Le paillasson: Mœurs de province

Part 2

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Petit, court, la tête au niveau des épaules, il étalait dans toute sa hideur, un joli visage d’imbécile aimé des femmes, avec sa moustache blonde, ses yeux de lin aux paupières sigillées et l’enfantine douceur de son sourire bête. Une graisse de volaille morte, empâtait ses joues aux paupières meurtries, enflait ses membres gourds. C’était un habitué des tapis verts, une figure continuellement rencontrée dans les tripots. Hétéroclite et vague, il passait plus effacé qu’une ombre parmi les comparses du jeu. Un des premiers à commencer la partie, il ne se retirait qu’à l’heure où les garçons du cercle éteignent les quinquets; une déveine tenace le poursuivait. Pendant des mois entiers, il perdait en détail les sommes qu’il empruntait de tous côtés. Avec une abnégation infinie, il recommençait les mêmes coups qui rataient invariablement, sans une plainte, sans une colère, sans une de ces fulgurations de dépit qui secouent en des spasmes rapides les joueurs les plus stoïques, mettant des flammes dans leurs regards et des lambeaux de chair à leurs ongles. Il n’en voulait pas à la fortune de lui être mauvaise, ni à ses vices de l’appauvrir.

Malgré tous les déboires de son existence, il gardait la foi des lendemains, l’espoir d’un retour de chance qui le vengerait. Et souvent les derniers restés du funèbre «chemin de fer» qui se joue à quatre heures du matin, les combattants de cette lutte d’idiotie où chacun ne songe qu’à enfoncer un peu plus son voisin pour se refaire, avaient été surpris d’entendre sa voix flasque dire paisiblement: «Nous nous rattraperons bien quelque jour. Nous finirons aussi par trouver une main. Et puis, à quoi ça sert-il de se faire du mauvais sang?»

Cette invincible confiance lui avait valu le surnom sous lequel tout le monde le désignait et que ses amis de Casino lui donnaient carrément, sans qu’il s’en fâchât. On l’appelait le _Monsieur qui attend une main_.

* * * * *

Son histoire était connue de tous et lui-même la racontait volontiers. C’était inepte, triste et sale comme la vie. Après avoir scandalisé Bordeaux, la ville des cravates blanches, où son père gagnait passablement d’argent à fabriquer du Château-Laffite dans les prix doux et avoir affiché une liaison ignoble, au point que sa famille avait dû le chasser, il traînait sa misère et ses amours, dans tous les recoins des Pyrénées. La bohême des villes d’eaux, le renouvellement de ces milieux cocasses, l’abritait un peu, lui permettait de demander au baccara de quoi payer l’auberge de l’exil. Mais les cartes n’étaient pas prospères, les notes chômaient longtemps et les hôteliers assaisonnaient d’insolences les repas qu’ils lui servaient. Heureusement il avait le cœur et l’appétit robustes et ne se décourageait pas pour si peu. Partout il était chez lui et perpétuait ses installations, habitué aux vides que creusent, dans les stations thermales, les saisons finissantes, acharné jusqu’au dernier jour à subjuguer la fortune. A Cauterets, à Luchon, à Bagnères, partout où, sous couleur d’hydrothérapie, on tripote du carton et l’on soupe avec des filles, il s’éternisait, dînant aux tables d’hôte, se gargarisant aux buvettes, expliquant aux nouveaux venus les paysages et les douches de l’endroit. Cela durait depuis des années. Depuis des années, aussi, il remorquait cette maîtresse par qui ses déboires avaient commencé, une grande brune laide, fanée, sans race et sans grâce, dont le nez suintait sous un enchifrènement perpétuel et qu’il adorait. C’était pour elle qu’il s’était condamné à tant de grotesques souffrances, qu’il avait répudié toute vergogne, frayant avec les grecs, tutoyé par des croupiers, si déchu que même dans le monde des joueurs, on le prenait en pitié. Et ce crucifié d’amour gardait parmi tous les hasards sa sérénité stupide de gros bébé. Sans le sou, ne possédant pour vivre que l’argent des cartes, il en était venu à garder les louis que «sa femme», ainsi qu’il la nommait, glissait parfois, le matin, dans son gilet. L’opprobre et la rancœur des choses qu’il vivait, ne mordaient pas sur lui. Dans la détente de son orgueil, dans la fuite de toute volonté, il se plongeait, comme en un bain d’indéfectible repos. Le pain de la douleur lui profitait.

