Le Nègre du "Narcisse"

Part 11

Chapter 113,808 wordsPublic domain

--Jamais, bégaya-t-il... je... lui...

--Qu’est-ce que vous dites? prononça le capitaine Allistoun? Sortez tout de suite, ou bien...

--Je m’en vais, dit le coq promptement, d’un air de sombre résignation.

Il franchit le seuil avec fermeté, hésita, fit quelques pas. Tous le contemplaient en silence.

--Je vous rends responsables! cria-t-il avec désespoir en pivotant à demi. Cet homme se meurt. Je vous rends...

--Encore là? héla le patron d’un ton gros d’orage.

--Non, sir, exclama l’autre très vite, une alarme dans la voix.

Le maître d’équipage l’emmena par un bras; quelqu’un rit, Jimmy leva la tête, risqua un œil furtif et d’un bond inattendu sauta hors de la couchette. M. Baker, adroitement, l’empoigna au vol; le groupe qui encombrait la porte grogna de surprise. Le nègre fléchit dans les bras du second.

--Il ment, suffoquait-il, il parle de démons noirs. C’est lui un diable, un diable blanc. Je suis solide.

Il se raidit et M. Baker, pour voir, le lâcha. Il chancela, fit un pas ou deux en avant sous le regard calme et pénétrant du capitaine Allistoun; Belfast se précipita pour soutenir son ami. Il ne semblait pas se douter d’un voisinage quelconque; il resta muet un instant, luttant contre une légion de terreurs innommables, parmi les regards avides de ces curiosités allumées qui l’observaient de loin, seul absolument, en l’impénétrable solitude de sa crainte. Des souffles lourds brassèrent la ténèbre. La mer à travers les dalots gargouilla comme le navire donnait de la bande sous une brève risée du vent.

--Empêchez-le donc de venir m’embêter, fit enfin le baryton sonore de James Wait, tandis qu’il s’appuyait de tout son poids sur la nuque de Belfast. Ça va mieux cette semaine... Je suis d’aplomb... J’allais reprendre mon service demain--tout de suite, si vous voulez, capitaine.

Belfast tassa les épaules pour tenir Wait debout.

--Non, dit le patron en le fixant.

Sous l’aisselle de Jimmy la figure rouge de Belfast grimaçait inquiète. Une rangée d’yeux brillants bordait la zone de lumière. Les hommes se poussaient du coude, tournaient la tête, chuchotaient entre eux. Wait laissa tomber le menton sur la poitrine et sous ses paupières baissées promena alentour son regard soupçonneux.

--Pourquoi pas? cria une voix sortant des ombres, il n’a rien, sir.

--Je n’ai plus rien, dit Wait, avec feu. Mal en train... fini maintenant... vais reprendre.

Il souffla.

--Sainte Mère de Dieu! s’écria Belfast en remontant les épaules, tiens-toi debout, Jimmy.

--Va-t’en de là alors, dit Wait en éloignant Belfast d’une poussée pétulante. Puis il tituba, se raccrocha au chambranle. Ses pommettes luisaient comme sous l’enduit d’un vernis. Il arracha son bonnet de nuit, s’en essuya le visage, le jeta sur le pont.

--Je sors, dit-il, sans bouger.

--Non. Je dis non, dit le patron tout sec.

Des pieds nus traînèrent sur les planches, des voix désapprobatrices murmurèrent de toutes parts, il continua comme s’il n’entendait point:

--Vous aurez tiré au flanc pendant toute la traversée et à présent vous voulez sortir? Vous vous jugez assez près du comptoir de paye. Ça sent la terre déjà, hein?

--J’ai été malade, ça va mieux maintenant, marmonna Wait, les yeux luisants sous la lumière.

--Vous avez fait le malade, rétorqua sévèrement le capitaine Allistoun; voyons...--il hésita moins d’une demi-seconde--ça crève les yeux. Vous n’avez rien du tout, mais ça vous a plu de garder le lit et ça me plaît à moi maintenant que vous y restiez. M. Baker, j’entends qu’on ne voie pas cet homme sur le pont d’ici la fin du voyage.

