Le Pays de l'Instar

Part 8

Chapter 83,627 wordsPublic domain

Mais ça ne se passera pas comme ça. Je venais me plaindre d’un de ses agents qui, pour faire du zèle, vient de me dresser une contravention et de me confisquer mes journaux, parce que je criais ce qu’il y avait dedans. Il paraît que c’est défendu. Moi, je ne savais pas, n’est-ce pas: c’est pas mon métier, puisque je faisais un remplacement. Mais si c’est défendu de crier, c’est pas défendu de chanter: ça m’abîme la gorge, Calfa va être furieux. Et je chante (psalmodiant): Le changement de ministère. Voyez le nouveau ministè-è-re...

En l’entendant, les agents sortent de dessous le kiosque.

LAMBERT.

C’est vous, Jeunhomme? Voyons, vous n’êtes pas gentil... et avec le mauvais temps! Que dirait le commissaire?...

JEUNHOMME.

Je m’en fiche; j’aurai une reprise de ma laryngite, ça vous apprendra: voyez le nouveau ministè-è-re...

BÉDU.

Mais c’est sérieux, ce que vous chantez là?

JEUNHOMME.

Pour qui me prenez-vous? Tenez, j’ai gardé un exemplaire... Présidence du Conseil et Intérieur: Sampiero...

Mme BÉDU.

Pierrot?

JEUNHOMME.

R, o, ro! (Il lui donne le journal.) C’est un Corse, un cousin de Calfa.

LAMBERT.

Croyez-vous?

JEUNHOMME.

Un Corse est toujours cousin d’un autre Corse; surtout quand l’un des deux devient ministre!

GUIBAL.

Alors le patron va avoir de l’avancement? On va le nommer à Paris.

JEUNHOMME.

Il a fait tout ce qu’il faut pour ça.

Mme BÉDU, agitant le journal.

Bédu?

BÉDU.

Quoi?

Mme BÉDU.

Là!

BÉDU.

Quoi?

Mme BÉDU.

En dernière heure: le précédent mouvement administratif...

BÉDU, lisant.

«Le précédent mouvement administratif, qui n’avait pas encore paru à l’_Officiel_, est retenu par le nouveau ministre de l’Intérieur qui compte y apporter d’importants changements.»

Mme BÉDU.

C’est bien cela! Alors, ce préfet que nous espérions ne viendra jamais, n’est pas notre préfet... Alors cette préfète n’est même pas notre préfète... Alors c’est pour cela que tu me fais attendre depuis une demi-heure sous la pluie...

BÉDU.

Mais...

Mme BÉDU.

D’ailleurs, je m’en doutais... il n’y avait qu’à voir cette pseudo-préfète... Mais il suffit qu’une femme ait des allures d’aventurière, cela plaît à vos instincts vicieux, et, pour ces créatures-là, vous vous feriez couper en quatre, vous et votre femme avec. Quand je songe... oh! oui, pierrot!... saltimbanque!... imbécile!...

Et elle le gifle, sur la dernière note du trait que la petite flûte étudie depuis un moment.

LAMBERT.

Je crois que ces instruments ont énervé cette dame...

JEUNHOMME.

Eux s’en fichent, parbleu, des préfets, des ministres, du gouvernement!... maintenant qu’ils ont un kiosque couvert!...

GUIBAL.

Je vous conseillerais de rentrer...

Tous rentrent sous le kiosque.

SCÈNE XV

LANVORNAY, seul

Ma petite Germaine m’a fait promettre qu’avant de partir tantôt pour notre voyage de noces, je viendrais à la musique gifler ce commissaire imbécile, qui voulait absolument que j’aie une maîtresse et risquait de compromettre notre bonheur... Idée gracieuse, mais absurde. Avec les complications inévitables, nous manquerions fatalement le train. Et puis, maintenant que nous sommes définitivement mariés, ces promesses-là perdent beaucoup de leur importance.

SCÈNE XVI

LANVORNAY, GÉRÔME, CALFA

CALFA, arrivant avec Gérôme.

Comment? personne? Ah! çà, Gérôme, qui trompe-t-on ici? Nous avions tout organisé pour la venue de la préfète: nous apprenons qu’elle s’en va. Après cela, vous me faites monter l’eau à la bouche avec vos histoires: le préfet, d’abord, puis c’est M. Bédu: et en définitive, rien, rien!... Tiens! Monsieur Lanvornay, je ne suis pas fâché de vous rencontrer!

