Part 14
C’est seulement alors que les hindous se décidèrent à s’approcher. Ils transportèrent le père et le fils dans une maison de pêcheur de Reïs Magos. Là, Manoël Jehoudah reconnut que Joachim avait une grave fracture du crâne et que son père, frappé d’une attaque d’apoplexie, avait le côté gauche paralysé. Il se hâta de faire à ce dernier une saignée. Il estima que le mieux était de les transporter tous deux sans retard à la ville neuve.
Comme on s’apprêtait à le faire, Pedre de Castro revint à lui. Il apparut que la saignée lui avait rendu toute sa conscience. Il s’exprimait avec une grande difficulté et les sons ne sortaient de sa bouche immobilisée qu’avec une bizarre déformation. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, ce n’était pour parler ni de Rachel, ni de son fils. Il émettait un désir avec patience. C’était celui d’être transporté immédiatement auprès du père Vincent dans l’église des Rois Mages.
Il fallut qu’il répétât longtemps le nom du prêtre et de l’église pour se faire comprendre.
Il y avait plusieurs barques. Manoël Jehoudah décida qu’il remonterait la rivière jusqu’au vieux Goa et jusqu’à l’église des Rois Mages avec Pedre de Castro, tandis que Rachel conduirait Joachim à la ville neuve où elle aurait le choix entre plusieurs médecins.
On coucha Castro dans la barque la plus grande, celle dans laquelle était venue Rachel. Il prit place sous la claire-voie d’osier où traînait encore son parfum.
Jehoudah remarqua que Pedre de Castro, étendu dans la barque, faisait un grand effort pour détourner la tête et ne pas le voir. Il pensa que sa vue lui était odieuse et il s’arrangea durant le trajet pour ne pas être aperçu de lui.
A l’endroit où se trouve le bac, il vit un cheval solitaire qui hennissait et, plus loin, une longue file de soldats aux jeunes visages, parmi lesquels marchaient trois moines. Castro dut le voir aussi et s’étonner de leur vue, car il eut un mouvement pour se redresser. Manoël Jehoudah s’approcha alors de lui mais il n’entendit encore que le nom du père Vincent plusieurs fois répété. Ce fut encore le nom qu’il répéta, mais avec une intonation désespérée, quand on passa à l’endroit de la rivière où les fleurs des nagahs, mouillées par la pluie, tendaient vers les eaux leurs calices renversés.
La barque allait très lentement à cause de la marée descendante. On perdit les soldats de vue. Il fallait s’arrêter à Ribandar pour laisser les rameurs se reposer. Le vent qui était contraire retarda encore l’arrivée à Goa.
Ainsi les deux hommes firent durant le long après-midi le trajet qu’ils avaient fait en un autre temps, dans des conditions bien différentes.
Castro avait la fièvre. Les choses perdaient leur précision et leur valeur.
--C’est maintenant seulement que je suis sur la croix, pensait-il confusément. Peut-être suis-je mort et condamné à remonter sans cesse cette rivière avec Jehoudah. Peut-être une guitare va-t-elle se mettre à jouer... Peut-être Dolça va glisser nue entre les rameurs et s’élancer dans les eaux. J’avais peur de la mort, eh! bien, voilà, c’est fait.
Et il étendait les bras comme s’il était sur une croix, docile à son châtiment.
--Seigneur! Ne sois pas redoutable aux méchants! pensait Manoël Jehoudah.
Et, comme il croyait à l’action de la pensée quand elle est projetée avec force, il s’efforçait d’envelopper Castro de l’atmosphère bienfaisante de son pardon.
Arrivé à Goa, on amarra la barque sur le dernier quai. Le soir était venu et la prière des morts, chantée par des voix tristes, flottait sur la ville désolée.
--C’est bien cela, je suis mort! Ils prient pour moi, se dit en rêve Castro.
Il fallut que Jehoudah se mît en quête d’un palanquin et de porteurs. Il apprit en même temps les événements de la journée. Quand on transporta Castro de la barque dans le palanquin, l’obscurité naissante empêcha qu’on le reconnût.
