Le Pays de l'Instar

Part 7

Chapter 73,896 wordsPublic domain

JEUNHOMME.

A moi non plus. Mais ça n’est pas malin à deviner.

LAMBERT.

Nous ne devinons jamais.

JEUNHOMME.

Eh bien! ne devinez pas, je vais vous le dire: Il vous a mis là, parce qu’on doit venir le gifler ici, dans vingt-cinq minutes.

GUIBAL.

On doit gifler le patron?

LAMBERT.

Mais s’il le sait, pourquoi viendra-t-il?

JEUNHOMME.

Il ne peut pas faire autrement, pour son avancement.

LAMBERT.

Mais qui donc doit le gifler?

JEUNHOMME.

Qui? le nouveau préfet. Là! (A part.) Il ne faut pas que ce soit toujours cette brute qui invente. C’est bien notre tour! Et puis je lui dois bien ça, à la pauvre préfète!

LAMBERT.

Ah! sacrebleu! je m’asseois!

GUIBAL.

Le fait est que, depuis hier, ce qu’on en apprend: on ne sait plus comment on vit: c’est extraordinaire!

LAMBERT.

On se croirait à Paris!

JEUNHOMME, à part.

Allons-y! (Haut.) Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas se passer comme ça. La préfète n’a rien dit sur le moment, mais elle mijotait, n’est-ce pas, elle pouvait pas garder cet affront sur le cœur, c’te femme. Elle a télégraphié à son mari, qui doit arriver par le train de Paris, en pleine musique, où il a convoqué Calfa, pour lui flanquer une paire de calottes, au débotté: ça lui apprendra. Et voilà. Et je m’en vais.

GUIBAL.

Vous partez: ça ne vous tente pas de voir?

JEUNHOMME.

Peuh! quand j’étais plus jeune, peut-être, mais maintenant j’en ai tant vu. Et puis je vais au train, précisément, chercher les journaux. C’est moi le crieur aujourd’hui; Reboul est enrhumé, il me passe la casquette et la trompe...

LAMBERT.

Toujours des suppléances, Jeunhomme, toujours du provisoire!...

JEUNHOMME.

Il n’y a que le provisoire qui dure. (Gérôme paraît, traînant une petite charrette remplie de chaises.) Ah! ah! M. Gérôme prend ses précautions: vous allez refuser du monde!...

GÉRÔME.

Au lieu de badiner, vous feriez mieux de me donner un coup de main.

JEUNHOMME.

Excusez, je suis attendu; mais ces messieurs sont là. Bonsoir, Messieurs!

SCÈNE VI

LES MÊMES, moins JEUNHOMME

GÉRÔME.

C’était bien la peine que je me fatigue à traîner cette charrette: le garçon de l’hôtel du Midi vient de me dire que la préfète faisait ses malles et ne venait pas. Je l’aurais juré, parbleu, maintenant que son Lanvornay va partir en voyage de noce. Avec cela qu’il va pleuvoir: sacré Calfa, avec ses histoires! Mais vous ne paraissez pas bien en train...

GUIBAL.

C’est que nous venons d’apprendre des choses!

LAMBERT.

Oui, on n’a de courage à porter les chaises que pour s’asseoir dessus.

GÉRÔME.

Qu’est-ce qu’il y a encore?

LAMBERT.

On doit, tout à l’heure, flanquer ici des gifles au patron.

GÉRÔME.

Ah! diable! ceci paraît plus sérieux.

GUIBAL.

Oh! c’est sérieux: Jeunhomme est très renseigné.

LAMBERT.

D’abord, n’est-ce pas, un anarchiste, il y a à penser qu’il fait partie de la Sûreté.

GUIBAL.

Et puis il était tout le temps avec la préfète.

GÉRÔME.

C’est la préfète qui doit gifler Calfa?

LAMBERT.

Oh! il ne se laisserait pas gifler par une femme!

GUIBAL.

Non: c’est le préfet, qui arrive exprès dans vingt minutes, par le train de Paris.

GÉRÔME.

Le nouveau préfet? Cela ne m’étonne pas. Je m’étais toujours douté que ça finirait de cette façon-là. Calfa ne voulait pas me croire. Alors le préfet doit venir le gifler à la musique?

