Part 6
Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer confiance. C’est encore perdu.
BÉDU.
Sapristi! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose bien qu’on n’aura pas l’aplomb de venir jusqu’ici faire la quête. Mais c’est égal, en cas, c’est embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de n’avoir pas de pièce de dix sous. Je descends jusqu’au bureau de tabac, et je reviens. (A sa fille.) Solfie en m’attendant.
Il s’en va.
Mlle BÉDU, après le départ de son père.
En somme, c’est de l’architecture!...
Et, elle aussi, va voir les chapiteaux.
SCÈNE XVI
LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME
LAMBERT.
Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais bien une pipe.
GUIBAL.
Pour ce que nous faisons... Pourtant ici, on ne peut guère.
LAMBERT, montrant la porte de l’orgue.
Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. (Il ouvre.) Tiens, Jeunhomme, qu’est-ce que vous faites là, vous?
JEUNHOMME.
Bon! on ne peut pas être dix minutes tranquille sans que vous veniez me relancer.
LAMBERT.
Allons! ne vous fâchez pas: seulement on ne vous savait pas si dévot!
JEUNHOMME.
C’est le père Louche qui m’avait demandé pour souffler l’orgue à sa place...
GUIBAL.
Parbleu! quand il s’agit de faire de la musique, vous en êtes toujours. Mais il n’est pas question de ça. Le patron nous a collés de service ici.
JEUNHOMME.
Pour quoi faire?
LAMBERT.
Pour garder cette porte.
JEUNHOMME.
En voilà une idée!
LAMBERT.
C’est son idée!
GUIBAL.
Seulement nous cherchions un petit coin pour en griller une...
JEUNHOMME.
Eh! bien, mettez-vous là! Mais ne fichez pas le feu. Et puis je vais vous enfermer pour que la fumée n’aille pas dans l’église.
LAMBERT.
Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous.
JEUNHOMME.
Oui, oui, elle ne va pas s’envoler.
Les agents s’enferment dans l’orgue.
SCÈNE XVII
JEUNHOMME, Mlle BÉDU, puis LA PRÉFÈTE.
Mlle BÉDU.
C’est bien extraordinaire que M. Canette ne soit pas arrivé; si j’allais n’avoir personne pour m’accompagner? (A Jeunhomme.) Dites, Monsieur, puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, savez-vous pourquoi l’organiste est si en retard?
JEUNHOMME.
Oh! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement myope!
Mlle BÉDU.
Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être lui?
JEUNHOMME.
Eh! non, c’est Mme la préfète qui revient.
Mlle BÉDU.
La préfète?
JEUNHOMME.
Ça m’a échappé... Eh! oui la nouvelle préfète, arrivée ici d’hier soir!
Mlle BÉDU.
La préfète!... Je vais sans doute voir une grue et voici que je me rencontre aussi avec la nouvelle préfète: quelle bonne journée!
LA PRÉFÈTE.
Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez, Mademoiselle?
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète...
LA PRÉFÈTE.
Allons, bon! je vois qu’on m’a trahie...
JEUNHOMME.
Ça m’a échappé!...
Il va retrouver les agents dans l’orgue.
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, j’aurais deviné...
LA PRÉFÈTE.
C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité! mais enfin, à première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète?
Mlle BÉDU.
C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la musique, par exemple, on voit tout de suite: ça, ce sont les femmes d’officiers, ça, les femmes de commerçants... ça, les dames des fonctionnaires...
LA PRÉFÈTE.
Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet hiver à la préfecture.
Mlle BÉDU.
Oh! oui, Madame la préfète: pensez donc, c’est si triste quand la préfecture ne donne pas l’élan!
LA PRÉFÈTE.
Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était célibataire...
Mlle BÉDU.
Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil... Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti!
LA PRÉFÈTE.
Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals travestis?...
Mlle BÉDU.
Oh! oui, et puis je ferais jouer la comédie: c’est si amusant, paraît-il, surtout les répétitions...
LA PRÉFÈTE.
Vous joueriez très bien la comédie!
Mlle BÉDU.
Oh! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien, allez, il y a le substitut!
LA PRÉFÈTE.
Vous comprenez, je me renseigne; tout cela est très important à savoir, Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure?
Mlle BÉDU.
Germaine Champenois est ma meilleure amie; elle m’avait tellement fait promettre que je chanterais à son mariage!...
LA PRÉFÈTE.
Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner?
Mlle BÉDU.
Je commence même à être un peu inquiète! d’autant que le morceau que je dois chanter est de lui...
