Le Nègre du "Narcisse"

Part 9

Chapter 93,750 wordsPublic domain

Et, tous, meurtris du brutal assaut, ils tinrent bon comme ils auraient tenu au destin de leur vie. Le navire filait, roulant très fort, et les brisants couronnés haussaient, passés tribord et bâbord, l’éclair de leurs têtes blanches. On étancha les pompes. On établit les trois huniers et la misaine. Le _Narcisse_ glissa plus vite sur les eaux, dépassant le galop emporté des vagues. Le tonnerre des lames distancées montait derrière lui, emplissait l’air des formidables vibrations de sa voix. Et, dévasté, meurtri, mutilé, il courait, écumant, vers le nord, comme inspiré par l’audace d’une haute entreprise...

Le poste d’équipage n’était qu’humide désolation. Les matelots contemplèrent atterrés leur gîte. Gluant, dégouttant, il sonnait creux au vent et des épaves sans forme en jonchaient le sol comme d’une caverne ouverte à marée basse dans un flanc de falaise battue par les gros temps. Beaucoup avaient perdu tout ce qu’ils possédaient au monde, mais la plupart des tribordais avaient sauvé leurs coffres malgré qu’il en dégoulinât de minces filets d’eau. Les lits étaient détrempés; les couvertures dépliées et retenues par quelque clou avaient été foulées aux pieds. Ils retirèrent des loques mouillées de coins malodorants et une fois tordues reconnurent leurs hardes. Quelques-uns sourirent, sans joie. D’autres hébétés et muets promenaient autour d’eux leurs regards. Il y eut des cris de joie sur de vieux gilets et des gémissements de douleur pleurèrent d’amorphes débris repêchés parmi les esquilles noires de châlits fracassés. On découvrit une lampe coincée sous le beaupré. Charley pleurnichait un peu. Knowles traînait son pied bancal de-ci de-là, reniflant et fourrageant dans des recoins obscurs en quête d’épaves oubliées. Il vida d’eau sale une botte et se mit en devoir d’en retrouver le titulaire. Accablés par leurs pertes, les plus éprouvés restaient assis sur le panneau d’avant, les coudes sur les genoux et, un poing à chaque joue, dédaignant de lever les yeux. Le boiteux poussa sous leurs nez sa trouvaille.

--Une botte. Elle est bonne. C’est à toi?

Ils grondèrent.

--Non, f... le camp.

L’un jeta:

--Porte-la au diable.

Il parut surpris.

--Ben quoi? Elle est bonne.

Puis au souvenir subit de ses habits perdus, il laissa tomber l’objet et se mit à jurer. Dans le clair-obscur, des voix sacraient à contretemps. Un homme entra et, les bras ballants, resta immobile, répétant du seuil:

--En v’là un sacré coup! En v’là un sacré coup!

Quelques-uns fouillaient dans des coffres inondés en quête de tabac. Ils soufflaient fort, braillaient, la tête disparue:

--Vois ici, Jack!... Hé là, Sam, v’là mes effets de terre fichus pour toujours.

Un matelot blasphémait d’une voix pleine de larmes en élevant une paire de pantalons ruisselants. Personne ne le regardait. Le chat sortit de quelque part. On lui fit une ovation. Empoigné, il passa de main en main, étouffé de caresses, dans un murmure de petits noms d’amitié. On se demanda où il avait passé le grain, on disputa sur ce point. Une discussion oiseuse s’engagea. Deux hommes entrèrent avec un seau d’eau fraîche. Tous se pressèrent autour; mais Tom, maigre et miaulant, tous les poils frémissants, arriva et but le premier. Un couple d’hommes prit le chemin de l’arrière en quête d’huile et de biscuit.

Alors, dans la lumière jaune, en se reposant d’éponger le pont, ils broyèrent des croûtes dures et prirent le parti de narguer tant bien que mal la mauvaise fortune. Des matelots s’apparièrent quant aux couchettes. On établit des tours pour le port de bottes et de cirés. Ils se traitèrent de «ma vieille» et de «fiston» en voix réjouies. Des claques amicales sonnèrent. On criait des plaisanteries. Un ou deux dormeurs étendus à même le pont humide se faisaient un oreiller de leurs bras repliés et plusieurs fumaient assis sur le panneau. Les figures défaites paraissaient, à travers la légère buée bleue, pacifiées et les yeux brillants. Le maître d’équipage allongea la tête dans l’entrebâillement de la porte.

