Part 2
--Il a demandé une belle fille, eh bien! il va en avoir une, dit Antonia en jetant sur Rachel un regard admiratif où il y avait toutefois une réserve à cause de la modestie de la robe.
--Hein? Vous ne serez pas fâchée, je parie, d’avoir un diamant dans le genre de celui-ci?
Et elle s’efforça de rire en faisant miroiter sa pierre.
--Oui, vous êtes vraiment une belle fille.
Et comme prise d’un scrupule sur la qualité de la marchandise qu’elle allait offrir, elle prit Rachel par les deux épaules puis palpa la chair de ses bras pour s’assurer de leur fermeté.
La belle fille regardait au loin, sans répondre. Son âme était dans un tel désarroi, son ignorance des usages du lieu où elle se trouvait était si grande, qu’elle ne se serait pas étonnée si on lui avait demandé de montrer la ligne de ses jambes, si on lui avait soulevé les lèvres pour examiner ses dents comme elle l’avait vu faire autrefois par des maquignons, à de jeunes chevaux.
La sonnette, malgré le bruit de l’orchestre et celui de la tempête, retentissait par intervalles.
D’un geste rapide, Antonia fit tomber le chapeau qui retenait prisonnière la chevelure de Rachel. L’auréole de cette chevelure d’un noir si profond qu’elle paraissait bleue s’écroula sur le marbre veiné du front, rendit plus claire par ses ténèbres l’irréelle lueur verte qui brillait dans les yeux de la jeune fille.
Antonia fut impressionnée par cette beauté qu’augmentait la palpitation des lèvres, la pâleur laiteuse de la peau, le désespoir secret. Sa capacité de pitié se traduisit par une remarque générale:
--Les femmes sont bien dommages pour les hommes!
Mais elle se hâta d’ajouter, pour corriger ce regret:
--Je le connais. Quand il est ivre, on peut en tirer tout ce qu’on veut.
Rachel revit, comme en rêve, dans une pièce, les musiciens hindous et, dans l’autre, le groupe des femmes qui regardaient. Elle remarqua une créature à cou mince qui se balançait avec un je ne sais quoi de vexé et de prétentieux qui la faisait ressembler à un pélican et elle constata que derrière, sur le canapé, la jeune femme nonchalante, aux jambes découvertes, continuait à lancer avec lenteur des volutes de fumée vers le plafond.
Elle franchit, presque poussée par Antonia, les bouteilles de champagne vides, elle monta l’escalier en spirale, elle fit deux ou trois pas dans un couloir où l’écœurante odeur de musc se mêlait à un relent de cuisine et une porte s’ouvrit toute grande devant elle.
--Voilà la belle petite amie, dit Antonia à un homme qui avait le dos tourné, qui se soutenait d’une main contre la cheminée et tirait de l’autre un cordon de sonnette en même temps qu’il regardait de tout près ses dents dans la glace, comme s’il y avait découvert un point gâté, avec cette fixité que donne aux ivrognes leur propre contemplation.
Sur une table à jeu, recouverte d’une nappe rose tendre, deux couverts étaient mis, presque invisibles sous la masse miroitante de deux énormes seaux à champagne resplendissants. Un lit bas était à droite, large, obscène, hallucinant avec une large déchirure dans sa moustiquaire et recouvert d’une soie indéfinissable que maculaient, par place, de larges taches. La lumière venait d’une lampe suspendue au plafond et était triste et brutale comme une lumière de salle d’attente.
La main qui tirait la sonnette tomba soudain comme si le ressort qui l’animait s’était brisé. L’homme ne se retourna pas, mais son regard, au lieu de fixer le point gâté de la dent, se fixa sur l’image des deux femmes qu’il voyait dans le miroir.
Sans doute, Antonia craignait-elle des reproches, une manifestation violente de l’impatience de son hôte. Elle balbutia deux ou trois phrases où il était question du dîner qui serait servi à la première demande et d’amoureux qui avaient besoin de roucouler tranquillement.
Rachel sentit qu’elle disparaissait derrière elle dans le couloir et le frisson de la portière qui retombait, le petit bruit de la porte, prirent pour elle une signification singulièrement terrible.
