Le paillasson: Mœurs de province

Part 3

Chapter 33,625 wordsPublic domain

L’on a fort épilogué, touchant la décision du préfet de police par quoi le cercle chôme depuis huit jours. Certes rien n’est plus moral que de combattre la funeste passion du jeu, dans les municipes voisins et d’y protéger contre les écornifleurs, la ponte bécassière. Mais une telle mesure est inapplicable dans Bagnères où l’on entoure les joueurs d’une véhémente probité. Aussi, malgré les récriminations de quelques esprits grincheux, malgré certaines déclamations dictées bien plutôt par de basses rancunes que par la soif du vrai, nous n’hésitons pas à redemander, la réouverture du boudoir à tapis vert.

Le cercle du Casino est l’habitacle d’un monde choisi, avec lequel on a tout bénéfice à perdre quelque somme. Pour notre part, nous avons distribué, dans l’espace de deux ans, la bagatelle de 20.000 louis aux diverses réunions florissant alors dans notre bonne ville et quand nous songeons aux fruits que nous retirâmes de ce faible débours, il nous vient une confusion d’avoir si chichement payé. Ce prix dérisoire nous valut quelques-unes de nos meilleures relations: la familiarité de Gaspard le Huron; le shake-hands du vénérable Escarmouche; le droit de tutoyer Martin et de recourir à l’obligeance de P. Tapa, le plus serviable des hommes--au denier deux. Pas une crapule n’a gîté dans Bigorre, au cours de ces nuits-là; pas une arsouille, pas un truand, pas un marlou, près de qui je n’aie connu la philanthropique douceur de prendre place, en attendant la main. «_Homo sum_...» Pas un goujat qui ne m’ait soufflé son brûle-gueule au visage! Pas un nigaud qui ne m’ait abreuvé de sornettes! Pas un croupier qui ne m’ait salué par mon nom!

De telles acquisitions contre une misérable dépense! N’est-ce pas tout profit pour le récipiendaire et, comme disait Gavarni «beaucoup d’honneur pour son argent.» En vérité qui se voudrait plaindre? Quelque bardache, tout au plus.

* * * * *

Les représentations théâtrales poursuivent d’un cours égal leur triomphante carrière. La troupe lyrique et celle de comédie (_amant alterna camenæ_...) charment les doubles échos de la bonbonnière Saint Jean et de la salle des Fêtes. Ne reculant guère devant les sacrifices--même périlleux--quand il s’agit de l’art et de ses abonnés, M. Fauré nous révéla naguère un ouvrage inédit, ou peu s’en faut, dont l’originalité, la fantaisie et la verdeur nous ont su procurer une jouissance artistique aussi vive qu’inattendue. La chose est, sauf erreur, baptisée, _Les Dragons de Villars_ et passe communément pour une œuvre posthume d’Hector Berlioz. Dans cette partition, d’un style harmonieux et coulant, abondent les motifs aisés à retenir. Aussi avons-nous ouï sans trop d’ébahissement des chœurs de jeunes hommes aboyant à sa sortie

«Je me disai... ai Quand tu passai... ai».

D’autres partitions de moindre importance, des vaudevilles à foison, des drames par centaines et des saynettes par milliers; une fête nocturne dans les jardins du Casino, de quoi le besoin se fit sentir du jour où la température basse permit d’espérer une moisson flatteuse de bronchites et de rhumes de cerveau: tel est en résumé le bilan des allégresses bagnéraises. Soyons fiers et bénissons avec nos hôtes le sagace cornac auteur de ces loisirs.

XI

OUVERTURE DE LA CHASSE

_Bagnères de Bigorre, 7 septembre 1886_

L’ouverture de la chasse exécutée par un lutrin d’acéphales, peuple de résonnances imbéciles les coteaux et les bois. La vénerie au petit pied est à coup sûr un des moyens topiques dont use la classe moyenne pour faire patente son incurable stupidité. Aucun spectacle n’est plus idoine à éjouir les quadrupèdes de tout pelage que l’aspect d’un huissier en tenue de guerre, ou le ventre d’un tabellion bedonnant sous son carnier. J’imagine que les oiseaux de divers ordres garés des fusils maladroits, s’esclaffent aux dépens des boutiquiers cynégétiques. Le hérisson débite au lièvre maintes pointes, touchant les gabatines qu’il leur donna; le connil, cette crapule forestière, leur fait la nique au bord des haies; le geai les siffle, et le chat-huant les vitupère; la bécasse prend en pitié la niaiserie de leurs apophthegmes; et du creux des châtaigniers, la buse en parle à l’émouchet, son compère.--Eux, vont toujours, sans même soupçonner l’ironie des bêtes et des choses; la grimace cachinnatoire du soleil goguenard qui leur bleuit la trogne et vermillonne leur sinciput.

