Le poison de Goa : roman

Part 4

Chapter 43,850 wordsPublic domain

C’est le Christ qui l’avait inspiré. Une croix était dressée sur la barque qui transportait les justiciers. Tous ceux qui y avaient participé étaient des soldats du Christ. Castro et ses compagnons furent innocentés de la mort de Dolça Jehoudah car il ressortait des événements que cette mort était la volonté du Christ. Mahoël Jehoudah fut innocenté de la mort de l’enfant, parce qu’il n’y avait aucune preuve contre lui mais il quitta le tribunal, indirectement flétri, soupçonné par tous d’avoir répandu le sang pour de mystérieuses pratiques. Sa défense avait été empreinte de tristesse et n’avait pas été coupée de ces cris sincères par lesquels les cœurs sont conquis. Le procureur du roi, homme juste dans la mesure où l’on peut l’être quand on voit les choses à travers les ombres de sa médiocrité n’avait pas requis de peine contre lui. Mais il avait prononcé le mot magie avec assez de terreur vraie pour faire frémir l’assistance. Pour lui, si Manoël Jehoudah ne pouvait pas être convaincu de crime rituel, le crime rituel en lui-même ne faisait pas de doute. Il croyait qu’il s’était produit en d’autres lieux, et que des juifs instruits, héritiers de vieilles traditions, fabriquaient à Pâques des pains azymes avec un mélange de farine et de sang enfantin. Plus les juifs étaient instruits et plus il fallait se méfier d’eux. Le procureur du roi savait par sa connaissance personnelle, il tenait d’une source tout à fait sûre, que le sang ne servait pas qu’à la fabrication des pains azymes, qu’il avait d’autres usages maléfiques et que ces usages étaient relatés dans certains livres écrits en hébreu. Il regrettait pour sa part, qu’un médecin juif accusé--sans preuves--du meurtre d’un enfant, eût justement en sa possession une vaste bibliothèque de livres incompréhensibles pour des chrétiens. Il avait vu ces livres en perquisitionnant dans la maison de Jehoudah car--le procureur du roi le constata avec regret--ils avaient été épargnés dans le pillage--et en les feuilletant il avait été frappé par leur antiquité, leur mystère et certaines dispositions typographiques du texte où il avait cru reconnaître des formules invocatoires. Le procureur du roi était un obéissant serviteur de la loi. Il le montrait d’une façon éclatante en proclamant que l’on ne pouvait condamner un homme quand il n’y avait pas de fait probant contre lui, mais il ne pouvait s’empêcher de déplorer que la loi n’armât pas mieux ceux qui la défendaient et que le procureur du roi n’eût plus, comme au temps de l’Inquisition, le droit de faire brûler ce qu’il ne comprenait pas.

Manoël Jehoudah avait été obligé de quitter Goa. Les chrétiens qui le voyaient au bout d’une rue, revenaient ostensiblement sur leurs pas pour ne pas avoir à le frôler. Ses coreligionnaires ne lui pardonnaient pas d’être l’origine d’un mouvement antijuif dans les possessions portugaises de l’Inde. Beaucoup d’entre eux, et parmi eux le rabbin, insistaient auprès de lui pour qu’à titre de concession à l’opinion publique il détruisît ses livres devenus légendaires, depuis les paroles du procureur à son procès.

Il était parti sans regret. Sa fenêtre donnait du côté de la mer et l’on voyait la rivière s’y fondre en un large estuaire. Il ne pouvait regarder la ligne blanche que faisait la barre à marée basse, le remous inquiétant des eaux à marée haute. C’était là-bas, sur la grève d’Aguada, qu’il s’était penché, plein d’horreur, sur une forme tellement mangée des poissons qu’il avait été obligé, pour la reconnaître, d’en laver avec ses mains les longs cheveux bleuâtres souillés de vase.