LANVORNAY esquisse un geste et regardant sa montre:

Non, décidément, je n’aurais pas le temps...

CALFA.

En somme, c’est vous qui êtes cause de tout: si vous ne vous étiez pas marié, si vous n’aviez pas eu de maîtresse, je ne me serais pas donné de mal pour arriver à quoi?... à être ridicule! Mais j’en ai assez; et qu’est-ce que vous veniez encore faire ici? Vous veniez me voir gifler! J’en ai assez! Je ne souffrirai pas que vous vous fichiez de moi par-dessus le marché! Je suis Corse, à la fin!...

Mais brusquement et sur la même dernière note du même trait de la petite flûte (mais maintenant les musiciens, debout, viennent de commencer l’introduction du _Pas des Patineurs_), Lanvornay gifle Calfa.

GÉRÔME.

C’est un malentendu, ce n’est qu’un malentendu.

JEUNHOMME.

Mais allez donc donner des explications délicates, avec une fanfare à côté de soi!...

SCÈNE XVII

Pantomime. Pendant que la musique joue le _Pas des Patineurs_, les Bédu, Jeunhomme, les agents, Gérôme, s’interposent entre Calfa et Lanvornay. On montre le journal à Calfa qui, ravi, ne pense plus à sa gifle, puisque son cousin Sampiero, ministre, va lui donner de l’avancement.--Vive Sampiero! crient les agents.

CANETTE, arrêtant brusquement les musiciens.

Comment voulez-vous faire de la bonne musique, avec des gens qui se chamaillent autour de vous!

Mais peu à peu arrivent tous les invités du premier acte, Gilotte, le commandant, le président, le conservateur des hypothèques, et aussi le petit pâtissier. Tous ont des parapluies, car il pleut toujours.

SCÈNE XVIII

GÉRÔME, CALFA, LANVORNAY, LES MUSICIENS, LES BÉDU, LES RAMAGE, JEUNHOMME, LES AGENTS GILOTTE, LE COMMANDANT, LE PRÉSIDENT, CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES, LE PETIT PATISSIER

LE COMMANDANT.

Eh bien! et cette gifle?

GILOTTE.

On nous a dit qu’il devait y avoir une gifle?

RAMAGE.

Eh bien! est-ce qu’il y a eu une gifle?

LANVORNAY.

Oui!... Oui!...

BÉDU.

C’est-à-dire non!

JEUNHOMME.

C’est-à-dire que cela s’est produit dans différents sens...

RAMAGE.

Qu’est-ce que j’apprends? M. Calfa nous quitte?

CALFA.

Vous savez, Messieurs, que, si vous avez besoin de quoi que ce soit au ministère, un mot à mon cousin Sampiero...

LE COMMANDANT.

A notre cousin Sampiero... moi aussi, je suis Corse!

LAMBERT.

Et vous êtes content que M. Sampiero va vous nommer à Paris?

GUIBAL.

Oui, Paris!

TOUS.

Ah! Paris!

GILOTTE.

A Paris, il y a des demi-mondaines...

LE COMMANDANT.

A Paris, on peut jouer à la manille dans les cafés jusqu’à trois heures du matin!

RAMAGE.

Les femmes ne s’habillent bien qu’à Paris!

Mme BÉDU.

Les fonctionnaires n’ont d’avancement qu’à Paris!

BÉDU.

A Paris, on se rencontre moins!

LE PETIT PATISSIER.

A Paris, il y a des rassemblements!

JEUNHOMME.

A Paris, il y a des asiles de nuit!

LAMBERT.

A Paris, il y a les rafles!

CALFA.

Tandis qu’en province, voyez-vous, on a beau faire, il ne se passe jamais rien!

