Le Pays de l'Instar

Part 5

Chapter 53,932 wordsPublic domain

Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du moins, en les voyant, je veux qu’on dise: A la bonne heure! quand les agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions.

GÉRÔME.

Oh! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi; les mariés ne seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez, passons par la galerie: si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin faisant, de petits chapiteaux assez gaulois...

CALFA.

Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises.

GÉRÔME.

On raconte que c’était pour amuser les moines.

CALFA.

Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques?

GÉRÔME.

Gothiques.

CALFA avec un rire fin et satisfait.

Gothon!

Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents.

De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une extrémité un violoncelle dans sa boîte.

SCÈNE II

RAMAGE, BÉDU

RAMAGE.

Ouf! cette fois nous y sommes!

BÉDU.

Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un instrument de voyage.

RAMAGE.

Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment j’aurais fait.

BÉDU.

Heureusement que nous nous rencontrons toujours!

RAMAGE.

Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos: ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte; introuvable!

BÉDU.

Parbleu! Il prépare le coup.

RAMAGE.

Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer quelque chose?

BÉDU.

Mais absolument! Je l’ai dit à ma femme.

RAMAGE.

C’est une raison.

BÉDU.

S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait pas d’avoir passé la nuit dehors.

RAMAGE.

Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe ici mon violoncelle. Ça va me couper mon _Ave Maria_ de Gounod!

BÉDU.

Au contraire, c’est excellent! Comme cela vous allez être aux premières loges pour tout voir sans courir de risques.

RAMAGE.

Quels risques?

BÉDU.

Dame! un attentat, dans la foule, les balles de revolver, le vitriol, ça tombe où ça peut.

RAMAGE.

Il est certain que pour tomber ici, il faudrait que la bouteille fût drôlement lancée.

BÉDU.

Aussi, comme ma fille doit chanter...

RAMAGE.

Mlle Amélie doit chanter: mais c’était une surprise...

BÉDU.

Oui, c’était la surprise: voilà deux mois qu’elle l’étudie. Ma femme et moi en profiterons pour rester à l’orgue.

RAMAGE.

Voilà une excellente idée!

BÉDU.

Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout pour éviter des émotions à ces dames. Vous pensez que, personnellement, une femme ne me fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir celle-là d’un peu près: n’est-ce pas, c’est toujours un joli souvenir; c’est même pour cela que j’étais venu un peu en avance. (Il regarde dans la nef, tout en causant.) Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, un chapeau, oh! oh!...

RAMAGE.

Où donc?

BÉDU.

Là, en bas, elle disparaît sous la tribune... on ne la voit plus... elle monte l’escalier alors... elle vient par ici...

Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez avec Mme Ramage.

SCÈNE III

LES MÊMES, Mme RAMAGE

Mme RAMAGE.

Ah! Monsieur Bédu!... je cherche mon mari...

BÉDU.

Madame Ramage!...

RAMAGE.

Mais c’est ma femme!

BÉDU.

Je vous demande pardon, mon cher ami; mais, comme vous m’aviez dit, une robe neuve... ces manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas habitué, changent tellement ces dames...

RAMAGE.

Au contraire, Bédu, au contraire!...

Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier.

SCÈNE IV

RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME

GÉRÔME.

Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire... je l’ai pistée dans l’église, le temps de vous faire signe: elle est montée par ici...

CALFA.

Madame... messieurs... eh! bien, Gérôme?

GÉRÔME.

Mais c’est Mme Ramage!... ce chapeau... ce manteau!...

CALFA.

Comment? Vous avez pris Madame? C’est fort désagréable... voilà une erreur ridicule...

GÉRÔME.

Remarquez que personne ne se doute...

Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de chœur et un petit pâtissier.

SCÈNE V

LES MÊMES, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT PATISSIER

L’ENFANT DE CHŒUR.

Ben? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils ont dit? Où qu’elle est leur Parisienne?

LE PETIT PATISSIER.