Jehoudah ordonna aux porteurs de se diriger le plus vite possible du côté de l’église des Rois Mages. Pour ne pas imposer sa présence à Castro, il suivit le palanquin à pied. Il avait de petites jambes et il était obligé de courir pour ne pas être distancé.
* * * * *
Le vieux curé du Bon-Jésus eut beaucoup de mal à expliquer au père Vincent qu’il n’était plus prêtre parce que son ordination était postérieure au moment où Monseigneur de Silva était entré en lutte avec le pape.
Le père Vincent quitta Goa à pas lents, cherchant à comprendre. Quel mystère que cette perpétuelle ardeur des hommes à se faire du mal les uns les autres! Quel mystère que la mort de l’archevêque! Dieu avait ôté la vie à son messager lorsque sa parole semblait devoir être la plus utile, et lui-même ne devait plus porter cette robe qui était sa seule gloire intérieure.
--Peut-être ai-je péché par orgueil, se dit-il. Oui, je n’ai pas été assez humble.
Il faisait nuit quand son ombre timide sortit de la ville et glissa dans la longue avenue des manguiers qui menait à l’église des Rois Mages. Quand il fut arrivé au point où l’allée redescend et où l’on découvre l’horizon, il s’arrêta tout à coup et il se passa la main sur les yeux.
Il ne voyait pas la tour forteresse, sous la masse trapue des pierres, se dresser comme la force solide de la foi. L’église avait disparu.
Les pluies diluviennes de la nuit précédente avaient déplacé les sables mobiles et déterminé la chute de l’antique monument. Cela était arrivé à l’heure des vêpres, peut-être pendant l’excommunication, et personne n’avait entendu le bruit de l’écroulement.
Quand le père Vincent descendit, il se rendit compte que dans le même temps où Dieu ôtait sa protection à son saint, sa volonté active se retirait de la terre où était bâtie l’église et l’abandonnait au néant.
Ainsi, il n’y aurait désormais plus de messe pour les très misérables! Quel insondable abîme que la volonté divine! Il regarda l’étendue des étangs qui miroitaient et où commençait à s’élever le cantique des grenouilles familières, puis, plus loin, le cercle des montagnes et la terre vaste.
Eh! bien, il n’essaierait pas de comprendre. Il allait remonter vers son ermitage, au milieu des pierres plus solides de la montagne de Boma, dans cette cathédrale éternelle que Dieu ne ruinerait pas avant la fin du monde. Mais il ôterait auparavant cette robe qu’il ne devait plus porter.
Et frappé soudain par l’idée de quelque grave faute inconnue qu’il commettait peut-être en la conservant, il s’en dépouilla dans les ténèbres, parmi la tristesse des blocs démolis.
--Tu as été un orgueilleux, songeait-il.
Mais qu’importe! Est-ce qu’une croix faite avec deux branches nouées ne suffisait pas? Est-ce qu’il n’aurait pas là-haut, à l’orée des grandes forêts, une voûte plus large où s’élancerait très loin la prière de son cœur pur?
--C’est en toi que tu trouveras le Christ, lui avait dit un jour monseigneur de Silva.
Il essaierait de pénétrer cette parole mystérieuse. Il vivrait désormais avec les hommes sauvages, il serait nu comme ses frères. Il les aimait davantage maintenant qu’ils n’avaient plus d’église. Il leur dirait la messe sans autel et sans objets sacrés et Dieu serait tout de même là.
Il se mit une dernière fois en prière.
Ce fut à cet instant que le palanquin où Castro était étendu apparut entre les manguiers. La fraîcheur nocturne le réveilla et lui rendit la conscience des choses. Il fit un grand effort pour se soulever, mais il n’y parvint pas et ce fut Jehoudah qui le mit sur son séant.
--L’église? murmurait-il en regardant autour de lui avec des yeux agrandis. Ce n’est pas ici. Allons à l’église des Rois Mages.
Il lui fallut du temps pour reconnaître l’allée des manguiers, pour se rendre compte que le sombre amas de pierres qui était à ses pieds était tout ce qui restait de l’église où il espérait encore trouver le pardon.