RIDEAU

Le public un peu spécial, mais juge délicat et conseilleur avisé, de la répétition générale et de la première représentation, crut s’apercevoir que le troisième acte allongerait inutilement la pièce, l’alourdissait, et risquait de laisser le spectateur sous une impression toujours fâcheuse de monotonie. L’auteur n’eut garde de négliger un avertissement aussi précieux que sage, et s’empressa de faire intervenir, dès la fin du deuxième acte, un nouveau dénouement. Il semble bien que les suffrages de la presse lui aient donné raison:--voir notamment le _Moniteur des Halles_, l’_Écho de Paris_, le _Petit Écho de la Mode_, la _République d’Aurillac_ et le _Journal des Débats_. Toutefois s’est-il promis que sa prochaine pièce aurait au moins quatre actes, pour qu’en semblable occurrence le spectacle pût supporter plus allégrement encore qu’on supprimât l’un d’eux.

AUTRE DÉNOUEMENT

SI L’ON JUGE A PROPOS DE FINIR LA PIÈCE AU SECOND ACTE

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE DERNIÈRE

GÉRÔME.

Canette ne voit personne, voilà qu’il s’installe!

CALFA.

Ne le troublez pas: la noce continue. Seulement je me vois forcé de garder Madame, bien entendu, et Jeunhomme à ma disposition.

JEUNHOMME.

Mais c’est la préfète!

AMÉLIE.

Vous arrêtez la préfète!

TOUS.

La préfète?

AMÉLIE.

La nouvelle préfète arrivée ici d’hier soir: et je viens de lui apprendre à jouer au trou!

Mme BÉDU.

Bédu, Bédu! notre fille est l’amie de la préfète! Mais présente-nous donc, petite dinde! La mère, Madame la Préfète, je suis la mère! Et M. Bédu, mon mari, vingt-cinq ans de service!...

LA PRÉFÈTE, à part.

Allons, c’était trop beau, cela ne pouvait pas durer, ça recommence! (Présentations.)

CALFA.

La préfète, c’était la préfète! Pour une fois où j’aurais eu quelque chose d’intéressant à apprendre au préfet!

AMÉLIE, à M. Ramage.

Alors une préfète peut être prise pour une grue?

M. RAMAGE.

Ce serait le salut de l’administration!

CALFA, à Jeunhomme.

Vous qui étiez au courant, vous n’auriez pas pu me prévenir? Mais, parbleu, j’aurais dû me méfier: anarchiste, autant dire que vous êtes agent de la sûreté; vous briguez ma place!

LA PRÉFÈTE.

Allons, Monsieur le Commissaire, ne vous troublez pas; je vous dois un peu d’imprévu, c’est si rare dans la vie d’une préfète: je parlerai de vous au préfet.

CALFA.

Je voudrais tant être nommé à Paris...

LA PRÉFÈTE.

Comment donc! à la façon dont vous arrêtez les femmes, votre vraie place est à Paris.

TOUS.

Ah! Paris!

CALFA.

Oui, Paris! Car, en province, vous voyez qu’on a beau faire: il ne se passe jamais rien.

RIDEAU

APPENDICE

CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR

Le Député et le Fonctionnaire sont corrélatifs (Faites-nous de bonne politique, nous vous ferons de bonne administration!), et c’est seulement en se familiarisant avec l’un qu’on peut prétendre à bien connaître l’autre. Les documents suivants, extraits du dossier de M. Martin-Martin, ancien député, et que nous publions ici sous le titre significatif d’_Appendice_, apparaîtront donc comme le complément indispensable d’une étude sur cet habitat des Fonctionnaires qu’est le Pays de l’Instar.

APPENDICE

CONCERNANT UNE PERSONNALITÉ POLITIQUE DU PAYS DE L’INSTAR

_Monsieur le directeur-rédacteur en chef «du Bulletin-Panthéon des grands hommes de la Troisième République», 83, rue des Aubépines, Bois-Colombes (Seine)._

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

Je m’empresse de vous adresser les renseignements que vous avez bien voulu me demander et qui vous sont nécessaires pour établir dans votre journal la notice me concernant.

MARTIN dit MARTIN-MARTIN (_Félix, Alban_), né le 6 juin 1850, à Saint-Hermentaire (Plateau-Central).

Après avoir fait de fortes études au collège de La Marche, une maladie de croissance m’empêcha de poursuivre l’obtention de mes grades universitaires. Je rentrai dans mon domaine familial des Petits-Cailloux (commune de Saint-Hermentaire), où la mort prématurée de mon pauvre père devait me laisser, tout jeune encore, à la tête d’une importante exploitation viticole. Insister sur ce point que, pendant l’Année terrible, bien qu’exempté du service militaire et à peine majeur, je n’en ai pas moins abandonné de gros intérêts pour venir accomplir mon devoir et ai figuré jusqu’à l’armistice comme adjoint au secrétaire-trésorier des francs-tireurs du Plateau-Central.