* * * * *

Et maintenant, Rachel regardait face à face l’auteur de tant de maux. Il était là, assis, paisible, avec des bajoues et un gros ventre, indiquant qu’il devait faire bonne chère et qu’il jouissait sans doute d’une conscience tranquille. Il avait insisté à plusieurs reprises pour qu’elle mangeât et qu’elle bût, et il avait dit des choses banales qu’il s’était efforcé de rendre aimables, rappelant à Rachel, par son inclinaison de tête, ce mouvement qu’ont certains chiens méchants quand ils vous lèchent la main. Maintenant, il avait tiré un cigare de sa poche et il lançait vers le plafond de grandes bouffées de fumée. Il devait avoir l’habitude de venir de Goa pour se réjouir avec des femmes, dans cette maison de rendez-vous de Bombay, la seule où l’on trouvait des Européennes. C’était un client. On le connaissait. On savait ses goûts, ses habitudes. Il aimait le champagne. Il était violent. Il détestait attendre. Ce soir, après avoir traîné dans les bars du port, il avait résolu de dîner avec une femme. Et la femme, c’était elle: Rachel.

Ainsi, il n’y avait pas de justice. L’injustice allait même en s’aggravant. Rachel avait souvent imaginé des circonstances inattendues qui l’auraient mise en présence de Pedre de Castro et qui lui auraient permis d’en tirer vengeance. Dans la fantaisie du rêve, elle s’était vue, par une série bizarre d’événements, grâce à quelque immense fortune, jouissant d’un pouvoir discrétionnaire et humiliant l’être détestable. Elle se l’était représenté à genoux, et l’implorant. Non seulement rien de tel ne s’était produit mais c’était elle qui était maintenant à la merci de cet homme et dans les conditions les plus misérables et les plus honteuses. Certainement il l’avait reconnue à son étonnante ressemblance avec sa mère. Impressionné tout d’abord par l’évocation du drame ancien, il s’était calmé, il avait dîné et maintenant il réfléchissait.

--Misérable race, devait-il penser, dont on trouvait les enfants dans les endroits interlopes des grandes villes. Il n’avait pas eu la mère, eh bien! il allait avoir la fille!

Sans doute, c’était son habitude. Il dînait d’abord. Rachel l’avait vu regarder le lit avec complaisance. Il allait bientôt se lever, la saisir, l’y pousser.

Elle sentit à cette pensée une chaleur parcourir tout son corps et faire bourdonner ses oreilles.

Pas de justice! jamais de justice! Il y avait des faibles et des forts et les forts étaient presque toujours les mauvais. Elle songea à son père, là-bas, dans la petite ville de Cochin, dont elle s’était enfuie. Il avait voulu aller vivre chez ceux qu’on appelait les juifs noirs, les plus misérables de tous, rameaux d’une branche tout à fait abâtardie de la race. Et il n’avait jamais songé à se venger! Elle revit un chemin désert, au crépuscule, et le dos de son père courant presque pour ne pas avoir à se quereller avec deux insulteurs chrétiens.

Elle eut, à ce moment-là, de la peine à ne pas se dresser en criant. Elle se sentait soudain légère, forte, invincible. Ce qu’aucun juif n’avait, à sa connaissance, jamais osé faire, elle allait l’accomplir. Elle s’étonna même que la tâche fût aussi aisée.

Un grand couteau à découper était sur un plat, parmi des tranches de roastbeef. Rachel qui était accoudée sur la table n’avait qu’à laisser tomber le bras pour le saisir. Elle calcula qu’en se levant en même temps, elle pouvait presque dans la même seconde, traverser avec cette arme qui semblait très aiguë, ce ventre large qui était devant elle et faisait un bourrelet au-dessus du bois de la table.

Elle entrevit ce qui pourrait arriver alors. Les cris de l’homme, ce qu’elle lui dirait en le frappant à nouveau, les agents de police en uniforme kaki et en turban, la prison devant laquelle elle était passée dans la soirée, un procès où serait évoquée toute l’abomination passée, mais un procès à Bombay, devant des juges anglais.

La pluie, au dehors, ne battait plus les carreaux avec autant de force mais on l’entendait s’écouler en rigoles sur des terrasses. Il y avait une lassitude du vent. Le chant des grenouilles s’élevait avec une régularité qui le rendait plus triste.