* * * * *

Mais une fanfare jaillit de l’orchestre subitement réveillé. Le cotillon était fini. Deux par deux, les couples défilaient pour la promenade finale, armés d’engins charivariques, mirlitons, crécelles, trompettes et violons à quatre sols. Sur un signe du conducteur, les pistons attaquèrent la marche du Prophète et ce fut un vacarme épouvantable qui jaillit de toute la salle, accompagnant le thème auguste de Meyerbeer.

V

BOURGEOIS DE BAGNÈRES DE BIGORRE EN 1886

J’ai sous les yeux cette furieuse estampe de Rembrandt: Saint Jean dans le Désert. Un plateau cendreux, aduste, et comme vitrifié par endroits, que surplombent de noires falaises. L’aride et le nu du roc vif, sans eau ni végétal. Un peuple éreinté de sommeil, prostré devers le sol, regardant avec des yeux vides l’halluciné qui le harangue. Debout, sur un mamelon effrité, le précurseur clame son rêve messianique, insoucieux de toute chose hormis de l’idéal. Le souffle de la mort rétracte ses lèvres d’où fulgure sur le vieux monde l’orage des malédictions. Son maigre corps, serré dans une loque, le capuchon nimbant sa tête creuse, le geste fanatique et bourru, tel surgit, en sa laideur fiévreuse, l’ancêtre des moines tourmenteurs!

A vrai dire, près d’un tel homme, le père Janvier semble un peu terne et le comte de Mun tout à fait idiot.

--Qu’importe à l’ascète l’horreur brûlante de sa tanière, l’obtuse indifférence des auditeurs! Une voix lui parle. Hors du contingent et du concret, l’extase le ravit. Un dieu l’emporte vers les cîmes, lui découvre une justice nouvelle et, huées du farouche Thabor, les hordes noires des Barbares à venir, les destructeurs de toute harmonie sociale et de toute beauté.

Au premier plan, dans une lumière--on dirait--apaisée, trois bourgeois pérorent avec un dégoût manifeste, improuvent ces ardeurs de colère et de foi. Leurs vêtements sont amples, levés dans des étoffes opulentes et durables--et faits d’un air cossu qui, d’abord, les signale pour des gens arrivés. De larges tiares, copieuses en broderies, cerclent leurs tempes grisâtres et leur personne entière montre un air de délibération, effet de la richesse autant que de l’estime où chacun les tient. Pour les visages, rien ne se peut imaginer de plus bassement laid. Pas un scrupule d’intelligence ou de passion. Ce sont bien là des marchands, inaccessibles à toute vérité d’ordre surnaturel. L’astuce, la goinfrerie, la lésine, la sottise poltronne déprimèrent ces faces, creusèrent ces rides, ignoblement. A coup sûr, ce sont des gens pieux, madrés en leur négoce et qui reluisent aux fins de mois. Aussi de quel mépris toisent-ils le mangeur de sauterelles, l’essénien prêchant la détestation du riche et la communauté. L’ahurissement du pleutre qui ne saisit pas, s’unit en leurs discours à la haine du banquier menacé dans son argent. Pourtant, ici, le grotesque domine, le trio de pieds-plats fait songer à certaines planches de Daumier, le cruel historien des bureaucrates; d’un Daumier gigantesque et promu à la vie sublime du grand art.

* * * * *

J’ai retrouvé, sur mainte hure bagnéraise l’expression lamentable et caricaturale de mes trois pharisiens. Un arrêté du préfet de police, le grand architinclin des belles petites et des chevaliers du râteau, vient d’interdire à grand tapage les jeux dits de hasard, dans les stations thermales. On a saisi les engins de toute espèce, les râteaux, les jetons, les chevaux de bois, les mascottes, ingénieux déguisement de la roulette proscrite, et renvoyé à leurs chères études, les filous cosmopolites dont se parent les Kursaals. Là-dessus, cris, fureurs, malédictions. On se fût cru dans Rama, au temps que Rachel lamentait ses enfançons. A Bigorre, comme ailleurs, l’exécution n’alla point sans quelque tapage et grincements de dents. Des voix éplorées gémirent chez Veaudelet. Polycarpe Remora, dit le bourreau des gueux, Polycarpe dont le claque-dents prêtait asile au monde des petits baigneurs, des ouvriers et des gens de peine, curieux d’être dévalisés, pleure des larmes de crocodile sur son industrie méchamment mise à mort. Le tenancier du casino, drapé dans sa majesté de père-noble, tonitrue avec les gestes du cardinal Brogni et menace de fermer sa boutique.

