Part 13
Rachel secouait la tête pour dire non. Mais les paroles de Joachim la remplissaient de joie. Pourtant il n’y avait pas de guitare qui résonnait pour l’enivrer comme autrefois. Une musique intérieure parlait en elle, impérieuse comme l’appel des sens, déchirante comme le plaisir entrevu. Et les paroles, de son père revenaient à sa mémoire. Elle le revoyait avec son visage si bon et si triste. Que souhaitait-il, sinon son départ? Une porte s’ouvrait soudain qui lui permettait d’échapper à l’horreur du drame préparé pour le soir.
Elle se sentait la tête vide et elle était moite de langueur. Elle aurait aimé s’endormir, sans penser à rien sur la poitrine du jeune homme.
Elle disait toujours non de la tête. Mais elle se leva et machinalement prit son manteau. Alors lui, la serra aux épaules et sans rien ajouter il l’entraîna.
Il pleuvait. Les rues étaient désertes. Ils ne rencontrèrent personne jusqu’à la rivière.
--Mon père est parti pour les forts comme à l’ordinaire; il ne rentrera pas avant deux heures, dit Joachim pour étendre sur ce départ une atmosphère de sécurité.
La barque avait à son arrière une sorte de cabine d’osier à claire-voie sur laquelle était jetée une bâche de cuir pour protéger de la pluie. Ils s’y installèrent.
Dans un coin de son esprit Rachel voyait une communauté juive qui fuyait, des dos courbés, des figures résignées et confiantes dans la justice de Dieu.
--Eh bien! Je suis comme les filles de ma race, pensait-elle, comme les opprimés dont j’ai lu l’histoire dans l’ancien livre. Je me résigne, je fuis.
Mais lorsque les rames commencèrent à frapper l’eau et que la barque glissa avec rapidité le long des pierres usées des quais, elle fut prise tout à coup par le charme qui venait du parfum des arbres et de la présence de Joachim. Quand il lui expliqua que la marée descendait et qu’on aurait d’autant plus vite atteint la mer elle ne put s’empêcher de répondre avec un sourire que c’était dommage et qu’elle goûtait beaucoup de plaisir à être là.
Elle le regarda avec ses yeux dont le vert était devenu plus clair, lavé soudain et ils savourèrent ensemble la volupté infinie de se désirer dans le mouvement et le danger. Ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rien emporté de ce qui était nécessaire comme linge et objets de toilette et ils en rirent longuement. Le port le plus voisin était Ratnagiri. Ils y trouveraient tout ce dont ils auraient besoin. Y avait-il un hôtel? Sans doute. S’il n’y en avait pas, ils auraient la ressource de passer la nuit au bungalow des voyageurs ou même à la belle étoile. Les grands orages étaient toujours suivis de magnifiques soirées.
Les manguiers aux larges feuilles, les palmiers ruisselants, semblaient courir sur le rivage. De l’autre côté de la rivière, sur l’île Divar, des étangs luisaient et ils virent de loin un vol d’oiseaux aquatiques rayer l’air.
--C’est le signe que le soleil va bientôt percer les nuages, dit Joachim.
Un canot qui transportait un homme dont on ne voyait que la barbe parmi les plis d’un cafetan vert, les croisa. Un des rameurs se souleva et cria en agitant les bras quelque chose qu’ils ne comprirent pas. L’homme au cafetan leur montrait en même temps la direction d’où il venait. Mais ils ne détournèrent pas la tête. Ni les paroles qu’ils entendaient, ni celles qu’ils prononçaient n’avaient d’importance pour eux. Ils n’étaient plus préoccupés que de se sentir l’un contre l’autre et l’horizon des eaux et des plaines mouillées leur paraissait moins grand que celui qu’ils découvraient en eux-mêmes.
Joachim avait pris dans sa main la nuque de Rachel et il rapprocha doucement son visage du sien comme pour voir de plus près la lueur d’émeraude de ses yeux. Elle ne résista pas. Ils réunirent leurs lèvres longuement puis ils les désunirent pour se regarder à nouveau et recommencer.
Ils rirent ensemble quand un des bateliers se retourna pour dire que le parti le plus sage était de s’arrêter à Reïs Magos. Il y avait là quelques maisons de pêcheurs où ils attendraient la venue de la barque que lui se faisait fort de trouver. D’ailleurs, il ne pleuvait plus et le vent se calmait.