Il retomba en arrière, il ferma les yeux. Il n’y avait plus de pardon pour lui. On pouvait l’emporter où l’on voulait. Tout était fini désormais.
--Seigneur, ne sois pas redoutable aux méchants! répétait intérieurement Jehoudah.
Et il ordonna aux porteurs de reprendre le chemin de Goa.
Ni lui, ni Castro n’avaient remarqué un homme nu qui pleurait silencieusement dans l’ombre, à côté d’une robe déchirée.
Le Pénitencier
Le gouvernement portugais avait décidé de ne poursuivre comme responsables du mouvement révolutionnaire de Goa que les membres du conseil de la colonie. Mais il avait donné des ordres pour que ce fût fait avec la dernière rigueur.
A l’exception de Castro, tous les membres du conseil de la colonie purent franchir la frontière du territoire portugais avant d’être arrêtés. Ce fut en habit et en cravate blanche que Mascarenhas, suivi de ses fils dans la même tenue, partit à cheval sur la route de Visapour. Sa femme, qui n’avait pas quitté sa toilette cramoisie, lui avait dit sur le seuil de sa maison:
--Sois tranquille. Je garde le foyer des Mascarenhas.
Marcora, qu’on avait trouvé endormi chez lui, avait pu s’enfuir grâce à l’initiative de ses filles qui avaient activement sympathisé avec les jeunes soldats chargés de sa garde.
On rechercha avec un soin tout particulier Deodat de Vega. Mais sans doute n’avait-il pas perdu le souvenir des années passées à Port Jackson. Personne n’entendit plus jamais parler de lui.
Le procès de Castro fut instruit rapidement. Oh craignait les mouvements de l’opinion, une révolte en sa faveur. C’était à tort. Une bizarre apathie, une sorte de langueur s’était emparée de Goa. Comme si un mystérieux mot d’ordre eût circulé, les tripots s’étaient fermés, les pianos et les guitares s’étaient tus, les énergies étaient mortes. Beaucoup de prêtres étaient partis. Dans le couvent des Cordeliers, il ne resta plus qu’un moine sur cinq. Il avait perdu la raison. Il s’obstinait à chanter durant le jour la prière des morts, malgré les efforts que faisaient les voisins du couvent pour le faire taire. Les deux derniers Carmes déchaussés clouèrent avec des planches la porte de leur église. Le sonneur de cloches, qui avait été obligé à regret de sonner le glas pendant l’excommunication, décrocha secrètement le battant des cloches de la cathédrale. Pour les matines et pour les vêpres, on l’apercevait dans sa tour s’agitant, tirant de toutes ses forces sur la corde pour ne produire que le silence.
Brusquement, la maladie de peau de Juana de Faria s’était déclarée avec une force inattendue. Des croûtes laiteuses étaient apparues sur son front comme une couronne. Cette affection se répandit et devint commune dans le vieux Goa. On accusa les Chinois d’avoir propagé une maladie nouvelle à laquelle on attribua des effets d’autant plus redoutables qu’elle venait de la lointaine Chine. On pensa aussi que la cause pouvait en être l’humidité, plus grande cette année-là, la pourriture ambiante. Les pluies qui avaient détruit l’église des Rois Mages avaient soulevé un ancien charnier dans un faubourg. Des ossements du siècle passé avaient été portés par l’eau dans les rues. Un pauvre homme, qui avait une cabane au ras du sol, trouva, en rentrant chez lui, un crâne dans sa cheminée. Les étangs dégageaient une odeur plus pestilentielle. La décomposition des végétaux était plus active. Des souffles empoisonnés sortaient des vieux monastères et des demeures mangées par les termites. Les tours, à demi démolies, avaient une apparence plus mélancolique et l’on croyait, à chaque souffle de vent, qu’elles allaient se coucher tout de leur long comme des vieillards épuisés, tant la ruine et la mort étaient présentes à Goa.
Il n’y eut même pas foule autour du tribunal de la ville neuve quand fut prononcé le jugement qui condamnait Castro à vingt ans de travaux publics. Il s’était à peu près rétabli de son attaque pendant les deux mois de détention qui avaient précédé son procès. Il n’avait gardé qu’une sorte de raideur dans le bras gauche qui lui faisait soulever un peu les épaules. Cela lui nuisit d’ailleurs, car ses juges, qui le voyaient de trois quarts durant qu’on lisait l’acte d’accusation, crurent que ce geste était une affectation de mépris.