--Relevez à la barre, quelqu’un, cria-t-il, il est six heures. Du diable si ce vieux Singleton n’est pas là-haut depuis plus de trente heures. Vous êtes chics!

Il fit claquer le battant.

--La bordée de quart là-haut, dit quelqu’un.

--Hé, Donkin, c’est ton tour de relève, cornèrent deux ou trois voix ensemble.

Il avait escaladé une couchette vide et gisait immobile sur les planches mouillées.

--Donkin, ton tour de barre.

Pas un son ne répondit.

--Donkin qui est mort, pouffa quelqu’un.

--Faut vendre ses effets, jeta un autre.

--Donkin, si tu ne t’en vas pas prendre ton sacré tour de barre, on va vendre tes habits, gouailla un troisième.

On entendit l’interpellé geindre du fond de son trou noir. Il se plaignit de douleurs dans tous les membres et se lamentait pitoyablement.

--Il n’ira pas, dit une voix méprisante. Davies, c’est ton tour.

Le jeune matelot se leva péniblement, élargissant sa carrure. Donkin avança la tête: la lumière jaune la montra hagarde et fragile.

--Je te donnerai un paquet de tabac, pleurnicha-t-il d’une voix conciliante, sitôt que je l’aurai touché, parole.

Davies, d’un revers de main, fit disparaître la tête.

--J’irai, dit-il, mais tu me le paieras.

Il marcha d’un pas mal assuré, mais résolu vers la porte.

--C’est comme je le dis, continua Donkin, réapparu soudain derrière lui. Parole que je le ferai... Un fort paquet. Trois shillings que ça coûte...

Davies ouvrit brusquement la porte.

--Tu le paieras son prix, quand il fera beau, jeta-t-il par-dessus l’épaule. Un des hommes déboutonna promptement son caban et le lui jeta à la tête:

--Tiens, Taffy, prends ça, vieux voleur!

--Merci, cria-t-il de l’obscurité par-dessus le clapotis de l’eau vagabonde. On l’entendait barboter; une lame embarqua dont résonna le choc sourd.

--Il n’a pas été long à prendre sa douche, prononça un vieux loup de mer renfrogné.

--Ouais, ouais! grommelèrent d’autres.

Puis, après un long silence, Wamibo émit d’étranges gargouillements.

--Ben quoi, qu’est-ce qui te prend? ronchonna quelqu’un.

--Il dit qu’il aurait marché à la place de Davies, expliqua Archie qui tenait d’ordinaire fonction d’interprète pour le Finnois.

--Je le crois! dirent des voix... Te fais pas de bile, vieux Boche... T’es un frère, tête de bois... Ton tour viendra tôt assez... Tu connais pas ton bonheur...

Ils cessèrent et tous ensemble tournèrent leurs visages du côté de la porte. Singleton entrait; il fit deux pas et resta debout, vacillant un peu. La mer sifflait, déferlant rugissante de part et d’autre de l’étrave, et le poste tremblait plein de rumeur profonde; la lampe balancée comme un pendule jetait des éclats fumeux. Il les dévisageait d’un œil de rêve et de perplexité comme incapable de distinguer les hommes immobiles de leurs ombres mouvantes. Des murmures intimidés coururent:

--Et alors... A quoi le temps ressemble-t-il à cette heure, Singleton?

Les marins assis sur le panneau levèrent les yeux en silence et le plus vieux matelot du bord après Singleton lui-même (ils s’entendaient, ces deux-là, quoique ils n’échangeassent pas trois mots par jour) fixa de bas en haut son ami, puis retirant de sa bouche une courte pipe, la lui tendit sans un mot. Singleton étendit le bras pour la prendre, la manqua, chancela et soudain s’abattit en avant, écroulé, raide et la tête la première, comme un arbre déraciné. Il y eut une brusque ruée. Des hommes poussaient, criant: «Il est rendu!... Retournez-le!... Faites place donc!...» Sous la foule des visages effarés courbés vers le sien, il gisait sur le dos, regardant le plafond d’une manière intolérable et continue. A travers le silence des souffles suspendus et de la consternation générale, il dit en un murmure rauque:

--Ça va bien, et fit des gestes pour saisir un appui. On le remit sur pied. Il marmottait d’un ton affecté:

--Je me fais vieux..., vieux.