Fff... c’est Mme Ramage...

GÉRÔME, à l’enfant de chœur.

Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé.

CALFA, au petit pâtissier.

Et toi? polisson, qu’est-ce que tu viens faire?

LE PETIT PATISSIER.

Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je suis en extra pour la cérémonie, c’est seulement que je m’ai pas encore habillé...

L’ENFANT DE CHŒUR.

Vrai! ils n’ont pas l’œil!

Ils se sauvent, croisant Mme et Mlle Bédu.

SCÈNE VI

Mme BÉDU, Mlle BÉDU, RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME

Mme BÉDU.

Eh! bien! elle est arrêtée? On m’avait dit en bas qu’elle était montée ici et que M. Calfa l’avait arrêtée...

Mlle BÉDU.

Je vais donc voir une grande grue, une grande grue de Paris!

BÉDU.

Il y a confusion...

Mme RAMAGE.

Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau chapeau...

Mme BÉDU.

C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de plus simple, chère amie.

Mme RAMAGE.

N’est-ce pas, chère amie?

CALFA.

Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur Ramage, de vous exprimer nos excuses...

RAMAGE.

Mais comment donc? Cela nous rappelle les premiers temps de notre mariage, où l’on me croyait toujours en bonne fortune quand je sortais avec ma femme.

Mme RAMAGE.

C’était le bon temps!

Mme BÉDU.

M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne fortune avec moi, même aux premiers jours de notre mariage.

BÉDU.

Et pourtant, c’était le bon temps aussi.

Mme BÉDU.

Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire?... je suppose que ce n’est pas parce que Mme Ramage a un chapeau neuf que vous êtes rentré à trois heures du matin?

BÉDU.

Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec moi, comme tu manques de confiance! Je t’assure qu’il y a une autre femme dans l’air, une femme qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, comme nous en avions été privés depuis longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, tu vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui au commissaire. N’est-ce pas, Monsieur Calfa, qu’un grand scandale se prépare...

CALFA.

Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel...

BÉDU.

Allons, vous faites des façons parce qu’il y a des dames... mais vous, Gérôme, dites un peu à ma femme...

GÉRÔME.

Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné...

Mme BÉDU.

Quel rapport?

GÉRÔME.

Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait bien ne pas y avoir de lunch, tout à l’heure, chez Mme Champenois.

TOUS.

Pas de lunch? Il n’y aura pas de lunch?

GÉRÔME.

Dame! s’il se passe du grabuge pendant la cérémonie, vous pensez bien que le lunch...

Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie.

RAMAGE.

Pas de lunch, fichtre! voilà qui est plus sérieux!

Mme RAMAGE.

En somme, la messe ne commencera pas avant une demi-heure?

Le mouvement de retraite s’accentue.

Mme BÉDU.

Vous comprenez que, nous aussi, nous avons déjeuné. Mais s’il doit réellement se passer quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté mes sels.

Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père.

AMÉLIE.

Alors, une grande grue, ça peut être une femme comme Mme Ramage?

BÉDU, distrait.

Ce sont des gens qui n’y connaissent rien (Se reprenant.) Eh! bien, Amélie?

Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête à descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par la galerie, l’interpelle.

SCÈNE VII

LA PRÉFÈTE, GÉRÔME

LA PRÉFÈTE.

Monsieur le bedeau?

GÉRÔME, sans se retourner.

Je le répète: il sera prudent d’avoir déjeuné.

LA PRÉFÈTE.

Merci, j’ai déjeuné! Est-ce que vous avez fini d’accompagner ces touristes?

GÉRÔME, l’apercevant.

Hein? (A part.) Oh! cette fois, ce n’est pas Mme Bédu, ce n’est pas Mme Ramage, je ne me trompe pas. (Haut.) Vous êtes bien la personne qui est arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52? (A part.) Elle va nier, parbleu!

LA PRÉFÈTE.

Tiens, vous savez ça?