Puis le soir tombe et les bestioles vengées se livrent sans contrainte aux passions affectives, dont Toussenel les a si libéralement gratifiées.

Celui de tous les écrivains qui s’est le plus attendri sur les déjections naturelles, j’entends le père Michelet, n’a pas manqué d’attribuer aux moindres volatiles de suprêmes amours et de rares pensers. Volontiers, il s’extasie sur la vaillance des guêpes et le grand cœur des pingouins... Sans communier aussi largement de l’âme des choses, nous ressentons un fraternel émoi pour tant d’innocentes et gracieuses formes de la vie. Les oiseaux surtout, amis de la chaumière et du labour, portent une grâce augurale et pour ainsi dire sacrée. La caille, au plumage couleur de terre et de blé; le virevent, qui fuse le long des saulaies comme un éclair d’émeraude et de lapis; la perdrix, si délicatement fourrée d’une peluche bleuâtre où saignent des gouttes de corail; et par-dessus tous, la vaillante alouette qui porte au plus haut ciel l’allégresse des laborieux matins, ne sont-ils pas la voix même, le chant humble et doux du terroir natal?

Je ne pense pas que ces considérations empêchent Messieurs les chasseurs de tirer au poil et à la plume, ni les maîtres-queux d’étendre leur butin sur de fines rôties. Nous déplorons seulement que la chair humaine n’ait point la saveur du lapereau, sans quoi nous proposerions à quelques snobs galipoteux, de remplacer les victimes ailées dont nous nous délectons.

Le dernier feu s’éteint sur la lande embrumée: Plus de flamme aux carreaux, aux toits plus de fumée. La note des crapauds vibre, seule, et la nuit Sous ses voiles de crêpe endort ce faible bruit. Les étoiles ne sont pas encore allumées, Silencieusement des brises embaumées Passent sur le sommeil des moissons et des bois; Une clarté se pose au faîte blanc des toits Et de taches d’argent sème la terre brune: Voici qu’à l’orient, là-bas, monte la lune.

* * * * *

Le premier bal de la ville, commencé lugubrement, a secoué peu à peu son allure mortuaire et jusques vers l’aurore, papillonné clopin-clopant. Quelques gracieuses femmes, un soupçon de toilettes, les valses émergeant de bambous tout en fleurs, l’or du gaz sur les moulures pâtissières, en la salle dite des Fêtes, cela ne suffit point à galvaniser l’ennui dont Bagnères affadit ses visiteurs. Certaine robe d’un provincialisme excessif suscita de courts élans de gaieté, fournit aux désheurés du lendemain, le motif d’une agréable conversation. L’on rapporte que plusieurs convives autochtones portent encore du mal au cœur, pour s’être ingurgité sans mesure, l’orgeat gratuit et les sandwiches sébacées des festivals municipaux.

XII

IMPRESSION DE MID-SUMMER

DU VAL DE PAYOLLE, LE DIMANCHE DE LA SAINT JEAN D’ÉTÉ

Décortiqué, l’aubier fendu sous des coins ligneux, le pin surgit entre les pals qui l’étançonnent, mitré de fleurs, chappé de branches avec l’appareil d’un fantôme roi.

Un orage fermente dans le ciel, torpide, rubéfiant l’azur de tonnerres avortés. C’est la pesanteur des midis électriques, aggravée aux fades exhalaisons des tilleuls. Ferments d’alcôve où se souvient le musc des chevelures, frissons du rut universel, orgasme des sèves pâmées si lourds aux poitrines humaines.

De vers le ponant, aux fins de l’horizon, une rougeur étale, un abîme de sang cuivreux où se détermine en silhouette l’ogive mince des peupliers. En haut, le bleu lucide, l’onde claire d’un outremer déjà pâli. Des hirondelles incisent de leur aile noire les volutes pourpres des nuées. Tragiques, des flammes s’écroulent du zénith à l’occident. Et, dans une seule apothéose, vers l’incendie astral qui s’effondre et s’échaffaude, monte, d’abord fumée, l’embrase inepte et glorieux du _haillat_[2].

[2] Haillat, bûcher, en dialecte gascon.