La résolution prise donna au visage de Rachel une sorte de sérénité illuminée qui en transforma l’expression. Et alors, en face d’elle, le regard de Castro devint plus fixe. Il la considéra comme s’il cessait de la reconnaître. Il mordit ses lèvres comme quelqu’un qui s’aperçoit d’une erreur et, repoussant la table devant lui, il se leva. Il fit un ou deux pas et Rachel pensa, avec un rire intérieur, qu’il allait soulever la moustiquaire pour que l’accès du lit soit plus aisé.

Le couteau était toujours à portée de sa main.

Avec un immense effort, d’une voix basse, Castro dit:

--Je ne me trompe pas. Vous êtes bien la fille d’un médecin nommé Jehoudah?

La main de Rachel avait effleuré le plat où était le roastbeef et le couteau. Elle dit pour gagner du temps:

--Moi!

--Oui, reprit Castro. Manoël Jehoudah qui a habité Goa autrefois.

Il n’en était donc pas sûr! C’était à elle qu’il appartenait de le lui apprendre. Et pourquoi? Pourquoi lui donner cette nouvelle victoire, la déchéance de la fille de Jehoudah? Cela suffirait peut-être pour lui faire trouver la mort moins affreuse.

Les yeux de Rachel exprimèrent une surprise tranquille. Elle secoua la tête:

--Je m’appelle Rachel Soarez, dit-elle.

C’était le nom sous lequel elle était inscrite dans son hôtel, sous lequel Antonia devait la connaître.

Castro poussa un grand soupir, comme s’il était délivré d’une terrible menace. Il balbutia:

--Je me disais bien aussi... C’était une coïncidence si invraisemblable!

Il répéta: Rachel Soarez! avec une visible satisfaction.

--Ah! si vous saviez! si vous saviez! dit-il encore.

Quoi? Voulait-il parler du drame de Goa? Dans ce cas, Rachel savait. Mais elle crut comprendre qu’il s’agissait d’un autre drame intérieur qui lui était propre.

Lequel? Que pouvait-il bien penser au juste? Les êtres foncièrement mauvais jouissaient-ils de leur méchanceté de la même manière que ceux qui font le bien?

Rachel s’attendait d’un instant à l’autre à quelque brusque attaque de Castro. Elle était prête à se lever d’un bond et elle ne perdait pas le couteau de vue. Mais elle chercha en vain sur le visage épais, dans le tremblement et l’humidité des lèvres, la flamme des petits yeux, l’animation qu’y met la fureur sexuelle.

Il lui parla sans avancer et sa voix semblait venir de beaucoup plus loin que la distance qui les séparait. Quand il prononça d’abord ces mots:

--Peut-être êtes-vous l’instrument de la providence.

Rachel, se rappelant les paroles à peu près semblables d’Antonia, songea qu’elle aurait éclaté de rire en d’autres circonstances. Elle se contint mais la gravité de ce que dit encore Castro fut diminuée, resta entachée d’une sorte de comique et tout ce qui suivit eut l’air pour Rachel d’être la parodie d’une autre scène vraie, plus émouvante et vécue ailleurs.

--Je vous expliquerai plus tard ce qui vient de se passer en moi. Mais il ne faut pas que vous restiez ici un instant de plus. Puisque vous y êtes venue, c’est que...

Ici, il balbutia et Rachel comprit qu’il ne trouvait pas les formules délicates jamais, sans doute, prononcées auparavant et par lesquelles il lui aurait promis largement l’argent escompté de sa visite chez Antonia.

Elle haussa les épaules. La tension de son buste indiquait assez la curiosité passionnée qui l’animait. Elle cherchait à comprendre. L’éclat du couteau semblait s’effacer sur la table.

--Nous allons partir ensemble. J’ai pensé à tout cela pendant le dîner. Vous êtes le témoin de Dieu.

Cette formule dut le satisfaire car il la redit encore une fois.

Soudain la cloche annonciatrice du pogrome de Goa résonna au loin, parmi le chœur des grenouilles. Castro avait tiré la sonnette. Il demanda son manteau et son chapeau qu’il avait laissés quelque part et il fit signe qu’on apportât aussi le chapeau de Rachel et son manteau, si elle en avait un.