Il y eut des exclamations de surprise, de triomphe, d’indignation. Le groupe sombre des matelots se porta en avant dans la zone éclairée.

--Pourquoi?--Je te l’avais dit...--Si c’est pas honteux...--Ça, par exemple, faudrait voir à en causer, brailla Donkin du dernier rang.--As pas peur, Jim, t’auras ton dû, crièrent plusieurs voix ensemble. Un matelot âgé s’avança:

--C’est-il à dire, sir, demanda-t-il d’un ton oraculaire, qu’un gars malade n’aurait pas le droit de se remettre à bord de ce sabot?

Derrière lui, Donkin chuchotait rageusement au milieu d’une foule où personne ne lui jetait l’aumône d’un regard, mais le capitaine Allistoun secoua son index devant la face bronzée, durcie par la colère de son interlocuteur.

--Toi, tais-toi, fit-il en guise d’avertissement.

--Il y a rien de fait, clamèrent trois ou quatre jeunes matelots.

--On est donc des machines? s’enquit Donkin d’un ton perçant, en plongeant sous les coudes du premier rang.

--On lui fera voir qu’on n’est pas des mousses.

--C’est un homme comme les autres, tout noir qu’il est.

--On va pas manœuvrer ce sacré bateau sans compte de bras si Boule de Neige peut travailler.

--Il le dit.

--Eh bien alors, la grève, les gars!

--C’est ça, v’là le pépin, la grève!

Le capitaine Allistoun dit d’une voix nette au lieutenant: «Du calme, M. Creighton», et demeura maître de lui parmi le tumulte, écoutant avec une attention profonde le mélange de grognements et de cris aigus, chaque apostrophe et chaque juron de ce déchaînement soudain. Quelqu’un du pied ferma la porte de la cabine; l’ombre pleine de menaçants murmures sauta dans un claquement sec par-dessus le rai de clarté muant les hommes en ombres gesticulantes qui grondaient, sifflaient, riaient avec animation. M. Baker dit à mi-voix:

--Éloignez-vous d’eux, sir.

La haute prestance de M. Creighton semblait planer autour de la grêle silhouette du patron.

--On nous en a fait voir de toutes les couleurs pendant cette traversée, mais ça c’est le bouquet, ronchonna une voix.

--C’est-il un camarade ou non?

--Est-on des gosses?

--Les bâbordais, faut pas marcher.

Charley, emporté par son ardeur, poussa un sifflet strident, puis jappa:

--C’est notre Jimmy qu’il nous faut!

Le vacarme sembla changer de ton. Un nouvel éclat de discordante colère monta. D’emblée plusieurs querelles partirent à la fois.

--Oui.

--Non.

--Malade, jamais de la vie.

--Tape donc dedans.

--Ta bouche, gamin. C’est affaire à débrouiller entre hommes.

--Pas possible? murmura le capitaine Allistoun non sans amertume.

M. Baker grogna:

--Hou! Ils deviennent fous. Voilà un mois que ça mijote.

--J’avais remarqué, dit le patron.

--Les voilà qui s’empoignent entre eux à présent, dit M. Creighton avec dédain. Il vaudrait mieux pour vous gagner l’arrière, sir. Nous les calmerons.

--Du sang-froid, Creighton, fit le patron.

Et les trois hommes se mirent lentement en marche vers la porte de la cabine.

Parmi les ombres des haubans d’avant, une masse noire frappait du pied, tournaillait, avançait, reculait. Des paroles s’échangeaient: reproche, encouragement, méfiance, exécration. Les plus vieux matelots, dans le désarroi de leur colère, grondaient leur détermination d’en finir avec ceci ou cela; les esprits avancés de la plus jeune école exposaient leurs griefs et ceux de Jimmy en clameurs confuses et discutaient entre eux. Pressés autour de cette carcasse moribonde, juste emblème de leurs aspirations, et s’exhortant l’un l’autre, ils oscillaient, piétinaient sur place, criaient qu’ils ne voulaient pas se laisser duper. A l’intérieur de la cabine, Belfast, tout en aidant Jimmy à se recoucher, fourmillait du désir de ne rien perdre de l’esclandre et retenait avec difficulté les pleurs de sa facile émotion. James Wait, à plat sur le dos sous sa couverture, poussait des plaintes entrecoupées.