Castro avait été soigné à l’infirmerie de la prison de Goa. Il se trouva, sans que personne pût s’expliquer pour quelle raison, que les deux meilleurs médecins de Bombay, qui étaient juifs, s’installèrent à Goa durant le temps de sa maladie, et, chose plus surprenante, ils obtinrent, par une démarche du gouverneur de Bombay, l’autorisation de le soigner à la prison. Ils soignèrent en même temps son fils, dont l’état était plus grave.
M. de Ribeira avait hésité pour savoir s’il ferait arrêter Rachel. Sa présence à la ville neuve auprès de Joachim de Castro provoquait l’hostilité populaire. Il la fit expulser du territoire portugais le troisième jour. Elle alla habiter à Cochin dans la maison de son père.
Quant à Manoël Jehoudah, sa vie active venait de commencer.
* * * * *
Manoël Jehoudah s’aperçut qu’il jouissait auprès de ses coreligionnaires d’une estime et d’une autorité plus grande qu’il n’aurait pu le supposer. Elles venaient de ses correspondances avec des rabbins érudits, étudiants de la Kabbale et de la science religieuse des anciens livres juifs. Une renommée discrète de savant désintéressé et d’honnête homme s’était constituée à son insu autour de son nom. Ceux qui, dans les colonies juives de l’Orient, avaient des situations et des fortunes, se mirent immédiatement à sa disposition. Ils s’étonnèrent un peu du choix de l’homme que Jehoudah avait résolu de protéger, mais ils ne lui posèrent pas de question et ils agirent en sa faveur dans toutes la mesure de leur pouvoir.
Dès le premier soir, Manoël Jehoudah avait résolu de ne plus montrer à Pedre de Castro un visage qui lui était odieux. Il expliqua, quand celui-ci fut transféré à la prison de la ville neuve, au médecin de l’infirmerie de la prison, les circonstances de l’attaque qui avait frappé Castro et les premiers soins qu’il lui avait donnés. Puis il partit pour Bombay d’où il ramena les deux médecins qui se consacrèrent au père et au fils.
Castro refusa pendant sa convalescence, qui fut rapide, de se confesser et même de voir un prêtre. Il insista à plusieurs reprises pour qu’on enlevât le crucifix qui était au-dessus de son lit. Ce fut le seul désir qu’il émit durant cette période. Il ne s’occupa pas de sa défense. Il passait des journées entières dans un silence farouche. Il accueillit sa condamnation avec une indifférence absolue et l’air de dire:
--Qu’importe ce qui peut arriver à un homme aussi manifestement abandonné de Dieu que je le suis.
Les travaux publics se faisaient au pénitencier de Mozambique. Le passage du bateau qui portait les condamnés des colonies de Macao et de Malacca et qui devait prendre ceux de Goa coïncida avec la fin du procès. Castro y fut embarqué. De puissantes interventions avaient déjà agi sur le capitaine pour qu’il le traitât avec égards pendant la traversée.
Manoël Jehoudah prit passage sur un bateau de commerce anglais et arriva à Mozambique trois jours avant le navire qui portait les condamnés. La colonie juive était là peu nombreuse et son influence était limitée. Jehoudah s’en servit tout de même. Il entra par elle en relations avec le directeur de la nouvelle compagnie de Mozambique qui venait d’obtenir d’immenses concessions de terrains et l’exploitation des ports. La compagnie avait le droit d’utiliser à son gré le travail des condamnés du pénitencier. Elle attendait impatiemment le navire venant de Goa pour employer le nouvel effectif d’hommes au désensablement du port de Beïra. Le travail y était écrasant. Jehoudah obtint du directeur de la compagnie que Castro n’y serait pas employé et resterait à Mozambique dans les bureaux ou à l’infirmerie. Il s’installa lui-même à Mezuril, sur la côte, pour veiller sur son protégé.