A Reïs Magos ou ailleurs, qu’importe! Rachel et Joachim se sentaient de plus en plus tranquilles à mesure qu’ils avançaient. Ils ne prêtèrent aucune attention à une rumeur qui venait de la ville neuve ni à des gens courant çà et là sur les chemins qui y aboutissaient.
* * * * *
Pedre de Castro se hâtait. Il était de mauvaise humeur. Ses devoirs l’obligeaient à des courses inutiles. Il n’aimait pas suivre cette route le long de la rivière Mandavi. Quand il avait le temps, il atteignait la ville neuve en faisant un grand détour par Banguinim. Mais ce matin il s’était arrêté chez Mascarenhas et il avait longuement discuté avec lui sur les moyens d’expulser les Chinois des quais. Beaucoup venaient de mourir de la malaria. Toute la journée, on entendait le bruit des cercueils qu’ils clouaient. Ils étaient devenus un danger public.
--Le mieux aurait été d’empoisonner cette vermine, pensa-t-il. Si on s’était arrêté à ce moyen, il n’aurait pas perdu ce matin un temps précieux. Certes, il avait le temps d’être chez Rachel avant la fin des vêpres. Mais il craignait qu’on ne le retînt, soit dans un des forts, soit sur le port.
Ses pensées prirent un tour plus riant, quand il se rappela qu’il avait reçu la veille de Bombay un costume de flanelle blanche qu’il croyait être à la dernière mode de Paris. Il sourit.
--On ne peut pas s’imaginer à quel point les femmes sont sensibles à l’élégance. Pourvu que le temps me permette de mettre ce costume!
Non loin de Ribandar, il fut frappé par l’allure d’un petit homme qui était en train de monter en canot.
--Comme il y a des ressemblances bizarres, songea-t-il. Et il mit son cheval au trot.
L’approche d’un endroit de la rivière lui était particulièrement désagréable. Il jeta, presque sans le vouloir, un regard sur les eaux et il vit qu’une barque descendait parallèlement à lui. Elle n’était pas très éloignée. Deux formes unies se tenaient sous le toit de cuir de la cabine. Il se demanda quels pouvaient être les gens qui quittaient le vieux Goa par cette matinée de pluie.
Penché sur son cheval, il regarda et il vit. Il vit une inclinaison de tête, en avant et une main tenant une nuque.
La main avait les doigts enfoncés dans la chevelure. Elle y plongeait. Mais ce qui arrêta les battements de son cœur, ce fut ce mouvement en avant de la tête de la femme, cette avidité que décelait l’élan du cou. Oui, c’était elle qui se penchait pour presser les lèvres, pour boire plus ardemment le baiser.
Il reconnaissait bien la chevelure aux reflets bleus où s’enfonçait la main avec une tranquillité de possession et le peu qu’il voyait du visage de l’homme écrasé par l’étreinte lui suffisait pour identifier son fils.
Son fils! Rachel! Il ne ressentit d’abord ni souffrance, ni haine. Il regardait un tableau étonnant avec un singulier pouvoir d’observation. Il porta ses yeux sur le dos des rameurs et il en remarqua la musculature et la sueur. Rachel était nu-tête. Son fils aussi. Où étaient leurs chapeaux? Cette pensée le préoccupa et il se haussa sur son cheval pour voir s’il ne les apercevait pas au fond de la barque.
Mais soudain un rire résonna, frais, musical, comme jamais il n’en avait entendu. Il crut une seconde que ce n’était pas Rachel qui avait ri. D’où sortait un tel rire? Mais la vérité lui apparut. Rachel riait ainsi avec son fils tandis qu’avec lui elle avait toujours été grave et triste.
Puis une tresse de la chevelure désirée se dénoua et Rachel la tordit en levant ses bras comme les anses d’un vase. Joachim appuya légèrement son front sur la chair blanche, au-dessus du poignet. Ce geste déchaîna la fureur de Castro plus que le baiser. Joachim l’avait fait avec un élan jeune, charmant, dont lui était incapable. Il se représenta son fils avec ses épaules étroites, son air gauche, ses yeux myopes. Comment avait-il pu plaire? C’était un hypocrite, un digne élève des Jésuites. Il savait bien l’amour que son père avait pour Rachel et il avait mis tout en œuvre pour s’en faire aimer.