Dans cette seconde, elle songea qu’il était encore temps de s’enfuir. L’atroce souffle de la peur emplit la chambre, donna aux choses l’immobilité qu’elles ont dans les cauchemars. Cette peur effaça de l’air le bruit de la pluie ruisselant sur les toits, la musique des tambourins hindous, un chœur de grenouilles chantant dans un jardin proche. Elle établit un silence parfait comme ceux qu’on imagine régner dans les espaces illimités de l’au-delà.
Avec une clairvoyance décuplée, Rachel pensa qu’il lui suffisait de se retourner, de rouvrir la porte, de descendre l’escalier et de traverser le vestibule pour être dans la rue bénie sous la descente des eaux qui lavent. Elle pensa que son chapeau était resté quelque part dans le salon où elle avait d’abord pénétré. Elle l’abandonnerait volontiers pour éviter des explications, être libre plus vite, oublier cette scène misérable. D’un seul élan, en quelques bonds, elle pouvait gagner la rue. Mais il y a certaines qualités de terreur qui développent la curiosité. Maintenant, ce qui pouvait arriver l’attirait par son inconnaissable. Elle ne voyait que le dos formidable de l’homme. Elle regarda dans la glace pour distinguer les traits de son visage et ce qu’elle aperçut la cloua sur place, béante d’étonnement.
L’homme la fixait, immobilisé, magnétisé. Il avait un crâne en pain de sucre, avec des cheveux drus et humides. Sa figure était large, jaune, et baignée à la base par un double menton flottant. Ses lèvres étaient grasses et très rouges. Mais ce qui frappa Rachel, ce fut une expression de vive intelligence brusquement bouleversée par la terreur. Les yeux, petits et noirs et d’un éclat fulgurant, étaient démesurément ouverts et ils projetaient les sourcils presque jusqu’aux cheveux. Ils reflétaient l’épouvante la plus abjecte.
Rachel vit que la main gauche de l’homme, qui était posée sur la cheminée, se mettait à trembler et elle distingua le petit bruit que faisait le métal d’une bague contre le marbre.
Et, soudain, l’homme fit demi-tour pour se trouver en face de Rachel et la mieux voir. Mais il le fit avec cette rapidité que l’on met, quand on perd de l’œil un adversaire redoutable et qu’on craint d’être frappé par lui durant la seconde où on ne l’immobilise plus avec le regard.
Face à face avec Rachel, seulement séparé d’elle par la table à jeu, il la considéra avidement. Et celle-ci, lucide, constata qu’il était en bras de chemise et sans col, que le tissu de cette chemise était dans une soie très fine et débordait de son pantalon tendu par son gros ventre soulevé. Elle nota que ses mains étaient chargées de bijoux et que sa poitrine était affreusement velue.
Mais la terreur de l’homme ne faisait qu’augmenter par la contemplation de la jeune fille. Son visage exprima qu’il avait la confirmation d’une chose redoutée quand il regardait dans le miroir, d’une chose redoutée peut-être depuis longtemps et entrevue dans le miroir des méditations. Il quitta à nouveau les yeux de Rachel pour regarder à sa droite une porte près de la cheminée et il fut visible qu’il pensait à quitter précipitamment la chambre. Mais il se rappela que cette porte était celle d’un cabinet de toilette qui n’avait pas d’autre issue et d’un geste rapide, en laissant échapper un bruit rauque de sa gorge, il saisit par le goulot une des bouteilles de champagne qui étaient sur la table et il l’arracha de son seau.
Il avait maintenant une arme. Mais le danger qu’il courait et contre lequel il voulait se défendre, était si inconcevable, d’une si inéluctable nature, qu’il se jugeait tout de même bien faible, bien chétif. Collé à la cheminée, sa main gauche en avant et battant l’air pour se protéger, il était plus pitoyable que terrible, il apparaissait si peu redoutable que Rachel ne songea pas à se protéger contre la bouteille de champagne et que même elle sentit s’évanouir en elle toute velléité de départ.