L’esprit s’accoutume avec peine à la superlative barbarie d’un pareil châtiment.

Quoi! jusqu’à la fin de septembre, les dilettanti de passage ne pourraient plus ouïr la _Dame Blanche_ et _Si j’étais Roi_! Le _Grand Mogol_, comme _Achilleus_ sous sa tente, disparaîtrait dans les jungles de Delhi! Le ténor Dumollard, ce luth, et Mademoiselle Trop-de-lilas, cette harpe, résorberaient leurs tons! Et tout cela pour éviter la ruine de quelques familles, le déshonneur des jeunes hommes, le désespoir des mères, les tragédies boueuses et sanglantes sur quoi les entrepreneurs de casinos écrêment leurs profits. A d’autres! Nous prend-on pour des faquins? Qu’une femme se noie, qu’un enfant de vingt ans se brûle après quelques nuits, où, d’accord avec les croupiers municipaux, les grecs ont arraché de ses mains le bien patrimonial, est-ce là de quoi mener si grand bruit quand la cagnotte marche et que Monsieur Delaroulette est satisfait?

Pour mettre fin à ce scandale, et rendre aux amateurs passionnés de musique les organes éoliens qui tant nous ont charmés, les éphores de la ville se déboutonnèrent d’une protestation vraiment ingénieuse, où la moralité, l’organisation savante et la délicatesse du cercle de Bagnères sont exaltées comme il faut. Une localité si bien pensante, en effet, ne peut tenir un vulgaire brelan. C’est avec des tarots présanctifiés que l’on cartonne sur ses tapis. Un tripot, le casino de Bagnères! Oh! que nenni, mais une académie fermée à double tour, aristocratique et pieuse, moitié salon, moitié sanctuaire, où l’on ne coudoie que fleurs héraldiques, où l’on n’entend que propos à la Champcenetz. Depuis l’affaire Tigaud--un gentleman retiré dans sa villa de Poissy--l’on garde les cartes comme des infantes. On les environne de précautions merveilleusement combinées qu’un escroc de médiocre intelligence les peut connaître en un clin d’œil. Le reste n’est qu’un jeu pour l’adresse des philosophes à qui d’ailleurs le personnel des tables chaudes est toujours prêt à servir du gâteau, malgré l’honnêteté de quelques subalternes et la vigilance des ayants-droit. Mais c’est un fait indéniable, que jamais un grec ne pénétra dans Bagnères, que ses habitants professent une aversion marquée pour la poussette et le louis qui tombe, que sa maison de conversation est un site où les mœurs s’épurent, en même temps que l’esprit se familiarise avec les chefs-d’œuvre escarpés.

Le document de nos «édiles» a trouvé près de l’administration préfectorale, un concours d’autant plus suave que des schismes politiques divisaient ces pouvoirs. On combla les fossés,--l’on oublia les querelles et l’on s’embrassa, comme, après la mort de Juliette, les Capulets et les Montaigus. Que les «blaireaux» paient de leur fortune, ou même de leur couenne, cette heure bénévole, quel maroufle hypocondriaque oserait fronder là-dessus!

* * * * *

Voilà quels événements agitèrent Bigorre et ses faubourgs. Les endroits publics regorgent d’yeux écarquillés et de lippes bavardes, commentant la décision ministérielle à ne plus finir, proposant avec abondance d’ineptes éventualités. Il y a là comme un bruit de grenouillère où vient choir un pavé. Seulement au _brékékékeh_ du divin Aristophane succèdent des aperçus écœurants de trivialité. Qui l’emportera dans ce duel tintamarresque, où la ville, représentée par ses élus, joue le personnage de mestre-de-camp! Souhaitons, pour en finir avec ces rabâchages, que le monde où l’on triche ait partie gagnée, par l’or ou par le fer, et que l’écharpe de Pallas, flotte comme devant sur la Tour de l’Horloge.