LAMBERT.

Oui! sans doute pour que ça se fasse devant plus de monde.

GÉRÔME.

Malheureusement, ça ne se sait pas assez. Et la pluie va même éloigner tous les amateurs.

Paraissent Bédu et Ramage au coin d’une allée.

GUIBAL.

En voilà deux, cependant.

LAMBERT.

Redingote et chapeau de soie: ce sont peut-être les témoins?

GÉRÔME.

Un duel par là-dessus: Oh! ne soyons pas trop gourmands.

LAMBERT.

Renseignez-vous toujours. Nous rangeons vos chaises pour ne pas donner l’éveil.

Les deux agents dans le hangar prennent les chaises que leur tend Gérôme.

SCÈNE VII

LES MÊMES, RAMAGE, BÉDU

RAMAGE.

Je crois que nous arrivons juste pour l’ondée.

BÉDU.

Je vous avouerai que je tremblais pour mon chapeau haut de forme.

RAMAGE.

Vous vous rappelez l’enterrement du père Moulins, où il pleuvait tant!

BÉDU.

Précisément,--il y a cinq ans.--J’ai eu mon ancien chapeau confondu. Et c’est embêtant d’acheter un chapeau haut de forme tous les jours.

RAMAGE.

Enfin, nous ne les remettrons plus qu’au premier janvier.

BÉDU.

Et les réceptions, vous oubliez qu’il y aura les réceptions du nouveau préfet.

RAMAGE.

C’est vrai, sacrebleu! nous n’avons encore vu que la préfète... Avec cette façon de ne pas arriver ensemble, c’est la ruine de nos chapeaux hauts de forme!...

BÉDU.

Ce n’est pas seulement ça. Mais on se serait contenté de la préfète, hein, Ramage?

RAMAGE.

Ah! ce Bédu! toujours la bagatelle! Le fait est qu’elle a de la branche, du montant: c’est bien la République aimable!

BÉDU.

Oui! et cet animal de Lanvornay qui est peut-être réactionnaire!

RAMAGE.

Chut! chuuut! Il y aura des ralliés, cet hiver, aux soirées de la Préfecture!

BÉDU.

Mais nous ne jouerons pas à l’écarté avec le préfet!

RAMAGE.

Craignons le coup de la Préfecture: le coucoup... ah! ah! ah!

BÉDU.

Avec tout cela, nous ne savons toujours pas quand il arrive, ce cocu-là?...

GÉRÔME, qui s’est rapproché.

Il m’a semblé que ces messieurs parlaient de l’arrivée de M. le Préfet?

BÉDU.

Hein? Ah! oui, il y a un moment,--tout à l’heure...

RAMAGE.

Au fait, vous savez peut-être cela, Gérôme, vous qui êtes un peu de la Préfecture?

GÉRÔME.

C’est-à-dire, je suis de la Préfecture, comme de la cathédrale, comme de tout: j’ai mon indépendance. Mais je vous croyais renseignés. Le préfet sera ici, à l’arrivée du train de Paris, dans vingt minutes.

BÉDU.

Pas possible?

GÉRÔME.

Je le tiens de quelqu’un qui touche de près à la personne qu’il se propose de gifler.

RAMAGE.

Le préfet vient gifler quelqu’un?

BÉDU.

Je parie que c’est un journaliste?

GÉRÔME.

Vous n’y êtes pas: il vient gifler le commissaire. Vengeance de femme.

RAMAGE.

Ça, c’est épatant!

BÉDU.

Dites donc, nous n’allons pas rater celle-là, hein, Ramage?

GÉRÔME.

Je me permettrai de vous conseiller d’autant plus de rester, que peut-être M. le Préfet ne sera pas fâché d’avoir là deux fonctionnaires honorables, deux témoins tout trouvés, sous la main...

RAMAGE.

Sous la main? eh! là, eh! là: c’est assez du commissaire.

GÉRÔME.

Monsieur Ramage a toujours le mot pour rire; mais ces messieurs entendent ce que je veux dire...

BÉDU.

Oui, oui.--«Les témoins étaient, pour M. le préfet, M. Bédu et M. Ramage...» Dites donc, Ramage, c’est ça qui embêterait Gilotte, lui qui a fait tant d’histoires au cercle, parce qu’il était témoin au mariage Lanvornay...