* * * * *

La foule stupide comme il convient. Des avoués sont venus là, concomités de leurs épouses, flanqués de leurs marcassins. Des guenipes aussi professionnellement. Des blousards--maternels avec excès--érigent à pleins bras leurs mômes englués de morve et de sucre en bâtons.

Bannières en tête, chantres au flanc, voici le clergé nasiférant des cantiques. Autour du bûcher les vicaires génuflectent, goupillonnent et saluent, tandis que le célébrant à grand renfort d’allumettes, provoque l’étincelle paresseuse à jaillir. Un nuage se tord, écharpe grise lamée brusquement de stries écarlates. Des feuilles de buis vert claquent et pétillent, s’enchevêtrent en sequins d’or. Sur le tronc voué ruisselle un baume incandescent, qui le dévore. Les chantres suffoqués renâclent l’hymne de Guy d’Arezzo, le verset à doubles croches où ce moinillon inoccupé harponna «l’ut-ré-mi-fa-sol» tant douloureux aux enfances bien nées.

Un ecclésiastique myope que le brasier roussit quelque peu, s’évertue de ramener son surplis en arrière. Les voyous se culbutent afin d’arder au brandon public les thyrses dont ils vont sur l’heure, effarer mesdames les bourgeoises en souci de leurs mollets.

Et, dans le ciel où rougeoient des flammèches emportées dans le ciel métallique et fumeux comme une forge éteinte, dans le ciel où grandit l’impérissable amour, éclate, sur la cohue imbécile, le rire vengeur des anciens Dieux.

* * * * *

Un âpre soleil darde sur la garrigue ses obliques rayons. La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi. Seul, le claquet des grillons scande les minutes chaudes--horloge de l’été. Au loin vers la montagne, dans le val où badine quelque source, tremble au sommet des aulnes un brouillard évanoui. Massives, érigeant en plein ciel leurs arêtes d’acier bleu, les vastes Pyrénées enclosent l’horizon. Tours crênelées, flèches de cathédrales, coupoles imbriquées d’argent, toitures monstrueuses d’une cité pélasgique, les lourdes cîmes échafaudent par la rude clarté leurs dômes prestigieux. Dans l’azur nu, invisible presque, le tournoiement d’un vautour. Une couleuvre, par instants, rampe sous la bruyère avec le bruit sec du papier froissé.

Et le pastour, dont les sabots tintent pesamment sur la route empoussiérée: le compagnon fourbu; le tourlourou convalescent, le porte-balles qui vend aux filles de ferme des bréviaires d’amour, hument avec transport l’incandescente beauté de la nature, cependant qu’au bord du fossé où volète la mésange, le villageois, en pleine lumière, touche les bœufs assés, d’un mouvement pontifical.

* * * * *

Sur la table un faisceau de lys. Chair florale près de quoi la chair vive s’humilie, nacre odorante à dépriser le vernis des coquillages. Ni feuilles, ni rameaux. La tige d’un vert blême ostente cet émail où--vol d’insectes mordorés--posent les étamines. Nulle innocence, d’ailleurs, malgré le symbolisme goîtreux des processionnaires. L’orgueil d’être blanc--tel un soleil de juin;--le faste des parfums trop généreux pour nos désirs.

Superbes, d’une gloire laiteuse en la buire de Venise, les corymbes liliaux versent le plein été aux choses familières. Comme les bergers du Cantique, le Souvenir se repaît entre leurs dons. Emmi l’ombre où sussurre--inquiet--l’appel des aromates, renaît l’effluve des charmilles antérieures, le givre des longs soirs à travers d’autres branches. Les baisers fleuris de troènes, les cheveux constellés aux pâleurs des jasmins pernoctent, doux sabbat de la jeunesse fugitive.

Par la fenêtre, un coin d’éther crépusculeux, estompé l’on dirait, de gaze noire. Le parterre noyé d’obscur, sans un bruit d’ailes ou de pas. Au loin, l’harmonica solitaire des crapauds exaltent Vénus qui rit à leurs yeux de topaze, et sur l’arête des ormes, se lève coruscante.

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Crépuscule, mais imprégné de jour, où défilent endimanchées, les ménagères de l’endroit. Rasés bleu, les membres gauchis dans leur vêture de cadix, les mâles fument sur la place de l’Eglise, en attendant souper. Une fuite d’encens traîne sous le porche ouvert. Des béguines, symétrisant les chaises bousculées par la débâcle de vêpres, glissent, falottes entre les saints peinturlurés. C’est dans la nef, qu’épargne la rousseur de l’heure, un bleuissement de paradis, une Avallon campagnarde éclose aux fraîcheurs des bénitiers.