Je passe bien entendu sur les événements d’ordre purement intime qui ont suivi, tels que mon mariage avec Mlle Martin-Bedu; peut-être cependant pourra-t-il être intéressant pour vos lecteurs d’apprendre que M. Martin-Bedu, mon beau-père, ancien avoué, est le doyen des maires du Plateau-Central, et que, seuls, deux autres de ses collègues plus âgés, l’un dans le département de l’Ardèche, l’autre de la Drôme, lui disputent le décanat pour la France entière.

Très absorbé par les soins de mon exploitation, je ne songeais nullement à la vie publique, lorsqu’en 1886, le Conseil municipal de Saint-Hermentaire ayant été dissous, les républicains m’offrirent de se grouper autour de moi pour démolir la réaction à qui nos divisions avaient jusqu’alors malheureusement laissé le champ libre. Bien que je ne m’occupasse point de politique, mes convictions et celles de ma famille étaient suffisamment connues; d’autre part, ma situation dans le pays me donnait une certaine influence; bref, je ne crus pas pouvoir me dérober à l’œuvre de discipline républicaine pour laquelle on faisait si spontanément appel à mon dévouement. Élu maire à une écrasante majorité, dès l’année suivante les républicains du canton me confiaient leur drapeau, et j’étais assez heureux pour le faire triompher, lors du renouvellement au conseil d’arrondissement, après une lutte qui, j’ose le dire, ne fut pas sans gloire: ceci se passait en 1887.

Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à l’affirmation de mes convictions.

La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la suivante: une population foncièrement républicaine, et même républicaine avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite, votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron Lambusquet.

Ma tactique a été bien simple,--réveiller les énergies, prêcher l’union, et surtout répéter ce que je répète encore:--_Les personnalités comme_ _la mienne ne sont rien_, elles s’effacent devant les principes; votez pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes!--Et c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893, et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt mourir.

Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de juin dernier:--malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent, soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines personnalités républicaines,--malgré l’intervention, à la dernière heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques voix et parvenir ainsi au ballottage,--le collège électoral réuni à la fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à M. Caille, et 62 à M. Tripette.

Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun; mais j’ai quelque expérience: j’ai l’honneur de représenter une région qui est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont prononcés et m’ont élu:--_Relèvement de l’agriculture et protection du petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une répartition plus équitable de l’impôt._--Il me semble en effet, et j’ai toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes actes.

Vous me demandez si j’ai fait quelques publications; comme je vous l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en feuilletant la collection du _Petit Tambour du Plateau-Central_, on retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes, et notamment une série de «lettres du village», signées Jacques Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je discutais des problèmes économiques et sociaux: voir en particulier les lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur _Kléber et Marceau_, discours prononcé par moi à l’inauguration du nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue.

Quant aux distinctions honorifiques, _dire simplement que je n’en ai jamais sollicité_.

La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur, je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit, portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de député.

Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour frais réclamés de gravure, correspondance et publicité.

Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très distingués.

MARTIN-MARTIN,

Député du Plateau-Central.

_P. S._--Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son collègue plus âgé de l’Ardèche; vous pourrez donc imprimer que mon beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M. Canal, de la Drôme.

* * * * *

_Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88, boulevard Pereire, Paris._

MA CHÈRE GERMAINE,

Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre arrivée à Paris; mais nous-mêmes l’ignorons encore; vous comprenez, cela dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que, dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet.

Alors, vous voyez notre situation; nous campons dans une maison à peu près démeublée, avec nos malles à moitié faites: ajoutez à cela une foule de petits ennuis, la saison qui avance: ma mère, qui comptait me commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre couturière, Mme Prunet; je n’ai rien à me mettre; nous vivons en recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter un appartement, et «à moins d’événements graves», comme dit père, je crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais, mon Dieu! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique!...

Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai d’habiter Paris et de vous revoir: ah! oui, cela surtout, ma chère Germaine; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite provinciale; vous êtes si intelligente et si répandue!...