Le souffle qui sortait de la poitrine de l’homme épouvanté devint moins précipité, ses yeux s’écarquillèrent moins, il reposa lentement la bouteille sur la table. La réflexion intérieure pacifia ses traits, consolida ses membres, lui rendit l’usage, un instant annihilé, de sa pensée. Il considéra tour à tour les meubles, les deux couverts sur la table et ses yeux s’arrêtèrent sur la soie maculée du lit comme sur un reposoir bienveillant. Il remua avec lenteur la tête de haut en bas et Rachel comprit qu’il évoquait des souvenirs, faisait des rapprochements, pesait le poids de quelque coïncidence inconnue d’elle où sa ressemblance avec une autre femme devait jouer un rôle.
L’homme esquissa vers Rachel un geste mal assuré, prudent, comme s’il avait voulu la toucher du doigt, afin de s’assurer de la réalité de sa forme. Il n’acheva pas, sentant le ridicule d’un tel geste. Il ouvrit la bouche pour émettre une phrase explicative, mais il se rendit compte de son impossibilité à s’exprimer. Il balbutia tout de même:
--Je vous demande pardon.
Le son de sa propre voix le troubla, remua ses nerfs. Il se laissa tout à coup tomber sur une chaise. Ses traits se revêtirent de cette expression puérile, faite de laideur et de rajeunissement que donnent les larmes aux hommes vieillissants.
A ce moment, aux carreaux de la fenêtre cachée par des rideaux, claqua une large rafale de pluie et le chant des grenouilles monta, plus distinct, comme un hymne désespéré.
L’homme se releva avec une certaine peine. Il passa la main sur son front; il prit son col sur la cheminée, noua sa cravate, remit son veston. Il en sortit d’une poche intérieure un long chapelet à gros grains de bois qu’il lança autour de son cou, puis il tourna vers Rachel une face baignée de sueur, mais redevenue calme.
Il ne fallait pas qu’elle ait peur. Elle allait s’asseoir tranquillement en face de lui. La table était mise. Ils allaient dîner. Il chercherait à lui expliquer la cause d’une folie dont il était honteux.
Et c’est alors seulement que Rachel le reconnut.
Le Pogrome
Il était lié pour elle à une impression d’eau, de lagune au soleil, de marécage entre des bouquets de néfliers. Elle avait vu pour la première fois dans l’eau l’image renversée de ce visage aux lèvres grasses, aux yeux trop brillants. Et elle pouvait dire qu’à partir de cet instant, à partir du moment où ce reflet d’homme lui était apparu entre des plantes aquatiques et des lotus, avait commencé son malheur et celui des siens.
Elle se souvenait de ce dimanche qui remontait à douze années en arrière. Elle respirait l’odeur de bois pourri du quartier juif de Goa, dans cette odeur de musc que dégageait la vieille maison mouillée d’Antonia. Elle faisait un rapprochement bizarre entre la sonnette fêlée qu’elle venait d’entendre et les cloches de ce dimanche, qui avaient, par l’effet du temps, la même résonance fausse et irrégulière.
Elle avait marché avec sa mère le long des étangs de Banguinim. Elle revenait vers Goa sur ces chaussées démolies qui datent du temps de la prospérité portugaise et, arrivées à l’angle d’un verger fermé de murs, elles s’étaient arrêtées pour se reposer sur un banc de pierre à demi enseveli sous des herbes. Rachel s’était mise à regarder l’eau de la lagune qui était en cet endroit d’une parfaite limpidité. C’est alors que le reflet de l’homme lui était apparu, qu’elle avait distingué le visage. Il y avait un autre visage à côté de celui-là. Deux inconnus s’étaient avancés silencieusement derrière sa mère et elle.
A peine Rachel les eut-elle vus dans l’eau qu’une voix, s’adressant à elle, retentissait, gaie et impérieuse:
--Continue à regarder l’eau, petite fille. Ne te retourne pas.
Le ton avait été si net, la surprise avait été si grande que Rachel était demeurée immobile durant quelques secondes. Quand elle s’était retournée, elle avait vu sa mère se débattant entre les bras d’un homme qui riait et qui finit malgré sa résistance par poser ses lèvres sur les siennes.
