Part 9
Pour ce choix d’appartement, sois bien prudent, n’est-ce pas, songe combien il nous serait désagréable d’être forcés de déménager d’ici un an ou deux. Cela me tracasse beaucoup de n’avoir pu t’accompagner, car, tu le reconnais toi-même, il y a des choses que nous voyons mieux que les hommes, nous autres femmes; je le répète, sois bien prudent, rappelle-toi mes recommandations, notamment pour la cuisine, pour les placards, tout cela est de la première utilité. Évidemment nous ne pouvons avoir là-bas toutes les commodités que nous avions ici, la province est la province, tandis que Paris est Paris. Mais, et sans y mettre pour cela des mille et des cents, il doit y avoir, à Paris comme ailleurs, des gens qui ont souci de leur santé et de celle de leurs enfants, qui aiment leurs aises et leur confortable; ces gens-là logent quelque part et, en cherchant bien, il me semble qu’on peut trouver.
D’ailleurs, tu sais aussi bien que moi ce qu’il nous faut, nos exigences de famille, celles de ta situation; sans rêver d’esbrouffe, ce n’est pas dans mes goûts, si les personnes que nous avions l’habitude de recevoir convenablement et largement ici viennent à Paris nous rendre visite, il ne faut pas non plus qu’elles nous trouvent installés dans un grenier ou dans une écurie; au reste, je n’insiste pas et tu es assez intelligent pour me comprendre là-dessus.
N’oublie pas que la chambre destinée à Vovonne doit être encore assez grande, songe que son lit est de milieu, et que sa commode empire est fort large. Il faut que, ces meubles placés, notre fille ait de quoi remuer librement, et aussi avec l’armoire à glace, qui demande à être mise en lumière, en bonne place. La salle de bains aussi, je le désire, et la considère comme essentielle. Enfin, mon ami, prends note de toutes mes petites recommandations. Si nous pouvions avoir un balcon, notre volière y serait fort à l’aise, conviens-en, et tu sais quel crève-cœur pour notre Yvonne si elle ne peut pas emporter ses chers canaris.
Maintenant, autre chose, la plus importante de toutes, à mon avis: l’honnêteté et la tranquillité de la maison que nous devons habiter; non seulement pour toi, mon ami, mais pour notre fille qui est grande. Je suis sûre que sur ce point nous sommes déjà d’accord. Je sais fort bien qu’à Paris on vit vingt ans sur le même palier sans se connaître, mais que d’inconvénients pour nous si nos voisins étaient turbulents, tapageurs, mal élevés! Je n’insiste pas, cher Alban, mais prends bien toutes tes précautions avant d’arrêter définitivement un appartement qui conviendrait peut-être sous les autres rapports, mais qui, sur ce point, serait défectueux.
Depuis ton départ, l’ami Carbonel est venu deux ou trois fois nous tenir compagnie l’après-dîner, et nous raconter les petits potins de La Marche. Tout revient au calme, Dieu merci, et nous n’en sommes plus aux agitations d’il y a deux mois, et à ce que ce brave Carbonel appelait «la zone dangereuse»! D’ailleurs Alcide Caille n’est pas rentré de la campagne, et Olympe a su au marché qu’ils comptaient rester là-bas encore jusqu’à la fin du mois. Seule la _Localité_ continue ses petites notes stupides, tu sais, la fameuse série: _Est-il vrai?_... Mais personne n’y fait plus attention, et tu as joliment bien fait de recommander au _Petit Tambour_ de ne plus répondre.
Mais, à ce propos, Carbonel m’a dit une chose qui va bien t’étonner: on assure au Cercle que l’auteur ou tout au moins l’inspirateur, de ces insanités, ne serait autre que Toupin, oui, mon cher, Toupin, l’avoué, avec qui tu t’es montré si délicat, au moment de ces vilains bruits qui coururent sur son étude il y a deux ans, et dont tu me fis aller voir la femme, quand tout le monde menaçait de leur tourner le dos; rappelle-toi, au fait, que mon père t’avait prévenu, car, tout vieux qu’il est, il a encore l’intuition de bien des choses. Toupin! Vrai, je ne suis pas méchante, et tu sais qu’à mon avis il faut laisser de côté bien des mesquineries; mais, tout de même, si bon qu’on soit, il y a de ces lâchetés qui finissent par vous outrer, et il ne faut pas non plus être les dindons de la farce et se laisser éternellement manger la laine sur le dos!
