Le Pays de l'Instar

Part 10

Chapter 103,716 wordsPublic domain

Notre rédacteur en chef vient d’être victime d’un inqualifiable attentat. Assis à la table du café Fougères avec quelques amis, M. Antonin Canelle parcourait, en les commentant selon son habitude, les diverses feuilles parisiennes que le courrier venait d’apporter.

Soudain un forcené s’est approché de lui, et, brusquement, _par derrière_, lui a asséné un violent coup de poing.

Grâce aux consommateurs qui se sont immédiatement interposés, l’agresseur a pu, par une fuite précipitée, éviter les justes représailles auxquelles s’apprêtait notre ami.

Quant au nom de cet énergumène, l’ignominie du procédé le proclame assez haut, et tous nos lecteurs ont déjà compris qu’il s’agit du valet de plume aux gages des jésuites, du cacographe de la feuille clérico-cafarde.

Quelque habitude que nous en ayons pu prendre au cours de la dernière période électorale, ces mœurs de cannibales nous produisent encore un haut-le-cœur de surprise et de dégoût.

Ajoutons que M. Antonin Canelle a immédiatement adressé au Parquet la lettre suivante:

«MONSIEUR LE PROCUREUR,

«_Puisque la libre circulation dans les rues de La Marche et les endroits publics n’est plus assurée aux honnêtes gens, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’à partir de ce jour je sortirai armé._

«_Veuillez, etc._»

A bon entendeur, salut!

* * * * *

De la _Localité_:

MAITRESSE CORRECTION

Depuis le triomphe (??) de leur candidat, les laquais de Martin-Martin se croient tout permis.

Hier, entre cinq et six, notre rédacteur en chef, M. Robinet, prenait tranquillement son absinthe au café Fougères, quand son attention fut tout à coup appelée sur un groupe d’individus au milieu desquels pérorait l’exécuteur des basses-œuvres, le vidangeur de la Préfecture, Antonin Canelle.

Le jugeant aisément pris de boisson selon son habitude, M. Robinet se désintéressait des propos de ce triste pochard; mais des éclats de voix le forcèrent à dresser l’oreille: Canelle, agitant les journaux, le fixait d’un air goguenard et provocant, et commentait en termes odieux l’admirable et retentissant article que M. Quesnay de Beaurepaire venait de publier dans l’_Écho de Paris_: _le Testament d’un franc-tireur_.

M. Robinet, qui, comme on sait, est officier de réserve, ne put tolérer plus longtemps un pareil langage, et s’approchant, seul, au milieu du groupe, très calme, il se planta bien en face d’Antonin Canelle, et lui administra une magistrale paire de gifles.

--Gardez tout!--a-t-il ajouté spirituellement; et il s’est retiré au milieu des rires de toute l’assistance, visiblement amusée et ravie par l’attitude couarde et la mine penaude du bel Antonin.

Il va sans dire qu’à l’heure présente notre sympathique rédacteur en chef attend encore les témoins du giflé Canelle.

* * * * *

De la _Localité_:

_M. le Préfet Benoiton._

M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40.

Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut bien nous communiquer la curieuse information suivante: depuis onze mois que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la _Localité_ a mission de faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express de 10 h. 40.

Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence de sa redingote et de son haut de forme dans les rues de La Marche ne saurait manquer à notre bonheur.

Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et, tout en comprenant fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des contribuables, paie aussi grassement MM. les Préfets, uniquement pour qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport gratuit.

Il nous semblait que la place d’un administrateur, soucieux de ses devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien scrupuleux et éclairé de la légalité.

Il paraît que nous nous trompons. Ce «tuteur des communes», comme la loi l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses pupilles, et se plaît à les surveiller de loin; M. le Préfet n’est là que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux; la comédie finie, bonsoir! Les maires peuvent venir du fond du département, faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter l’huis préfectoral:--M. le Préfet est parti à Paris par l’express de 10 h. 40!

Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences, nous croyons savoir que le voyage actuel de M. le Préfet n’est pas un simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se trouve compromis à fond dans une politique, dont à l’heure présente, les instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert.

Les ministères passent, comme le vent d’automne,

Emportant à la fois Les préfets dans l’espace, Et les feuilles des bois...

En allant solliciter prestement son changement auprès de Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité de son caractère, sinon de son administration.

Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage,--bien au contraire! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a fait un assez vilain métier pour cela! Qu’on le nomme donc n’importe où, qu’on le nomme préfet de police!--Mais, pour Dieu! qu’on en débarrasse notre pauvre département!

Hier, pour la vingt-troisième fois, M. le Préfet a quitté La Marche par l’express de 10 h. 40: puisse cette fois être la bonne!