Elle se souvenait que celui des deux hommes qui l’avait interpellée était d’une élégance bien plus grande que celle des marchands européens qu’elle avait l’habitude de voir sur le port de Goa et qu’il souriait avec une supériorité indifférente.
Mais celui qui avait embrassé sa mère, celui qui avait proféré des paroles menaçantes pendant qu’elle essuyait ses lèvres avec dégoût et qu’elle s’en allait en l’entraînant par la main, c’était celui qu’elle avait devant les yeux, le persécuteur dont il était parlé dans le livre des malheurs juifs, le profanateur à la bouche grasse, le pieux Castro au chapelet.
* * * * *
Avec un fin mouchoir de soie rose il avait une fois encore essuyé la sueur de son front et il venait de prier Rachel de s’asseoir.
* * * * *
Et elle, en le considérant, voyait tout ce qui avait suivi dans le panorama étourdissant des souvenirs, l’obsession, les lettres reçues, les cris injurieux poussés, la nuit, dans le quartier juif par des jeunes gens qu’on disait être les fils de l’aristocratie du vieux Goa, les ricanements ironiques de leurs amis, la tristesse et l’appréhension quotidiennes.
Elle se souvenait des paroles de son père:
--Et moi qui ai cru venir au bout du monde pour y vivre en paix avec ceux que j’aime!
Son père ne savait donc pas qu’il n’est pas de bout du monde et qu’il n’est pas de paix pour des juifs. C’était le temps où l’affaire de Damas avait suscité un mouvement antijuif dans toute l’Europe et dans une partie de l’Asie et où les pogromes se multipliaient.
Deux fois par semaine arrivaient les journaux d’Europe sur le vapeur anglais qui faisait le service de Bombay. Rachel allait sur le quai les attendre avec son père car sa mère sortait le moins possible à cause de ce Castro--capable de tout, disait-on,--qui était installé avec son compagnon dans un café du port et qui l’interpellait cyniquement par son prénom quand elle passait.
Les visages des juifs se faisaient graves quand ils lisaient les journaux. Ils venaient le soir chez son père et ils commentaient cette affaire de Damas dont parlait le monde entier. Toujours cette accusation de meurtre rituel qui depuis des siècles servait de prétextes aux persécutions! On venait de piller des communautés juives en Pologne et en Syrie. Est-ce que cela allait gagner aussi les Indes? Il suffisait, comme à Damas, de la haine d’un seul homme pour répandre la calomnie. C’était une bien malheureuse fatalité que ce fils de chrétiens fanatiques du vieux Goa se soit épris de Dolça Jehoudah.
En vérité, Rachel se souvenait de ces juifs portugais de Goa comme de bien pauvres hommes sans courage et sans intelligence. Comme ils étaient laids avec leurs barbes sales, leurs doigts aux ongles mal soignés et leurs ridicules redingotes noires à l’européenne qu’ils portaient avec des pantalons flottants en cotonnade blanche et des sandales hindoues. Quelle différence il y avait entre eux et son père, l’intellectuel, son père le médecin qui vivait pour aider les autres et était sage et désintéressé. Quelle différence aussi, entre ces femmes aux cheveux frisés, sous des bonnets de 1830, avec leurs taches de rousseur et leur nez busqué et sa mère dont la beauté était si parfaite qu’il arrivait à Rachel de ne pas pouvoir la regarder sans pleurer d’amour.
--Savez-vous, Manoël Jehoudah, que Pedre de Castro dit partout qu’il veut enlever votre femme? avait dit un soir à son père un de ces juifs terrifiés, qui était caissier d’un entrepôt de riz appartenant à des chrétiens.
Son père s’était contenté de hausser les épaules. Est-ce que les lois portugaises ne faisaient pas respecter les particuliers, même quand ils étaient juifs sur le territoire de Goa et si l’on voulait quitter ce territoire on relevait dans l’Inde de la législation anglaise qui était de toutes la plus protectrice du droit des juifs. Et puis l’on n’enlevait jamais que les femmes qui le voulaient bien.