Je te mettrai au courant aussi de ce qui m’est revenu sur un certain sous-inspecteur de l’enregistrement; car, il ne faut pas t’illusionner, malgré le préfet, il y a beaucoup de fonctionnaires qui, en dessous, faisaient campagne contre toi... Mais nous reparlerons de tout cela entre nous à Paris, où je pourrai mieux te faire part de mes impressions à ce sujet.
Nous avons eu la visite du frère d’Olympe, qui nous a apporté les meilleures nouvelles des Petits-Cailloux et de M. Gildard; il vient toujours pour son poste de facteur; il paraît qu’il y aurait une combinaison pour le faire nommer à l’Albenque, un facteur qui est sur le point de mourir, Olympe t’expliquera. Reçu aussi une lettre désolée des demoiselles Vernuche: la recette-buraliste d’Auvilars leur échappe encore, et les pauvres vieilles recommencent à geindre que depuis huit ans on leur promet une meilleure recette, qu’en les nommant à la Magistère, on leur avait dit que ce n’était qu’en attendant mieux pour leur _mettre le pied à l’étrier_, en quelque sorte, qu’elles patientent donc seulement un peu, question de mois: et depuis huit ans, on les laisse avec ce bureau qui ne rapporte que soixante-dix francs.
Mme Benoît et sa fille sont revenues mardi, et aussi les dames Rodrigues; ce sont là vraiment d’aimables relations, que nous regretterons, et qui nous regrettent sincèrement. Les dames Benoît viendront peut-être en mars à Paris; je n’ai pas pu faire différemment que de les prier de descendre chez nous; j’ai bien agi, n’est-ce pas, cher Alban? Je ne crois pas qu’elles acceptent, d’ailleurs, ayant l’intention de venir s’installer pour un grand mois avec leur vieille tante Séraphine; celle-ci perd presque complètement la vue et elle vient se faire soigner à Paris.
Nous ne sommes guère sorties tous ces jours-ci. Yvonne est dans les malles depuis le matin; la chère petite m’a bien rendu service; tu sais combien j’ai de peine pour me baisser, et sans elle je me demande comment je serais venue à bout de toutes ces caisses. Enfin maintenant nous commençons à respirer. Je vais donc tâcher d’aller samedi à la Préfecture, comme tu me l’as tant recommandé; mais, entre nous, je fais des vœux pour que la préfète ne reçoive pas, car, tu as beau dire, cette petite Mme Jambey du Carnage, c’est un genre de femme qui ne me revient pas; et puis on sent si bien que si tu n’étais pas député...! Et, va, cela n’échappe pas non plus à ta fille, qui est fine...
Si tu as un instant, je voudrais bien que tu ailles voir pour des tentures, dont tu auras besoin dans ton cabinet, et aussi un tapis de table, car je n’emporterai pas le vieux, qui est usé. Tu pourrais faire un tour en te promenant jusqu’à la place Clichy, par exemple, parce que, de là, tu pousserais jusque chez les Tirebois, dont c’est, je crois, un peu le quartier (je te rappelle leur adresse, 88, boulevard Pereire). Tu leur feras certainement grand plaisir en y allant; Yvonne a reçu une petite lettre charmante de Germaine, qui sera pour elle, je crois, une excellente et précieuse amie; les Tirebois connaissent beaucoup de monde, et c’est un milieu qu’il me sera fort agréable de fréquenter. Donc, les tentures, le tapis de table, et les Tirebois.
Et surtout envoie-nous vite de tes nouvelles.
Vovonne et moi embrassons le député.
ANTOINETTE.
P.-S.--Tu pourrais voir aussi, pendant que tu y seras, pour une grande lampe à pied (te rappelles-tu celle qui est à la Banque de France?), et un abat-jour (vert mousse ou vieux rose). Je pense aussi qu’il faudra un filtre et un fourneau à gaz.
