Le paillasson: Mœurs de province

Part 4

Chapter 42,218 wordsPublic domain

Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources, d’ombre et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de la grotte et du torrent, à peupler les herbes, ces gramens, ces pentes d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre, tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la Fée et de l’Ondine, le tournoiement des sylphes aériens, parmi les phalènes et les chauves-souris.

_Unter den linden!_ Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la tête, un sot bien pensant, religieux, conservateur, et qui se piquait, en outre, de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses bouquins le nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en effet, à Berlin seulement, que l’on marche «sous les tilleuls». A Deventer, j’ai retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été mélancolique, d’un été de Hollande, où les feuilles mortes et les bractées des chers tilleuls dansaient prématurément leur automnale sarabande, venaient s’abattre, comme des papillons morts sur l’eau dormante de l’Yssel.

Mais, dans ce juillet pyrénéen, les feuillages gardent une jeunesse, une vigueur, une sève d’adolescence, une robuste et juvénile beauté!

Faits pour abriter les amours des dieux et prêter leur ombre à l’éternelle fête des étreintes humaines, les arbres gardent à Bagnères toute leur splendeur. Ce délice de la hache qui tourmente notre âge de maçons, ne paraît pas avoir contaminé ce beau pays. A part une échancrure faite par les cagots devant la vierge de Bédal, échancrure qui met à nu ce fétiche mastoc et laid, pas un arbre, semble-t-il, depuis quarante ans, ne fut détronqué sans raison. Les robustes ormeaux, les frênes héroïques, dont chaque nodosité dit l’effort de la plante pour s’arracher à la glèbe, pour individualiser sa vie, étalent chaque année, avec plus de force, d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages respectés.

Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et proposer aux belles étrangères, le tilleul d’autrefois, hommes à présent, voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux inférieurs des géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui délecta leur jeunesse. La permanente beauté des choses les console presque de vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les rides sinon de leur visage, du moins de leur esprit.

Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné, du Lhéris, ces rives de l’Adour, offrent aux cœurs inquiets un asile de paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.

Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette parole émouvante que cite Michelet: «Tant de pertes irréparables pleurées au sein de la Nature.»

Les majestueuses cîmes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthystes et de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève comme les tilleuls de Messidor, a, sous leurs dômes pacifiques, goûté l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la montagne, en rapporte--je le sais!--pour les heures mornes et le crépuscule de la vie, une allégresse qui ne meurt pas, tels ces pastours des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’Eté, ont reçu d’une fée amicale sous les branches odorantes, le philtre suprême, l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.

XVIII

RECUERDO DE LOS TOROS

_Saint Sébastien, 1886._

Au coup de trois heures, frappant à vingt horloges, la cohue envahit la place des Taureaux. Avenue de la Libertad, sur la jetée de l’Alaméda, un moutonnement de houle où les fiacres à tendelets verts creusent des ressacs. Des femmes glissent, onduleuses, une flamme dans leurs yeux noirs. Des mantilles, des _abanillos_, et,--portant des mannes de raisin,--les Aragonnaises en taille courte, le visage délimité par une mante de point roux. Des Basques, bérets en tête, et la jambe prise en des housseaux de laine, soufflent abominablement dans leurs flûteaux suraigus.

Sur le pont, défilent sans trève des sociétés chorales: un tas de _lyres_ et d’_harmonies_. Au festival tauromachique, le maire de Saint-Sébastien, adjoignit un concours d’orphéons, et sous les yeux des badauds vomis par les trains de plaisir, s’allonge vers le cirque, une phalange d’instrumentistes. Crevés de chaud, bouffis et suants, avec des gestes endoloris, ils traînent l’ampleur des grosses caisses, la configuration bizarre des _saxhorns_. Des enfants se haussent pour voir les _toreros_ escortés de longs hurrahs! des fils de bourgeois qu’endoctrinent leurs auteurs sur l’abomination des plaisirs sanguinaires; des filles vertes, aux hanches délurées, aux regards explicites, des marchands d’allumettes et de programmes à s’éventer.

Par delà les parapets, l’eau calme de _la Renteria_ bleuit au loin, sans une écume, se perd au délicat azur. Des goëlands claquent du bec, lustrent leurs ailes noires, fondent en cercle sur la mer, et leurs appels mêlés aux fanfares retentissent opiniâtrement.

La course ne promet pas d’être brillante, s’il faut en croire les initiés. Des taureaux de Félix Gomez et les grandes épées ne combattront pas.