La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes.
LA PRÉFÈTE.
Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs...
Mlle BÉDU.
C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus lent, bien entendu: c’est pour le souvenir.
LA PRÉFÈTE.
M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle! avec la musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que voilà de quoi passer de charmantes soirées: voilà des éléments!
Mlle BÉDU.
Quand on veut, on trouve toujours des éléments! D’ailleurs, on peut toujours organiser des petits jeux...
LA PRÉFÈTE.
J’allais le dire: les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est?...
Mlle BÉDU.
Le trou...
LA PRÉFÈTE.
Le trou?
Mlle BÉDU.
Oh! oui, le trou!... moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce pas, Madame?
LA PRÉFÈTE.
Oui? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout! J’ai pourtant été élevée au couvent. Oh! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de suite.
Mlle BÉDU.
Que je vous apprenne, Madame la préfète!...
LA PRÉFÈTE.
Si, si, tout de suite! Ah! par exemple! Entendez-vous les potins des réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste: Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au trou!... Je l’ai échappée belle! Allons, Mademoiselle, c’est pour la République!
Mlle BÉDU.
Oh! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète!... Seulement il faudrait être au moins trois...
LA PRÉFÈTE.
Eh! bien, mais il y avait là Jeunhomme...
JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents.
Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne! Et puis, vrai, au bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez! et soufflez un peu si vous voulez pour vous distraire...
LA PRÉFÈTE.
Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous.
JEUNHOMME.
Encore un bonneteau? Jamais de la vie! J’ai épuisé ma veine, vous comprenez! Trente sous que je viens de gagner là!
LA PRÉFÈTE.
Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation!... Non, nous cherchons un troisième pour jouer au trou; allons! ne dites pas non; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous expliquer...
Mlle BÉDU.
Eh! bien, voilà... Je suis un peu émue... On se met en cercle... et puis on tient la main gauche, comme ceci... ça fait comme un petit puits...
LA PRÉFÈTE.
C’est ça, le trou? Ah! très bien!...
Mlle BÉDU.
Comme vous comprenez vite, Madame la préfète! C’est le trou. Au milieu, c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du voisin, bien entendu. Et alors on commande: chacun son trou... trou commun... trou du voisin... et chacun suit avec l’index de la main droite: chacun son trou... trou commun... trou du voisin... Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on s’embrouille, et plus c’est amusant...
LA PRÉFÈTE.
Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce pas, Monsieur Jeunhomme?...
JEUNHOMME.
Oh! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser.
LA PRÉFÈTE.
Allons, attention! je commence: Trou commun... chacun son trou... Ah! Monsieur Jeunhomme, un gage!...
JEUNHOMME.
Un gage?
LA PRÉFÈTE.
Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage... donnez n’importe quoi... votre mouchoir de poche?
JEUNHOMME.
Mon mouchoir de poche?... Si j’avais pu prévoir...
Mlle BÉDU.
Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là... C’est lui qui en fait des gages!... Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est drôle!... Oh! mon Dieu les cloches!... voilà qu’on sonne...
JEUNHOMME.
On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude...
Mlle BÉDU.
Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive, et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée manquée, c’est épouvantable!... Ah! si je savais jouer de l’orgue...
LA PRÉFÈTE.
Mais, j’en sais jouer, moi; je ne vais pas à l’église dans les villes où mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça... Ces cloches sont folles!... Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine!
Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite.
SCÈNE XVIII
LES MÊMES, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE, GILOTTE, LE COMMANDANT.
GÉRÔME.
Arrêtez l’orgue, arrêtez: la noce n’est pas là, c’est un faux départ. (Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne! c’est la personne!... Mais alors on l’a laissée sortir... les agents ne sont plus là... et qui est-ce qui est dans le clocher... qui peut se permettre de toucher aux cloches... (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où sort un nègre.) Ah! vous, tout le monde vous avait oublié!... on sonne toujours!
Il monte au clocher.
LA PRÉFÈTE.
Un nègre?
JEUNHOMME.
Ah! oui! le nègre? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des Beaux-Arts; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour en étudier la restauration; personne n’y fait plus attention...
LA PRÉFÈTE.
Et il continue.
De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu.
RAMAGE.
Que se passe-t-il? La personne!...
Mme BÉDU.
Ma fille seule avec la personne!... Quelles horreurs lui aura-t-elle apprises?...
RAMAGE.
Les chapiteaux en action!
Mme RAMAGE.
Oh! puisque le nègre était là!
Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme.
CALFA, à Gérôme.
J’étais enfermé! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A la Préfète.) Bien joué, Madame...
LA PRÉFÈTE.
Oh! trop aimable... L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote...
CALFA.
Bien joué, vous dis-je; mais à deux de jeu?
LA PRÉFÈTE.
C’est l’organiste? Mais il n’a pas l’air myope...
CALFA.
Et les agents? Où sont les agents?
JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue.
Tenez, ils sont là; ils fument.
CALFA.
De mieux en mieux, Madame: séquestration d’agents de la force publique, le délit se caractérise; à merveille!
Arrive Bédu, avec l’organiste.
BÉDU.
Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en retard!
GÉRÔME.
Canette ne voit personne: voilà qu’il s’installe.
CALFA[1].
[1] Voir la note de la page 262.
Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien entendu, et madame à ma disposition.
JEUNHOMME.
Mais c’est la préfète!
Mlle BÉDU.
C’est la préfète!
Mme BÉDU, à sa fille.
Petite dinde!
CALFA.
Elle est ingénieuse! elle est drôle!... Mais je n’ai pas envie de rire.
GÉRÔME.
La préfète? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette.
CALFA.
Évidemment!
M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs. Musique jusqu’au baisser du rideau.
JEUNHOMME, à la préfète.
Voilà les avantages de l’incognito!
LA PRÉFÈTE.
Mais je n’en espérais pas tant: moi arrêtée, c’est admirable, c’est délicieux!
JEUNHOMME.
Si vous en aviez comme moi l’habitude...
Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de chœur.
GILOTTE.
Eh! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe? Gérôme, le cortège est en bas...
LE COMMANDANT.
L’exactitude militaire, politesse des rois!
RAMAGE, à Gérôme.
Ne dites rien, sacrebleu, le lunch...
BÉDU.
Le lunch!
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis... (A Calfa.) Vous n’y voyez pas d’inconvénient?
CALFA.
Pas le moins du monde; ma mission est accomplie: la noce continue...
Mlle BÉDU.
Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui ressemblerait à une grue?
CALFA.
Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet.
RIDEAU
ACTE TROISIÈME
_Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la musique: l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les chaises.--Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent sur le kiosque._
SCÈNE PREMIÈRE
Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
Mme RAMAGE, appelant les enfants.
Yvonne! Édouard! Vovonne, Doudou! voyons! voulez-vous bien descendre!... oh! insupportables!... (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah! bonjour, chère madame, bonjour mademoiselle: vous venez prendre vos chaises? Gérôme n’est pas encore là... Vovonne! Doudou!... Je vous demande pardon: ces enfants me rendront folle!...
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux! Amélie, va les embrasser...
Amélie rejoint les enfants sur le kiosque.
Mlle BÉDU.
Vovonne!... Doudou!...
Mme BÉDU.
Alors, M. Ramage y est allé lui aussi?... se présenter à cette préfète?
Mme RAMAGE.
Mais oui... et aussi M. Bédu?...
Mme BÉDU.
Oh! vous pensez! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une péronnelle...
Mme RAMAGE.
Mais, chère amie, je vous trouve sévère!... En somme, cette dame a été victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour aller corner leur carte.
Mme BÉDU.
Corner!... je ne vous le fais pas dire!
Mme RAMAGE.
Après tout, c’est la préfète!
Mme BÉDU.
Je ne dis pas non; c’est tant mieux pour elle: autrement elle s’en serait tirée à moins bon compte! Le commissaire reconnaît qu’il s’est trompé, c’est une chose entendue! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre instinct d’honnête femme.
Mme RAMAGE.
Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose?
Mme BÉDU.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons? Elle cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même pas un regard pour moi, moi la mère? Vous trouvez que ce sont des procédés de femme bien élevée?
Mme RAMAGE.
Enfin, une préfète est une préfète...
Mme BÉDU.
Vous en êtes encore là? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots: tout le monde savait cela, à Digne!
Mme RAMAGE.
Vous me bouleversez! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne trouvez-vous pas?
Mme BÉDU.
Toutes ces femmes-là ont le type espagnol! En attendant, nous sommes forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder auprès de cette personne; et nous-mêmes, il faut que nous venions attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et lui constituer une garde d’honneur: pour la réhabiliter!
Mme RAMAGE.
Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui aviez eu l’idée...
Mme BÉDU.
Mais certainement, chère amie: j’ai fait la bêtise de me marier à un fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture, de la préfète, et de tous ces croquants!...