Et peut-être, un soir, apprendrons-nous--sans chagrin du reste--que les vertueux défenseurs de la cagnotte y laissèrent, par la main de leurs enfants, quelque formidable rançon.

Alors, les yeux dessillés par une mésaventure personnelle, ils comprendront, sans doute, à quel singulier rôle ils se voulurent commettre, et que l’ignorance est un crime aussi.

Car enfin que répondraient-ils, ces chevaliers, ces purs, ces catholiques, si quelqu’un leur proposait en face de tenir--même par procuration--un établissement de filles ou un comptoir de bonneteau?

VI

BULLETIN DE VOTE.

_Bagnères de Bigorre, 1886._

J’ai reçu, ce matin, un imprimé de forme oblongue, contenant mes nom, prénoms, domicile et vertus, mais d’une réserve charmante, au sujet de mes ans. Cela remis par un sergot--irisurbaine--et dénudé de toute enveloppe. Mon cœur électoral a tressailli; car vous supposez bien que ce papier fatidique, n’était rien moins que la carte m’autorisant à circuler sur le trottoir du suffrage universel. Dimanche et quelque peu les jours suivants, s’il plaît aux candidats couchés dans le hamac du ballottage, les entendoires bagnérais auront à prononcer entre Monsieur Troussemêtre, qui en sa qualité d’arpenteur, doit tenir un plan, et le docteur Cazalas, jaloux de médicamenter notre belle patrie. A vrai dire, je dois beaucoup à ces messieurs, pour le soin qu’ils prennent d’égayer les murs de proclamations versicolores. Je n’ai point lu le texte de leurs papiers, à cause que le verbe constitutionnel n’entame point, sans douleur, ma caboche ignorante. Mais les beaux placards, usités pour le raccrochage des suffrageants, amusent l’œil de leur polychromie, et le préparent aux oiseaux imprévus, aux étoffes estomirantes, qu’importent dans nos murs les Landes et le Gers.

* * * * *

Pour le restant, Bagnères montre la gaieté, d’un champ de betteraves, dans un jour brumeux. Le Casino, peu sorti de ses fondations, unit agréablement les plâtriers aux dames indigènes, de quoi résultent force erreurs et confusions de maquillages. Les comédies fossiles alternent dans la salle des fêtes avec les renâclements du ténor sans voix et les ingénuités de chanteuses quinquagénaires. Joignez la laideur crue du badigeon, la présence inéluctable des mêmes spectateurs, et vous imaginerez sans doute l’allure pénitentiaire de ces divertissements.

L’obstination qui caractérise les hôtes du Casino avec l’inamovibilité du répertoire, y donnent une sensation macabre d’ennui rétrospectif. Les visages restent les mêmes, allégés d’incisives et soulignés de pattes d’oie; les tailles se déforment, et telle qui s’essouffle aujourd’hui en des valses commémoratives, bondissait aux rythmes printaniers, voici quelque dix-huit ans.

Il sied d’admirer la force d’âme à rendre capable d’endurer après des lustres, la _Rose de Saint Flour_ ou _les Dragons de Villars_.

Une autre cause de tristesse est l’absence de joueurs qui fait pousser des champignons dans le tiroir de la cagnotte et substitue la dèche crapuleuse aux pêches miraculeuses de l’été. L’auguste influence qui supprima--fort à raison d’ailleurs--l’inepte pornographie des opérettes, devrait bien suspendre aussi le passe-temps de _la Mascotte_, où les petits jeunes gens compromettent le repos de leurs nuits et l’avarice de leurs ascendants.

* * * * *

Le ciel tout gris, le ciel ouateux d’après l’orage, descend en brume fine jusqu’au ras des coteaux. Les blanches routes aux candeurs marmorales ignorent les sveltes promeneuses et le gai fracas des excursions. Un petit âne chargé de bois, un pâtre sur le chemin de hautes bergeries et dans leurs tape-culs, les courtiers d’élection, promenant la sottise au grand air, voilà pour le paysage. La campagne s’endort au clapotement des eaux troubles, au gargouillis des branches égouttées. La pluie incessante avive et rajeunit le ton laqué des feuilles, depuis le vert noir des aunes, jusques au pâle argent de l’osier.

