Le Pays de l'Instar

Part 11

Chapter 113,920 wordsPublic domain

Il me passionne énormément; que cette Félicie est intéressante, et que son fiancé a tort! Je n’en suis qu’au milieu du volume, mais déjà on sent ce qui va advenir; c’est réellement passionnant. Mère, à quatre heures, m’a appelée. Elle était prête à sortir, et il m’a fallu laisser là mon livre! Nous avons été aux Champs-Élysées, où j’ai eu la chance de rencontrer Germaine, accompagnée de sa fidèle Mlle Pauline. Nous nous sommes assises toutes deux un peu à l’écart pour causer plus librement; d’ailleurs Mère sympathise beaucoup avec Mlle Pauline; Mère est si bonne qu’elle se laisse raconter pour la vingtième fois les mêmes histoires, que cette vieille Mlle Pauline aime tant à narrer, surtout les exploits de son oncle le capitaine Michelot; je crois aussi que Mère en profite pour penser à autre chose. Germaine m’a dit confidentiellement avoir entendu son père et sa mère parler l’avant-veille de son futur mariage: sa mère était d’avis qu’elle se mariât jeune, le plus tôt possible, M. Tirebois préférait attendre. Germaine riait en me disant cela, mais j’ai bien vu qu’au fond elle était très émue. Elle doit avoir son idée, je pense. Peut-être même l’aurais-je confessée immédiatement, si Mlle Pauline ne s’était rapprochée de nos chaises, sournoisement. Nous avons fait chemin ensemble jusqu’aux grands boulevards, où il y avait un monde énorme; Mère et moi sommes rentrées à pied, Germaine, qui était pressée, en omnibus. Nous avons dîné tard. Père ayant eu à travailler, moi j’ai lu jusqu’à onze heures dans ma chambre.

_Lundi._--Mère et moi, à dix heures, avons été au Bon-Marché, c’était l’Exposition des vêtements; maman en a essayé plusieurs, mais sans en choisir aucun. J’ai acheté pour moi des jarretelles roses et un corset maïs; Mère ne voulait pas, mais j’ai fait mes yeux suppliants, alors... Nous avons été ensuite chez le pâtissier, j’ai mangé trois galettes; il y avait un jeune homme qui m’a souri, probablement il trouvait que j’étais un peu affamée; quand nous sommes sorties, il est sorti derrière nous; Mère, très mortifiée, a pris une voiture, et nous sommes rentrées. L’après-midi, rien de neuf. Nous n’avons pas bougé. J’ai fini mon livre: Félicie ne se marie pas avec Valentin, c’est bien là ce que je pensais; la fin est encore plus passionnante que le début.

_Mardi._--J’ai étudié mon chant une bonne partie de la matinée; après mes sons filés, j’ai chanté une petite mélodie de Chaminade qui a vraiment beaucoup de caractère, très gentille, et bien dans ma voix; il y a un contre-si que je donne de tête, et qui est doux, doux, doux... si doux même que maman qui comptait l’argenterie dans la pièce à côté m’a crié:--Vovonne, c’est idéal ce que ta voix me fait plaisir!...--J’ai été l’embrasser pour la remercier, mais déjà elle disait à Olympe que le manche à gigot manquait, et elle n’était plus du tout à mon contre-si de tête... L’après-midi, restées. Père seul s’est absenté, il n’est même pas rentré, un petit bleu qu’il nous avait envoyé nous prévenait qu’il dînait avec des messieurs de la Chambre, et le préfet, qui est à Paris.