GÉRÔME, à part.

Quel cynisme! (Haut.) Je sais bien d’autres choses! (A part.) Mais ne nous trahissons pas!

LA PRÉFÈTE.

Je le pense bien, c’est justement. (A part.) Quel type! (Haut.) Eh bien, Monsieur le bedeau qui savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a encore de curieux à voir dans votre église? On m’avait parlé de l’orgue, qui n’est pas mal en effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie, des chapiteaux assez peu convenables.

GÉRÔME.

Je ne les ai jamais regardés.

LA PRÉFÈTE.

Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a autre chose à visiter, un trésor, une crypte?

Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde dans la nef.

GÉRÔME, à part.

Comme elle se possède! elle est vraiment forte! (Haut.) Alors, votre résolution est bien arrêtée? Vous voulez rester ici?

LA PRÉFÈTE.

Je vous demande s’il y a autre chose à voir? Il faut bien que je tue le temps...

GÉRÔME.

Que vous tuiez le temps! (A part.) La malheureuse!

LA PRÉFÈTE.

Qu’est-ce que vous dites? Eh bien! Où m’allez-vous conduire?

GÉRÔME, à part.

Quelle idée! (Haut.) Voulez-vous monter au clocher?

Il ouvre la porte.

LA PRÉFÈTE.

Ça vaut la peine?

GÉRÔME.

La vue est admirable!...

LA PRÉFÈTE.

Si c’est trop haut, je ne grimpe pas...

GÉRÔME, à part.

Elle se méfie! (Haut.) C’est un tout petit clocher. Voici la porte...

LA PRÉFÈTE, à part.

Il tient à gagner ses quarante sous. (Haut.) Enfin, si ça m’ennuie, je redescendrai. Tenez, mon brave homme...

Elle passe la porte.

GÉRÔME pousse le verrou, regarde et empoche la pièce.

A la grâce de Dieu! Et maintenant, allons prévenir le commissaire. Je crois que voilà qui répare ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y reconnaître dans un temps où les honnêtes femmes mettent des chapeaux à plumes, et les grues des chapeaux canotiers?... Allons prévenir le commissaire!

Il s’en va par l’escalier.

SCÈNE VIII

JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE

JEUNHOMME, sortant du réduit du souffleur d’orgue.

On étouffe dans cette boîte: je vais établir un petit courant d’air avec le clocher. (Il ouvre la porte du clocher.) Qu’est-ce que je pourrais bien inventer pour me distraire en attendant la messe? Voyons s’il y a toujours un écho. (Criant par la porte.) Eh! oh! eh! oh!

LA PRÉFÈTE, du clocher.

Oh! oui, vous savez, je ne reste pas. (Paraissant à la porte.) Non, décidément! Ce qui m’ennuie, ce n’est pas tant de monter toutes ces marches, c’est de penser qu’il faudrait encore les redescendre...

JEUNHOMME.

Tiens, Mme la Préfète qui visite son église...

LA PRÉFÈTE.

Comment! C’est encore vous! et c’est ici que je vous retrouve?...

JEUNHOMME.

Oh! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une suppléance: je suis venu pour remplacer le souffleur de l’orgue qui est de mes amis...

LA PRÉFÈTE.

Vous avez des relations bien cléricales pour un anarchiste, Monsieur Jeunhomme.

JEUNHOMME.

Il faut avoir des amis dans tous les camps. Donc, il était indisposé, et comme, en somme, ça n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa place...

LA PRÉFÈTE.

Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par votre réputation, il vous accepte? Je le recommanderai à mon mari, il est tolérant.

JEUNHOMME.

Oh! moi, je suis à un point où on n’y fait plus attention: je ne suis pas électeur. D’ailleurs le curé n’en saura rien. Je me tiens bien tranquille là, dans ma boîte... personne ne me voit.

LA PRÉFÈTE.

Il y a donc une grande cérémonie?

JEUNHOMME.

Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous êtes venue inspecter la nouvelle résidence de M. le Préfet...

LA PRÉFÈTE.

Oh! oui, et je m’en donne: c’est si agréable de n’être pas la Préfète, de ne pas se sentir épiée, surveillée: la Préfète était habillée comme ci; la Préfète est allée par là...

JEUNHOMME.

C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, nous sommes tous les deux sous la surveillance de la police: moi, c’est la police administrative, et vous la police de vos administrés...

LA PRÉFÈTE.

Et la mienne n’est pas plus amusante, mon pauvre Jeunhomme! Elle a bien plus d’yeux, d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. Aussi ce que c’est bon de lui échapper un peu, de se sentir libre: croyez-vous que, lorsque je reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer comme cela tranquillement tous deux?

JEUNHOMME.

C’est vrai; c’est-à-dire que moi, je le pourrais: je suis presque plus libre que vous.

LA PRÉFÈTE.

Ah! songer que du moins, en ce moment, personne dans cette église, ne se doute, ne se soucie de ma présence, que personne ne s’inquiète de moi!

JEUNHOMME.

Personne. Et pourtant tout le monde est là, car, je vous le disais, c’est un grand mariage et, si vous voulez rester, vous verrez défiler, sans qu’il s’en doute, tout le personnel de vos réceptions futures, vous le connaîtrez avant qu’il ne vous connaisse.

LA PRÉFÈTE.

Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant aux fonctionnaires d’une préfecture que les fonctionnaires d’une autre préfecture: ils ont les mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux mêmes têtes. C’est positif; il y a un moule pour les receveurs d’enregistrement, pour leurs femmes, même pour leurs enfants. Une ville de vingt mille âmes, c’est toutes les villes de vingt mille âmes, et c’est à croire que par toute la France il n’y a que vingt mille âmes en tout.

JEUNHOMME.

Vingt mille, Madame, vingt mille âmes... croyez qu’il n’y en a pas tant.

LA PRÉFÈTE.

Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme!

JEUNHOMME.

A force de ne plus travailler de mes mains! Vous restez pour le défilé?

LA PRÉFÈTE.

C’est bientôt cette cérémonie?

JEUNHOMME.

Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait être commencé. Mettons encore une demi-heure. Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de la sacristie.

LA PRÉFÈTE.

Il y a un tableau à voir?

JEUNHOMME.

C’est un tableau d’un peintre local, que l’État avait acheté et envoyé. On l’a mis dans la sacristie à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop nu pour le montrer, en public, dans une chapelle... la sacristie, vous comprenez, c’est plus intime...

LA PRÉFÈTE.

Allons voir le petit ange...

JEUNHOMME.

Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je vais vous indiquer. Vous avez vu les sculptures des chapiteaux?

LA PRÉFÈTE.

Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il paraît que c’est la grande attraction de cette église.

JEUNHOMME.

Les archéologues n’y viennent que pour ça.

Ils s’éloignent par la galerie.

SCÈNE IX

LANVORNAY, arrivant par l’escalier du fond

Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le matin de notre mariage, j’irais graver nos initiales sur l’escalier du clocher, avec la pointe de mon couteau. Idée puérile, mais charmante! Et puis il paraît que c’est une coutume du pays. Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je n’ai plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment ça ne serait pas indispensable; mais, n’est-ce pas, on ne se marie que pour avoir de ces petits souvenirs-là!

Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme revient qui la ferme soigneusement.

SCÈNE X

JEUNHOMME

Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais pour mon rhume, qu’est-ce que dirait Calfa?... Rentrons chez nous.

Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa paraissent au fond.

SCÈNE XI

GÉRÔME, CALFA

CALFA.

Alors vous l’avez enfermée dans le clocher?

GÉRÔME.

Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me semble que c’est assez bien imaginé.

CALFA.

Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous mon opinion? Vous ne vous fâcherez pas? C’est une solution sans élégance.