Et c’est une gloire verte des bois et des prairies, des gazons où s’enorgueillit la claire dentelle des frênes, la découpure savante des yeuses, la pourpre jaune des sorbiers, l’aile tremblante des sycomores. Renaisse le bon soleil, ami des plantes et des hommes, le soleil qui fait bourdonner aux blessures des chênes les scarabées de lapis et d’or! Renaisse le bon soleil et tremblantes dans leurs robes de printemps, les belles dames inscriront sur les hêtres débonnaires des chiffres de jeunesse et de coquet amour.

VII

CONCERT NOCTURNE

Hier au soir, dix juillet, la moleskine officielle appesantie de visages autochtones, un gros d’artistes lyriques préludaient à leurs glapissements par l’exécution de _Madame Angot_, cette primeur!

Heureusement, ce soir-là, des pentes de _Salut_ aux chênes de _Labassère_, les arbres étaient mouillés de clair de lune. Sous le couvert des frênes, le long des rus bavards entre les pieds de menthe, un orchestre de parfums menait le branle des esprits.

Au plus haut des frondes étagées, à travers les rameaux qu’empreint un bleu phosphore, des lampes sidérales clignotaient, vertes comme des émeraudes, sanglantes comme des rubis, laiteuses comme l’opale, brillantes comme le diamant. L’eau pétillait sous les viornes avec toutes sortes de _grupetti_, vocalises et _appoggiatures_, satisfaite autant qu’une diva patentée de ce gongorisme musical. Mesdames les fleurs en robes de gala, s’asseyaient pour entendre sur les coussins verts des prairies. Les narcisses, vêtus de lampas aurore, comme il convient à des princesses mythologiques. Les myosotis, en crêpe turquoise, passequillés d’or faisaient valoir des grâces de _Keepsake_. Les campanules désinvoltes rehaussaient, d’un œil de poudre, leur parure de chanoinesses et déferraient de quelques impertinences les pâquerettes, ces bourgeoises. Des pensionnats de clématites roulaient avec candeur sur la mousse des roches. Les bras nus, la gorge au vent, sous les palmes des houblonnières, les églantines riaient aux scarabées audacieux et corrects, à leur beauté bête d’officiers vainqueurs.

C’était une merveilleuse assemblée et digne en tous points du spectacle attendu. Le gong des crapauds annonçait les entr’actes. Une escorte de lucioles ramenait à leurs carrosses les belles invitées, piquait dans l’herbe mille torches vivantes.

A vrai dire, la fête manquait un peu de cette animation chère à nos joviales compatriotes et maintes corolles spéciales à leurs chapeaux ne l’honoraient point de leur présence. Mais ce sont là des revers sur quoi l’on se résigne volontiers.

On ne saurait imaginer d’ailleurs, exécution plus triomphante, auditoire plus recueilli. Dans son duetto avec la fontaine, le rossignol provoqua des élans d’admiration, nonobstant les épigrammes d’une chevêche lettrée, adverse à toute espèce de ténor. Le grillon parut abuser aussi de son agilité sur le _forte piano_ et prolonger outre mesure ses dislocations. Une vieille cigale, son amie, l’excusa sur ses mauvaises mœurs, et que depuis la fenaison, il se grisait chaque jour abominablement.

Les pieds poudreux, un brin de chèvrefeuille aux dents, l’oreille pleine de souffles harmonieux et la poitrine élargie aux brises de l’été, vous ouïrez demain la symphonie lunaire, vous boirez aux calices patents le vin fantasque de la nuit.

«_De la nuit, Vierge Mère impalpable qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris_»

et vous ne me demanderez plus quels couvreurs en retrait d’emploi, quels mineurs matrinicides, chantent, de huit à onze, la mère Godichon, sous peine d’être classés bien au-dessous des mollusques gastéropodes, au niveau des lecteurs de M. Georges Ohnet.