--Pas toi, s’écria Belfast avec un tact spontané. Soutenu de tous côtés, Singleton baissait la tête.

--Ça va mieux? demandèrent-ils.

Il dirigea sur eux, à travers ses sourcils, le regard brillant de ses yeux noirs, tandis que se répandait sur sa poitrine la blancheur emmêlée de son épaisse et longue barbe.

--Vieux! vieux! répéta-t-il avec sévérité.

On l’aida, il atteignit sa couchette. Il y avait dedans un tas mou de quelque chose qui sentait comme à marée basse l’ourlet de vase d’une grève: sa paillasse détrempée. D’un effort convulsif, il se hissa dessus et dans la ténèbre de l’étroit réduit on put l’entendre gronder de colère, comme un fauve irrité mal à l’aise en sa bauge.

--Pour une risée de brise... pas une affaire... ne tiens pas debout... trop vieux!

Il s’endormit enfin. Il respirait fortement, haut botté, suroît en tête, et ses habits de toile cirée bruissaient quand avec un profond soupir gémissant il se retournait dans son rêve. Les hommes conversaient à son sujet en chuchotements renseignés et discrets.

--Il ne s’en relèvera pas... Fort comme un cheval...

--Ouais, mais il n’est plus ce qu’il était...

Leurs murmures attristés l’abandonnèrent à son sort. Pourtant, à minuit, il se présenta pour son service comme si rien n’était survenu et répondit à l’appel de son nom par un: Présent! mélancolique. Il ruminait plus seul que jamais, en un impénétrable silence et le visage assombri. Des années il s’était ouï nommer: «Le vieux Singleton» et cette qualification il l’avait acceptée d’un cœur serein, comme un tribut de respect dûment accordé à un homme qui, pendant un demi-siècle, avait mesuré sa force contre les faveurs et les rages de la mer. Son individu mortel n’avait jamais obtenu de lui la moindre de ses pensées. Il vivait indemne, comme s’il eût été indestructible; docile à toutes les tentations, bravant toutes les tempêtes. Il avait haleté au soleil, grelotté dans la froidure, souffert la faim, la soif, la débauche; passé par maintes épreuves, connu toutes les furies. Vieux! Il lui semblait être dompté enfin. Et comme un homme traîtreusement lié pendant qu’il dort, il s’éveillait garrotté par la longue chaîne des années dont il n’avait pas tenu le compte sans pitié. Il lui fallait soulever d’un seul coup le faix de toute son existence, faix trop lourd, semblait-il, pour ses muscles aujourd’hui. Vieux! Il remua ses bras, secoua la tête, palpa ses membres. Vieillir... Et puis? Il contempla la mer immortelle, soudain éveillé à la trouble perception de son implacable puissance; il la vit non changée, noire et tachée d’écume sous l’éternelle veille des étoiles, il entendit son impatiente voix l’appeler du fond d’une vastitude sans merci, pleine de tumulte, de chaos et d’effroi. Il regarda au loin sur sa face et ne vit qu’une immensité tourmentée, aveugle, plaintive, furieuse, qui réclamait tous les jours de sa vie opiniâtre et qui, au soir de cette vie, réclamerait un corps usé jusqu’aux moelles à son esclave impénitent.