GÉRÔME.

Comment! j’assure la tranquillité de la cérémonie, je mets cette femme dans l’impossibilité de nuire...

CALFA.

C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais pensé que ce fût là le résultat à atteindre, ce n’était pas bien malin: je n’avais qu’à la faire garder à vue à l’hôtel.

GÉRÔME.

Tiens, au fait: pourquoi ne l’avez-vous pas fait?

CALFA.

Ah! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, comme on voit bien qu’avec des dispositions pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur: vous n’avez pas nos coquetteries professionnelles!

GÉRÔME.

Enfin, l’important est que vous empêchiez un malheur?

CALFA.

Non! l’important était qu’on vît bien qu’il pouvait arriver un malheur, mais que nous avions pris toutes nos précautions. Nous ne commandons pas à l’orage, mais nous apportons des parapluies. Si l’orage ne crevait jamais, on finirait par trouver que les parapluies sont des instruments encombrants et d’une forme ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de la police? Enfin! vous êtes bien sûr, cette fois, que c’est bien la personne qui est là dedans?

GÉRÔME.

Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui ai demandé.

CALFA.

Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse du jeune marié?

GÉRÔME.

Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre.

CALFA.

D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans avoir l’air...

GÉRÔME.

Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait peut-être bon que j’aille m’occuper aussi des derniers apprêts de la cérémonie?

CALFA.

Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il n’y a pas de serrure à cette porte. Il faudrait deux agents pour garder le verrou et empêcher que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on entend frapper, il ne prenne à quelqu’un fantaisie d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez ce qu’ils auront à faire.

GÉRÔME.

Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne de ne laisser tirer ce verrou, sous aucun prétexte?...

CALFA.

C’est cela même, et merci.

GÉRÔME.

Sans rancune?

CALFA.

Comment donc: on peut avoir des points de vue différents en matière de police, et cela n’empêche pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait? Le hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours.

Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher et se trouve nez à nez avec Lanvornay.

SCÈNE XII

LANVORNAY, CALFA

LANVORNAY.

Ah! je vous remercie, Monsieur, on voit à peine clair là dedans, je ne pouvais plus ouvrir la porte!...

Il va pour filer.

CALFA.

Voyons, je ne rêve pas; ce n’est pas un déguisement: c’est bien un homme... C’est même le jeune marié!... Eh! Monsieur!...

LANVORNAY.

Oh! je vous demande pardon... on doit m’attendre, je suis très pressé. Tiens, j’ai même laissé mon couteau là-haut... tant pis... Bonsoir, Monsieur!

Il file.

CALFA.

Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, c’est égal, il n’a pu se tromper à ce point: l’homme, je le retrouverai toujours. Mais elle, la femme, qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue? Un dernier rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son couteau? Quelles turpitudes vais-je découvrir, ou quel drame? Tout va bien.

Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service s’arrêtent devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte.

SCÈNE XIII

LAMBERT, GUIBAL

LAMBERT.

Puisqu’il s’agit que personne entre et que personne sorte, si une bonne fois nous poussions le verrou?

GUIBAL.

Nous n’avons pas d’instructions.

LAMBERT.

Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. (Il pousse le verrou) Là! comme ça nous n’aurons qu’à surveiller du coin de l’œil, et, de l’autre, nous pourrons voir un peu la cérémonie.

GUIBAL.

Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies religieuses, ça m’impressionne toujours.

LAMBERT.

Oui, nous avons tous fait notre première communion.

GUIBAL.

Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien ne remplace l’autel avec les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.

Ils rôdent autour de l’orgue.

LAMBERT.

C’est curieux un orgue; je n’en avais jamais vu de près, c’est gros!

GUIBAL.

C’est censément plus gros qu’un piano.

LAMBERT.

M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit guère...

GUIBAL.

C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on entend mieux.

LAMBERT.

Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit bruit, comme si c’était dans le lointain, et que ça tremble.

GUIBAL.