L’amphithéâtre est plein de la barrière au mur d’enceinte: des habitués se reconnaissent, discutent à voix basse, l’air satisfait et compétent. Une affiche reluisante de vermillon et d’or flotte sur le toril, indique la stalle du gouverneur. De l’autre côté de l’arène, en plein soleil, la foule encaquée sur les gradins d’_asiento_! la bariolure des ombrelles et des éventails. C’est comme un battement d’ailes, où, sur les fonds de couleur brutale, saignent des taureaux, flamboient des _matadors_. Le portrait de Mazantini est dans toutes les mains, sa légende sur toutes les lèvres. Jeune, beau, sorti d’honnête race, il apprit à toucher les bœufs par amour de l’art. Et comme il fut baptisé sur le sol du Guipuzcoa, qu’on le dit magnifique et brave de tous points, sa gloire obscurcit un peu le vieux renom des _Lagartijo_ et des _Frascuelo_.

* * * * *

Une sonnerie de trompettes. Le maire est dans la loge, et les _cuadrillas_ vont défiler. En tête, le héraut serré dans un justaucorps noir, empanaché d’un arc-en-ciel de vieilles plumes, fait exécuter des changements de pied à la plus lamentable haridelle qui se puisse voir: après les _banderilleros_ imbriqués de métal, puis, seul, en cape aventurine, la face rasée et le port olympien, l’_Espada_ Mazantini, derrière les _sobresalientes_ et Cara-Ancha, son rival. Tous saluent le magistrat qui, sans retard, octroie licence de procéder au combat. Paillon de cuivre, fleurs d’argent, étoffes diaprées et violentes, l’emphase des vieux costumes anoblit le champ-clos. Des servants poussent une porte; le silence choit, et poussé dans la piste, le taureau s’avance, ébloui.

C’est un Andalou, bai-foncé, court de jambes, épais de fanon et d’encolure, les cornes ouvertes en croissant. Depuis l’aube, afin d’irriter son courage, on le tint prisonnier dans une boxe étroite, sans jour, presque sans air. Aussi trébuche-t-il aveuglé de ce plafond lumineux; soudain, un _chulo_ tout courant, le provoque des plis de sa _muleta_. Déjà, les _picadores_ sont à leur poste, la lance en arrêt; les pieds emboîtés dans des étriers de chêne, et le monstre, d’un élan irrésistible, fond sur eux.

Ce m’est toujours une satisfaction nouvelle, de voir étripailler cinq ou six couples de chevaux. Avec le perroquet aimé des concierges, je ne connais pas d’animal plus odieux que la «conquête» de Monsieur de Buffon, ni qui mérite davantage l’animadversion des honnêtes gens. N’est-il pas l’occasion de mille sottises nidoreuses telles que steeple-chases, rallies-paper, courses plates, glapissements de bookmakers, sans compter les propos des connaisseurs.

* * * * *

Le premier carcan décousu, perd lamentablement ses entrailles, poignardé d’un coup de corne, puis le ventre, fouillé de l’encolure à l’arrière-train. Le foie, les poumons, coulent de la bête ouverte, qui souffle encore et trébuche parmi ses intestins: puis d’un tournoiement conique, s’écrase dans une flaque d’ordure et de sang. Un _picador_ renversé, quitte la lice en clopinant, tandis qu’un aide enfonce la _puntilla_, dans le crâne des rosses moribondes.

* * * * *

Légers, sautillants, avec des pirouettes de danseurs, les _banderilleros_ armés de courtes flèches, bondissent devant le taureau. Lui, gratte le sol, du mufle et du pied; son haleine creuse des trous dans le sable; mais avant qu’il ait effleuré l’homme, celui-ci plante dans sa chair les banderilles empennées. Le hameçon tranchant et solide, qui termine la flèche d’une cuisante piqûre, exaspère l’animal. Une pratique féroce, contraire d’ailleurs aux traditions, consiste à ficher, en guise de banderilles, une pièce d’artifice dont le fracas et les étincelles aveuglent presque le taureau. Aussi quel qu’en puisse être le ragoût, il convient de repousser de tels comportements. Le sang tout cru--le sang versé par des mains intrépides--est la seule pourpre de mise, en la _plaza de toros_. Que les eunuques et les femmes à pâmoison, cherchent d’autres spectacles! La vue d’un beau supplice, la joie de sentir la vie humaine risquée sur un coup de dés, le ruissellement des blessures frais-giclantes, épanouissent en nous la férocité congénitale, sans qu’il soit besoin d’amusettes pyrotechniques ou de fleurs en papier peint.

* * * * *

Veste héliotrope à pampilles d’or, culotte et bas de soie blancs striés de cannetille, le jarret tendu, la brette emmaillottée dans une housse écarlate, Mazantini, jette à ses pieds, la toque de peluche et s’apprête à frapper le taureau.