--Nous te soutiendrons, a pas peur, assura Belfast en bordant les pieds du nègre.

--Je sors demain matin..., on verra..., il faudra que vous autres..., marmonna Wait. Je sors demain..., pas de patron qui tienne.

Il leva un bras à grand-peine et se passa la main sur le visage.

--Ne laissez plus ce cuisinier..., souffla-t-il.

--Non, non, dit Belfast en tournant le dos à la couchette. Il verra ce qu’il prend s’il t’approche.

--Je lui casse la gueule! exclama faiblement James Wait dans un paroxysme de débile rage; je ne voudrais tuer personne, mais...

Il haletait très fort, comme un chien après une course au soleil. Quelqu’un au dehors, tout contre la porte, brailla:

--Il se porte aussi bien que n’importe qui!

Belfast mit la main sur le bouton de la porte.

--Dis donc! appela James Wait, précipitamment et d’une voix si claire que l’autre pivota d’un sursaut.

James Wait, étendu, noir et cadavérique, dans l’éblouissante lumière, tourna la tête sur l’oreiller. Les yeux fixaient Belfast, adjurateurs et impudents.

--Je suis un peu faible d’être resté couché si longtemps, fit-il distinctement.

Belfast approuva d’un signe de tête:

--Mais je me remets, insista Wait.

--Oui. J’ai bien remarqué que ça allait mieux depuis... un mois, dit Belfast en regardant par terre. Eh bien! Qu’est-ce qu’il y a? cria-t-il et il sortit en courant.

Immédiatement, il fut aplati contre la paroi de la dunette par deux hommes qui le heurtèrent. Un vacarme de disputes semblait l’envelopper. Il se dépêtra et vit trois formes indécises debout, isolées, dans l’ombre moins opaque, sous l’arche de la grand-voile qui montait au-dessus de leurs têtes comme la muraille convexe d’un haut édifice. Donkin sifflait.

--Tombez dessus..., il fait noir!

Le groupe s’ébranla vers l’arrière puis s’arrêta net. Donkin, agile et maigre, passa, rasant le sol, le bras droit décrivant un moulinet, puis fit halte soudain, les doigts rigidement étendus vers le ciel. On entendit filer en tournoyant quelque objet lourd qui passa entre les têtes des deux officiers, ricocha lourdement le long du pont, frappa le panneau pour finir d’un choc pesant et sourd. Massive, la forme de M. Baker se précisa:

--Reprenez votre bon sens! cria-t-il en marchant vers le groupe stationnaire.

--Revenez, M. Baker! héla le patron de sa voix calme.

Le second obéit à contrecœur. Il y eut une minute de silence, puis un assourdissant tapage éclata. Plus haut, la voix d’Archie, énergique, affirma:

--Si tu recommences, je dis que c’est toi!

On criait:

--Arrête!

--Lâche ça!

--Nous ne marchons pas pour ce truc-là!

La grappe humaine de formes noires oscilla vers les bastingages, puis de nouveau vers la dunette. Des ombres vagues chancelaient, tombaient, se relevaient d’un bond. Sous des pieds trébuchants, sonnaient des boucles de fer.

--Lâche ça!

--Laisse-moi!

--Non.

--Sacré...

Puis un bruit de face giflée, de morceau de fer tombant sur le pont, de lutte brève, tandis que l’ombre d’un corps coupait le grand panneau de sa course rapide, obliquement, devant l’ombre d’un coup de pied. Une voix, qui pleurait de rage, vomit un torrent d’ignobles injures.

--Ils lancent des choses, à présent, bon Dieu! grogna M. Baker dérouté.

--C’était à mon intention, dit le capitaine tranquillement. J’ai senti le vent; qu’était-ce? Un cabillot de fer?

--Diable, dit M. Creighton.