Il haussa les épaules à la pensée de cet amour. Une fille comme Rachel! Il eut envie de les interpeller, de crier à Joachim que cette juive avait quelque intérêt à lui jouer la comédie, que c’était une pensionnaire d’Antonia, une créature à tout le monde. Mais ils allaient aborder sur l’autre rive, lui échapper? Non, il valait mieux suivre la barque, savoir ce qu’ils comptaient faire.
Un léger souffle de vent fit tomber des fleurs de nagah mouillées.
--Comme autrefois! se dit Castro. Ah! la juive nue sur la barque qui remontait la rivière après le pogrome, que ne l’avait-il possédée! Cela l’aurait vengé à l’avance de cette juive-là.
Il se mit à rire amèrement.
La barque allait dans l’autre sens et lui suivait le rivage. Mais il était sur la croix tout de même. La jalousie le crucifiait. Le crime qu’il avait imaginé jadis et qu’il n’était pas arrivé à commettre, il en était maintenant la victime.
Et alors il eut une bizarre impression. Ce Manoël Jehoudah à qui il avait fait subir un traitement ignominieux et qu’il avait sali ensuite de ses calomnies, il n’en avait plus jamais entendu parler. Sans doute était-il mort quelque part. Mais une demi-heure auparavant, à l’endroit où le chemin de Ribandar aboutit à la rivière, il avait vu, ou cru voir, un petit homme ressemblant à Jehoudah monter en canot. N’était-ce pas son double matérialisé qui était venu pour assister à sa misère et s’en réjouir dans la mesure où les morts peuvent avoir de la joie?
Il frissonna de terreur. Puis il se demanda s’il n’était pas en train de perdre la raison. Est-ce qu’un mort aurait besoin de prendre un canot? Pourtant, il ne se retourna pas, dans la crainte confuse de voir un médecin juif rire de loin sur une barque fantôme.
A l’endroit où la rivière s’élargit et où la route cesse de longer l’eau pour aller vers la ville par des lacets, Castro vit les rameurs de Rachel prendre la direction de l’autre rive. Il n’avait, pour les suivre, qu’à passer la rivière sur le bac, ce qui était d’ailleurs son trajet habituel pour aller au fort d’Aguada.
Il appela le passeur dont la maison était à quelques pas. Mais le passeur était absent, la maison déserte. Castro mit pied à terre, bouleversé par la rage. Une large étendue d’eau le séparait de Rachel et de Joachim dont la barque diminuait à ses yeux.
A travers le brouillard qui enveloppait ses idées, il eut alors la notion qu’il se passait quelque chose d’anormal à la ville neuve. Il entendit une sonnerie de clairon qui venait de la direction du port puis les échos de quelques coups de fusil. Au loin, sur un chemin, quelques silhouettes semblaient fuir un danger inexplicable. Un silence impressionnant retomba ensuite.
Mais une seule image occupait l’esprit de Castro, celle de cette main dans la chevelure aimée, de ces deux visages collés par les lèvres.
Il découvrit enfin un canot au bord de l’eau, perdit du temps à en défaire l’amarre puis il y sauta et il rama de toutes ses forces. Heureusement, le courant l’entraînait. Quand il atteignit l’autre rive, avant Reïs Magos, il était épuisé par l’effort. Il se mit pourtant à courir sur le chemin qui longeait la côte. C’est à ce moment qu’on l’aperçut du fort d’Aguada.
* * * * *
Rachel, debout, regardait l’estuaire de la rivière et au loin l’horizon de la mer. Le ciel était redevenu clair.
Le Malabarais possesseur d’une barque pontée susceptible de longer la côte jusqu’à Ratnagiri était un peu plus loin, avec sa barque ancrée dans la petite crique d’Aguada. Les pêcheurs avaient assuré que pour le décider au voyage, la présence du fils de Castro était nécessaire. On pouvait arriver à la crique par terre en marchant quelques minutes sur la grève. Comme les pieds s’enfonçaient profondément dans les sables mouillés, Joachim avait insisté pour que Rachel l’attendît à l’endroit où on avait débarqué.
Serrée dans sa cape, Rachel fit quelques pas et la vision de la communauté juive en fuite revint à son esprit. Elle aussi partait. Elle fuyait des chrétiens qui lui avaient fait du mal et elle renonçait à s’en venger. Il y avait dans la race une force intérieure de résignation.