* * * * *
_Monsieur Martin-Martin, député, Paris._
MON CHER MONSIEUR MARTIN-MARTIN,
Il faut que je vous mette au courant de ce qui se passe. Vous savez qu’un comité vient de se former ici sous prétexte d’organiser un banquet en l’honneur de M. Syveton, qui aurait, paraît-il, débuté autrefois au lycée de La Marche comme maître répétiteur, et dont on fêterait les trente-huit ans.
Or, en réalité, c’est Alcide Caille qui agit sous main, avec toute sa clique; ils veulent tout simplement chercher à vous compromettre, et embêter la Préfecture. En effet, ils ont recueilli les adhésions des Quesnay de Beaurepaire, Barrès, Jules Lemaître, Forain, Coppée, et autres sectaires, et ils comptent bien sur ces messieurs pour faire du boucan.
Alors, leur jeu est clair à comprendre: forcer le préfet à intervenir, le préfet qui vous a soutenu, et crier, après, par-dessus les toits, que toutes vos protestations n’étaient que duperie, que vous avez bel et bien été élu par les ennemis de l’armée, et que vous faites cause commune avec les cosmopolites et les sans-patrie. Tout cela, bien entendu, pour diminuer votre influence auprès des délégués sénatoriaux du mois de janvier, et ainsi faciliter les voies à Alcide Caille, qui, décidément, n’a pas assez de la veste que vous lui avez infligée pour la Chambre, et veut se porter au Sénat.
D’un autre côté, si vous vous laissez prendre à leur traquenard, et si vous acceptez leur invitation, ils auront des interrogations catégoriques, ils vous pousseront à des déclarations dangereuses, bref, vous mettront au pied du mur, et, de toute façon, interpréteront votre attitude, votre présence, de telle sorte qu’ils puissent vous placer en mauvaise posture auprès des socialistes. Or, vous n’ignorez pas que vous avez besoin de toutes les forces républicaines, que nous n’avons réussi en août dernier que grâce au concours de ces 900 voix socialistes, qui, un instant même, avaient failli s’égarer sur Tripette, et qu’un mot suffirait à nous faire perdre irrémédiablement.
Donc, voyez, mon cher député; je vous crie casse-cou, comme c’est mon devoir, et je ne vous dissimule pas que la situation me paraît des plus délicates. Mais je suis persuadé qu’avec vos hautes qualités d’esprit et de cœur, vous saurez vous tirer de ce mauvais pas; vous savez d’ailleurs que nous sommes un certain nombre, parmi lesquels je suis orgueilleux de me compter, qui vous sommes dévoués jusqu’à la mort, et de qui vous pouvez faire état comme vous l’entendrez.
Pour finir sur un sujet moins grave, mais dont vous me permettrez de vous entretenir aussi, j’ai mon fils qui a dû aller vous trouver, ou qui s’y apprête, si ce n’est déjà fait. Vous n’ignorez pas qu’il a été un des grands lauréats du lycée de La Marche, et que ses professeurs voulaient même le pousser à l’École normale. Mais le gamin n’a pas voulu entendre parler de professorat, et, après avoir passé par l’Institut agronomique, pour ne faire qu’un an de service militaire, le voilà qui vient de terminer sa licence en droit. Mon rêve serait, naturellement, de le voir faire carrière dans l’Administration, et vous pensez bien, mon cher député, que, le moment venu, nous vous demanderons un petit coup d’épaule; mais peut-être est-il encore bien jeune, et puis Marc prétend qu’il aurait plus de chances en faisant d’abord son doctorat. Je vois bien que ce qui le séduit surtout dans le doctorat, c’est de rester à Paris, car mon garçon est devenu très Parisien. Enfin, j’y consentirais volontiers, mais à la condition qu’il aurait une petite occupation, quelque chose qui le retienne, tout en lui permettant de poursuivre ses études et de ne pas négliger les soins de sa carrière.