_Mercredi._--Nous avons été, à cinq heures, rendre visite à Mme Tirebois dont c’était le jour. Germaine portait une robe assez échancrée, et un tablier rose à bavolets, elle offrait le thé quand nous arrivions; il y avait beaucoup de monde, et comme Germaine était très affairée, j’étais assise seule, et un peu intimidée par conséquent. Mme Tirebois avait une traîne à sa robe, et des saphirs énormes aux oreilles; elle causait tout bas à un monsieur âgé, décoré; je pense même qu’il avait une perruque, car, quand il buvait son thé, ses oreilles remuaient, et on apercevait un vide entre elles et le crâne. Germaine m’apporta une tasse et des gâteaux, une grande jeune fille qui la suivait avec le sucrier et le pot au lait me sourit si gentiment que je sympathisai tout de suite avec elle; pour lui être agréable, je sucrai mon thé beaucoup plus que de coutume, et, par la suite, j’en ai eu un peu mal au cœur; elle s’appelle Marthe Gérard, m’a dit Germaine plus tard, elle est orpheline, et vit avec son parrain, un goutteux millionnaire. Comme Germaine s’asseyait enfin avec moi sur le canapé, il entra en coup de vent dans le salon une grosse dame et son fils, un long jeune homme pâle, qui portait une serviette sous le bras; Germaine l’appela pour me le présenter; c’était son cousin Alfred; il s’assit près de nous, assez gauchement, et nous entendîmes alors distinctement un tintement de grelot qui venait de son côté. Comme Germaine, Marthe et moi le regardions, surprises, il rougit affreusement, et se tint immobile. Je sus par la suite que c’était le grelot de sa bicyclette, qu’il avait par mégarde dans une de ses poches; et, n’osant bouger, par crainte de faire du bruit, il n’accepta ni thé, ni gâteaux. Rentrées à la maison en voiture, il pleuvait beaucoup.

_Jeudi._--J’ai reçu, le matin, un mot de Germaine qui me dit que son père l’emmène ce soir chez Marck le dompteur, à la fête de Montmartre, et elle me demande si Mère me permettrait de les y accompagner. J’ai la permission et je saute de joie! Toute l’après-midi, je suis restée à la maison. Vers huit heures du soir, on a sonné, c’était M. Tirebois et Germaine qui venaient me prendre. Père a dit à M. Tirebois:--Je ne vous accompagne pas à cette ménagerie, la Chambre me suffit!--ce qui a beaucoup fait rire M. Tirebois. Moi, j’étais prête déjà, et nous n’avons eu qu’à partir. Ça sent très fort quand on entre dans la ménagerie, qui est pourtant admirablement tenue. Au premier rang, des fauteuils étaient réservés, derrière lesquels nous nous sommes installés. Il y avait un lion magnifique assis tout contre les barreaux, il nous regardait bien en face, en passant sa langue sur ses babines, j’ai été si intimidée que je ne l’ai plus regardé. Il y avait trois adorables petits lionceaux tout jeunes; c’est comme de gros chats, ça joue, ça se couche si gentiment! Il y avait le plus petit qui s’est mis sur le dos, les pattes en l’air, et il nous regardait avec des yeux si câlins, le pauvre chéri... Dans un coin, il y avait aussi deux singes, dont l’un ne faisait qu’aller et venir de long en large dans sa cage, il avait des yeux brillants et de véritables petites mains roses avec lesquelles il attrapait les barreaux, et se serrait contre; il y avait un perroquet et un ara, il avait l’air stupide comme tout, cet ara! M. Tirebois s’en est approché pour lui faire dire quelque chose, mais il a tourné son dos et est monté le long du perchoir en se dandinant, et en nous regardant de côté, comme s’il riait de nous. Nous avons été nous rasseoir sur nos chaises, et alors nous avons vu que les fauteuils réservés étaient pour des Chinois, on disait autour de nous que c’était l’ambassadeur de Chine, toute une famille composée de l’ambassadeur, sa femme, ses deux filles, et de plusieurs autres jeunes gens, tous vêtus à l’européenne; il n’y avait que l’ambassadeur et trois autres chinois qui portaient le costume; il y avait un tout petit garçon chinois assis juste devant Germaine, il était coiffé d’un béret bleu et vêtu d’une capote de collégien, il avait des joues énormes et des yeux imperceptibles; le spectacle ne l’amusait pas du tout, il se tint tout le temps le visage contre le dossier de sa chaise, à regarder derrière lui, malgré les protestations du Chinois à lunettes placé à son côté et qui lui tenait la main. Les jeunes filles chinoises étaient très gentilles, une surtout, très coquette, lançant des œillades à droite, à gauche: elle avait du rouge sur les lèvres et les joues, les yeux tirés sur les tempes et noirs comme des grains de café. Le spectacle a commencé; il y avait des ours, des hyènes, des loups, qui ont travaillé avec un dompteur polonais, frisé comme un caniche, et bête comme une oie probablement, car, après chacune des prouesses de ses animaux, il envoyait des baisers aux Chinois. Marck (le dompteur mondain, me souffle Germaine) est un jeune homme très décoré et brillant, il avait des gants blancs, et des moustaches noires frisées très légèrement. Il salua dignement en entrant dans la cage, et fit travailler à la fois deux lionnes, et l’énorme lion qui m’avait tant impressionnée; il faisait comme s’il était dans le désert: il tirait des coups de revolver, et excitait les bêtes à rugir et à sauter toutes ensemble; c’était un vacarme épouvantable, et pourtant le petit garçon chinois ne tournait pas la tête, il avait l’air aussi tranquille que si rien ne s’était passé de terrible à deux pas de sa chaise; il regardait Germaine qui se bouchait les oreilles et fermait les yeux, il la regardait curieusement, et l’air positivement narquois, ce mioche... Pour finir, une jeune femme outrageusement décolletée vint danser, avec des castagnettes, dans la cage, pendant que Marck fixait des yeux terribles sur son gros lion, accroupi dans un coin à côté des trois lionnes réellement abruties par tout ce bruit du diable. La danseuse espagnole faisait les yeux langoureux aux Chinois, qui n’en avaient jamais tant vu, je pense; mais elle ne courait aucun risque avec les lions, naturellement, dansant devant la porte, et derrière le dompteur Marck. Nous sommes sortis à onze heures, très contentes de notre soirée, Germaine et moi. Germaine et son père m’ont accompagnée, et sont montés dans l’appartement où Mère nous attendait, et a proposé de faire du thé; mais M. Tirebois n’a rien voulu prendre. J’ai raconté les Chinois à Père, il ne savait pas si c’était vraiment l’ambassadeur, mais il m’a dit qu’il le demanderait à M. Delcassé.