Oui, on dirait qu’on vous chatouille.

LAMBERT, lisant.

Voix céleste... cor anglais...

GUIBAL.

Toujours les Anglais, nom de Dieu! ça me gâte un peu mon plaisir!

LAMBERT.

A notre poste, voilà qu’on vient.

Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu et les Ramage.

SCÈNE XIV

LES MÊMES, Mme RAMAGE, Mlle BÉDU, BÉDU, RAMAGE

Mme RAMAGE.

Tiens, il y a d’autres invités qui font comme nous qui s’installent à l’orgue.

Mlle BÉDU.

Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être des touristes?

BÉDU.

Chut! ce sont des agents. Il y en a comme ça plein l’église.

Mme RAMAGE.

C’est très impressionnant! Mais ils ne sont pas en uniforme?

BÉDU.

Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les reconnaisse pas. (Montrant dans la nef.) Tenez, il y a là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit blond...

Mme RAMAGE.

Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir qu’on est comme cela enveloppée de soldats?...

Mme BÉDU.

Les sergents de ville ne sont pas des soldats.

Mme RAMAGE.

Sans doute, n’empêche que de les savoir là calmes, immobiles, plein l’église, je trouve que cela donne aux circonstances une solennité particulière: j’imagine que ce que j’éprouve, c’est comme si j’assistais à une messe à bord d’un navire, vous savez, avec tout l’équipage...

Mme BÉDU.

Vous avez de l’imagination.

Mme RAMAGE.

Il faut bien.

Mme BÉDU.

Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle cérémonie de mariage sans uniformes dans le cortège.

Mme RAMAGE.

Ils ont dû faire venir leur cousin...

Mme BÉDU.

Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose dans les douanes, ou dans l’intendance, et qui s’est promené tout l’été dernier, à la musique, avec une pelisse d’officier...

Mlle BÉDU.

Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se marier en robe?

Mme BÉDU.

Qu’est-ce que ça peut te faire?

RAMAGE.

Allons, madame Bédu, Bédu autorise: venez que je vous montre les horreurs que les moines avaient mises dans cette galerie...

Mme BÉDU.

M. Bédu n’a rien à autoriser.

RAMAGE.

Voyons, nous avons encore quelques minutes à perdre, il faut en profiter: on ne marie pas tous les jours la fille d’une amie. Vous verrez, c’est très curieux.

Mme RAMAGE.

En somme, c’est de l’architecture.

Mme BÉDU.

En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie seule. (A Bédu.) Tu vas me faire le plaisir de rester avec elle.

BÉDU.

Mais certainement! (A part.) Ça m’est égal, j’ai vu ça quarante fois.

Mmes Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie.

SCÈNE XV

Mlle BÉDU, BÉDU, LES AGENTS

Mlle BÉDU.

Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, papa?

BÉDU.

Tiens, tu sais ça, toi?

Mlle BÉDU.

Je crois bien: à la pension, Germaine Champenois en dessinait sur tous ses cahiers.

BÉDU.

C’est du joli!

Mlle BÉDU.

Oh! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se marier.

BÉDU.

Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau de chant.

Et laissant Mlle Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents qui ont entamé une partie de cartes.

BÉDU.

A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville?

LAMBERT.

Au bonneteau.

GUIBAL.

Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions.

LAMBERT.

Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en province; mais monsieur Calfa exige que nous l’apprenions à tout événement, pour la surveillance.

GUIBAL.

Il nous a rapporté ça de Paris.

BÉDU.

J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous que je vous fasse dix sous?

LAMBERT.

Si vous voulez, monsieur Bédu. (Jeu.) C’est perdu.

BÉDU.

Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau commissaire.

LAMBERT, tout en faisant le jeu.

Oui, il va de l’avant. C’est perdu.

Le jeu continue.

GUIBAL.

On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire; mais comme il dit, moins on comprend, mieux on est discipliné; il inspire confiance.

LAMBERT.