C’en était fini du gros temps. Le vent changea, vint au sud-est, lourd encore de vapeurs noires, et s’apaisa vite, non sans avoir donné au navire un fameux coup d’épaule vers le nord et les latitudes ensoleillées où règne l’alizé. Rapide et tout blanc, il courut vers la rive natale, en ligne droite, sous le ciel bleu et sur la plaine bleue de la mer. Il emportait la sagesse mûrie de Singleton, Donkin et la délicatesse de ses susceptibilités, la présomptueuse folie de nous tous. Oubliées, les heures de vaine tourmente; nulle allusion à la terreur et à l’angoisse de ces sombres moments n’attrista jamais la paix radieuse des beaux jours. Pourtant notre vie sembla dater à nouveau de ce temps-là comme si, morts une fois, nous avions ressuscité. Toute la première partie du voyage, l’océan Indien, l’autre côté du Cap, tout cela se perdait dans des brumes, comme le rêve obsédant de quelque vie antérieure. Cette vie avait eu son terme--puis des heures mornes, un trou noir, un néant estompé d’un halo livide--et de nouveau nous vivions. Singleton, plus riche d’une vérité sinistre, M. Creighton d’une jambe endommagée; le coq de gloire,--ce dont il abusait sans pudeur en toute occasion. Donkin comptait un grief de plus. Il allait, répétant avec insistance: «J’te fais sauter la cervelle, qu’il m’a dit, avez-vous entendu? Ils vont nous assassiner à présent pour rien.» Alors, nous commençâmes à nous dire qu’en effet, c’était plutôt roide. Et nous étions fiers de nous. Nous nous targuions de notre crânerie, de notre capacité de travail, de notre énergie. Nous nous rappelions des épisodes flatteurs: notre dévouement, notre indomptable persévérance, non moins enorgueillis que si nos impulsions propres, sans aide, avaient tout opéré. Nous nous rappelions notre péril, notre labeur, et savions à propos oublier notre cuisante alarme. Nous décriâmes nos officiers,--qui n’avaient rien fait--et prêtâmes l’oreille au spécieux Donkin. Son souci de nos droits, le soin désintéressé qui l’attachait à notre dignité, ni l’invariable affront de nos paroles, ni le dédain de nos regards ne parvenaient à les décourager. Notre mépris pour lui ne connaissait pas de bornes, et nous ne pouvions écouter sans intérêt cet artiste consommé. Il nous dit que nous étions de braves gens, «des vrais, pas d’erreur», et qui nous en savait gré? Qui se souciait de nos griefs? N’était-ce pas «une vie de chien à deux livres dix shillings par mois» que nous menions? Jugions-nous donc ce chétif salaire une compensation au risque encouru et à la perte de nos hardes? «On n’a plus un fil!» criait-il. Nous en oubliions que lui, du moins, et pour cause, n’avait rien perdu de ses propres biens. Les plus jeunes écoutaient, songeant à part eux: «Ce galapiat de Donkin y voit clair, quoique ça soye pas un homme, tant s’en faut.» Les Scandinaves tiquaient à ses audaces. Wamibo ne comprenait pas; et les marins plus âgés hochaient gravement leurs têtes où les anneaux d’or brillaient aux lobes charnus des oreilles laineuses. Sévères, hâlés, des visages méditatifs s’étayaient sur des avant-bras tatoués. Des poings bruns aux grosses veines serraient dans leur noueuse étreinte l’argile blanche brunie de pipes à demi fumées. Ils écoutaient impénétrables, larges dos, épaules rondes, en un rude silence. Il parlait avec chaleur, irréfutable et discrédité. Sa pittoresque et ordurière faconde coulait comme un flot trouble d’une source empoisonnée. Ses petits yeux noirs, tels deux grains de jais, dansaient épiant de droite et de gauche, toujours sur l’alerte en cas d’approche d’officier. Parfois, M. Baker, se dirigeant vers l’avant pour jeter un coup d’œil à la voilure, roulait sa massive dégaine à travers le silence, soudain tombé, des hommes; ou M. Creighton arrivait, traînant la jambe, la figure lisse, juvénile et plus intraitable que jamais, perçant notre bref mutisme d’un coup droit de ses yeux clairs. Derrière lui, Donkin recommençait à darder la sournoiserie de ses regards:

--En v’là un. Y’ en a ici qui l’ont amarré l’autre jour. Pour ce qu’il vous a dit merci! Vous fait-il pas trimer pire qu’avant? On l’aurait laissé à la traîne... Pourquoi pas? Ça aurait coûté moins de mal. Pourquoi pas?

Confidentiel, il se portait en avant, puis reculait, sûr de ses effets oratoires; il chuchotait, clamait, agitait ses bras misérables pas plus gros que des tuyaux de pipe--tendait son maigre cou--bafouillait--louchait. Entre les pauses de son éloquence emportée, le vent dans la mâture soupirait doucement, la calme mer, le long du navire, élevait vers notre foule inattentive un murmure avertisseur. Tout abominable que nous considérions l’individu, comment nier la vérité lumineuse de ses remontrances? Cela tombait sous le sens.--Bons marins, indubitablement, nous l’étions; riches de mérites et pauvres de solde. Nos efforts avaient sauvé le navire et c’est le capitaine auquel on saurait gré. Qu’avait-il fait? Nous voulions le savoir. Donkin demandait:

--Comment qu’il s’en aurait tiré sans nous?

