Part 8
Personne ne bougea. Au cours des heures lentes qui se traînaient à travers l’ombre, M. Baker rampa plusieurs fois d’un bout de la dunette à l’autre. Quelques-uns crurent l’entendre échanger à voix basse des paroles avec le patron, mais à ce moment les souvenirs avaient pris une importance et un relief incomparablement supérieurs à rien d’actuel, et ces murmures, nul n’était certain de les avoir entendus alors ou nombre d’années auparavant. Ils ne tentèrent pas d’approfondir. Qu’importait un mot chuchoté de plus ou de moins! Il faisait trop froid pour se mettre en frais de curiosité et presque d’espérance. Il leur semblait impossible de voler un moment ou une pensée à l’unique opération mentale qui les absorbait: le désir de vivre. Et le vœu de vivre les gardait vivants, apathiques, aguerris, sous la cruelle persistance du vent et du froid; tandis que le noir dôme constellé du ciel effectuait sa révolution lente au-dessus du navire qui dérivait, portant leur patience et leur épreuve à travers l’orageuse solitude de la mer.
Pressés l’un contre l’autre, ils se figuraient être absolument seuls. Ils entendaient, soutenues et sonores, d’étranges rumeurs, puis derechef enduraient l’horreur d’exister durant de longues heures de profond silence. Dans la nuit, ils voyaient le soleil, en sentaient la chaleur, et soudain, tressautant, désespéraient que l’aube se levât jamais sur le glacial univers. Quelques-uns entendaient des rires, écoutaient des chansons; d’autres, au bout de la dunette, s’étonnaient de grands cris humains venus de l’ombre, et, les yeux ouverts, s’émurent de les entendre toujours, quoique très affaiblis et très loin.
Alors le maître d’équipage: «Mais on dirait le coq qui hèle de l’avant...» Il ne croyait pas plus à ses propres paroles qu’il ne reconnaissait sa propre voix. Un long espace de temps s’écoula sans que son voisin donnât signe de vie. Il bourra du poing très fort l’autre homme près de lui et dit: «Le coq nous appelle!» Beaucoup ne comprenaient pas, à d’autres qu’importait? La majorité ne se laissait pas convaincre. Mais le maître et un autre matelot eurent le courage de se traîner vers l’avant pour voir. Il sembla qu’ils étaient partis depuis des heures, on les oublia vite. Puis soudain des hommes plongés jusqu’alors dans une résignation sans espoir devinrent comme possédés d’un besoin de frapper, de nuire. Ils s’attaquèrent entre eux à coups de poing. Dans l’ombre ils martelaient avec persistance tout ce qui gisait d’élastique à leur portée et avec plus d’effort que pour un grand cri chuchotèrent avec animation.
--Ils ont du café chaud... Le maître l’a... Non!... Où ça?... On l’apporte. Le coq l’a fait.
James Wait gémit. Donkin gigota rageusement sans prendre garde où frappaient ses pieds, âprement désireux que les officiers n’eussent point de part à l’aubaine. Le café arriva, dans une gamelle où chacun but à son tour. Il était chaud et il ébouillantait les palais avides qu’on ne pouvait y croire encore. Des lèvres soupiraient en s’arrachant de l’étain brûlant: «Comment qu’il a fait?» Quelqu’un cria faiblement: «Bravo, docteur!»