RAMAGE.

C’est un autre genre. Mais, dites-moi, Gérôme, connaissez-vous les intentions du commissaire, êtes-vous sûr aussi qu’il ne nous fera pas faux bond?

GÉRÔME.

Ce serait fou de sa part; raisonnons un peu: cette gifle lui crée une situation exceptionnelle: il devient «le commissaire que le préfet a giflé», et on est forcé de le déplacer avec avancement. Calfa est trop fin pour ne pas le comprendre.

RAMAGE.

Une gifle est toujours une gifle.

GÉRÔME.

L’avancement est toujours de l’avancement. D’ailleurs, je sais où il est, je vais causer de tout cela avec lui.

RAMAGE.

Vous allez vous mouiller.

GÉRÔME.

La chose en vaut la peine. Je vous dirai ce qu’il en est.

Il s’en va.

SCÈNE VIII

LES MÊMES, moins GÉRÔME, puis Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU et LES ENFANTS.

RAMAGE.

Croyez-vous que nous avons bien fait de mettre nos chapeaux hauts de forme?

BÉDU.

Quand on occupe une certaine situation, on ne devrait jamais sortir sans chapeau haut de forme. Voyez les médecins.

RAMAGE.

Ce n’est cependant pas une raison pour ne pas mettre les nôtres à l’abri.

BÉDU.

Ce kiosque couvert nous coûte assez cher, à nous contribuables.

Ils montent sur le kiosque.

RAMAGE, regardant au loin.

Voilà de pauvres dames qui veulent faire comme nous. Eh! parbleu, c’est Mme Bédu qui vient en courant.

BÉDU.

En courant? c’est bien invraisemblable. C’est pourtant vrai.

Accourent, se garant de la pluie, Mme Ramage, Mme Bédu, Amélie et les enfants.

Mme RAMAGE.

Eh bien, Messieurs, vous n’êtes guère galants.

Mme BÉDU.

Avec nous, mais avec leur préfète...

RAMAGE, à sa femme.

Nous n’avions pas de parapluie; nous ne pouvions pourtant pas vous apporter le kiosque.

BÉDU.

Nous ne pouvions pas apporter le kiosque.

Mme BÉDU.

Oh! toi, je te conseille de faire de l’esprit, ça te complète. Mais tu ferais mieux de me répondre, et ta préfète?

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, nous ne savons pas, nous ne l’avons pas vue.

Mme BÉDU.

Charmant! alors vous ne savez pas si elle va venir?

RAMAGE.

Dame, maintenant, c’est peu probable: avec la pluie...

Mme BÉDU, à Bédu.

C’est parfait! Nous autres, que nous fassions le pied de grue--le pied de grue--sous la pluie, c’est tout naturel; que ta fille,--je ne dis pas moi,--que ta fille risque d’attraper une pleurésie...

Mlle BÉDU.

Pourtant, maman...

Mme BÉDU.

Occupe-toi des enfants,--une pleurésie: c’est sans importance. Tout cela pour attendre le bon plaisir d’une personne de mœurs équivoques, auprès de laquelle M. Bédu ira faire le joli cœur!

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, je ne te comprends pas: toi-même étais la première...

Mme BÉDU.

C’est cela, reproche-moi maintenant de sacrifier à ton avancement... problématique, ma dignité et mes révoltes d’honnête femme...

RAMAGE, à sa femme.

C’est ennuyeux que nous ne puissions pas nous en aller.

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, je t’assure que tu as tort de parler ainsi. D’abord une préfète est la femme du préfet comme nous sommes les fonctionnaires du préfet: la femme de César ne doit pas être soupçonnée.

RAMAGE.

Et puis quoi? tromper un représentant du gouvernement, c’est comme voler l’État: ça ne compte pas. Et à tout prendre, en admettant que cette personne soit un peu légère, aime à s’amuser? Cela nous promet quelques réceptions brillantes pour l’hiver prochain. Vous en plaindrez-vous, Mesdames? Mademoiselle Amélie s’en plaindra-t-elle?

BÉDU.

Sans parler du commerce local.

RAMAGE.