Les voix confuses des matelots au milieu du navire se mêlaient au clapotis des lames, montaient parmi les voiles muettes et distendues, semblaient déborder dans la nuit, plus loin que l’horizon, plus haut que le ciel. Les étoiles luisaient sans défaillance au-dessus des mâts penchés. Des traînées de lumière zébraient l’eau, divisées par l’étrave en marche; et, le navire passé, tremblaient encore longtemps, comme d’effroi de la mer murmurante.

Entre-temps, l’homme de barre, curieux de savoir ce qui se passait, avait lâché la roue; et, courbé en deux, courut, à longs pas amortis, jusqu’au fronteau de dunette. Le _Narcisse_, abandonné à lui-même, vint doucement au vent, sans que personne s’en rendît compte. Il roula légèrement, puis les voiles assoupies s’éveillèrent soudain, heurtèrent toutes ensemble les mâts d’un claquement puissant, puis s’enflèrent, l’une après l’autre, en une succession rapide de détonations sonores qui tombèrent des hauts espars jusqu’à ce que, la dernière, la grand-voile se bombât violemment avec le bruit d’un coup de canon. Le navire trembla de la pomme des mâts à la quille, les voiles continuaient à crépiter comme une salve de mousqueterie, les écoutes de chaîne et les maillons, détachés, tintinnabulaient là-haut en grêle carillon; les poulies gémirent. On eût dit une secousse irritée donnée au navire par une invisible main, afin de rappeler les hommes qui peuplaient ses ponts au sens de la réalité, de la vigilance, du devoir.

--La barre au vent, commanda le capitaine. Courez derrière, monsieur Creighton, voir ce qui arrive à cet imbécile.

--Bordez plat les focs. Pare à drosser au vent, gronda M. Baker.

Surpris, des hommes couraient prestement en répétant les ordres. Le quart relevé, abandonné par le quart de service, dériva vers le gaillard d’avant par groupes de deux ou trois, dans un clabaudage de discussions bruyantes.

--On verra ça demain! cria une grosse voix comme pour couvrir d’une insinuation de menace une retraite sans gloire.

Puis on n’entendit plus que les ordres, la chute des lourds rouleaux de cordages, le cliquetis des poulies. La tête blanche de Singleton semblait voleter çà et là, dans la nuit, au-dessus du pont, comme un oiseau fantôme.

--On marche, sir, héla M. Creighton de l’arrière.

--On porte plein.

--All right!...

--Filez les écoutes de foc en douceur. Levez les manœuvres, grogna M. Baker affairé.

Peu à peu s’éteignirent les bruits de pas, les colloques de voix confuses, et les officiers, assemblés à l’arrière, discutèrent les événements. M. Baker, dans le désarroi de ses pensées, grognait, M. Creighton rageait, malgré son sang-froid apparent; mais le capitaine Allistoun demeurait calme et réfléchi. Il écoutait la dialectique mêlée de grognements de M. Baker, les incidentes sévères jetées par Creighton, tandis que, les yeux fixés sur le pont, il soupesait le cabillot de fonte qui venait de manquer sa tête, il y avait un moment, comme s’il tenait là le seul fait tangible de toute la transaction. C’était un de ces commandants qui parlent peu, semblent ne rien entendre, ne regardent personne, et qui savent tout, entendent le moindre murmure, discernent chaque ombre fugitive de la vie de leur navire. La haute stature de ces deux officiers dominait sa maigre et courte silhouette; ils se parlaient par-dessus sa tête; ils montraient leur trouble, leur surprise, leur colère, tandis qu’entre eux deux, le petit homme tranquille semblait puiser sa sérénité taciturne aux profondeurs d’une plus vaste expérience. Des lumières brûlaient dans le poste d’équipage; de temps à autre, une bruyante rafale de discours et de bavardages balayait les ponts, vite évanouie, comme si, dans son inconscience, le navire, glissant doucement à travers la grande paix de la mer, avait laissé derrière lui, à jamais, toute la folie et toute la rancune de la turbulente humanité. Mais cela reprenait par intervalles. Des bras gesticulaient; des profils de têtes, bouches bées, apparaissaient un moment, dans les carrés illuminés des portes; des poings noirs saillaient, aussitôt rétractés.