C’est alors que nous avons songé, ou plutôt qu’il a songé, à vous demander si vous ne pensiez pas à faire choix d’un secrétaire: il est certain en effet qu’avec la situation que vous allez prendre à la Chambre, le travail des commissions, les lettres, les pétitions dont vous devez déjà être accablé, la présence à vos côtés d’un garçon zélé et dévoué pourrait vous rendre d’utiles services. Sans vouloir faire l’éloge de mon fils, Marc me paraît avoir bien des qualités requises: vous le verrez, ce n’est pas parce qu’il est mon fils, mais c’est un garçon qui représente bien, qui, naturellement, connaît à merveille le département, enfin il sait rédiger, puisqu’il écrit même dans certaines petites revues, et, ce qui est plus sérieux, puisqu’il a failli, comme je vous le disais, entrer à Normale. Enfin je n’ai pas besoin de vous dire combien il est, par avance, attaché à vos idées, à votre personne; mes opinions et ma vie tout entière vous sont, je crois, de suffisants garants d’un dévouement qu’il aura dans le sang.
Je n’insiste pas, mon cher député, et ne veux vous influencer en rien; mais permettez-moi de vous dire qu’en accueillant mon fils auprès de vous, vous rendrez un service de plus, et une fois de plus vous ferez un gros plaisir, à un vieux républicain, fier de votre confiance et de votre amitié.
Nous présentons nos hommages à ces dames Martin-Martin, et pour vous, cher Monsieur Martin-Martin, mes sentiments les plus inébranlables.
GÉLABERT.
Professeur d’agriculture.
* * * * *
_Au même._
MON CHER ALBAN,
Ce départ précipité, après une si longue attente, me donne la migraine; c’est donc parfait puisqu’il est convenu que je _dois_ être malade dès mon arrivée à Paris. Dieu merci, Vovonne ne l’est pas, malade, gaie comme pinson, et trouvant naturellement que tu es un grand capitaine, puisqu’une de tes ruses de guerre consiste à nous faire partir enfin, et dare dare.
Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui, d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite pas nos projets.
Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma santé compromise par le brusque changement d’air; mais que, d’autre part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments patriotiques des Martin-Martin... Mais le voilà qui parle de son estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter pour te compromettre.
Mais tu sais comme il est; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche, tu connais la tirade:--Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile? Je sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire; je le sais mieux que lui; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi tout seul! Et Quarante-huit; et Gambetta; et que tout vieux qu’il est, il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon...--Car c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise.
Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi; tandis qu’en ne lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel: «Je bois aux républicains de Quarante-huit, et aux réformes!» et rien de plus.
Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une petite besogne. Heureusement, Vovonne est là; cette enfant est étonnante, c’est un diplomate de première force:--Vous mettrez votre belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche: j’ai envie de rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche; pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent: La petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France? Nous avons vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable! Et je serai fière!...--Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là?...
Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être parfaitement raté; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais uniquement pour voir de près le célèbre académicien: cette tournée, qui, cet été, a joué _Severo Torelli_ au théâtre, lui a donné en effet à La Marche un grand regain de vogue; Caille et les autres le sentent si bien que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée, et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un caractère surtout littéraire: c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales. Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville:--_Honneur à Syveton! La ville de La Marche._
Et voilà les nouvelles; en attendant, je crois que le préfet est décidé à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal; il a des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné; naturellement cela n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier devant la poste; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos; je voudrais seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je ne m’occupe d’elle; et il est tout de même fâcheux de penser que la femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de jalousies stupides.
A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de notre arrivée.
ANTOINETTE.
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Du _Petit Tambour_:
[Au moment où les yeux du monde entier sont fixés sur la lutte héroïque engagée contre l’autocratie anglaise par la République sud-africaine, au moment aussi où certains sectaires de La Marche prétendent monopoliser à leur profit la défense de l’armée et l’amour de la patrie, nous sommes heureux de publier dans nos colonnes l’article, vibrant de foi militaire et de sincère patriotisme, que le sympathique leader du Plateau-Central, notre distingué représentant, M. Martin-Martin, a bien voulu écrire spécialement pour les lecteurs du _Petit Tambour_ sur le _Rôle de la France dans le conflit transvaalien_.
N. D. L. R.]
... Je n’ai pas la prétention d’apporter ici des vues diplomatiques précises, et je connais assez mon excellent ami et collègue, M. Delcassé, pour être assuré par avance que tout ce qui doit être fait sera fait. Je voudrais simplement indiquer en quelques mots quel enseignement paraît, dès l’abord, se dégager de cette guerre dont nous voyons se dérouler, si loin de nous sur la carte, mais si près dans nos cœurs, les préliminaires émouvants.
