion. Comme si elle était devenue alors fluide et intangible, l’admirable forme glissa entre les deux hommes, fit deux ou trois pas légers sur le pont, traversa la ligne des rameurs avec autant d’aisance que si elle était passée au travers d’eux et se jeta dans les eaux. Les gouttes en rejaillissant après la chute du corps firent un cercle de petites étoiles claires. Mais il n’y eut ni remous, ni effort de quelqu’un qui se noie et veut vivre, rien que cette large ondulation indifférente qu’on vit disparaître circulairement.
Les rameurs occupés à ramer avec force ne s’arrêtèrent pas de frapper l’eau. Il fallut leur crier l’ordre de revenir en arrière et cet ordre ne vint qu’un peu plus tard. La barque tourna avec difficulté à cause du courant plus rapide provenant de la jonction d’un autre bras de la rivière. Quand on fut revenu à l’endroit où avait disparu Dolça Jehoudah il n’y avait aucune trace d’elle et ce ne fut que pour la forme que Castro ordonna à deux hindous de plonger à plusieurs reprises. La barque erra de ci de là sans s’occuper des clameurs d’un vieil homme et d’une petite fille sur le rivage.
La consternation, la crainte des responsabilités s’emparèrent de l’âme des pieux Portugais. La clarté du falot rouge sur les eaux devint tout à coup tellement sinistre que chacun tournait les yeux vers le vieux Goa. Les domestiques métis, les hindous chrétiens qui n’estimaient pas que la mort d’une juive fût une grande perte et qui se sentaient couverts par leurs maîtres reprirent en chœur les cantiques du mois de Marie. Mais sous la lune déclinante, avec l’homme crucifié et couronné de fleurs de nagah que l’on n’osait plus détacher, ces cantiques prirent une si lugubre résonance que les voix défaillirent une à une et que lorsqu’on arriva au premier embarcadère, à côté des ruines de l’église Saint-Joseph, il n’y avait plus que la brute aux grandes bottes rouges qui continuait à chanter.
Tout le monde se dispersa avec rapidité le long des vieilles murailles, par les avenues dallées et moussues, entre les masures basses et les tours démolies. Ce fut le métis à l’ivresse persistante qui assuma la charge de détacher Manoël Jehoudah de sa croix et qui le laissa avec ses poignets abîmés et sa couronne sur les oreilles, hagard, solitaire, entre la nappe étincelante des eaux et l’ombre à trois têtes de l’église Saint-Joseph.
Le Témoin de Dieu
--Oh! rends-lui, Seigneur Cebaoth, selon sa méchanceté!
Rachel avait lu cette phrase sur le livre où étaient énumérés les malheurs de la race juive. Il y avait dans ce livre bien des descriptions de pogromes qui avaient eu lieu, jadis, en Espagne, en Portugal et ailleurs, et qui étaient plus terribles que ceux de Goa. Ces pogromes anciens ressemblaient à ceux dont elle avait lu les récits dans les journaux et qui avaient eu lieu récemment en Russie et en Pologne. Ils commençaient tous par l’accusation de meurtre rituel et ils se continuaient par le pillage des richesses, que ces richesses soient des corps de femme ou de l’argent monnayé.
Mais comme l’auteur du livre en faisait le souhait ardent, le Seigneur Cebaoth ne rendait jamais selon la méchanceté. Les juifs étaient souvent massacrés, toujours dépouillés, quelquefois obligés de changer de patrie. Ils ne recevaient jamais rien comme compensation de leurs maux. Rachel se rappelait avoir lu qu’en Espagne tous les juifs d’une communauté avaient été renvoyés entièrement nus sans couvre-chef sur leur tête et sans sandales à leurs pieds, parce que les habitants chrétiens avaient prétendu qu’il serait dommage d’abandonner même un petit morceau de toile à ces maudits. Une fois, en Allemagne, le feu qui avait consumé les maisons avait été si ardent qu’une église voisine avait brûlé et que sa grande cloche était devenue une informe boule de bronze. Les moines de Malte ayant rencontré un navire de juifs fuyant l’Italie vers le Levant, avaient attaché ceux-ci aux mâts et aux bastingages et s’en étaient servis comme cibles pour leurs arquebuses.
Le vieil auteur du seizième siècle ajoutait bien parfois à la suite du récit d’un massacre que tel évêque provençal qui l’avait commandé était devenu lépreux par le fait de la colère de l’Éternel. Il essayait bien d’établir un rapport entre la défaite de tel prince autrichien par les Turcs et les mauvais traitements que ce prince avait infligés au peuple d’Israël; Rachel, moins prévenue, moins croyante en la justice que le religieux auteur, n’avait pas vu avec la même évidence que lui, le rapport de la cause et de l’effet, du crime et de sa punition.
Ce qui avait le plus étonné sa jeunesse, c’était que les hommes qui avaient volé et humilié son père, qui avaient causé la mort de sa mère, eussent pu continuer à vivre sans être inquiétés et que, traduits devant les juges, ils aient pu ressortir de leur tribunal, le front haut, et le sourire aux lèvres.
Le pogrome de Goa avait été suivi d’une parodie de poursuite et de jugement. Mais dès le lendemain de la huit où il avait eu lieu, Castro et ses amis poussés par la crainte, accusaient formellement le médecin Jehoudah d’avoir enlevé un enfant chrétien afin de faire servir son sang à d’abominables pratiques religieuses et ils allaient même jusqu’à demander son arrestation immédiate. Le juge du district pensa montrer un grand esprit de clémence en le laissant en liberté à cause des violences qu’il avait déjà subies et du malheur qui le frappait.