Il l’avait fait de façon ou d’autre. Plus tard Archie déclara que cela tenait du miracle. Pendant bien des jours nous nous émerveillâmes du prodige et ce fut là le sujet toujours neuf de nos conversations jusqu’à la fin du voyage. Nous demandâmes au coq, par beau temps, ce qu’il avait éprouvé en voyant son fourneau cabré le bout en l’air. Nous nous enquîmes, tandis que l’alizé du nord-est éventait la sérénité des soirs, s’il avait dû se mettre la tête en bas pour rétablir en quelque manière le bon ordre de son matériel. Nous suggérâmes l’emploi de sa planche à pain comme radeau d’où sans gêne il eût bourré sa grille; faisant toujours de notre mieux pour cacher notre admiration sous le badinage de nos fines ironies. Il affirmait n’en rien savoir, rabrouait notre légèreté, se déclarait, avec une animation solennelle, favorisé d’une providence à part pour le salut de nos vies pécheresses. En principe il disait vrai, sans doute, mais il n’avait pas besoin d’appuyer avec tant de désobligeante emphase, ni d’insinuer si souvent que nous en aurions vu de dures s’il n’avait été là, méritoire et pur, tout prêt à recevoir l’inspiration et la force pour l’œuvre de grâce. Nous aurions dû le salut à son imprudence ou à son agilité que nous nous en serions en somme accommodés; mais admettre notre obligation envers la vertu ou la sainteté de quiconque, voilà qui nous coûtait non moins qu’à toute autre poignée d’hommes. Comme maints bienfaiteurs de l’humanité le coq se prenait trop au sérieux et récoltait l’irrévérence en retour. Nous n’étions pas ingrats pourtant. Il demeurait héroïque à nos yeux. Ses paroles, la grande, l’unique parole de sa vie devint proverbiale dans la bouche des hommes comme celle des sages et des conquérants. Dans la suite, que l’un de nous se trouvât embarrassé d’une tâche et objurgué d’y renoncer, il exprimait sa résolution de persévérer et de réussir par ces mots: «Tant qu’on est à flot, je ne lâche pas mes fourneaux.»
Le breuvage réchauffant nous rendit moins pénibles les louches heures qui précèdent l’aube. Le ciel au ras de l’horizon se teinta délicatement de rose et de jaune comme l’intérieur d’un coquillage précieux. Et plus haut, dans la zone qu’emplit une lueur nacrée, parut un petit nuage noir, fragment oublié de la nuit, serti d’or éblouissant. Les rayons lumineux ricochèrent aux crêtes des vagues. Les yeux des hommes se tournèrent vers l’orient. Le soleil inonda leurs visages las. Ils s’abandonnaient à la fatigue comme s’ils en avaient fini de leur besogne, à jamais. Sur le ciré noir de Singleton le sel desséché brillait comme du givre. Il restait rivé à la roue du gouvernail, les yeux ouverts et morts. Le capitaine Allistoun sans cligner les paupières fit face au soleil levant. Ses lèvres bougèrent, pour la première fois depuis vingt-quatre heures, et d’une voix claire et ferme il commanda:
--Pare à virer!
L’accent net de l’ordre stimula la torpeur de ces hommes comme un brusque coup de fouet. Puis immobiles où ils gisaient, quelques-uns par force d’habitude le répétèrent en murmures à peine discernables. Le capitaine Allistoun abaissa les yeux sur son équipage et plusieurs, à doigts tâtonnants, avec des gestes gauches, tentèrent de se libérer des liens qui les maintenaient. Il répéta d’un ton impatient:
--Pare à virer, vent arrière. Allons, M. Baker, faites grouiller les hommes. Qu’est-ce qu’ils ont?
--Pare à virer. Entends-tu, vous autres?
--Pare à virer! tonna soudain le maître d’équipage. Sa voix sembla rompre un charme mortel. Les matelots commencèrent à remuer, à ramper.
--Je veux qu’on hisse le petit foc et vivement, dit le patron très haut, si vous ne pouvez pas le faire debout, faites-le couchés, voilà tout. Débrouillez-vous!
--Allons-y, donnons au vieux rafiot une chance de s’en tirer, appuya le maître.
--Oui! oui! Virez! chevrotèrent quelques voix.
Les gabiers de beaupré, à contrecœur, se préparèrent à marcher. M. Baker, à quatre pattes et grognant, montra la route et ils suivirent par-dessus le fronteau. Les autres restèrent sans mouvement, avec au cœur l’espoir vil de n’avoir point à changer de place jusqu’à ce qu’ils fussent sauvés ou noyés en paix.
Après quelque temps, on put les voir à l’avant apparaître sur la pointe du gaillard, un à un, en postures périlleuses; pendus à la lisse, grimpant par-dessus les ancres, embrassant la tête du guindeau ou les bras noués au cabestan. Sans arrêt, avec d’étranges contorsions, ils agitaient les bras, s’agenouillaient, se couchaient à plat, puis se relevaient chancelants, comme s’ils s’appliquaient de toutes leurs forces à se jeter par-dessus bord. Soudain, un petit morceau blanc de toile battit au milieu d’eux, grandit, claquant au vent. Son étroit sommet monta par saccades, et enfin il se dressa triangulaire et gonflé dans le soleil.