Castro ne le vit pas et ne connut pas sa présence. Il crut devoir à son nom et à la situation qu’il avait eue à Goa les avantages qu’il obtint. Mais il indisposa volontairement tout le monde par son humeur taciturne, son mépris hautain. Quand il demanda à être occupé au défrichement de terrains sauvages près de la rivière Mocambo,--le long de laquelle on projetait une route en direction des monts Namouli,--on le lui accorda immédiatement. On promettait aux forçats qui allaient braver les tribus hostiles et les bêtes fauves une réduction de leur peine. C’était la peine de sa vie que Castro voulait abréger par la mort.
La compagnie avait un vapeur qui remontait la rivière et ravitaillait chaque semaine les condamnés échelonnés de distance en distance. La fièvre avait tué l’un d’eux dans sa petite maison de planches. Il fallait le remplacer sur-le-champ. Castro partit avec le vapeur et Jehoudah n’en fut prévenu que le soir.
Il tomba dans une grande tristesse. Il avait cru avoir un peu de temps devant lui. L’œuvre qu’il poursuivait et pour laquelle il aurait volontiers donné son existence était peut-être irréalisable! Il savait, par les renseignements pris depuis son arrivée, que le séjour dans les régions marécageuses de l’Ouest était presque toujours mortel pour les Européens. Castro risquait de mourir là-bas, solitaire, au milieu de pensées de haine, avec une âme plongée dans le désespoir. Il résolut de le rejoindre. Mais le cours de la rivière était difficile et dangereux à remonter. Il lui fallut pour partir attendre à Mozambique une longue semaine le retour du vapeur de la compagnie.
La chaleur était accablante et il commençait à avoir chaque soir des accès de fièvre qui lui causaient un abattement profond. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie vinrent le voir pour le détourner de son projet. Ils ne voyaient pas sans inquiétude ce vieillard débile affronter le climat d’une région qui venait à bout en très peu de temps des tempéraments les plus robustes. Ils devinaient confusément que c’était pour des raisons d’encouragement moral que le médecin voulait rejoindre Castro.
--Le mieux est de l’abandonner à lui-même, disaient-ils. L’aumônier qui l’a vu l’a quitté avec une fort mauvaise impression. C’est une créature qui semble tout à fait perdue.
Mais leurs efforts furent vains. Ils obtinrent cependant de lui la promesse qu’il ne resterait que quelques heures auprès de Castro. Le vapeur l’attendrait et il reviendrait à Mozambique avec lui. Jehoudah ne savait pas alors comment il serait accueilli par Castro et il envisageait l’hypothèse que celui-ci se refuserait à échanger avec lui la moindre parole.
Après trois jours de lente navigation, d’abord entre des brousses désolées, puis entre des murailles de forêts vierges, le navire stoppa auprès d’une longue bande de sable. Il y avait à son extrémité une étroite piste aboutissant à une piste plus large, ouverte à la hache, dans l’entrelacement des bois et des lianes. Un peu plus loin, dans une clairière, au bas d’une pente, une misérable case de planches représentait le poste le plus avancé atteint par la compagnie d’exploitation du Mozambique.
Le capitaine du vapeur accompagna Jehoudah jusqu’à la maison de planches de Castro. Il le soutenait, car il avait la fièvre et il marchait avec difficulté. Un marin portait derrière eux, outre les provisions de la semaine envoyées par la compagnie, un paquet d’objets divers achetés par Jehoudah à l’intention de Castro. Le capitaine raconta ensuite qu’il avait constaté avec surprise que le paquet du médecin juif contenait un crucifix d’assez haute taille avec un Christ en ivoire. C’était, dit-il, ce qu’on pouvait se procurer de mieux dans le genre, à Mozambique. Et il ajouta qu’il voyait pour la première fois de sa vie un juif faire de la propagande chrétienne.
Contrairement à ce qui avait été convenu, le vapeur ne ramena pas Jehoudah à Mozambique.