_Vendredi._--Le matin j’ai écrit quelques lettres à mes amies de La Marche; Marthe Benoît m’avait envoyé un long journal de ce qu’elle avait fait dans la quinzaine, j’ai été obligée de lui répondre aussi une fort longue missive; sans ça elle m’aurait tenu rigueur et aurait dit qu’étant à Paris, je faisais ma fière, et la dédaignais. J’ai écrit aussi aux demoiselles Rodrigues, mais deux pages seulement. Le soir nous avions à dîner M. Gélabert, et son fils Marc qu’on nous présentait. C’est un petit jeune homme court et avec un certain embonpoint; il avait une superbe cravate rouge et une épingle représentant un pied de biche. Son père a été fort attentionné pour moi, il m’a fait des compliments sur ma toilette et sur mes boucles de cheveux. Il avait apporté à Mère une superbe gerbe de chrysanthèmes jaunes, que j’ai placés tout de suite sur la petite table, devant la fenêtre du salon. Pendant le dîner j’étais entre M. Gélabert et son fils, qui me passait à chaque instant la moutarde et les cure-dents, j’avais très envie de rire, naturellement, mais mère ne me quittait pas des yeux, et m’obligeait à être sérieuse malgré moi; je me suis bien rattrapée dans ma chambre, par exemple! On a pris le café dans le salon de maman, et alors on m’a priée de faire un peu de musique. J’ai chanté ma petite mélodie de Chaminade, et mon contre-si a produit son effet habituel; M. Marc me tournait les pages et, son père nous ayant dit qu’il touchait un peu de piano, nous l’avons forcé à jouer à quatre mains avec maman. Père et M. Gélabert se sont alors retirés dans le cabinet de travail pour causer affaires, et j’ai été plus libre avec maman et le fils Gélabert. Mère ne joue vraiment pas mal, elle a du sentiment, même... Ils ont à eux deux fort bien rendu la sérénade de Pierné, puis, sur la demande de M. Marc, j’ai encore chanté une de mes anciennes romances de Massenet. Après avoir fait de la musique, nous avons causé, nous aussi; ce jeune homme est fort intéressant dans sa conversation, il fait beaucoup de bicyclette et d’escrime,--pour maigrir, a-t-il ajouté en souriant; nous nous sommes récriées, mère et moi:--Mais vous êtes très bien comme ça; voyons, à votre âge, il vaut mieux être un peu solide, voyez donc votre père à qui vous ressemblez tant, eh bien! il est magnifique, etc...--Mère était lancée et elle ne s’est arrêtée que pour servir le thé qui refroidissait dans la salle à manger. Nous avons parlé voyages; il m’a avoué qu’il adorerait visiter l’Afrique, qu’il avait deux camarades de lycée qui y étaient, et qui lui écrivaient des lettres enthousiasmées, qui lui donnaient chaque fois plus envie de partir. Notre soirée a passé très vite et il était plus de onze heures quand ces messieurs se sont retirés.