--Oui, convint le patron, il est odieux d’avoir à subir, sans provocation, pareil esclandre.

Un tumulte de hurlements monta dans la lumière, cessa tout à coup... Il ne pensait pas que cela s’aggravât pour l’instant... Le timbre d’une cloche heurtée se fit entendre à l’arrière; une autre de l’avant lui répondit, d’un ton plus grave et la clameur du métal sonore s’épancha autour du navire en un cercle d’amples vibrations qui se perdirent dans l’ombre et le vide immesurés de la mer... Qu’il les connaissait bien! Certes! Au cours de tant d’années. D’autres gaillards que ceux-là... De vrais hommes sur qui compter dans un coup de chien. Pire que des diables aussi, parfois..., pire que tous les diables cornus d’enfer. Peuh! Ceci?... rien du tout. Leur ferraille m’a manqué d’une lieue au moins...

On relevait à la barre comme d’habitude.

--Près et plein, dit très haut l’homme qui parlait.

--Près et plein, répéta l’autre en empoignant les manettes.

--C’est à ce vent debout que j’en ai, s’écria le patron, frappant du pied sous le coup d’une subite colère. Vent debout! Tout le reste n’est rien.

Une seconde lui rendit son calme.

--Tenez-les en haleine cette nuit, messieurs; qu’ils sentent qu’on les garde en main toujours--doucement s’entend. Vous, Creighton, attention à ne pas jouer des poings. Demain, je leur parlerai comme un oncle de Hollande. Tas de chaudronniers... Je pourrais compter les vrais matelots qu’il y a dans le nombre sur les doigts d’une seule main.

Il s’arrêta.

--Vous aviez cru que je déménageais, je parie, monsieur Baker?

Il se tapa le front du doigt avec un sourire bref.

--Quand je l’ai vu debout là, aux trois quarts mort et les boyaux tordus de peur--tout noir au milieu des autres qui ouvraient la bouche en le regardant--sans ressort pour faire face à ce qui nous attend tous, l’idée m’est venue comme ça, tout à coup, avant le temps de réfléchir. Je le plains comme on plaindrait une bête malade. Si jamais être fut en plus mortelle frousse de mourir!... J’ai pensé qu’il valait mieux le laisser s’éteindre à sa manière. On a de ces impulsions. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que ces idiots... Je ne vais pas revenir là-dessus à présent. Sûr.

Il fourra le morceau de fonte dans sa poche, l’air honteux de cette expansion subite, puis péremptoire:

--Si vous repincez Podmore à ses exercices, dites-lui que je le ferai mettre sous la pompe. J’ai dû le faire déjà une fois. Le bonhomme a des crises qui le prennent de temps à autre. Bon cuisinier avec ça.

Il s’éloigna rapidement, revint au capot. Les deux seconds le suivaient, à travers la lueur des étoiles, de leurs yeux stupéfaits. Il descendit trois marches et, changeant de ton, parla, la tête tout près du pont.

--Je ne me coucherai pas ce soir en cas de nouveau; appelez-moi si... Avez-vous vu les yeux de ce nègre malade, monsieur Baker? J’imagine qu’il me suppliait. De quoi? Plus rien à faire. Ce pauvre bougre noir, tout seul au milieu de nous tous, qui me regardait comme s’il avait vu l’enfer et tous ses diables derrière moi. Misérable Podmore, voyez-vous ça! Qu’il meure en paix au moins. Je suis maître ici, après tout. Je dis ce qu’il me plaît. Qu’il reste où il est. Ç’a peut-être été une fois la moitié d’un homme... Veillez bien.

Il disparut dans les profondeurs du navire, laissant les deux seconds qui se regardaient l’un l’autre plus impressionnés que s’ils avaient vu quelque statue de pierre verser une larme de compassion miraculeuse sur les incertitudes de la vie et de la mort.