Et nous ne pouvions pas répondre. Opprimés par l’injustice du monde, surpris d’apercevoir depuis combien de temps son fardeau nous pesait sans que nous réalisions notre état déplorable; nous souffrions d’un soupçon et d’un malaise, celui de notre obtuse stupidité qui n’avait rien su voir. Donkin nous assurait que c’était tout «notre bon cœur la cause», mais nous refusions de nous laisser consoler par si pauvre sophisme. Nous étions encore assez dignes du nom d’hommes pour convenir bravement envers nous-mêmes des insuffisances de notre intellect; à dater de ce temps, pourtant nous nous abstînmes à l’adresse de notre héros des coups de pied, torsions de nez et bousculades accidentelles qui, ces derniers temps, après le passage du Cap, avaient fourni à nos loisirs une distraction éminemment populaire. Davies cessa de lui parler sur un air de défi d’yeux au beurre noir ou de nez aplatis, Charley, très baissé de ton depuis le coup de vent, ne le raillait plus. Knowles, déférent et d’un air matois, avançait des questions comme:

--Ça s’pourrait-il qu’on ait tous le même manger que les officiers? Une supposition qu’on refuse tous d’embarquer jusqu’à ce qu’on ait obtenu ça. Et après, la prochaine chose qu’il faudrait demander?

L’autre répondait, jamais à court, sur un ton de méprisante assurance, se pavanant les mains dans les poches d’habits trop grands, où il semblait travesti à dessein. C’étaient, pour la plupart, des habits de Jimmy, quoique Donkin, pas fier, acceptât n’importe quoi, d’où que cela vînt; mais personne, sauf Jimmy, n’avait de quoi se montrer généreux. Son dévouement à Jimmy n’avait pas de limites. C’était à toute heure des incursions dans la petite cabine, il prévenait les besoins de Jimmy, amusait ses caprices, cédait aux exigences de ses humeurs, riait avec lui souvent. Rien ne l’aurait pu détourner de l’œuvre pie de la visite aux malades, en particulier lorsqu’il y avait quelque dur coup de halage à faire sur le pont. Deux fois M. Baker l’avait extrait de là par la peau du cou, à notre indicible scandale. Fallait-il donc abandonner un homme qui souffrait? Allait-on nous maltraiter parce qu’on soignait un camarade?

--Quoi? grogna M. Baker en faisant face d’un front menaçant aux murmures; et tout le demi-cercle, comme un seul homme, fit un pas en arrière. Hissez la bonnette d’hune. Allons, là-haut, Donkin, affale les cargues, ordonna le second d’une voix inflexible. Frappe le hale-bas. Débrouillons-nous!

Puis, la voile en place, il s’en allait lentement à l’arrière et restait longtemps à regarder le compas, soucieux, pensif et respirant fort, comme étouffé par le relent d’incompréhensible mauvais gré qui envahissait le navire. «Quelle mouche les pique? songeait-il. Peux pas comprendre ces manières de renâcler à la besogne et de grogner. Et ça de la part d’un bon équipage, à tout prendre, pour ce qu’on trouve au jour d’aujourd’hui.»

Sur le pont, les hommes échangeaient des paroles amères suggérées par une niaise exaspération contre je ne sais quoi d’injuste et d’irrémédiable qui ne souffrait point d’être mis en doute, et dont le reproche s’obstinait à leurs oreilles longtemps après que Donkin s’était tu. Notre petit monde glissait sur la courbe inflexible de sa route, chargé d’un peuple mécontent et ambitieux. Ils trouvaient un sombre réconfort à l’interminable et consciencieuse analyse de leur valeur méconnue, et, grisés par les doctrines prometteuses de Donkin, rêvaient avec enthousiasme au temps où tous les vaisseaux du monde vogueraient sur une mer toujours calme, manœuvrés par des équipages bien rentés, bien nourris de capitaines satisfaits.