--Ça y est! cria-t-on de l’arrière.
Le capitaine détacha la corde enroulée à son poignet et roula la tête la première sous le vent. On le vit larguant les bras derrière tandis que le ressac des vagues l’inondait.
--Brassez carré la grande vergue, nous cria-t-il d’en bas, tandis que nous l’observions étonnés. Nous hésitions.
--Le grand bras, vous autres! Halez! halez de manière ou d’autre! Couchez-vous sur le dos et halez, hurla-t-il, à demi submergé au-dessous de nous.
Nous ne pensions pas pouvoir manœuvrer la grande vergue, mais les plus forts et les moins découragés tâchèrent d’obéir. Les autres, à contre-gré, regardaient. Les yeux de Singleton flambèrent tout à coup, comme il réempoignait les manettes de la roue. Le capitaine Allistoun revint, luttant contre le vent.
--Halez, les gars! Tâchez de la bouger. Halez, aidons le navire.
Les muscles frémissaient dans son dur visage allumé de colère.
--Part-il, Singleton? cria-t-il.
--Rien encore, sir, grinça la voix horriblement rauque du vieux matelot.
--Attention à la barre, Singleton, cria le patron, en crachant de l’eau salée. Halez, les gars! Vous n’avez donc pas plus de force que des rats? Halez, gagnez votre pain.
M. Creighton, sur le dos, la jambe enflée et la figure blanche comme une feuille de papier, ferma les yeux à demi, crispant ses lèvres bleues. Dans leur folle ruée, les hommes empoignaient ses habits, foulaient sa jambe blessée, s’agenouillaient sur sa poitrine. Il demeurait parfaitement calme, serrant les dents sans un gémissement, sans un soupir. L’ardeur du capitaine, les cris de ce muet nous soufflèrent leur courage. Nous halâmes, pendus en grappe à la corde. Nous entendîmes le patron déclarer violemment à Donkin qui gisait, abject, à plat ventre:
--Je te fais sauter la cervelle avec ce cabillot, si tu n’empoignes pas la corde.
Et cette victime de l’injustice humaine, impudent et poltron, geignit:
--C’est-il qu’ils vont nous assassiner, maintenant? tandis que d’un élan désespéré il s’accrochait au filin.
Les hommes ahanaient, criaient, sifflaient des mots sans suite, râlaient. Les vergues s’ébranlèrent, vinrent lentement carrées au vent qui chantait sonore à leurs pointes.
--Nous bougeons, sir, cria Singleton, le bateau marche.--Prenez un tour, prenez un tour, clama le patron. M. Creighton à demi suffoqué et incapable d’un mouvement fit un immense effort et de la main gauche parvint à fixer la corde.
--Amarré! cria quelqu’un.
Il ferma les yeux comme s’il défaillait, tandis qu’en tas, autour du grand bras, nous guettions de nos yeux effarés ce qu’à présent allait faire le navire.
Il s’ébranla lentement, on eût dit las et sans courage, comme les hommes à son bord. Il se laissa porter très graduellement--nous étouffions à force de retenir notre haleine--et aussitôt le vent amené par l’arrière du travers, se décida, partit, dans le battement de nos cœurs. Il était effrayant à voir, à demi chaviré, commençant de se mettre en route et de traîner à travers l’eau son flanc submergé. La moitié inférieure du pont s’emplit de remous et de tourbillons fantasques; et la ligne longue de la lisse noyée apparaissait par intervalles, dessinée en noir parmi les moutonnements d’un champ d’écume aussi éblouissant et pâle qu’un champ de névé. Le vent aussi bruissait aux espars; et au moindre coup de roulis nous nous attendions à ce que le navire se dérobant sous nos dos gisants, glissât de biais à l’abîme. Une fois le vent sur la hanche, le _Narcisse_ ébaucha sa première tentative de se relever et nous l’encourageâmes d’un hurlement faible et discord. Une grande lame, nous arrivant par l’arrière, recourba un moment au-dessus de nous sa crête suspendue avant de crouler sous la voûte et de s’étaler de part et d’autre en large nappe de mousse grésillante. Plus haut que son ressac forcené, le rauquement de Singleton annonça: «Il gouverne!» Il avait maintenant les deux pieds fermement plantés et la roue tournait rapide à mesure qu’il mollissait la barre pour soulager le navire.