Mais, plus rude, avec son fumet de simples écrasées, la moisson lithurgique imprègne d’âcre miel les rues de la bourgade. Roses bénites, lys sacrés et le fenouil qu’aima le Syrien Adonis, les herbes de la Saint-Jean évaporent sous les toits rustiques, leur ardente fenaison.

Parmi ses glauques cheveux d’ondine, la nigelle aux yeux pers sème des nœuds de turquoise. La feuille trilobée des ancolies supporte avec fierté des campanes d’améthyste. Les daturas, les molènes velues, les euphorbes aux pétales virescents, les digitales assassines, bandent leurs piques mal famées et, noir de suprêmes venins, l’aconit fait craquer sous les sabots de frêne, ses cassolettes plutoniennes.

Amère saveur des plantes! Breuvage de l’été qu’affadit à peine le nauséeux encens! C’est la veille où, par les hautes prairies, les jeunes hommes se baignent aux lustrales rosées, invigorent leur puberté dans la communion des choses. Les fontaines débordent, la fougère mûrit. Le village latin, célèbrera, ce soir, ses païennes et vivantes origines. A moins que, nantie de quelque billon, la jouvence locale ne se rue au café du Sud-Ouest, présentement illustré par les intermèdes et chansons de Mlle Pépita, romancière excentrique à l’instar de Paris, comme en témoigne, avec déférence, l’aboyeur public,--très digne--après un roulement de son tambour enchifrené.

XIII

PORTRAITS DE FAMILLE

Le père Chose éteint le feu Et pour qu’aucun valseur ne lampe, Renverse le thé dans la lampe. Ses enfants le voudraient bien feu.

Dindonnus semble un jeune Dieu Peint sur le mur, à la détrempe: Son crâne est la pomme de rampe Chère à Philippe de Grandlieu.

Près de Clary-Bell qu’on assiège Dindonna, hors d’un bain de siège Fait de musc et de néroli,

Se comprime le métatarse. Son corset de bourre est empli: C’est une dinde avec sa farce.

XIV

BALLADE

EXÉCUTÉE EN RIMES PARNASSIENNES A LA LOUANGE DU DRAP BOSVIEL

Chœurs bondissants par l’oréas neigeuse, Faunes velus, thyades aux bras blancs, Vous qui menez la cordace orageuse, Des antres sourds aux pics étincelants Et qui, le soir, sous les rameaux tremblants Mêlez vos voix au crotale sonore, Je veux chanter, en un rythme de miel, Le drap vainqueur, le drap essentiel, Le drap cossu dont Bigorre s’honore: Le meilleur drap est celui de Bosviel.

Bosviel n’a pas la mine avantageuse. Son ventre gros bedonne et sort des plans, Son poil est gris et sa face rageuse: Même il a pour nos regards indolents L’air abruti des messieurs icoglans. Cependant la flamme interne le dore, Mais, dédaignant tout chic matériel, Il va tissant la laine, sous le ciel. Et, sans qu’il soit besoin de Mandragore, Le meilleur drap est celui de Bosviel.

Par les taillis ombrés de nuit songeuse Le long des bois pleins de parfums troublants Nul ne le vit contempler Beseigeuse Cueillir des fleurs ou marcher à pas lents, Nul moins que lui ne mange d’ortolans. Il parle peu, sans nulle métaphore, Il aime mieux Gothon qu’Alaciel Et des bourgeois, sort providentiel, De cornes d’or, son front plat se décore, Le meilleur drap est celui de Bosviel,

Envoi

Prince, Carrère est beau comme Ariel, Et l’oncle Uzac se teint avant l’aurore, Turon fournit l’onguent mercuriel. Mais, de Dunkerque aux montagnes d’Andorre, Le meilleur drap est celui de Bosviel.

XV

A SEULE FIN D’EXALTER LE TACT DE M. DURAND.

Des peintr’ étaient à la campagne, Ils respiraient l’air librement, Rêvant de revêtir le pagne, Quand débarqua... Marie Durand!

Elle arrivait, vrai sujet Suisse, Mettant ses grands pieds dans le plat, Etalant un esprit novice, Parlant amour, et cœtera!

Les peintres, frappés de marasme, Auraient voulu la voir au loin, Mais, comm’ ils avaient un’ belle âme, A leur table, ils lui offrent’ un coin!