La mulâtresse déposa ces objets sur une chaise avec une déconcertante rapidité, non sans jeter sur Rachel un regard de pitié. Celle-ci eut même la sensation qu’elle se retenait pour ne pas lui donner un avis, lui faire une recommandation de prudence. Mais le sentiment de sa propre sûreté l’emporta et elle disparut.

Rachel se souvint du conseil de la femme en cheveux sur le seuil de la maison. Qu’y avait-il encore à redouter de la part de l’homme de Goa, celui qui aime les juives? Est-ce qu’il avait emmené d’autres femmes comme il l’emmenait elle-même, ou ce qui arrivait était-il nouveau, spécial à sa personne?

Castro avait regardé sa montre et il avait murmuré:

--Avec une voiture, nous avons bien le temps!

Puis, comme une chose indifférente, il avait ajouté:

--Sans doute vous habitez Mazagon. Il y a un quart d’heure à peine de Mazagon au port. Le bateau ne part que vers cinq heures du matin.

Quel bateau? Il voulait lui faire prendre le bateau avec lui? Il disposait d’elle, sans la consulter, comme si elle lui appartenait! Il ne se doutait pas que c’était lui, au contraire, qui était devenu sa possession et que, pendant le temps qu’il lui restait à vivre elle serait attachée à sa forme exécrée, à son sang, avec la même ténacité que ces crustacés qu’on avait trouvés sur le corps de sa mère et qu’on avait eu tant de peine à arracher. Il avait raison. On avait bien le temps. Elle ne frapperait qu’à la minute choisie par elle.

Comme il venait d’écarter le rideau de la fenêtre et qu’il s’assurait aux carreaux s’il pleuvait encore, elle saisit, d’un geste brusque, le couteau du plat et elle l’enroula dans son châle.

Pour sortir de la chambre, Castro s’inclina cérémonieusement devant elle, mais il interpella vivement la mulâtresse invisible parce que le couloir et l’escalier n’étaient pas assez éclairés et que Rachel ne devait pas y voir.

Elle y voyait très bien, au contraire. Elle marchait, la tête haute, les seins tendus, et même un vague sourire errait sur ses lèvres. Elle vit en bas les portes fermées derrière lesquelles bruissait encore une vague terreur, puis la rue sinistre et ruisselante où un bec de gaz s’était allumé comme un œil étonné et plus loin son regard plongea dans les ténèbres de ce qui allait arriver.

Elle ne fut pas étonnée que le mendiant aveugle continuât à fixer un point sur son front. Elle se sentait marquée par un signe. Castro venait de le lui dire: elle était le témoin de Pieu.

La Ville agonisante

Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient sur les eaux de la rivière Mandavi avec cette réverbération plus large et plus claire qui vient de la proximité de l’aurore. Huit Malabarais tenaient les rames de la barque et le bruit que ces rames faisait en frappant l’eau, était seul à troubler le parfait silence nocturne.

Castro était assis à côté de Rachel, à l’avant de la barque, et parfois il se penchait pour rappeler aux rameurs qu’il leur avait promis un pourboire s’ils franchissaient avec la plus grande rapidité possible la distance qui séparait la ville neuve du vieux Goa.

Rachel se demandait ce qui pouvait pousser Castro à arriver un peu plus vite, ce qui le faisait regarder anxieusement le ciel pour voir si les premiers blanchissements du soleil n’y apparaissaient pas. Les vingt-trois heures du voyage sur le steamer qui faisait le service de Bombay à Goa ne lui avaient rien appris sur les intentions de son compagnon. Castro s’était montré particulièrement respectueux à son égard et tout ce qu’il lui avait dit décelait la crainte qu’elle changeât d’avis, qu’elle cessât de vouloir l’accompagner en arrivant dans le port de Goa. Il n’avait été rassuré que quand elle lui avait affirmé qu’elle ne connaissait personne là et que, par conséquent, rien ne pourrait l’y retenir. Il était revenu plusieurs fois sur la ressemblance de Rachel avec une femme qu’il avait connue, disait-il, et qui était morte. Mais la jeune fille avait su raconter une si plausible histoire de Rachel Soarez qu’il ne soupçonnait plus qu’elle pût être la fille du médecin de Goa et sa ressemblance avec Dolça Jehoudah ne paraissait plus le troubler autant.