--Venez grand largue bâbord, et gouvernez droit, lui commanda le patron, en se dressant sur ses jambes flageolantes, le premier debout du tas prostré que nous faisions. Une voix ou deux crièrent avec animation: «Le bateau se relève!» Très loin à l’avant, M. Baker et trois autres se silhouettaient dressés et noirs sur le ciel clair, bras levés et bouches ouvertes, comme s’ils criaient tous ensemble. Le navire trembla tâchant de soulever son flanc, retomba, sembla renoncer en un plongeon veule, puis soudain, d’un sursaut inattendu, se jeta violemment de côté du vent comme s’il s’arrachait d’une mortelle étreinte. Tout l’énorme volume d’eau soulevé par le pont roula d’un seul coup vers tribord. Des craquements sonores se firent entendre. Des sabords de fer défoncés tonnèrent sous des coups retentissants. L’eau se précipita par-dessus la lisse de tribord avec l’élan d’une rivière franchissant une digue. Cette mer sur le pont et les lames de part et d’autre se mêlèrent en une assourdissante clameur. Le navire roulait violemment. Nous nous levions, aussitôt ballottés, abattus comme des loques impuissantes. Des hommes en roulant sur eux-mêmes s’égosillaient. «Le rouf va f... le camp! Le bateau se dégage!...» Soulevé par une montagne liquide, le navire se laissa porter un moment, tandis qu’à gros bouillons l’eau giclait par toutes les ouvertures de ses flancs meurtris. Les bras sous le vent ayant été emportés ou arrachés de leurs goupilles, toutes les pesantes vagues à l’avant oscillaient d’un bord sur l’autre avec une effrayante vélocité à chaque coup de roulis. Les hommes, là-bas, apparaissaient tapis çà et là, qui dirigeaient des regards d’épouvante vers les redoutables espars tournoyant au-dessus d’eux. La toile déchirée et les bouts de filin rompu battaient au vent comme des mèches flottantes. A travers le clair soleil, l’éclatant tumulte des lames, le navire courait aveugle, échevelé, tout droit, comme en fuite pour sauver sa vie; et sur la dunette nous tournoyions, nous titubions, égarés et bavards. Nous parlions tous à la fois en un babil grêle, avec des mines d’infirmes et des gestes de maniaques. Des yeux brillaient larges et hagards au-dessus du sourire de faces maigres qui paraissaient poudrées de craie. Nous tapions des pieds, frappions dans nos mains, prêts que nous nous sentions à sauter, à faire n’importe quelle manœuvre, en réalité, à peine capables de nous tenir debout. Le capitaine Allistoun, dur et mince, gesticulait follement du haut de la dunette vers M. Baker.
--Appuyez les vergues de misaine. Appuyez-les au mieux!
Sur le pont, des hommes animés par ses cris battaient l’eau, se ruaient au hasard de-ci de-là, dans l’écume jusqu’aux hanches. A part, tout à l’arrière et seul près de la barre, le vieux Singleton avait délibérément bordé sa barbe blanche sous le bouton du haut de son suroît luisant. Balancé sur le fracas et le tumulte des vagues, toute la longueur dévastée du navire projetée dans le roulis d’une fuite éperdue devant ses vieux yeux assurés, il restait rigidement immobile, oublié de tous, le visage attentif. En face de la silhouette droite, seuls bougeaient les deux bras, en travers, leur prompte adresse opportune modérant ou remettant en branle le jeu vif des rayons tournoyants. Il gouvernait avec soin.
Aux hommes qu’a gratifiés d’un répit sa pitié dédaigneuse, l’immortelle mer confère en sa justice le plein et convoité privilège de ne reposer point. L’infinie sagesse de sa grâce leur refuse le loisir de méditer sur l’âcre et compliquée saveur de la vie, de peur qu’ils se rappellent--et regrettent peut-être--l’amertume inspiratrice de la coupe suprême si souvent offerte et si souvent reprise à leurs lèvres déjà roidies mais rebelles toujours. Ils doivent sans trêve justifier leur droit de vivre par-devers l’éternelle miséricorde qui enjoint au labeur d’être dur et sans cesse, de l’aube au couchant, du couchant à l’aube; jusqu’à ce que l’interminable suite des nuits et des jours troublés par l’obstinée sommation des sages, réclamant à grands cris le droit au bonheur sous un ciel sans promesses, soit enfin rachetée par le vaste silence de peine et de labeur, par la crainte muette et le muet courage d’hommes obscurs, oublieux et endurants.