D’ailleurs, il se peut très bien qu’elle ne soit pas ce que vous pensez. Elle n’est pas cause de ce qui arrive.

BÉDU.

Et il faut bien reconnaître ceci en sa faveur, c’est que le préfet, son mari, mandé par elle, sera ici d’un moment à l’autre pour corriger ce commissaire maladroit, qui a pris sa femme pour une cocotte.

Mme BÉDU.

Qu’est-ce encore que cette histoire?

RAMAGE.

Ce n’est pas une histoire. Vous ne comprenez pas que cette dame ait été furieuse, outrée, contre cet imbécile de commissaire qui, dans son zèle intempestif, l’a si sottement arrêtée?

Mme RAMAGE.

Moi, d’abord, je lui aurais crevé les yeux.

RAMAGE.

Bien, Clotilde! Et tout naturellement, le mari, prévenu, accourt pour venger sa femme indignement traitée; j’en ferais tout autant.

Mme RAMAGE.

Merci, Paul!

RAMAGE.

Tous les maris en feraient autant: si le commissaire avait arrêté Mme Bédu, est-ce que Bédu, lui aussi, ne voudrait pas tirer les oreilles du commissaire?

BÉDU.

Ou tout au moins tiendrais-je à lui faire entendre mon vif mécontentement.

Mme BÉDU.

Moi, je dis qu’une honnête femme commence par ne pas se mettre dans le cas qu’on la prenne pour une grue.

A ce moment on entend des cris épouvantables poussés par les enfants qui étaient descendus jouer en bas du kiosque et ont disparu.

Mme RAMAGE.

Oh! mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a encore? Vovonne? Doudou?

Mme BÉDU, à Amélie.

Je t’avais dit de surveiller les enfants, au lieu d’écouter ce que tu n’as pas à apprendre.

RAMAGE.

Laissez donc, chère madame, je vais voir.

Par la porte basse, sous le kiosque, sortent les agents tenant les enfants.

BÉDU, à Mme Bédu.

Ah! des agents: tu vois que c’est sérieux.

LAMBERT, aux enfants.

Allons, allons, criez pas comme ça: ces enfants s’attendaient pas à nous trouver là-dessous, et, dans le noir, ils ont pris peur.

RAMAGE.

C’est votre métier, il faut bien que vous fassiez peur à quelqu’un.

LAMBERT.

Oui, mais nous ne sommes pas méchants. (Jouant avec les mioches.) Allons, tu veux mon képi? tiens...

GUIBAL.

Faut pas toucher au grand sabre: ça ne coupe pas, mais c’est égal...

LAMBERT.

Là, vous voyez, messieurs et dames, nous sommes tout à fait bons amis maintenant. A dada? vous voulez jouer à dada?

Chaque agent prend un bébé sur le dos, et se met à trotter autour du kiosque.

LAMBERT.

Hop! hop!

GUIBAL.

Hop! hop!

Mme RAMAGE.

Oh! du moment que ces messieurs ont des uniformes! Vovonne et Doudou passeraient leur vie sur les genoux de leur oncle le capitaine télégraphiste, et le capitaine leur passerait tout.

BÉDU.

C’est curieux cette affinité des bébés et des militaires...

RAMAGE.

C’est que les militaires sont de grands enfants.

Mme BÉDU.

Vous avez la rage d’appeler les agents des militaires!

LAMBERT.

Hop! hop!

GUIBAL.

Hop! hop!

RAMAGE.

Les agents sont de braves gens!

SCÈNE IX

LES MÊMES, GÉRÔME, CALFA

CALFA, survenant avec Gérôme.

Eh bien! Lambert, Guibal! voyons, ce n’est pas pour cela que je vous ai mis de service. Comment arriver à un résultat sérieux avec un pareil personnel!... Où sont les brigades centrales, mon Dieu!

RAMAGE.

Pardonnez-leur, ils ont bien gagné un moment de distraction.

CALFA.

Permettez: aujourd’hui, les circonstances sont particulièrement graves: il y a temps pour tout.

RAMAGE.

Oui, oui, nous savons!...

TOUS, avec mystère.

Nous savons!...

Et tous chuchotent, groupés sous le kiosque, cependant que Calfa a emmené Gérôme à l’écart.