VIII

FÊTE NATIONALE

«_Un beau soleil a fêté ce grand jour_»

comme au temps de la première manifestation, lorsque ce pauvre Flesselles, se chargea de fournir le _sang impur_. Les échevins bagnérais ont témoigné de leur fidélité monarchique par une singulière abstinence de pétards. J’avoue pour mon compte, adhérer petitement à ce jeûne pyrotechnique. Quel que soit le culte en exercice, il ne me déplaît point qu’on le récrée de fusées volantes. Cela repose un peu de la conversation des naturels. La Sainte-Cécile et l’Harmonie des pompiers ont alterné leurs fanfares exquises de civisme et d’éclat. Un des principaux éléments de nos réjouissances nationales, j’entends l’intoxication par les alcools, n’a point failli dans ce beau jour, que j’appellerai volontiers la _Saint Pochard_, si le premier janvier n’était baptisé la _Saint Concierge_, depuis longtemps.

* * * * *

Les embellissements du Casino marchent avec lenteur, en dépit de la canicule. Soigneusement épilé de tout feuillage, le parc offre l’aspect gracieux d’un steppe au grand soleil. Par contre, aux jours de pluie, les talons s’impriment en boue de la façon la plus marécageuse qui soit. Les scies grincent dans la pierre et la truelle sévit, comme aux beaux temps de la concession. Un progrès toutefois s’impose en ce jardin: c’est de complanter la maîtresse pelouse avec des tessons de bouteilles, relevés çà et là de quelques plumeaux touffus, à l’ombre de quoi, l’on acclimaterait aisément la vipère bérus et le serpent à sonnettes.

IX

BAGNÈRES DE BIGORRE

_2 septembre 1886._

Notre petite ville si riante au cours de la saison, montra, ces jours passés, une surprenante animation. L’on eût dit, que pour faire accueil à ses visiteurs, Bagnères se fût mise en frais de coquetterie, en multipliant sous leurs pas, les amusements de toutes sortes. A l’instar des grandes stations, notre paisible «endroit» a sa «grande semaine» qui ne le cède en rien à celles de Deauville, Luchon, Dinard et tous lieux renommés. Aux sportsmen, la Société des Courses offre une réunion embellie par tout ce que les haras pyrénéens recèlent de gentilshommes; aux favoris de Terpsichore, la mairie donne, dans les salons princiers du Casino, des bals d’une rare magnificence, où l’éclat des toilettes rehausse encore le choix du personnel; aux amis d’une franche gaîté, la Commission des fêtes exhibe des mâts de cocagne, avec leur couronnement obligatoire de gallinacées en putréfaction; aux babies, le prépotent Fauré ouvre l’Eden des sauteries infantiles, ce prélude aux jeux dont Tissot écrivit le manuel. Enfin pour les bourgeois, qu’effarouchent la dépense et le bruit, nos verdoyantes promenades se parent de leurs plus clairs soleils. Mais, par-dessus toutes les attractions, celles du luxe comme celles, non moins pénétrantes de la nature, le «clou» des réjouissances fut la cavalcade en masques, organisée par quelques jeunes fashionables, d’accord avec les notables commerçants.

Notre compaing en journalisme, M. Ignace Papulard, que les graves soucis de la vie publique n’empêchent point d’être tout à tous et d’entendre, mieux que personne au monde, ces sortes de passe-temps, a droit à l’hommage de notre gratitude. Il y a dans M. Papulard--comme dans César--du dandy et du chef d’armée. C’est pourquoi nous le voyons si merveilleusement propre à gouverner les masses, dans un but de conquête ou de simple agrément. _Dux!_

Donc la chevauchée à laquelle se complurent nos compatriotes et leurs amphitryons, naquit d’un sien concept, uni au désir de quelques éphèbes cagneux, jaloux d’exhiber, en tutus roses, leurs secrètes difformités. Le succès décora leurs efforts et la recette--nous dit-on--atteignit un chiffre inespéré. Qu’ils goûtent la pure joie d’adoucir quelques misères; la journée fut deux fois bonne, pour le plaisir et pour la charité.

* * * * *

Les étrangers affluent dans nos murs: le modeste «congé» coudoie l’élégante Parisienne, les Thermes sont forcés de débiter les eaux ménagères, pour satisfaire à l’incroyable empressement des baigneurs. Personne d’ailleurs ne paraît s’apercevoir de la substitution.

X

SUPPRESSION DES JEUX