Comme vous devez vous amuser en ce moment! Je vois par les journaux que tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on donne sont d’un passionnant! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup, je crois, et qui m’attire plus que tout autre; d’ailleurs mère m’a bien promis de m’y conduire dès notre arrivée; c’est le Combat Naval; d’après les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous savez, qui justement vient de sortir du _Borda_, cela doit être passionnant; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai?

Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point; que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants! Les avez-vous vus, chère Germaine? Père s’y intéresse vivement. Nous allons arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas? L’Exposition si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un énorme mouvement: ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma chère, convenez-en...

Mais il faut encore que je vous remercie de votre lettre, ma chère Germaine; elle m’a si vivement intéressée! Ma mère l’a lue et a trouvé votre style charmant. Le bal dont vous me parliez m’a d’autant plus intéressée que je connais un peu l’un de vos danseurs, Octave Ramponot. Sa sœur suivait en même temps que moi les cours de Mmes Cambrone, et, naturellement, elle m’entretenait souvent de son frère qui, à cette époque, venait d’échouer à Polytechnique. N’est-ce pas un petit jeune homme blond, à monocle? Assez bien. Il avait du bagout et de l’entrain; mais pas très excellent valseur, à ce que j’ai entendu dire à ces demoiselles Rodrigues; encore un de ces jeunes gens sans doute qui trouvent plus _chic_ de rester pendant la moitié du bal plantés près des portes comme des _espaliers_ (c’est une expression de Mme Rodrigues).

Pour moi, ma chère, je suis toujours, comme vous savez, une passionnée de la danse; aussi ai-je le cœur battant quand je songe que la situation de père nous ouvrira les portes des soirées de l’Élysée, de l’Hôtel de Ville, des Grands Ministères!... Et pourtant je ne dis pas qu’au milieu de tout ce luxe officiel, de tous ces éblouissements, je ne regretterai pas quelquefois nos modestes sauteries d’ici, toutes simples, toutes intimes,--mais cela aussi, n’est-il pas vrai, a bien son charme?--chez les Rodrigues, chez les Benoît, chez tant d’autres où ma mère et moi étions toujours si affectueusement reçues. Savez-vous, ma chère, que j’ai déjà promis huit lettres pour ma première semaine à Paris, mes amies m’ont absolument arraché ces imprudentes promesses, et dame, aurai-je le temps d’en écrire seulement la moitié? En tout cas, j’écrirai toujours à Mlle Benoît, que vous connaissez, n’est-ce pas, ma chère? et celle-ci se chargera de communiquer mes impressions aux autres. Son père a été fort courtois avec le mien, il y a quelque temps, au cours de la période électorale, et je n’aurai garde de l’oublier en aucune circonstance.

Mais je m’aperçois, ma chère Germaine, que je vous en raconte bien long; j’oublie que vous êtes Parisienne et que vos loisirs sont courts, surtout pour entendre un pareil caquetage. Présentez, je vous prie, à Mme Tirebois, nos meilleures amitiés. Père n’est-il pas allé vous voir comme il en avait manifesté l’intention? Peut-être; mais il est si occupé à présent!... De toute façon, ne lui en veuillez pas; vous savez en quelle haute estime il tient M. Tirebois, et comme nous vous aimons tous ici, bien sincèrement. Allons, adieu, ma chère; je vous embrasse en vous disant joyeusement _à bientôt_.

YVONNE.

* * * * *

_Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central, hôtel du Régent et des Trois-Coquelin, rue de Valois, Paris._

MON CHER ALBAN,

Nous sommes un peu étonnées de n’avoir pas reçu de nouvelles de toi depuis le télégramme nous annonçant ton arrivée à bon port. Je pense bien que tu dois être excessivement surmené; mais enfin une carte-lettre est bien vite griffonnée; songe combien nous devons être anxieuses, avides d’être un peu renseignées, impatientes de te rejoindre, Vovonne et moi. Cette enfant ne vit plus, tant il lui tarde de partir; à chaque moment ce sont des questions qu’elle me pose, auxquelles je ne peux même pas répondre étant donné que je ne sais pas dans quels quartiers tu cherches notre appartement. Fais pour le mieux, mon ami, mais n’oublie pas que nous avons grande hâte d’être enfin près de toi et installées.