Je n’ai pas besoin de souligner l’ironie particulièrement douloureuse de ce conflit sanglant qui éclate au lendemain même du jour où notre puissant ami et allié adressait à toutes les nations européennes son éloquent appel au désarmement.
Personne, pas plus mon éminent collègue et ami, M. Bourgeois, que moi ou les autres, ne pouvions nous faire illusion,--illusion généreuse et bien séduisante cependant,--sur les suites probables de la conférence de La Haye. Tout au plus cependant pouvait-on espérer en de moins brusques lendemains, et qu’aux feux d’artifice joyeusement tirés par les bourgeois de Hollande en l’honneur des délégués de la conférence, le canon des Anglais serait plus lent à répondre, écho sinistre, sous Prétoria.
Mais voici le point sur lequel il me paraît utile et intéressant d’insister: cette paix que l’on cherchait à établir sur des bases internationales, que tous se plaisaient à reconnaître désirable le plus longtemps, sinon possible toujours, quelle est, sur l’échiquier européen, la nation qui la première éprouve, on ne peut même pas dire le besoin, mais bien plutôt le désir, l’âpre désir de la rompre?
Sans doute une nation où une armée trop lourde à entretenir, un esprit militaire développé avec trop d’acuité, à outrance, ont fait apparaître l’opportunité d’une guerre comme un contrepoids, ou, si je puis ainsi m’exprimer, comme une soupape nécessaire?
Mais non: c’est, au contraire, de toutes les nations, celle où l’héroïsme n’est que vertu de second plan, celle où l’intérêt prime tout, c’est une nation, non de soudards et de capitaines, mais de banquiers et de marchands, qui se rue la première à la guerre, à la guerre des cargaisons pour leurs entrepôts, à la guerre de l’or pour leurs banques!
Quel démenti plus topique pour ceux qui, en critiquant l’organisation de notre armée, ont prétendu faire le procès de son esprit?
Oui, ce qu’on se refuse à voir, c’est qu’il y a deux choses, deux choses bien distinctes; il y a notre organisation militaire qui peut, assurément, présenter certaines défectuosités, comme toutes les organisations: mais alors c’est tâche aux législateurs d’y remédier, et je sais que pour ma part je m’y emploierai volontiers de toutes mes forces; mon cher et distingué collègue Mirman n’ignore pas déjà combien ma collaboration lui est acquise sur ce point.
Et puis, il y a l’esprit militaire, qui, lui, bien compris, sans exagérations dangereuses ni déviations malsaines, est irréprochable et admirable, car il est l’esprit même de la France, de la Patrie.
J’ai dit sans exagérations ni déviations,--et c’est ici que je m’explique:
Vous connaissez l’adage latin: _Si vis pacem para bellum_, si tu veux la paix, prépare la guerre; oui, prépare la guerre, c’est-à-dire développe tes armements, exerce tes soldats, instruis tes chefs. Mais, ce n’est pas tout: surveille l’esprit de ces chefs et de ces soldats, fais en sorte que rien ne vienne altérer dans leur âme le filon de tous ces sentiments élevés, qui sont leur plus précieux patrimoine: amour de la gloire, certes, et de l’héroïsme, mais aussi amour du Bien et du Juste, car c’est cela aussi que signifie l’amour de la Patrie.
Et c’est ainsi qu’en préparant la guerre tu assureras la paix, tu l’assureras dans les limites du juste et du bien, tu ne t’embarqueras pas dans une aventure déloyale, tu ne feras pas usage de ta force et de tes armes pour un profit honteux, dans l’attente d’un gain illicite, contre le droit et la légalité.
Si les Anglais avaient cet esprit militaire, comme je viens de l’expliquer, comme je le comprends, comme il est et doit être en effet l’esprit de notre belle et vaillante armée de France,--ils n’imposeraient pas à l’Europe le spectacle vil et révoltant de cette guerre que si exactement l’expression vengeresse et incisive de Mme Adam stigmatise: «la guerre Chamberlain, Rhodes et Cie»!...
MARTIN-MARTIN,
Député.
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Du _Petit Tambour_:
LACHE AGRESSION