Mais alors on avait parlé de choses que Rachel ne devait comprendre que plus tard. Ce Pedre de Castro, marié jeune, avait fait mourir sa femme de chagrin. Il avait un fils dont il ne s’occupait jamais. Il était hanté par le désir de la possession des femmes et sa vie était consacrée à leur recherche. Il s’était flatté d’avoir Dolça Jehoudah, coûte que coûte. Une sorte de génie mauvais s’était incarné en lui.
--Un vrai chrétien du temps des auto da fé! disait le rabbin Haïm, qui était mulâtre, et qui prétendait descendre directement de ces tribus juives venues dans l’Inde au temps de la captivité de Babylone. Est-ce que son ami, cet aventurier qui se fait appeler Deodat de Vega, dont nul ne connaît la nationalité et qui vit aux crochets des Castro, ne fait pas ouvertement profession de mettre le mal au-dessus du bien? Prends garde, Jehoudah, les femmes sont faibles et les chrétiens possèdent pour leur plaire un secret qui n’est pas connu des juifs.
* * * * *
Rachel regardait avec attention les traits grossis de Pedre de Castro et elle cherchait à y retrouver la trace de ce secret ou seulement cette expression qu’elle avait contemplée avec tant d’épouvante quand, à travers les carreaux elle le voyait passer et repasser insolemment devant sa maison.
Il sentit le poids de ce regard, mais il l’interpréta différemment. Il se leva avec précipitation et, d’un geste obséquieux, il poussa une chaise à côté d’elle.
* * * * *
Tout ce qui était advenu ensuite s’était déroulé avec rapidité et la lâcheté des hommes avait été la cause de tout.
Rachel se souvenait de l’impression de terreur qui était venue comme une vague dans sa vie d’enfant, impression qu’elle ne pouvait s’empêcher d’assimiler à celle qui emplissait la maison d’Antonia et dont la cause était la même, cet homme assis devant elle.
L’opinion était unanime dans les réunions du soir. C’était la nuit qui était redoutable. Les derniers pogromes, signalés par les journaux, avaient eu lieu la nuit. Il fut question de réparer et de fermer les deux portes du ghetto. Les juifs étaient jadis obligés par la loi de s’enfermer dans leur quartier. C’était une mesure de sécurité à leur égard, mais cet usage était tombé en désuétude en 1815, quand l’Inquisition de Goa avait été abolie. Les portes étaient vermoulues et ne fonctionnaient plus. D’ailleurs n’était-ce pas susciter la violence que de manifester ouvertement la crainte?
L’âme enfantine de Rachel avait eu alors, pour la première fois, la notion de la lâcheté, dans sa rigueur calculatrice et impitoyable.
Presque tous les juifs du port de Goa étaient d’avis que, puisque la femme de leur coreligionnaire Jehoudah pouvait attirer par sa beauté des calamités sur leur colonie, comme certains métaux attirent la foudre, le devoir des Jehoudah était de quitter Goa sans retard, de fuir n’importe où. C’est vrai, le gouverneur général, bien que très chrétien, faisait respecter la loi et montrait la plus grande bienveillance vis-à-vis des juifs. Mais il n’en était pas de même des juges des districts et des cinq magistrats du tribunal de seconde instance qui appartenaient tous à de nobles familles du vieux Goa. C’était aux juifs toujours qu’ils donnaient tort, au mépris de la justice, dans tous les différends qui éclataient entre ceux-ci et les chrétiens. S’il y avait des pillages, il n’y aurait pas d’indemnité. S’il y avait des coups reçus et du sang versé, il n’y aurait pas de vengeance. Et seul un marchand de souvenirs pour étrangers qui était presque entièrement paralytique était d’avis de préparer les fusils et de descendre dans la rue à la première tentative de violence.
* * * * *
Pedre de Castro regardait en lui-même et se souvenait peut-être des mêmes choses que Rachel. Il fit un nouveau geste plus pressant vers la jeune fille en lui montrant la chaise et Rachel s’assit en face de lui.