Au loin, par delà la cime des arbres amoncelés le long des rives, Rachel voyait sur le dénudement des collines rougeâtres se découper la silhouette d’une église en ruine, le squelette allongé d’un couvent abandonné.

Quand la barque dépassa le village de Ribandar, Rachel vit que son compagnon était profondément absorbé par la contemplation de l’eau. Y cherchait-il le visage de Dolça Jehoudah qui y avait disparu? Un pétale de nagah traça un sillon incertain dans l’air et vint se poser comme un papillon sur les genoux de la jeune fille. Elle caressa le tissu blanchâtre, aussi doux qu’une aile et elle porta la main à son front avec le geste d’y placer une couronne. Mais Castro ne vit pas ce geste.

Il ne sortit de sa rêverie que lorsque la barque heurta les pierres usées du débarcadère. Alors il fit signe à Rachel de le suivre sans perdre de temps.

Pour le voyageur qui arrivait par la rivière Mandavi, rien ne pouvait laisser croire qu’il y avait entre les eaux et les montagnes lointaines, sous les masses ombrées des végétations, les vestiges de ce qui avait été l’antique cité d’Albuquerque, la grande métropole portugaise, la reine ecclésiastique des Indes. Seule, l’église Saint-Joseph avec ses trois tours couronnées de créneaux en lambeaux, comme trois crânes de vieillards tenaces sous des coiffures déchiquetées, attestait la lutte de la pierre contre la forêt.

Rachel n’allait presque jamais, quand elle était enfant, dans le vieux Goa. Elle n’en avait plus qu’un souvenir très vague mais ce qu’elle en voyait à la clarté de la lune lui paraissait différent, transformé, singulièrement plus sauvage et plus abandonné.

Derrière Castro, elle longea d’abord un sentier si étroit que les roseaux qui le bordaient lui frappaient le visage. Puis elle franchit un pont et Castro cria:

--Prenez garde!

Le pont n’avait pas de garde-fou et l’on sentait que certaines planches étaient pourries et s’affaissaient sous les pieds.

Rachel se demanda si elle ne ferait pas bien d’en finir tout de suite et si les eaux croupissantes qu’elle apercevait entre les lames du pont ne seraient pas une tombe appropriée à celui dont elle avait résolu la mort. Elle se représenta le gros corps basculant brusquement parmi les plantes aquatiques et les grenouilles effrayées. Mais la solitude du lieu aurait donné à son acte un caractère sinistre qui lui répugna.

Elle traversa des remparts, à un endroit où il devait y avoir eu des portes, elle marcha dans des terrains vagues où se dressaient des pans de murs, elle passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque, puis entre deux petites églises basses et semblables, comme deux sœurs très vieilles accroupies ensemble pour mourir et elle se trouva brusquement dans une large avenue dallée, solennelle, droite, entre des façades de palais couverts de sculptures, avec des portails gothiques et des tourelles Renaissance. De hautes herbes croissaient entre les dalles, parfois un cocotier se dressait au milieu de l’avenue, il y avait des fougères arborescentes qui s’épanouissaient devant les portes et Rachel remarqua que la plupart des palais étaient sans toitures et que leurs fenêtres étaient comme de grandes blessures ouvertes d’où tombaient en gerbes les pandanus aux longues branches et les bignonias aux tiges sarmenteuses. Les magnifiques demeures n’étaient que des apparences, elles n’avaient gardé que des ossatures de pierre pour donner une figuration de grandeur à cette avenue fantôme.

Castro marchait avec peine, à cause de son embonpoint. Il s’arrêta pour souffler et comme s’il avait deviné les pensées de Rachel et qu’il voulût excuser la déchéance de sa ville, il dit:

--Cette partie de Goa est maintenant la plus inhabitée de toutes. Il y a quelques années il y avait encore pas mal de familles portugaises qui y vivaient. Mais une fois c’est un incendie, une autre fois c’est un orage. Il y a eu le tremblement de terre puis il y a eu l’épidémie. Il ne prononça pas le nom de la maladie par superstition à cause de la force d’appel qu’il y a dans les syllabes du mot. Mais ni le tremblement de terre ni l’épidémie n’ont été les vraies causes du mal.