CALFA.

Alors je n’en dis pas davantage. Dites donc, Gérôme, il n’y a personne.

GÉRÔME.

Qu’est-ce que vous voulez? d’un temps pareil...

CALFA.

C’est très désagréable. Et s’il allait ne pas y avoir musique?

GÉRÔME.

Quant à cela, vous pouvez être tranquille. Autrefois, à la première goutte d’eau, les musiciens filaient. Mais, maintenant que nous avons un kiosque couvert, la musique joue quelque temps qu’il fasse...

CALFA.

Mais le public?

GÉRÔME.

Ah! dame, on ne peut pas construire un kiosque aussi pour le public. Alors, maintenant, c’est lui qui s’en va.

CALFA, montrant les Bédu et les Ramage.

Diable! et si ceux-là s’en vont aussi...

GÉRÔME.

C’est que, justement, je crains bien que tout à l’heure les musiciens qui vont prendre leurs places ne les forcent à partir...

CALFA.

Mais ce serait un désastre: vous m’annoncez que le préfet doit me gifler ici, j’accours; on n’a pas deux aubaines comme cela dans sa carrière: mais à condition que ça se voie: s’il n’y a personne pour le voir, cet acte perd toute signification; et il n’y a plus de raisons pour qu’on me déplace. D’ailleurs, on ne se gifle jamais qu’en public; s’il n’y a pas de public, on se flanque des coups de poing, et ces procédés répugnent à des gens bien élevés. Il ne faut pas que ces personnes s’en aillent. Vous n’avez pas de parapluies, Messieurs? Voulez-vous que je vous en envoie chercher? Si si, je vais en envoyer chercher pour ces dames... Lambert, Guibal, au lieu de ne rien faire, allez donc d’une course prendre des parapluies pour Mme Bédu et Mme Ramage. Au trot!

GÉRÔME.

Voulez-vous que j’aille en chercher deux ou trois à offrir, si par hasard il venait encore du monde?

CALFA.

Merci, mon cher Gérôme, merci. Moi, je vais marcher un peu: cette attente me surexcite...

GÉRÔME.

On ne vous a jamais giflé?

CALFA.

Des femmes, quelquefois; mon père, quand j’étais gamin, et aussi à l’école des frères... Mais un préfet, jamais!

GÉRÔME.

Alors, un peu d’émotion est bien compréhensible. C’est égal, ne vous énervez pas trop.

SCÈNE X

LES MÊMES, moins GÉRÔME et CALFA

Mme BÉDU.

Vous voyez bien que ce commissaire est très bien élevé, quand il sent qu’il a affaire à des femmes comme il faut...

RAMAGE.

Sans vous offenser, je crois que ses amabilités s’adressent plutôt à nous, n’est-ce pas, Bédu?

Mme BÉDU.

Oh! certainement, M. Bédu n’admettra jamais qu’on puisse être aimable avec sa femme.

RAMAGE.

Vous vous calomniez, belle dame. Mais, en réalité, Calfa voudrait que si, après la gifle, il y a un duel, c’est à lui que nous servions de témoins.

Mme RAMAGE.

Paul, je te défends de te battre en duel!

RAMAGE.

Mais il ne s’agit pas de cela...

BÉDU.

Les témoins ne sont jamais que du déjeuner...

Mme RAMAGE.

Oui, oui, on dit cela. Mais rappelle-toi l’histoire que racontait toujours ce pauvre oncle Gustave...

RAMAGE.

Mais, ma chère amie, ça se passait sous la Restauration, et il était question de sous-officiers de hussards.

BÉDU.

Ici, il n’y a pas eu de duel depuis la fameuse affaire entre Rochefort et Galibert, le marchand de nouveautés de la rue Creuse, qui est mort il y a quatre ans.

RAMAGE.

Oui, ils s’étaient battus là-haut dans la propriété Brunet. La balle de Rochefort cassa une cloche à melons: je me rappelle qu’il y a deux ans, Brunet la montrait encore.

BÉDU.

Oui, mais comme il avait fortement grêlé, on n’était pas bien sûr que ce fût la même.

RAMAGE.

Bah! c’était toujours une cloche!

Mme BÉDU.