La traversée s’annonçait longue. Nous laissâmes derrière nous l’alizé du sud-est inconstant et volage; puis, sous le ciel gris et bas des parages équatoriaux, le navire, dans la chaleur lourde, flotta sur une mer unie, semblable à une dalle de verre dépoli. Des grains orageux suspendus à l’horizon tournaient autour de nous, très loin, grondants et courroucés, comme une troupe de fauves qui n’oseraient charger. Le soleil invisible, glissant au-dessus des mâts verticaux, mettait aux nuages une tache estompée de lumière diffuse, et, pareille, l’accompagnait une tache jumelle de clarté fanée, au même rythme, de l’est à l’ouest, sur la surface des eaux mates. La nuit, à travers l’impénétrable ténèbre de la terre et du ciel, de larges nappes de feu ondulaient sans bruit; pour une demi-seconde, le navire, pris par le calme, se silhouettait mâts et gréement, chaque voile et chaque cordage nettement découpé en noir, au centre de ces flamboiements célestes, comme un vaisseau calciné captif en un globe de feu. Puis, de nouveau, pendant de longues heures, il demeurait perdu en un vaste univers de nuit et de silence, où des risées très douces, errant çà et là comme des âmes en peine, faisaient palpiter les voiles, on eût cru de peur soudaine, et arrachaient à l’océan, du fond de son linceul d’ombre, un murmure lointain de compassion--voix attristée, immense et frêle...

Une fois sa lampe éteinte et par la porte grande ouverte, Jimmy, en se retournant sur l’oreiller, pouvait voir s’évanouir par-delà la ligne droite de la lisse, fugaces et réitérées, les visions d’un monde fabuleux tramées de feux bondissants et d’eaux assoupies. L’éclair se reflétait au fond de ses larges yeux tristes qui semblaient en un rouge brasillement se consumer soudain dans sa figure noire; puis il gisait alors, aveuglé, invisible, au sein d’une intense nuit. Du pont tranquille lui venait un bruit de pas légers, le souffle d’un homme flânant au seuil de la cabine, le faible craquement des mâts ployants, ou la voix calme de l’officier de quart réverbérée là-haut dure et claire, parmi les voiles inertes. Il prêtait avidement l’oreille, cherchant un répit aux lassantes divagations de l’insomnie en la perception attentive du son le plus léger. Un grincement de poulie lui donnait du cœur, il se rassurait à épier les pas et les murmures des changements de quart, s’apaisant à entendre le lent bâillement de quelque matelot recru de sommeil et de fatigue, s’étendant tout du long sur les planches pour dormir. La vie paraissait une chose indestructible. Elle continuait dans l’ombre, la lumière, le sommeil; infatigable, elle battait d’une aile amie autour de l’imposture de cette proche mort. Elle brillait, comme le glaive tors de la foudre, recélant plus de surprises pourtant que la sombre nuit. Il s’y sentait sauf, en cette vie certaine, et le calme de son accablante obscurité lui semblait aussi précieux que son inquiète et périlleuse lumière.

Mais le soir, pendant le quart de six à huit et même très avant dans le grand quart de nuit, un groupe d’hommes se voyait toujours assemblé devant la cabine de Jimmy. Ils s’adossaient de part et d’autre de la porte, paisiblement intéressés et les jambes croisées; ils discouraient à cheval sur le seuil ou, par couples silencieux, restaient assis sur son coffre, tandis que contre le pavois, le long du mât d’hune de rechange, trois ou quatre se rangeaient méditatifs, leurs physionomies de simples éclairées par le rayon que projetait la lampe de Jimmy. L’étroit réduit repeint en blanc avait, dans la nuit, l’éclat d’un tabernacle d’argent, sanctuaire d’une noire idole étendue très droite sous sa couverture et qui clignait ses yeux las en recevant notre hommage. Donkin officiait. Il semblait un démonstrateur exhibant un phénomène, quelque manifestation bizarre, simple et méritoire, laquelle devait fournir aux spectateurs une profonde et inoubliable leçon:

--Regardez-le, il la connaît, lui, pas d’erreur! exclamait-il de temps à autre en brandissant une main dure et décharnée comme l’ergot d’un oiseau d’eau.