_Samedi._--Je me suis levée tard ce matin. Olympe avait beau cogner à ma porte, je n’avais pas la moindre envie de répondre. Mais mère est venue en personne et il m’a fallu aller ouvrir; j’ai bu mon chocolat au lit, par exemple. L’après-midi, Germaine et sa mère nous ont fait la bonne surprise de venir nous voir. Maman, elle, n’était pas très enchantée, à cause du salon qui n’était pas tout à fait en ordre comme elle aurait voulu; ces dames venaient pour la première fois, nous aurions évidemment tenu à les mieux recevoir; mais elles sont si simples, si aimables, que nous aurions mauvaise grâce de leur en vouloir de ne nous avoir pas averties. Mère et Mme Tirebois sont restées dans le boudoir. Germaine et moi sommes allées dans ma chambre. J’avais à lui montrer ma photographie que j’ai fait faire il y a quinze jours, et un petit meuble que père m’a offert pour mon anniversaire de naissance. Germaine s’est extasiée sur le portrait et a absolument exigé que je lui en donne un avec une dédicace derrière; le petit meuble lui a beaucoup plu également. Je lui ai raconté ma soirée de la veille, elle m’a posé une quantité de questions sur le fils Gélabert, à la plupart desquelles je ne savais que répondre. Quand elle a eu fini d’être indiscrète (si gentiment, chère Germaine!), elle m’a embrassée en riant, et je n’ai jamais pu savoir ce qui la faisait rire de la sorte. Elle m’a raconté des choses inouïes sur son cousin Alfred, que j’avais vu l’autre jour chez elle; lui qui a l’air d’un petit saint, eh bien! il passe ses nuits à jouer aux cartes, et il est l’amant de la femme d’un professeur; c’est inouï, je trouve! Germaine m’a dit qu’elle savait bien d’autres choses encore sur lui et son ami Edward, mais qu’elle ne pouvait me les confier. Je n’ai pas insisté, naturellement, mais il faudra bien qu’elle me les dise, un jour ou l’autre. Nous avons ri de tout notre cœur lorsqu’elle m’a raconté que Mlle Pauline écrivait ses mémoires et ceux de son oncle le capitaine Michelot et qu’elle allait les faire paraître très prochainement:--Elle passe des nuits, ma chère, m’a dit Germaine, et elle soupire, et elle parle toute seule, c’est un vrai bonheur que de l’entendre: nous sommes censés ignorer tout ça, bien entendu, mais père commence à en avoir assez, et il parle déjà de la remplacer! pour moi, j’en aurai du chagrin, car elle m’amuse beaucoup, et elle est si distraite dans la rue!--Mme Tirebois et mère sont venues voir ce que nous complotions toutes les deux; Mme Tirebois a trouvé très bien notre appartement, beaucoup d’air, de soleil, a-t-elle dit, pas de voisins, le rêve enfin...--Il est probable que nous déménagerons au printemps, a-t-elle ajouté: si rien n’est survenu d’ici là...--et elle a regardé Germaine. Elles sont parties toutes deux à sept heures passées. Je voulais finir cette tapisserie qui traîne partout, et qui fait le désespoir de mère si ordonnée; mais j’ai un nouveau livre de Mme Hector Malot, et je crois bien qu’il va me passionner autant que l’autre, probablement...