JUVÉNAL.

* * * * *

_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, 74, boulevard de Latour-Maubourg, Paris._

MON CHER AMI,

Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va être changé; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note tendancieuse à ce sujet. (Et à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien Toupin qui signe _Juvénal_, je suis très exactement renseigné.) J’ignore ce qu’il y a de fondé là dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les circonstances actuelles.

Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit administratif.

Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort, assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.

Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se compromettre; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose; sans compter qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement, il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à l’empêcher de tenir.

Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de tout embrouiller et de laisser échapper le plus important; tandis qu’en s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans: tout a marché admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste; au lieu qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte, aurait réussi à tout flanquer à bas.

Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune, et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec de bons chevaux qui lui appartiennent; et il n’y aura pas un maire socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.

Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici, prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un verre d’eau dans les salons de la Préfecture! Assurément Bavolet avait d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde, à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge, la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et concluait:--Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la République!--Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.

Mais il y a plus: voici que certaines familles de la haute ville, et du faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture, gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le _chic_ de la préfète, commencent à faire des avances; il se trouve précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à l’heure actuelle, que d’avoir son importance; la préfète, qui est une femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement: en sorte que, le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est considérable.

C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement que le Préfet,--et aussi la Préfète,--auront tous les délégués dans la main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée. Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose; les groupes formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le candidat nécessaire, mais qui,--nous ne nous faisons pas d’illusions, n’est-ce pas?--est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le carreau.

Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le Plateau-Central; son départ compromettrait le succès des élections de janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey lui-même si, comme la _Localité_ l’insinue, il est exact qu’il soit en train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme: en somme, le Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que d’aller ailleurs risquer de se casser le cou; et puis quoi? La Marche est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris seulement et les trains sont commodes; tu pourrais peut-être lui faire promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le camp immédiatement!...

Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton

J. CARBONEL.

* * * * *

_Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche (Plateau-Central)._

MA CHÈRE AMIE,

Quelle sale boîte que ce Ministère! J’espérais voir Waldeck ce matin, j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente le peuple souverain; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le ministre, ni déjeuné.

J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain; juste retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je fais, quelquefois, faire antichambre: il est vrai que, ceux-là, je ne les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a diverti mon impatience: dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui imposait le bon vouloir du ministre,--je n’invente pas, ce ne serait pas drôle,--il _copiait de la musique_! Ne trouvez-vous pas, chère amie, qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, fort impressionnantes? Très certainement cet homme était là hier, et je l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse; car sans doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein: cet homme est un symbole et c’est un sage; en somme, je ferais tout aussi bien de copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de votre oncle Gourdey; il est évident qu’en ce moment les sénateurs peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants; mais sait-on jamais de quoi il retourne avec ce vieux ramolli?

Maintenant, il y a quelque chose d’admirable; j’ai vu au Cabinet, où j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement; d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois!), avait eu une façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement que j’inspire aux populations républicaines... Ces gens-là sont étonnants! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme; je me donne un mal de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros égoïste! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants à tous les députés que j’aurai fait élire! Heureusement que, si Gourdey se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien; il n’a aucune espèce d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que d’écouter les petites histoires de ce fantoche.

Ah! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple! Destrem me racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, mais tous en sont capables), venant demander la tête de son préfet:--Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse, c’est ce que je souhaite; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois il aura passé aux assises!...--Douce confiance, charmant pays, joli métier!

Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes; j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur vénérable en sortait enthousiasmé:--Vous verrez, dans le fond, il y en a de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux!...

Hier soir, je voulais aller à _Tristan et Yseult_, mais je n’ai pu avoir de place; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit Destrem; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles, tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants...

Tendresses.

P.-J. DU C.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière de la rue Piquebœuf: jamais, à aucun moment, il n’a été question de déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a eu l’intention de demander son changement.

Nous comprenons fort bien que le maintien du _statu quo_ gêne certains calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute consistance.

Mais les jésuites de la _Localité_ doivent décidément en faire leur deuil; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens, son œuvre d’assainissement républicain.