Moralité

Quand vous irez à la campagne, Point n’en parlez à un M. Durand; Allez, revêtissez le pagne Et respirez l’air librement.

XVI

BALLADE

POUR EXALTER LES MELONS SURHUMAINS DE MONSIEUR GAGA

Il n’en est pas de plus sucré A Gambaiseuil, aux Yvelines, A Grosrouvre, Neauphle ou Méré. Les compotes, combien câlines,

Que fomentent les Ursulines Et que Tanrade prodigua N’ont pas de douceurs plus félines: C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.

Il marche d’un air assuré, Parmi les couches cristallines: Ainsi Van Dick lâche son ré. Et les courges, ces orphelines,

Et les endives de Malines, Et le myrthe, et le seringa, Proclament du val aux collines: C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.

Lorsque septembre enténébré Te pleure, ô Soleil qui déclines, Le melon, comme un sein doré, Pointe parmi les avelines.

Viens, Brunehilde et toi Zerline Et toi, Maure pour qui Pingat Aurait ourdi ses mousselines! C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!

Envoi.

Princesses! que vos mandolines Chantent, du Zenil au Volga, Ces cucurbites zinzolines: C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!

XVII

SOUS LES TILLEULS DE BAGNÈRES

En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les bouquets noués d’herbes au ruban mêlent à l’œillet de poète la rose de tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lys blancs, de jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr encore une chanson de miel (ainsi parlait le bon Aristophane) et qu’aux marges des fossés, le ver luisant pour sa vigile d’amour, accroche une lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux et les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits.

C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, où les ciels moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève et l’été commence à peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs encore sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de grenat.

Shakespeare à choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania, Nicolas Gogol, ce Virgile du Dniéper assigne même aux conciliabules des esprits qui gardent les richesses, des nains qui, dans les blancheurs lunaires, décapent leurs trésors depuis que brille l’étoile au soir jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que dans la nuit de Walpurgis, apparaît le spectre fatidique du Brocken, que passe au claquement des fouets, aux abois des limiers, la chevauchée d’Athta-troll avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.

_Les anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique_

trottent devant le Chasseur Noir et la menée d’Hellequin, sous les fûts des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les chats démoniaques menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes, cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps, améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux. Nains propices, filandières secourables, corbeaux pareils à ceux de Wotan préparent dans les _Kinder und Hausmärchen_ des frères Grimm, toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer paternel.

Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.

En hiver, au contraire, les démons de la tempête rôdent parmi les ténèbres de la lande. Le vent d’ouest pleure, crie et sanglote, comme un chrétien égorgé par des bandits. Le froid, les bourrasques, la nuit hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent après le couvre-feu, loin des villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les coquemares et les mauvais garçons. Beau temps pour le sabbat! Mais aux nuits de la Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la menthe et la reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et boutons d’or passementent l’herbe verte que n’a pas touchée encore la faux du moissonneur, des esprits bénins, en attendant l’aurore, mènent danses et chœurs. C’est le temps où Dames blanches, _hades_ et farfadets se manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la fée et le lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit Poucet et des robes à Cendrillon.

Le personnel des Contes de ma mère l’Oye, célèbre sa fête annuelle pendant ces claires ténèbres du Mid-Summer.

Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle, d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque ornement. Les jardiniers se sont plus à dresser une horloge des fleurs. Pourquoi pas un calendrier du printemps?

Cela irait des jacinthes aux pivoines, des anémones à l’œillet. Les arbres surtout, mieux que tout autre végétal, prêtent leur odeur, une odeur spéciale à chaque semaine du renouveau. Les pommiers d’abord, les pêchers, les amandiers; ensuite le lilas; puis, l’acacia, l’aubépin, le laurier-cerise comptent les heures, signalent à chaque étape la marche ascendante du soleil. Et quand, arrivé enfin au point culminant de sa course, il triomphe dans la jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent enfin leur fleurette jaune pâle, d’où s’épanche, en plein ciel, un baume puissant et délicat. Ni la rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni le fugace parfum du réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome dont s’enivrent les nocturnes promeneurs; c’est l’âme elle-même, le songe des belles nuits, au milieu de l’été.

* * * * *

Près de Riennel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique, dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde, les tilleuls épanchent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent pouvait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur paix profonde? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent dans un sol de marbre; négligez les édifices médiocres et la sculpture officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme une colonne dorique son fût poli et régulier; c’est au bord des ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis, l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre, qu’effleure de son aile indécise l’essaim diapré des libellules.