_Dimanche._--Été à la messe de 11 heures, mère et moi, il pleuvait à torrents, nous y sommes allées en voiture. Vu encore les personnes désagréables, elles avaient des chapeaux nouveaux, mais quels chapeaux: des bérets de velours chaudron à plumes écarlates, quel goût pour des Parisiennes, mon Dieu? Aperçu aussi Marthe Gérard et sa gouvernante: elle m’a saluée de la tête très aimablement...

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De la _Localité_:

PAYE, PAYSAN!

... Le budget de 1900 s’équilibrera avec cinquante millions d’impôts en augmentation sur le précédent exercice. Voilà le résultat le plus clair, le plus net, auquel devait aboutir l’impéritie de nos gouvernants. Sera-t-il permis de se demander alors à quoi bon envoyer à la Chambre des gens qui sont censés représenter et défendre nos intérêts, si le premier de nos intérêts, qui est notre bourse, se trouve entre leurs mains aussi mal gardé et lésé? Il nous semblait que le devoir essentiel d’un député honnête et conscient des obligations de son mandat serait de monter à la tribune et de crier:--Halte-là! Le pays a assez de ce régime de bon plaisir, il a assez de servir de proie quotidienne aux sangsues de toute sorte qui l’épuisent et qui l’oppriment, sous prétexte de l’administrer: halte-là, vous dis-je!--Mais sans doute sommes-nous bien naïfs! Lorsqu’une majorité faussée ou aveuglée fait un député d’un Martin-Martin, je suppose que personne ne doit s’attendre à ce que le Palais-Bourbon retentisse de pareils accents, éloquents et vengeurs. Les électeurs de Martin-Martin ont ce qu’ils méritent: qu’importe que leur bas de laine se vide jusqu’au dernier écu, leur cher député ne s’en portera pas plus mal; il est à Paris, confortablement installé, il peut se promener sur les boulevards, boire des bocks, aller aux Folies-Bergère, il visitera à l’œil l’Exposition universelle: qu’est-ce à côté de cela que cinquante millions d’impôts? Et puis il faut bien que quelqu’un paie les vingt-cinq francs par jour qui lui sont alloués pour ses frais de cigares...

JEAN LE CONTRIBUABLE.

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_A Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, au Palais-Bourbon, Paris._

MONSIEUR LE DÉPUTÉ,

Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos graves et multiples travaux? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité, et un éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si éloignés d’atteindre.

Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus l’honneur de m’entretenir avec M. le chef du Cabinet de M. le préfet, ce haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même en ces termes, j’étais _persona grata_ à la Préfecture.

Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire intraitable et souvent écouté.

Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était, j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du prêtre dans son église: ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet.

Or, il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire, un intrigant et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître, ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant, plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est pour tirer la fabrique de ce mauvais pas que l’on a songé à M. Barigoule; M. Barigoule a en effet,--et tout le monde à Monistrol chuchote par quels moyens,--réussi à capter la confiance de la dame Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale; et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don des soixante mille francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique.

Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le préfet du département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher, auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing? Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne renommée de l’Église à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces compromissions; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché.

Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué serviteur,

JOLLY, curé.

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_Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche._

Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol. Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire? Et qu’est-ce que ce curé qui m’écrit? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués: les abbés sont dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à l’archevêché; d’ailleurs vous connaissez mes sentiments là-dessus; agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse; la seule chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde; après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça m’est égal; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et qu’il nous fiche la paix.

Sentiments dévoués,

MARTIN-MARTIN.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

PRÉFECTURE DU PLATEAU-CENTRAL

Cabinet du Préfet.

_A Monsieur Martin-Martin, député,_

MONSIEUR LE DÉPUTÉ,

Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la suite de paroles violentes prononcées en chaire contre M. le président de la République Félix Faure.