Comme il a changé, pensa-t-elle. La graisse a effacé l’expression démoniaque que je trouvais alors sur sa figure. L’hypocrisie a remplacé l’audace et je suis sûre qu’il souffre de cette précoce obésité, lui qui affectait de monter avec une légèreté séduisante la rue en pente du quartier juif.
Les événements tragiques sont toujours précédés par des paroles et des signes qui pourraient permettre à ceux qui en sont frappés de les éviter s’ils osaient écouter la conscience intérieure qui a entendu les paroles et vu les signes. Rachel se souvint que son père lui avait souvent dit, par la suite, qu’il avait eu, le soir où se produisit le drame, non pas le pressentiment de ce qui arriva,--ce fut si horrible et si inattendu qu’aucune pensée n’aurait pu le concevoir,--mais une vague connaissance qu’il terminait la seule phase heureuse de sa vie.
La soirée était une soirée d’avant les moussons, orageuse et moite comme cette soirée de Bombay, avec le même relent tenace de maison pourrie.
Le phare d’Aguada faisait tourner sa flamme circulaire dans le crépuscule. Les gens étaient assis devant les portes et causaient paisiblement. Puis des rassemblements furtifs s’étaient formés. Le rabbin était passé, d’un pas rapide. Quelqu’un avait crié d’une fenêtre:
--C’est écrit sur le Livre. Nous y passerons tous les uns après les autres. Aie pitié de nous, Seigneur!
Le danger venait de se matérialiser. La calomnie menaçait d’être l’instrument de la persécution. Le bruit courait depuis le matin qu’un enfant en bas âge, le fils d’un hindou chrétien, gardien d’une église du vieux Goa avait disparu et l’on attribuait cette disparition aux juifs. Toujours le crime rituel! Quelqu’un prétendait avoir vu Pedre de Castro en train de distribuer de l’argent à la racaille du port. C’est par le bas de la rue que les persécuteurs allaient venir. Mais un autre affirmait que Castro s’était embarqué dans le vieux Goa à l’endroit où les trois tours de l’église Saint-Joseph couvrent de leur ombre la rivière et qu’il était en train de franchir les sept milles qui séparaient cet embarcadère de la ville neuve, à la tête d’un groupe de ses amis et de leurs domestiques armés. La route longeait la rivière puis la quittait pour gravir la colline. C’était donc au haut de la rue que retentiraient d’abord les cris de mort et le bruit des armes.
Il fut question d’envoyer une délégation au gouverneur mais le rabbin venait d’apprendre qu’il avait quitté Goa, la veille, pour Bombay et qu’il ne rentrerait que dans quelques jours. On parla d’aller trouver l’archevêque ou le colonel qui commandait le fort. Manoël Jehoudah qui avait seul conservé son calme fit remarquer que l’on n’avait aucune plainte précise à formuler et que les craintes ne reposaient que sur de vagues racontars.
Cependant l’orage qui menaçait dans le ciel s’était dissipé et les étoiles rayonnantes se reflétaient avec une incomparable splendeur, à droite sur les marais de Panguinim, à gauche sur les flots de la mer phosphorescente. On voyait comme une coulée de métal bleuâtre la courbe de la rivière déserte, troublée seulement par les pétales des nagahs tombant en pluie de ses bords. Aucun bruit ne venait du port endormi. Sans doute le calme des choses se communiqua aux âmes effrayées.
Rachel se souvint qu’elle entendit avant de s’endormir la cloche d’un couvent éloigné.
* * * * *
Sur la chaise où elle était assise en face de Pedre de Castro, elle faillit sursauter. Cette cloche venait de résonner avec le même son cassé, contribuant à évoquer avec plus de netteté la soirée d’autrefois. Castro, de son bras étendu, tirait la sonnette près de la cheminée. Peut-être fut-il frappé lui aussi par cette similitude car ses yeux s’écarquillèrent légèrement et il fixa Rachel comme s’il attendait d’elle quelque remarque au sujet de cette caricature de cloche. Mais Rachel resta impassible, et lui se contenta de dire:
--Je sonne pour qu’on nous monte le dîner.