Le patron et M. Baker en se trouvant face à face se dévisagèrent un moment avec les regards intenses et stupéfaits de gens qui se rencontrent à l’improviste après des années d’infortune. L’un et l’autre avaient perdu leurs voix et ce furent entre eux des chuchotements forcenés.
--Il ne manque personne? demanda le capitaine.
--Non, tout le monde présent.
--Pas de blessés?
--Le lieutenant seulement.
--Je vais y voir tout de suite. Nous avons de la chance.
--Beaucoup, articula M. Baker faiblement. Ses mains se crispaient sur la lisse et il roulait des yeux injectés de sang. Le petit homme grisonnant fit effort pour élever la voix au-dessus d’un murmure atone, et fixa son second d’un œil froid, perçant comme un dard:
--Faites hisser de la toile, dit-il d’un ton d’autorité, avec un claquement inflexible de ses lèvres minces. Aussi vite que possible. Le vent est bon. Tout de suite, monsieur. Ne donnez pas aux hommes le temps de se reconnaître. Qu’ils se sentent esquintés, les bras raides, et il n’y aura plus moyen... Il s’agit de marcher.
Il chancela sous un gros coup de roulis. La lisse plongea darts l’eau luisante qui sifflait. Il empoigna un hauban, oscilla, vint cogner le second d’un choc machinal.
--Maintenant qu’on a bon vent enfin... De la toile...
Sa tête roulait d’une épaule sur l’autre. Ses paupières se mirent à battre rapidement.
--Et les pompes, les pompes, monsieur Baker.
Il clignait les yeux comme si le visage, à un pied du sien, en eût été à un mille.
--Gardez les hommes en mouvement pour qu’on marche, marmonna-t-il d’un ton somnolent comme d’un homme qui s’assoupit. Il se ressaisit subitement:
--Il ne faut pas que je reste en place. Ça n’irait pas, dit-il, en ébauchant péniblement un semblant de sourire.
Il lâcha prise, et, projeté par la plongée du bateau, s’en courut à contre-gré, trottant menu, jusqu’à ce qu’il heurtât l’habitacle. Échoué là, il leva un regard vide d’objet sur Singleton qui, sans faire attention à lui, observait, l’œil tendu, la pointe du bout-dehors.
--La barre manœuvre bien? demanda-t-il.
Une rumeur se produisit dans le gosier du vieux loup de mer comme si les mots, avant de sortir, s’entrechoquaient au fond.
--Gouverne... comme un petit bateau, dit-il enfin, d’un ton de rauque tendresse, sans jeter seulement au patron l’aumône d’un demi-regard. Puis, vigilant, il donna un tour, appuya, ramena de nouveau la roue. Le capitaine Allistoun s’arracha au délice de s’accoter à l’habitacle, et commença d’arpenter la dunette, oscillant et polkant pour garder l’équilibre.
Les tiges des pompes, à grand bruit, à petites foulées, sautelaient, accompagnant la giration égale et rapide des volants au pied du grand mât et jetant d’arrière en avant, d’avant en arrière, avec une impétuosité rythmée, deux grappes d’hommes flageolants suspendus aux manivelles. Ils s’abandonnaient, le torse balancé sur les hanches, les traits convulsés et les yeux de pierre. Le charpentier, sondant de temps à autre, exclamait machinalement:
--Ralinguez! Ne mollissez pas.