Elle entendit un pas pesant derrière elle et en se retournant, elle aperçut Pedre de Castro. Sa surprise de le voir fut atténuée par la surprise plus grande de constater l’extrême rougeur de son visage. Il était lie de vin. Il soufflait. Sa voix avait un timbre inusité. Il ne sut pas d’abord ce qu’il devait dire.
--Où est Joachim? cria-t-il. Je vous ai vus ensemble. Vous partiez, n’est-ce pas?
La surprise fit place à l’humiliation chez Rachel. Ainsi, elle dépendait de cet homme. Il avait le droit de la poursuivre.
--Oui, nous partions, dit-elle, et après?
Pedre de Castro eut un ricanement:
--C’est ce que nous allons voir! Tu m’appartiens, entends-tu?
Peut-être les paroles de son père l’avaient-elles influencée, à son insu. Rachel ne ressentit pas la colère qu’elle aurait éprouvé la veille à cause de ce tutoiement et de cette affirmation. Elle vit Castro regarder à droite et à gauche, faire quelques pas et revenir, comme un sanglier qui va foncer sur des chasseurs, en répétant:
--Où est Joachim? Me diras-tu où il est?
Elle eut peur de ce qui allait arriver, elle fut animée du sincère désir de l’arrêter. Elle pensa que c’était encore en son pouvoir.
--A quel titre prétendez-vous que je vous appartienne? dit-elle doucement.
Il la considéra avec stupeur. Ses yeux se mouillèrent, ses bras retombèrent. Il chercha dans le tréfonds des lui-même des mots qui ne lui étaient pas familiers et qu’il prononça d’une voix tout à coup brisée par l’émotion.
--Mais parce que je t’aime, à présent je tiens à toi. La vie ne m’apparaît pas possible sans que tu sois là.
Le balbutiement de ce gros homme rouge, son effort dérisoire pour prononcer des paroles tendres, parurent à Rachel plus affreux que tout ce qu’elle avait redouté.
--Pedre de Castro, dit-elle avec gravité, vous ne savez pas seulement qui je suis.
Il ne l’écoutait pas. Il baissa la voix:
--Je ferai comme si rien n’était arrivé. Reste avec moi. Nous nous marierons quand tu le voudras. Tu ne te convertiras pas si c’est cela qui t’arrête. Je me moque bien de ce qu’on peut penser. Mais ne t’en va pas, je tiens trop à toi.
--Encore une fois, écoutez-moi. Je ne suis pas la femme que je vous ai fait croire.
Il secoua la tête. Il pensait qu’elle allait lui avouer des liaisons, anciennes qu’il ne connaissait pas. Il faisait signe que cela n’avait pas d’importance.
--Quand je vous aurai dit mon nom, vous renoncerez à moi de vous-même. Il vaudrait mieux que vous y renonciez tout de suite et que vous vous en retourniez.
Il haussa les épaules à cette idée de renoncement volontaire.
--Quand vous m’avez rencontrée pour la première fois, vous avez été frappé par la ressemblance que j’avais avec une autre femme et même vous en avez eu peur. Vous vous en souvenez?
Il devint subitement attentif:
--Cette ressemblance était naturelle car je suis Rachel Jehoudah, la fille de Manoël Jehoudah et de...
--Hein? Quoi? cria-t-il,
Il eut un petit rire de doute.
--Allons donc!
Et soudain, vite et bas, il murmura:
--Et pourquoi alors ne me l’as-tu pas dit?
--Pourquoi? Ceci c’est une autre affaire. Il vaudrait mieux que vous ne m’en demandiez pas la raison et que nous en restions là.
Pedre de Castro tira son mouchoir et s’épongea le front qu’il avait ruisselant. Il aspira une grande bouffée d’air. Il regardait ses souliers. Quelques secondes s’écoulèrent.
--Je voudrais comprendre, dit-il. Quand j’aurai compris, je serai satisfait.
Rachel posa sa main sur l’épaule de Castro avec un geste presque amical.
--Il y a des cas où il y a plus d’avantage à ne pas comprendre, à ne jamais comprendre.