Un grand garçon, mince, brun, au nez droit, les yeux comme voilés par le froncement des paupières, la bouche fine et pure, accentuée d’un soupçon de gouaillerie, tel apparaît, dans la vigueur de ses trente ans, l’_Espada_ bien-aimé. L’on devine au moindre geste, qu’il marche dans le prestige inatténué de sa force et de son orgueil. Le désir d’un peuple de femmes et cette marée humaine, dont chaque souffle lui porte des baisers, l’allégresse vive du péril encouru, la juste arrogance d’un métier noble, en cet âge boutiquier, l’imprègnent d’une magnificence inconnue aux plus reluisants ténors. Ses cheveux drus, tressés en cadenette, selon le cérémonial prescrit, découvrent tout ce visage, reluisant d’audace et de beauté: un dieu qui sent l’abattoir.

* * * * *

Le duel se poursuit entre la brute et le tueur, avec toutes les feintes d’une escrime raffinée jusques au temps que, frappé droit entre les deux épaules, le quadrupède chancelle et tombe sur le sable vermeil. Puis, ce sont les vivats et les saluts de la foule, les petits cris extasiés des _señoras_, les trains de mules chaperonnées, emportant au clair grésillement des sonnettes, les lourds cadavres mutilés.

Interminablement, les _corridas_ se déroulent avec des fortunes diverses. Cara-Ancha, qui n’est guère en bonheur, manque plusieurs fois la botte suprême, à la grande indignation de l’assistance. Les jurons pleuvent. «A Madrid, ce seraient des bouteilles vides et des oranges gâtées» dit quelqu’un près de moi. Des hommes, à barbe d’encre, avec des yeux de Montezuma sur le bûcher, gesticulent furieusement. Un prêtre jette son cigare pour injurier plus à l’aise: «_Fuero! Fuero! puerco! conchino!_» et mille gentillesses d’outre-monts. Pendant ce temps, les Basques sifflent dans leurs galoubets, les orphéons mugissent des polkas et le déplorable coryphée rate ses victimes à coup sûr. Cela tourne à la boucherie--«Charcutier», hurle un Français!--«_Puerco_» reprennent les Espagnols.

A nos pieds, agonise le dernier mâle, une douceur dans ses yeux obliques, mourants déjà. Un coup de miséricorde, en plein front, le renverse, foudroyé.

Par les vomitoires grands ouverts, les spectateurs ruissellent entre deux files de miquelets, s’éparpillent dans les rues pavoisées, comme un jour de Fête-Dieu. A tous les balcons, des housses claires, des verdures, des tapis: aux fenêtres, le drapeau de gueules et d’or: les _miradores_ pleins de robes, couleur du temps.

* * * * *

A la _Maillorquina_, les femmes lunchent, égratignent des sorbets, grignottent des pâtisseries aux jaunes d’œufs, avec force cédrats confits, _heladas_ et _vasos d’agua con esponjado_. Les fanfares continuent leurs évolutions au grand air. La _Marseillaise_ allume par les carrefours son patriotisme de trombone: les Basques déchirent la paix du soir de strideurs à la Valmajour.

L’ombre s’appesantit et, dans l’or enfumé du couchant, passent les filles des Provinces, hautaines et d’une beauté si grave qu’on les prendrait, ainsi voilées, pour quelque Notre Dame, issant d’un retable, avec sa jupe lamée et sa couronne de jayet noir.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos 7 I. Villes d’Eaux (Bagnères de Bigorre) 11 II. Le roi de la Barousse, ou M. Ignace Papulard, candidat aux élections générales 19 III. Les gentilshommes du Râteau 31 IV. Impression de tapis vert 41 V. Bourgeois de Bagnères de Bigorre en 1886 51 VI. Bulletin de vote 63 VII. Concert nocturne 71 VIII. Fête nationale 77 IX. Bagnères de Bigorre (septembre 1886) 81 X. Suppression des Jeux 87 XI. Ouverture de la Chasse 93 XII. Impressions du Mid-Summer, du Val de Payolle, le dimanche de la Saint Jean d’Eté 101 XIII. Portraits de famille 111 XIV. Ballade exécutée en rimes parnassiennes à la louange du drap Bosviel 115 XV. A seule fin d’exalter le tact de M. Durand 121 XVI. Ballade pour exalter les melons surhumains de Monsieur Gaga 125 XVII. Sous les tilleuls de Bagnères de Bigorre 129 XVIII. Recuerdo de los Toros 143

IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES (BELGIQUE).

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE QUINZE FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT QUATRE SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A BRUGES, POUR LA SOCIÉTÉ D’ÉDITION «LE LIVRE».

Note du transcripteur

On a appliqué les corrections figurant en erratum. L’orthographe et la ponctuation sont conformes à l’original, seules les erreurs typographiques absolument flagrantes ayant été corrigées.