SCÈNE II
LES MÊMES, GÉRÔME
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les chaises. Mais vous vous expliquez sans doute: j’étais allé corner ma carte, comme serveur à la préfecture.
Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises.
Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter.
Il s’éloigne avec les chaises.
Mme RAMAGE, appelant.
Vovonne... Doudou!...
Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants.
Les voilà! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie Amélie...
Mme RAMAGE.
Vous n’embrassez pas la dame; allons, embrassez la maman de votre amie Amélie...
Les enfants hurlent.
Mme BÉDU.
Mais non, mais non, laissez-les donc jouer!
Mlle BÉDU.
Je songeais à une chose: si le commissaire spécial ne s’était pas trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable, c’est le substitut qui l’aurait jugée?
Mme BÉDU.
Tu ferais mieux de t’occuper des enfants: tiens, ils vont jeter toutes les chaises par terre...
Mme RAMAGE.
Ce sont des diables! ce sont des diables!...
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur flanquerais des gifles!... (Haut.) Ils sont délicieux!...
Ils s’éloignent.
SCÈNE III
CALFA, GÉRÔME
CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave.
Là! vous serez très bien là-dedans: c’est parfait! (A Gérôme qui revient.) Ah! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique, c’est là que se tiendront mes agents!
GÉRÔME.
Comment? ça n’est pas fini! Eh! bien, vous en avez un ressort! Est-ce que vous comptez encore sur quelque chose, Monsieur Calfa?
CALFA.
Je vous l’ai déjà dit, mon cher Gérôme, c’est notre profession de toujours faire comme si nous comptions sur quelque chose: et il faut bien que ça finisse par arriver, un jour ou l’autre.
GÉRÔME.
Mais, justement, après ce qui vous est arrivé hier, ça ne vous suffit pas?
CALFA.
Quoi? vous admettrez bien qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances pour que cette personne ne fût pas la préfète: il s’est trouvé que c’était la préfète, eh! bien, mon Dieu, c’était la chance à courir; sans cela, on ne ferait jamais rien. J’ajouterai d’ailleurs que l’événement n’a pas été pour me déplaire: comme cela, dès son arrivée, le nouveau préfet saura, et de première main, qu’il a un commissaire spécial qui ne craint pas d’ouvrir l’œil.
GÉRÔME.
Selon vous, ça lui sera égal, au préfet, que vous ayez arrêté sa femme?
CALFA.
Ça ne lui sera pas égal: il sera enchanté,--si du moins c’est un homme intelligent, comme je l’espère.
GÉRÔME.
Il peut être intelligent, et ne pas aimer à être cocu, ou du moins que cela se sache. Car enfin, monsieur Calfa, de vous à moi, l’idée m’était venue, et je crois bien qu’elle est venue à d’autres: de ce que cette dame est la préfète, cela ne prouve pas qu’elle ne soit aussi la maîtresse de M. Lanvornay.
CALFA.
Qui est-ce qui vous dit le contraire? Mais vous mélangez les questions; l’aventure pourra lui être désagréable comme homme, mais comme préfet, elle ne lui offre que des avantages, et je n’ai affaire qu’au préfet. En donnant à la préfète l’auréole de l’arrestation arbitraire, je me trouve avoir déterminé en son honneur, et en l’honneur de l’administration préfectorale par conséquent, un courant d’opinion, un mouvement de sympathie considérable; vous savez bien qu’en ce moment tous les fonctionnaires défilent à l’Hôtel du Midi pour témoigner de leur loyalisme: ça aura été une entrée exceptionnelle!
GÉRÔME.
Entre deux agents. Ce n’est pas l’entrée de tout le monde.
CALFA.
Et tout à l’heure, quand la préfète paraîtra à la musique, ce ne sont plus seulement les fonctionnaires, c’est toute la ville, c’est l’opinion publique qui va se manifester, et nous allons pouvoir juger d’un coup quels sont, dans la population, les éléments hostiles, et quels sont ceux sur qui nous pouvons compter...
GÉRÔME.
Vous croyez qu’on va manifester?
CALFA.
Pour la préfète et contre moi, certainement! Vous voyez bien que j’établis ici une permanence. D’ailleurs, je ne crois pas à des manifestations violentes, vous n’avez rien à craindre pour vos chaises.
GÉRÔME.
Oh! ça m’est égal, la municipalité les assure. Et même, j’y pense, il y en a de vieilles que j’avais laissées à l’église pour la cérémonie de tantôt, je vais aller les chercher...