Je trouve le duel une invention stupide et barbare.

BÉDU.

Stupide, mais parfois nécessaire.

RAMAGE.

Barbare, le duel au sabre, je ne dis pas; mais au pistolet, à trente pas...

Mme RAMAGE.

Enfin, stupide ou non, barbare ou non, je te défends, Paul, tu entends, je te défends de te mêler de cette affaire-là!...

RAMAGE.

Mais il n’y aura sans doute pas de duel; je me demande même s’il y aura une gifle...

Mme BÉDU, après un temps.

Il y aura une gifle.

Mme RAMAGE.

Eh bien, ça m’est égal, nous ne serons pas là pour la voir donner; partons!

RAMAGE.

C’est ridicule!

Mme RAMAGE.

Partons! je te connais, je ne serais pas tranquille.

RAMAGE.

Attendons au moins les parapluies.

Les agents en apportent deux.

Mme RAMAGE.

Les voilà. (A Mme Bédu.) Vous ne venez pas, chère amie?

Mme BÉDU.

Non, prenez les devants; nous attendrons les parapluies de Gérôme: autrement, nous n’aurions chacun qu’une moitié de parapluie, c’est le bon moyen pour être deux à se mouiller...

Mme RAMAGE.

Eh bien, vous nous raconterez ce qui se sera passé. Voulez-vous nous confier Mlle Amélie?

Mme BÉDU.

J’allais vous en prier.

RAMAGE, bas à Bédu.

Je vais revenir.

Mme RAMAGE, aux enfants qui se cramponnent aux agents.

Vovonne... Doudou... voyons, ces messieurs ne peuvent pas vous porter sur leur dos jusqu’à la maison.

Mlle BÉDU.

Dites, monsieur Ramage, les substituts? la loi leur défend, je crois, de se battre en duel?

Ils s’éloignent, les agents se sont retirés sous le kiosque.

SCÈNE XI

Mme BÉDU, BÉDU

Mme BÉDU.

Bédu, j’ai à te parler.

BÉDU.

A moi?

Mme BÉDU.

Oui. Il m’est venu une idée.

BÉDU.

A toi?

Mme BÉDU.

Oui. Veux-tu être décoré?

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, si ça doit te faire plaisir.

Mme BÉDU.

Je ne plaisante pas. D’ailleurs, ce ne serait pas pour mon plaisir, va: les rubans, on sait ce qu’en vaut l’aune. Ce serait dans l’intérêt de ta fille.

BÉDU.

Chère Amélie!

Mme BÉDU.

«M. Bédu, chevalier de la Légion d’honneur, a l’honneur de vous faire part...» Ça vaut trente mille francs de dot, tu sais...

BÉDU.

Avec ce que nous pouvons donner à Amélie, ça lui ferait toujours une quarantaine de mille francs... Mais ce n’est pas une raison pour qu’on me décore...

Mme BÉDU.

La raison? J’en ai trouvé une. Monsieur Bédu?

BÉDU.

Madame Bédu?

Mme BÉDU.

C’est toi qui vas gifler le commissaire.

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, tu n’y penses pas. Un simple particulier ne gifle pas un commissaire de police; on le gifle moralement, tout au plus; autrement on se ferait fourrer en correctionnelle!

Mme BÉDU.

Tu ne comprends donc rien! Tu ne comprends pas que voilà pour toi une occasion unique de te mettre en relief, une occasion comme tu n’en as jamais trouvé, comme tu n’en trouveras jamais plus dans toute ta carrière. Le préfet arrive: «Où est ce commissaire, que je le gifle?--Mais, monsieur le préfet, il est déjà giflé!--Giflé! et par qui?--Par le mari de Mme Bédu, par M. Bédu, le sous-inspecteur.» Te voilà du coup le vengeur de l’honneur administratif, l’ami du préfet, le champion de la préfète...

BÉDU.

J’entends bien; mais si le préfet trouve que ça ne vaut pas plus que les palmes académiques?

SCÈNE XII

LES MÊMES, GÉRÔME

GÉRÔME.

Je viens de chercher des parapluies...

Mme BÉDU.

Donnez, merci! Maintenant, allez chercher le commissaire...

BÉDU.

Mais permets, ma bonne amie...