Il se remit à marcher en regardant à droite et à gauche, comme s’il craignait de voir surgir tout à coup quelque chose de redouté.

--Je ne peux pas savoir d’où cela est venu, dit-il encore à demi-voix. Personne ne le sait. Cela a commencé il y a longtemps, bien avant ma naissance, je crois. Ç’a été une sorte de malédiction. La vie a cessé presque brusquement d’apporter sa sève. Le commerce s’est arrêté. On a eu moins d’enfants. Puis la foi a diminué. Les couvents se sont vidés. Les moines sont allés ailleurs. Les uns sont rentrés en Portugal, les autres se sont installés en Chine. On aurait dit qu’il y avait un mot d’ordre d’abandon.

Ils avaient atteint en marchant la rue Drécha. C’était là que s’était réfugié le reste d’activité du vieux Goa. Castro qui baissait la tête la redressa comme si la vue de quelques maisons habitées lui rendait son orgueil.

--Et dire qu’il y avait là-bas les étables des éléphants de guerre, puis les ateliers pour la fonderie des canons, puis les chantiers où l’on construisait les galions et la ville s’étendait encore plus loin avec une ceinture de couvents et d’églises. Maintenant les fils des premiers conquérants de l’Inde habitent un véritable tombeau.

Rachel vit, entre des pans de muraille, un vaste cloître dont le quadrilatère aboutissait à quatre chapelles ruinées et qui était tout ce qui demeurait de la puissance des Jésuites. Elle longea des édifices que l’on sentait vides et déserts et qui étaient l’ancien palais du gouverneur et celui de l’Inquisition. Sur une place, gisait une statue équestre, renversée et brisée.

--Vasco de Gama! dit Castro. N’est-ce pas une pitié!

Ils contournèrent la statue et après avoir longé un mur percé de créneaux, dans l’ombre des demeures mortes, brilla enfin une lumière. C’était une petite clarté qui illuminait des carreaux en ogive. Dans les ténèbres mortuaires de la ville défunte cette flamme avait quelque chose de surnaturel.

Rachel vit avec surprise son compagnon tomber à genoux. Il lui sembla que dans la fenêtre éclairée elle avait vu passer une tête de vieillard, avec un crâne pointu chauve et un cercle de chevelure dans le cou.

--Le patriarche! dit Castro en se relevant. Quand il commence à marcher dans son palais, c’est que le jour n’est pas éloigné.

Et il hâta le pas.

Rachel se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire sur l’évêque de Goa, primat des Indes. Il était en partie responsable de la décadence religieuse de la vieille capitale portugaise. Depuis bien des années, il était entré en lutte avec le pape. Il avait méprisé son autorité, fondé un schisme. Les chrétiens d’Orient s’étaient divisés en deux parties et ils en étaient même venus aux mains à plusieurs reprises. Poussé par un intraitable orgueil et prétendant recevoir des révélations directes de Dieu, l’archevêque de Goa, afin de se créer des partisans, avait donné l’ordination à qui le lui demandait, à des aventuriers venus d’un peu partout, même à des nègres d’Afrique. Son grand pouvoir avait diminué, mais il avait quatre-vingt-dix ans et possédé d’une vitalité tenace, il refusait obstinément de mourir.

--J’ai toujours pensé que la vie de Goa était liée à celle de l’archevêque, dit Castro, comme s’il s’adressait à lui-même. Il le sait bien et il se lève la nuit, pour lutter contre la destruction.

A un endroit où l’écroulement de plusieurs façades laissait voir des inclinaisons d’étages rompus et des morceaux d’escaliers dont la spirale n’aboutissait nulle part, Castro s’arrêta de nouveau et il saisit le bras de Rachel.

--Écoutez! murmura-t-il en soufflant péniblement.

Rachel prêta l’oreille et n’eut que la perception d’un silence angoissant.