--Quand nous sommes arrivés, raconta le capitaine, Castro était assis sur sa porte et regardait la forêt avec fixité. Il jeta sur nous un regard indifférent et se détourna exactement comme si nous n’avions pas paru au bout du sentier. Jehoudah me demanda de le laisser seul avec Castro, ce que je ne fis pas sans quelque inquiétude. La maison n’est qu’à quelques minutes du fleuve. Il me promit de me rejoindre seul au bateau, un peu plus tard. Je vis en me retournant que le médecin s’était assis à côté de Castro, toujours immobile, et lui parlait. Je restai assez longtemps à les considérer. Le condamné continuait à ne donner aucune preuve d’attention. A la fin, je rentrai au bateau et j’y passai la nuit. Dès le matin, Jehoudah me rejoignit pour me dire qu’il ne repartait pas avec moi. Il avait le visage d’un homme qui n’a pas dormi, mais qui est satisfait. Comme j’insistais, il me dit de n’avoir aucune inquiétude. Il comptait passer toute la semaine là. Les provisions qu’il avait apportées dans le paquet qui contenait le crucifix, jointes à celles destinées à Castro, devaient suffire pour deux. Il redescendrait vers Mozambique au prochain retour du bateau, la semaine suivante. Il devait en réalité entreprendre un voyage beaucoup plus lointain.
Le capitaine du vapeur avait reçu, en faisant à nouveau la remontée de la rivière, l’ordre formel de ramener avec lui Castro et Jehoudah. Le gouverneur de la colonie et le directeur de la compagnie avaient pensé d’un commun accord que le seul moyen de préserver un homme de l’âge de Jehoudah d’un séjour dans la forêt qui pouvait lui être mortel, était de rappeler le condamné qui était la cause de son départ.
Voici le récit que fit le capitaine à son retour. Il refit plus tard ce récit à Joachim de Castro et à Rachel Jehoudah quand ils vinrent ensemble à Mozambique et quand ils remontèrent la rivière avec lui pour voir la tombe de leur père.
--Nous longions la grande bande de sable qui marque la fin de notre voyage. Nous arrivions à l’heure habituelle, c’est-à-dire à la fin de l’après-midi. Je distinguais les formes de deux hommes, assis sur le sable et se soutenant l’un l’autre. Ils étaient serrés comme deux frères. L’allongement de leurs corps marquait davantage la disproportion de leur taille. Ce qui me frappa pourtant, c’est que, malgré son extrême petitesse par rapport à son compagnon, le médecin Jehoudah avait dans sa manière de tenir Castro aux épaules un je ne sais quoi de large et de protecteur qui le faisait paraître tout de même plus grand. Tous deux devaient être là depuis plusieurs heures. Sans doute avaient-ils espéré voir arriver le bateau plus tôt qu’à l’ordinaire. Ils avaient dû être atteints presque en même temps et depuis plusieurs jours par cette malaria propre à la région et l’arrivée du bateau coïncida avec leurs derniers instants. Peut-être Castro était-il déjà mort quand je débarquai. Jehoudah se leva, fit quelques pas dans ma direction, et retomba. Quand j’arrivai auprès de lui, il me tendit deux lettres dont les adresses étaient écrites avec un soin extrême et je compris que ce qui l’avait fait vivre jusque-là était la nécessité de me remettre les deux lettres en mains propres et d’obtenir l’assurance qu’on les ferait parvenir à leur adresse. Une de ces lettres était pour Joachim de Castro à Goa, l’autre pour Rachel Jehoudah à Cochin. Quand je lui eus donné l’assurance qu’il me demandait, il poussa un grand soupir de soulagement et ferma les yeux. Toutefois, il les rouvrit et balbutia:
--Si la lettre de Castro ne parvenait pas à son fils, chargez-vous personnellement de faire savoir à Joachim de Castro que son père a souhaité vivement, avant sa mort, qu’il épousât ma fille Rachel.
On lui prodigua les soins nécessaires mais il ne reprit pas connaissance. Quant à Castro, il était mort. J’eus, lorsque je m’approchai de lui, de la peine à le reconnaître. C’était vraiment un autre homme. Son expression farouche avait disparu pour faire place à un calme presque joyeux. Il portait autour du cou un chapelet que je reconnus pour un de ceux que vendent les missionnaires de Mozambique.