Mme BÉDU.

Allez chercher le commissaire, et dites-lui que c’est M. Bédu qui veut le gifler...

BÉDU.

Mais, ma parole, tu vas, tu vas...

GÉRÔME.

Votre mari va faire cela, madame Bédu? M. Bédu entre dans la lice? Il va gifler le commissaire? Ah! bravo! bravo! enfin! bravo! quand je songe que, sans votre initiative généreuse, une femme avait pu être arrêtée, violentée, que personne dans la ville ne s’élevait pour protester, et qu’il fallait attendre la venue d’un étranger pour châtier l’auteur de cette abominable et criminelle méprise! Quelle opinion le nouveau préfet aurait-il eue de notre ville? Mais vous êtes là, cher monsieur Bédu, vous êtes là pour soutenir notre vieux renom chevaleresque: au nom des vieux habitants de la ville, permettez-moi de vous remercier. Bravo! bravo! Et puis le préfet vous revaudra cela.

Mme BÉDU.

Tu l’entends, Bédu, tu l’entends? A la bonne heure, vous, vous m’avez comprise tout de suite. Vous êtes intelligent.

GÉRÔME.

J’ai le sentiment de certaines choses... Je vais chercher le commissaire.

BÉDU.

Il préférera peut-être que ce soit le préfet. Moi aussi, d’ailleurs.

GÉRÔME.

Laissez, j’arrangerai cela. Une gifle est toujours une gifle, au point de vue du retentissement, et, dans l’intérêt de sa carrière, l’important pour lui est d’être giflé!

Mme BÉDU.

Il pleut toujours à verse. Reprenez un parapluie.

GÉRÔME.

Vous en seriez privés. Voici les musiciens qui arrivent et qui vont vous chasser du kiosque.

Mme BÉDU.

Vous allez être mouillé...

GÉRÔME.

La chose en vaut la peine. Encore bravo et merci!

Il s’éloigne. Cependant les musiciens, portant leurs instruments, arrivent en courant, à la débandade. M. et Mme Bédu sont forcés de descendre en bas du kiosque.

SCÈNE XIII

LES MÊMES moins GÉRÔME, LES MUSICIENS

Mme BÉDU.

Tu vois, tu vois l’impression produite!...

BÉDU.

Parbleu, lui, pour ce qu’il risque! et puis, un jour de pluie, il tient à avoir sa petite distraction.

Mme BÉDU.

Allons, Bédu, ne sois pas amer. En cette minute décisive, qui peut changer toute ta carrière, d’être comme cela, serrés tous deux à la musique, cela ne te rappelle rien?

BÉDU.

Rien; et puis nous n’avons pas besoin de nous serrer.

Mme BÉDU.

Ah! Eugène! Où est le temps où tu étais surnuméraire, et où nous étions fiancés: à la musique, le dimanche, tu passais parmi les beaux jeunes gens de la ville, et moi, assise avec petite mère, toute émue et toute rougissante, je te regardais passer.

BÉDU.

Oui, mais il ne pleuvait pas.

Mme BÉDU.

Et puis, à Aubusson, nous avions la musique militaire, et dans ce temps-là, c’était avant l’année terrible, il y avait des sapeurs pour garder le kiosque, avec leur tablier de cuir et leur grande barbe. Te rappelles-tu les sapeurs?

BÉDU.

Oui, tu me rappelles bien les sapeurs!

Mme BÉDU.

Eh bien! cela devrait te donner un peu de cœur, morbleu!

BÉDU.

C’est que je n’ai jamais giflé personne...

Mme BÉDU.

Ne suis-je pas là pour te stimuler? tu me regarderas...

SCÈNE XIV

LES PRÉCÉDENTS, JEUNHOMME

JEUNHOMME.

Le commissaire n’est pas là?

Mme BÉDU.

Hein? Ah! j’ai eu une émotion. J’ai cru que c’était le préfet!--Nous l’attendons.

JEUNHOMME.

Alors quoi? cette permanence, c’est de la frime? C’est pour se créer un alibi, si on ne le trouve pas au commissariat. Quelle anarchie! Il est temps que le préfet arrive!

BÉDU.

A qui le dites-vous!

JEUNHOMME.