* * * * *

Du _Petit Tambour_:

NOTRE DÉPUTÉ

Au lendemain de l’élection de M. Martin-Martin, nous écrivions:

«... A coup sûr, le nouvel élu ne suivra pas les errements de son prédécesseur: M. Martin-Martin n’est pas de ceux qui remettent aussi bénévolement les destinées de la France aux mains des maires du Palais; dans la période de troubles et de désorganisation sociale et morale que nous traversons, il nous sera réconfortant de penser qu’il y a encore au Parlement, travaillant et veillant, quelques personnalités de la valeur et de l’activité de M. Martin-Martin. Nul doute, en tout cas, que nous n’ayons bientôt à nous en féliciter, non seulement pour la France, mais aussi pour notre pauvre département, jusqu’à ce jour si laissé à l’écart et déshérité: M. Martin-Martin sera là pour rappeler que le Plateau-Central existe, et nous aurons enfin quelqu’un, auprès des gouvernants, en situation d’exposer nos plaintes et de faire valoir nos justes droits...»

Les documents suivants, que l’on veut bien nous communiquer, montreront à nos lecteurs si nous étions bons prophètes:

1º

MINISTÈRE DES FINANCES

DIRECTION DU PERSONNEL

MON CHER COLLÈGUE,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur l’opportunité qu’il y aurait à créer, dans la commune de Saint-Landry un deuxième débit de tabac. Je m’empresse de vous faire connaître que j’ai aussitôt chargé M. le directeur des contributions indirectes de votre département d’étudier la question au point de vue technique, et, dès que son rapport m’aura été transmis, avec l’avis de M. le préfet du Plateau-Central, je serai heureux d’examiner s’il m’est possible d’accorder satisfaction à la commune de Saint-Landry.

Veuillez, etc.

_Le Ministre des Finances_,

Caillaux.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

2º

SOUS-SECRÉTARIAT DES POSTES

ET TÉLÉGRAPHES

CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT

MON CHER COLLÈGUE,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur les heures des courriers qui desservent la commune de La Rémolade, et appuyer auprès de moi une pétition des habitants de cette commune, demandant qu’une levée supplémentaire soit faite après quatre heures du soir par le facteur de Malvoisin. J’ai l’honneur de vous informer que, conformément au désir que vous m’aviez verbalement exprimé, la question est en ce moment soumise à l’examen du service compétent, et qu’aussitôt qu’une solution sera intervenue, je m’empresserai de la porter à votre connaissance.

Veuillez, etc.

_Le Sous-Secrétaire d’État des Postes et Télégraphes_,

MOUGEOT.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

3º

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

CABINET DU MINISTRE

MON CHER DÉPUTÉ,

Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation précaire d’un groupe de cultivateurs, habitant l’agglomération des Gorgerettes, dont la récolte et une partie des habitations, non assurées, viennent d’être détruites par un incendie violent. J’ai le plaisir de vous faire connaître que, par courrier de ce jour, et à titre tout à fait exceptionnel, je fais ordonnancer au nom de M. le préfet de votre département une somme de 40 francs, pour être répartie entre les familles les plus nécessiteuses et les plus éprouvées.

Veuillez, etc.

Pour le président du Conseil, ministre de l’Intérieur,

_Le chef du Cabinet_,

ULRICH.

A M. Martin-Martin, député du Plateau-Central.

A tous ceux qui n’ont pas oublié l’époque néfaste où les intérêts de notre département étaient abandonnés aux mains débiles et dédaigneuses du baron Lambusquet,--celui-là même qui se vantait de n’avoir jamais mis les pieds dans un ministère,--à tous nos lecteurs nous laissons le soin de dégager la moralité des lettres ci-dessus: pour notre part, nous n’aurions garde d’en atténuer l’éloquence par aucun commentaire. Dans sa profession de foi, M. Martin-Martin avait écrit:--Je ne vous fais pas de promesses: Je demande que vous me jugiez à l’œuvre, et sur mes actes!--Les honnêtes gens, les gens éclairés et impartiaux, ont déjà jugé.

ANTONIN CANELLE.

* * * * *

Du JOURNAL _de Mlle Yvonne Martin-Martin_:

_Dimanche._--Le matin, nous avons été, Mère et moi, à la messe de onze heures; c’est l’abbé Launois qui a quêté; il a toujours sa tête qui penche sur son épaule, et une main dans sa poitrine, mais il est fort bien quand même. Il faisait si froid déjà que Mère m’avait permis de mettre mon boléro en fourrure, ce dont je n’ai pas été fâchée, car, à la messe, j’étais précisément devant ces personnes dont nous ne savons pas encore le nom, mais qui sont pour nous si désagréables, et qui sont si mal mises. Elles n’ont fait que me regarder tout le temps. Nous sommes rentrées juste pour le déjeuner. Père, très absorbé, n’a pas dit un mot, et Mère respectait son silence, de telle façon que le déjeuner a été expédié vivement. J’ai lu dans ma chambre jusqu’à quatre heures le livre de Mme Hector Malot que Germaine Tirebois m’a prêté.