CALFA.
Je vais également du côté de l’église. Il habite par là un certain entreposeur des tabacs qui ne m’a jamais paru bien catholique, chair ou poisson: il faut que je sache s’il est allé se faire inscrire chez la préfète.
GÉRÔME.
Ah! les fonctionnaires n’ont qu’à bien se tenir avec vous: toujours prêt à les surprendre; vous vous cacheriez dans leur encrier!
CALFA.
Je considère cela comme une mission.
Ils s’éloignent ensemble.
SCÈNE IV
LAMBERT, GUIBAL
GUIBAL.
C’est que nous allons nous embêter, là-dedans, il est embêtant le patron avec ses idées.
LAMBERT.
Enfin, ce qu’il y a toujours, c’est qu’on peut s’asseoir... Et j’espère, toujours, que nous entendrons bien la musique.
GUIBAL.
Nous n’entendrons rien du tout, c’est une cave: on est en dessous.
LAMBERT.
A la maison, il y a une machine à coudre au-dessus de la chambre, on entend très bien... Tiens, monte un peu; tu vas chanter pour que je me rende compte.
Guibal monte sur le kiosque, fait une roulade, et redescendant:
GUIBAL.
Eh bien?
LAMBERT.
Rien.
GUIBAL.
Maintenant c’est peut-être aussi que j’étais tout seul. Quand toute la Philharmonique y sera, avec la caisse et les cuivres, peut-être que ça s’entendra davantage?...
LAMBERT.
Oui. Et puis tu as la voix faible. Écoute un peu moi. (Montant sur le kiosque.) Il me semble que j’aurais aimé à être chanteur, ou à parler sur des estrades... (Roulade.) Eh bien?...
GUIBAL.
Eh bien! mon vieux, voilà qu’il pleut!...
LAMBERT.
Farceur! C’est vrai qu’il tombe des gouttes... Enfin ce qu’il y a toujours, c’est qu’on sera à l’abri.
SCÈNE V
LES MÊMES, JEUNHOMME
JEUNHOMME.
Décidément, quand ce n’est pas vous qui me trouvez, c’est moi qui vous trouve...
LAMBERT.
Et définitivement qu’il se trouve qu’on se trouve toujours, monsieur Jeunhomme...
JEUNHOMME.
Seulement, ce que je ne trouve pas, c’est mon bouton de manchette... c’est très désagréable, d’autant que je n’en avais qu’un: et comme j’ai achevé la nuit là, la nuit dernière, je venais voir s’il n’y serait pas resté, par négligence.
LAMBERT.
Voilà ce que c’est que de coucher toujours où c’est défendu.
GUIBAL.
Enfin, si nous mettons la main dessus, nous vous ferons signe.
LAMBERT.
C’est que ça doit bien vous manquer, hein? Vous soignez votre tenue, monsieur Jeunhomme, maintenant que vous frayez avec des dames de la haute administration!
GUIBAL.
C’est pas de reproche; puisqu’elle était l’amie, cette préfète, de M. Lanvornay, qu’est réactionnaire, c’est bien juste qu’elle ait des bontés pour vous qu’êtes anarchiste: ça rétablit l’équilibre.
LAMBERT.
L’équilibre opportuniste, quoi!
JEUNHOMME.
Imbéciles!
LAMBERT.
Eh! là, Jeunhomme, vous insultez les agents.
JEUNHOMME.
Vous insultez bien une femme.
GUIBAL.
C’est complètement différent!
LAMBERT.
Et puis, je ne vois pas ce qui vous fâche, au contraire: une dame du gouvernement qui se conduit mal, c’est le commencement de l’anarchie.
JEUNHOMME.
Et dire que c’est Calfa qui a imaginé toutes ces petites histoires!
GUIBAL.
Et ce n’est pas fini; car, si le patron nous a mis de service là-dessous, pendant la musique, bien sûr que c’est encore pour en voir!
LAMBERT.
Bien sûr!
JEUNHOMME.
Comment, vous êtes de service sous le kiosque?
GUIBAL.
Dame, nous n’y sommes pas venus pour notre plaisir!...
LAMBERT.
Pour la promenade!...
JEUNHOMME.
Calfa continue, alors! Encore! toujours? Il est donc enragé! Mais cette fois, il n’aura pas le dernier mot! Ah! il vous met de service sous le kiosque pendant la musique: vous savez pourquoi?
LAMBERT.
Bien sûr que non!
GUIBAL.
Il ne nous dit pas ses secrets, bien sûr!