Mais il lui serra le poignet brutalement en disant:
--Je veux savoir pourquoi tu m’as trompé. Je le comprends bien, d’ailleurs. Tu cherchais une situation dans la vie. Tu voulais te faire épouser et tu as pensé que le nom de Jehoudah ne serait pas un titre fameux! Alors, comme tu es une juive, tu as menti, tu as inventé une histoire, tu t’es aplatie devant moi, tu te serais même convertie. Qu’est-ce que je ne t’aurais pas fait faire, si j’avais voulu! Seulement, tu as trouvé mon fils! Tu as pensé que tu pourrais en tirer davantage. Ah! les juives! vous êtes bien toutes les mêmes!
Tout ce que Rachel avait projeté, son effort, son calme, son espoir de faire repartir Castro ayant l’arrivée de son fils, s’évanouirent en une seconde.
Son cœur battit. Elle était en face de l’ennemi, elle n’éprouva plus que le besoin de le frapper. Elle devint son égale dans la fureur.
--Non, non, tu te trompes. Nous ne sommes pas toutes les mêmes. Je diffère de ceux de ma race au moins en cela que je suis capable de vouloir et d’organiser ma vengeance. J’ai voulu me venger de l’homme odieux qui avait fait mourir ma mère, du lâche qui avait attaché mon père à une croix, du parjure qui l’avait accusé de la mort d’un enfant dont il avait lui-même jeté le corps dans l’eau avec une pierre au cou. J’ai d’abord pensé à te tuer, mais c’était trop simple et trop beau pour toi. Je crois, moi, qu’il y a des bons et des mauvais. Tu te raccrochais aux bons, quand tu te repentais à l’église. Tu risquais d’aller les retrouver après, quelque part, je ne sais où. Ça, jamais! J’ai voulu te faire redescendre parmi ceux que la haine dévore, parmi ceux qui sont irrémédiablement perdus, tes pareils. Il paraît que c’est un crime aussi. Mais je l’assume. Je n’ai qu’à regarder ton visage pour voir que j’ai réussi, pour voir que je t’ai ramené au point où tu étais autrefois, quand tu aimais le mal pour lui-même.
--Assez! assez! cria Castro.
Et Rachel ne savait pas s’il allait se mettre à pleurer ou, au contraire, se jeter sur elle pour l’étrangler. Mais la colère l’emportait.
--Tu te demandes pourquoi je partais avec ton fils? Tu veux savoir la vérité? Eh! bien, ce n’est pas tellement à cause de lui. Il n’a été que l’occasion qui passait. En réalité, si je suis partie, ç’a été pour t’épargner, par une sorte de pitié tardive et d’effroi de ma propre vengeance parce que le dégoût que tu m’inspires, que tu m’as toujours inspiré est tel que je n’aurais pas résisté, qu’il aurait fallu que je voie ton sang et que je me repaisse de ta douleur. De cela, je voulais te préserver. Mais il ne fallait pas me poursuivre jusqu’ici... Il fallait te rappeler ma mère Dolça et remercier Dieu puisque tu risquais de m’échapper.
Rachel ignorait qu’elle déchirait le cœur de l’homme vieillissant avec une cruauté plus grande que celle qu’elle avait jamais rêvée. Castro, au fond de lui-même, croyait avoir inspiré à Rachel, sinon de l’amour, tout au moins un attrait auquel il ne donnait pas de nom précis, mais qui dépassait l’amitié. C’était pour lui peut-être mieux que l’amour. Et voilà que tout disparaissait brusquement. Il était seul, abandonné. Il promena les yeux sur les sables d’Aguada et il fut effrayé par leur aspect désertique qu’il n’avait encore jamais remarqué. L’idée d’y demeurer quand Rachel et son fils en seraient partis lui parut tellement épouvantable qu’il poussa un cri.
C’est à ce moment que Rachel, qui était tournée du côté d’Aguada, du côté où Joachim s’était éloigné, aperçut celui-ci qui s’avançait le long de l’eau. Ainsi elle ne pouvait plus, comme elle l’avait espéré un instant, empêcher la rencontre du père et du fils. La scène tragique qu’elle avait imaginée allait avoir lieu. Elle y avait pensé avec une telle force et pendant si longtemps que l’événement n’avait pas pu être détourné à la dernière heure même par la volonté de sa créatrice. En vain, elle avait fui la maison où elle avait compté demander au fils vengeance et protection contre le père. Les circonstances s’étaient groupées tout de même, comme de la matière obéissante, dans le moule inchangeable créé par la pensée vengeresse.