M. Baker, incapable de parler, retrouva sa voix pour crier, et, sous l’aiguillon de ses remontrances, les hommes vérifièrent les amarres, sortirent de nouvelles voiles, et persuadés qu’ils étaient de ne pouvoir bouger, hissèrent des poulies dans la mâture, firent la visite du gréement. Ils y montèrent avec de grands efforts spasmodiques et désespérés. La tête leur tournait tandis qu’ils changeaient leurs pieds de place, les posant aveuglément sur les vergues comme s’ils marchaient dans la nuit, ou se confiant au premier filin à portée de main avec la négligence de la force à bout d’elle-même. Les chutes évitées ne hâtaient pas le battement languide de leurs cœurs; le rugissement des lames bouillonnant au-dessous d’eux résonnait dans leurs oreilles, affaibli et continu, comme un bruit indistinct venu d’un autre monde; le vent emplissait leurs yeux de larmes et, à lourdes rafales, tâchait de les déloger des postes périlleux où ils se balançaient. Visages ruisselants, cheveux en désordre, ils montaient et descendaient entre ciel et mer, chevauchant des bouts de vergue, accroupis sur des ralingues, étreignant des balancines pour avoir les mains libres ou dressés contre des itagues en chaîne. Leurs pensées vagues flottaient entre le désir de repos et le désir de vivre, tandis que leurs doigts lourds larguaient des empointures, fourrageaient dans les ceintures à la recherche de couteaux ou se cramponnaient d’une étreinte tenace contre les chocs violents de la toile battante. Ils échangeaient des regards féroces, faisaient d’une main des signes frénétiques, leur vie suspendue à l’autre, regardant d’en haut l’étroit fuseau du pont noyé d’écume, hélaient du côté du vent:
--Soulagez! Halez! Amarre!
Leurs lèvres frémissaient, leurs yeux semblaient jaillir des orbites en leur furieux et âpre désir d’être compris, mais le vent dispersait leurs paroles inentendues sur le tumulte de la mer. Dans l’outrance d’un intolérable, d’un interminable effort, ils peinaient comme des hommes qu’un rêve sans pitié vouerait à une tâche impossible dans une atmosphère de glace ou de feu. Ils brûlaient et grelottaient tour à tour. D’innombrables aiguilles lardaient leurs prunelles comme parmi la fumée d’un incendie; leurs têtes à chaque cri menaçaient d’éclater. Sur leurs gorges semblaient se crisper des doigts durs. A chaque coup de roulis, ils pensaient: «Cette fois-ci, je lâche, nous sommes tous à bas.» Et, ballottés dans la mâture, ils criaient follement:
--Attention là! Attrape ce filin! Passe! Vire cette poulie.
Ils hochaient la tête désespérément en remuant des faces furibondes: «Non! non! de bas en haut.» Ils semblaient s’entre-haïr d’une mortelle haine. L’immense désir d’en avoir fini une fois pour toutes leur rongeait la poitrine et le scrupule de bien faire leur tâche les consumait comme un feu vivant. Ils maudissaient leur sort, faisaient fi de leur vie et dépensaient leur souffle en mortelles imprécations à l’adresse l’un de l’autre. Le maître voilier, son crâne chauve à nu, travaillait avec fièvre, oubliant son intimité avec tant d’amiraux. Le maître d’équipage, tout en grimpant chargé d’épissoirs et de pelotes de bitord, ou bien à genoux sur la vergue avant d’attaquer la maîtresse genope, voyait passer, précises et brèves, des visions: sa vieille et les gosses en un village de bas pays. M. Baker, prêt à défaillir, trébuchait de-ci de-là, grognant et inflexible comme un homme de fer. Il commandait, encourageait, tançait:
--Allons, au grand hunier, à présent! Mettez-vous sur ce cartahu. Ne restez pas là sans rien faire!
--Jamais de repos, alors? grommelèrent des voix.
Il pivota rageusement, le cœur amolli:
--Non! pas de repos que la besogne soit faite. Travaillez jusqu’à tomber. Vous êtes ici pour ça.
Contre son coude, un marin, plié en deux, eut un rire bref:
--Marche ou crève, fit-il amèrement, du fond de sa gorge rauque.
Puis, crachant dans ses larges paumes, il éleva ses bras, et, empoignant le câble bien plus haut que sa tête, poussa un long cri plaintif et lugubre pour réclamer:
--Encore un coup tous ensemble.
Une lame prit de flanc le gaillard d’arrière et envoya tout le groupe à plat ventre du côté du vent. Des bonnets, des anspects flottèrent. Poings fermés, jambes ruantes, ici et là un visage dont les joues crachaient l’eau salée, crevèrent le blanc sifflement de l’onde écumeuse. M. Baker, culbuté avec le reste, cria:
--Ne lâchez pas cette corde! Tiens bon!