Le jour où le plus jeune fils du gardien de la solitaire église des Rois Mages avait disparu, Manoël Jehoudah était venu donner des soins à ce gardien atteint d’éléphantiasis. Jehoudah était souvent appelé dans le vieux Goa parce qu’il soignait gratuitement les malades pauvres. Il y allait quelquefois à pied par la route et d’autres fois il remontait la rivière dans un petit canot dont Abdullah tenait les rames. Ce jour-là, il s’était rendu à l’église des Rois Mages sans être appelé par le gardien, par pure charité, profitant, avait-il dit, de sa venue dans le vieux Goa, pour savoir comment allait son malade.
La maison était une misérable cabane adossée à l’église et on y accédait par un sentier sinueux entre des broussailles, qui prolongeait une longue allée bordée de manguiers. Jehoudah avait aperçu l’enfant, bien après l’allée, à l’endroit où le sentier rejoignait le chemin. Il était assis au pied d’un arbre, et le médecin s’était étonné, après avoir passé, que l’enfant n’eût pas couru vers lui comme il le faisait d’ordinaire. Un peu plus loin, en traversant ce qui avait été jadis le faubourg du vieux Goa et qui était maintenant un amas de murailles ruinées, il avait reconnu à quelque distance de lui, les silhouettes de Pedre de Castro et de Deodat de Vega. La vue de ces deux hommes par lesquels lui et sa femme étaient épiés et suivis lui avait causé un mouvement de répulsion et il avait, il s’en était souvenu, fait passer avec vivacité sur son bras gauche, la pèlerine qu’il portait sur son bras droit. Ce geste avait été le prétexte fragile de l’accusation. Les deux Portugais affirmaient qu’en les apercevant, Jehoudah avait été tenté de revenir en arrière, qu’il avait, par un mouvement instinctif, essayé de déguiser quelque chose qui semblait de loin très pesant et qui était enroulé dans un manteau. Puis il s’était éloigné avec une rapidité qui aurait été incompréhensible si le médecin n’avait pas eu quelque chose à cacher.
Ils ajoutèrent même que l’attitude de Jehoudah leur avait semblé tout d’abord déshonorante. Ils l’avouaient volontiers, ils avaient quelques plaisanteries inoffensives à se reprocher à son égard et ils s’attendaient à ce que, se trouvant face à face avec lui dans un endroit solitaire, il leur en demandât l’explication. Sur le moment, ils avaient mis sa fuite singulière sur le compte de la lâcheté bien connue des juifs.
Rachel avait toujours frémi d’humiliation en pensant à cette rencontre. Pourquoi son père n’avait-il pas eu le courage de marcher vers les deux hommes et de souffleter celui qui avait embrassé sa mère par surprise. Hélas! chez le médecin Jehoudah, la pensée seule était audacieuse. Comme il fut obligé de l’expliquer par la suite, pour justifier son attitude, c’était la possibilité d’une altercation, la crainte d’avoir à matérialiser sa colère en acte et l’incapacité de le faire, qui l’avaient précipité sur le chemin, ridiculement, lâchement.
Les deux Portugais prétendirent qu’après avoir ri énormément de la fuite du mari poltron, une défiance leur était venue. Ils se demandèrent quel pouvait être ce paquet enveloppé d’un manteau que portait Jehoudah. Le médecin affirma bien qu’il n’avait sur son bras que sa pèlerine qu’il avait prise malgré la chaleur d’avril, à cause de certains accès de fièvre qui le faisaient grelotter le soir, mais les Portugais prêtèrent serment sur le Christ de la vérité de leur affirmation. Ils ne pouvaient, dirent-ils, penser à un vol, étant donné la pauvreté du gardien de l’église des Rois Mages. Mais ils songèrent à quelque profanation d’objet sacré. Ils allèrent jusqu’à l’église. Le gardien s’étonnait déjà de ne pas avoir vu rentrer son enfant. Ils attendirent avec lui et firent toute la nuit et le lendemain matin des recherches dans les environs. Elles furent inutiles.
Sous le coup de l’indignation et sachant bien que, s’ils accusaient le médecin juif devant la justice celui-ci aurait le temps de faire disparaître les traces de son forfait, ils résolurent avec quelques amis, et quelques serviteurs de faire sur le champ une incursion dans le quartier juif et de fouiller la maison du médecin. C’est au cours de cette incursion que Castro fut frappé au visage par Jehoudah et qu’il résolut de l’emmener, avec sa femme, qui était peut-être sa complice, jusqu’à l’église des Rois Mages. Il pensait, en l’intimidant, obtenir de lui des aveux. Il regrettait d’avoir involontairement poussé une femme au suicide. Mais une foule de témoins l’affirmaient. Il n’avait été fait de mal à aucun des Jehoudah. On les avait seulement entraînés de force sur le bateau. Si Dolça Jehoudah avait préféré la mort à la vision de l’église des Rois Mages et à celle d’un père pleurant son enfant disparu, c’est qu’elle devait avoir une conscience peu tranquille. Castro regrettait aussi qu’il y ait eu, de ci, de là, quelques coups donnés dans le quartier juif, quelques portes défoncées, quelques objets brisés par des chrétiens dont on n’avait pu modérer la vertu. C’étaient de bien petits dommages à côté du sang versé d’un enfant innocent. La mort même de Dolça Jehoudah ne suffisait pas à venger ce sang versé et Castro maintint sa plainte et son accusation contre le médecin.
Il n’avait pu apporter aucune preuve que celle de sa certitude morale affirmée par des serments réitérés sur le Christ. Ces serments, qu’appuyaient les serments de tous les jeunes gens nobles de Goa furent si nombreux et si solennels que, pour tous ceux qui assistèrent au procès, l’idée de Christ fut liée au pogrome de Goa.