Castro ne voyait pas son fils qui était derrière lui; il voyait à peine Rachel qu’il avait devant les yeux, il ne voyait qu’en lui-même.
--Tu as pu faire cela! C’est vrai, il y a eu un matin où j’ai été pur, peut-être un seul. A l’église des Rois Mages, j’étais revenu à Dieu. Et ensuite tu as pu me voler ce que tu me donnais, ce que je croyais que tu me donnais. Mais ça revenait au même. Voleuse, tu m’as tout pris. Tu as bien réussi. Tu étais le démon!
Et soudain, il saisit Rachel par le devant de sa robe. Il la secoua, puis il la rapprocha de lui et il lui cria dans le visage:
--Tu vas être à moi tout de suite. Je n’ai pas eu ta mère, mais je vais t’avoir malgré toi, là, par terre!
Et il tenta de la renverser. Une main lui saisit le poignet. Il vit Joachim à côté de lui. Alors sa fureur redoubla.
--Tu viens la prendre. Tu crois l’emmener. Tu oublies que je suis le maître.
Il avait lâché Rachel et il était tourné vers son fils.
--Malheureux! Elle t’en a fait croire des histoires! Elle t’a dit que j’avais assassiné sa mère, n’est-ce pas? Et que j’avais mis son père sur une croix? C’est possible! C’est vrai, j’aurais dû faire pire à cette vermine. Mais est-ce qu’elle t’a dit que je l’avais ramassée dans une maison de Bombay?
Il se mit à rire d’un rire affreux. Puis comme s’il se calmait tout d’un coup, il dit presque à voix basse:
--Va-t’en. Je te donne l’ordre de revenir à Goa. Elle m’appartient. Remonte en canot et pars.
Et il fit le geste de saisir à nouveau Rachel pour l’attirer à lui.
Mais Joachim fit un pas entre eux. Il était pâle et résolu. Cela porta à son comble l’exaspération de Castro.
--Tu refuses de m’obéir? Prends garde! Je saurais bien t’y forcer!
Sur le sable, à quelques pas de Castro, il y avait une rame rompue en deux. Ce tronçon formait une massue dont Castro se saisit. Peut-être n’avait-il la pensée que de menacer, de terrifier son fils en exagérant l’image de la violence. Peut-être fut-il entraîné par la force aveugle qui était déchaînée en lui.
Joachim ne recula pas et répondit:
--Rachel n’a que de la haine pour toi et tu viens de dire toi-même les raisons qu’elle avait de te haïr. Alors? C’est à toi de t’en aller.
--Elle a été ma maîtresse! cria Castro.
--Tu mens.
A peine Joachim avait-il prononcé ces deux mots que la rame que tenait son père tomba sur son visage. Le coup fut si violent qu’il se trouva à genoux et s’appuya sur le sol avec sa main. Dans la même seconde, Rachel se précipitait à côté de lui pour le soutenir et Castro, dans sa rage, allait donner un deuxième coup.
Il ne s’arrêta qu’à cause du bruit de pas qu’il entendit derrière lui. Un homme marchait le long de la rive; il avait vu le geste, reconnu Castro et Rachel, et il se précipita au milieu d’eux.
--Pedre de Castro, reviens à toi, dit-il.
Celui-ci, béant d’étonnement, reconnut le médecin Manoël Jehoudah. La rame se détacha de sa main en même temps que Jehoudah disait:
--Sais-tu que c’est à cette même place, là où tu es, que j’ai retrouvé le corps de Dolça, ma femme?
Et comme Castro restait immobile et muet, il fit signe de s’approcher aux bateliers qui l’avaient amené et qui regardaient de loin, épouvantés. Il pensait qu’ils lui prêteraient assistance pour maîtriser ce furieux.
Mais il vit la couleur lie de vin du visage de Castro s’accentuer brusquement. Celui-ci ne s’occupait plus ni de Jehoudah, ni de Rachel, ni de Joachim; il ne s’occupait que de respirer et il tentait inutilement de défaire le col de sa veste. Il plia sur ses genoux comme avait fait son fils, se redressa, tourna le dos pour ne pas laisser voir l’effort qu’il faisait pour respirer, puis tomba tout de son long.