Dans la buée bleue où fondaient les spirales dressées aux fourneaux des pipes, le poste d’équipage apparaissait plus vaste qu’une grand-salle. Entre les poutres stagnait un nuage lourd; et les lampes nimbées de halos brûlaient chacune, flamme morte privée de rayons, au cœur d’une auréole violette. Des couronnes de fumée ondulaient en traînées plus denses. Les hommes étaient vautrés par terre, assis en poses négligentes ou bien, le genou plié, se tenaient debout une épaule contre la cloison. Des lèvres bougeaient, des yeux étincelaient, des bras agités creusaient des remous dans la fumée. Le murmure des voix semblait s’amasser de plus en plus haut, comme incapable de s’échapper assez vite par les portes étroites. Le quart en bas, en chemise, longues jambes blanches arpentant la pièce, semblait un troupeau de somnambules frénétiques; tandis que, de temps à autre, un homme de quart en haut entrait brusquement, l’air trop vêtu, incongru par contraste, écoutait un instant, jetait dans la lueur une phrase rapide et s’en courait de nouveau; mais quelques-uns demeuraient près de la porte, fascinés, une oreille tendue vers le pont.

--Faut se tenir, fistons, rugissait Davies. Belfast tâchait de se faire entendre. Knowles ricanait lentement, d’un air ahuri. Un courtaud à barbe drue taillée ras braillait périodiquement sans discontinuer:

--Qui qu’a peur? Qui qu’a peur?

Un autre sauta sur ses pieds, hors de lui, les yeux flamboyants, lâcha un chapelet de jurons sans suite et se rassit tranquillement. Deux hommes discutaient familièrement, se frappant mutuellement la poitrine tour à tour, à l’appui de leurs arguments. Trois autres, leurs fronts à se toucher, parlaient tous ensemble d’un air confidentiel et à tue-tête; c’était un orageux chaos de discours où des fragments intelligibles surnageaient, ballottés. On entendait:

--A mon dernier embarquement...

--Qu’ça fait?

--Il dit qu’il va bien.

--J’ai toujours cru...

--N’importe...

Donkin accroupi en tas contre le beaupré, les clavicules à hauteur des oreilles, semblait avec son nez crochu qui pendait vers la terre un vautour malade aux plumes rebroussées. Belfast, les jambes de-ci de-là, la figure rouge à force de gueuler, les bras levés, figurait assez une croix de Malte. Les deux Scandinaves, dans un coin, avaient l’aspect de consternation muette qu’on voit aux témoins d’un cataclysme. Et, plus loin que la lumière, Singleton debout dans la fumée, monumental, indistinct, la tête touchant les poutres, dressait une effigie de stature héroïque dans les ombres de cette crypte.

Il fit un pas en avant, imperturbable et vaste. Le bruit tomba comme une vague se brise: mais Belfast cria une fois de plus, les bras battant l’air: «Il se meurt, que je vous dis!» puis se rassit tout à coup sur le panneau et se prit la tête dans les mains. Tous contemplaient Singleton, les yeux levés du pont où ils gisaient, braqués du fond d’obscurs recoins ou tournés avec des têtes curieuses. Ils attendaient, apaisés déjà, comme si ce vieillard qui ne regardait personne avait possédé le secret de leurs indignations et de leurs désirs troublés, une vision plus nette, un plus clair savoir. En vérité, debout au milieu d’eux, il revêtait la mine indifférente d’un homme qui a connu des multitudes de navires, entendu bien des voix pareilles aux leurs, contemplé déjà tout ce qui peut arriver sur l’immense étendue des mers. Ils entendirent sa voix ronfler dans sa poitrine large, comme si les mots roulaient vers eux des profondeurs d’un âpre passé.

--Que voulez-vous faire? interrogea-t-il.

Personne ne répondit. Knowles seul marmotta: «Ouais, ouais» et quelqu’un dit très bas: «Si c’est pas honteux!» Il attendit, fit un geste méprisant.

--J’ai vu des émeutes à bord quand certains d’entre vous n’étaient pas nés, dit-il lentement, pour quelque chose ou pour rien; mais jamais pour chose pareille.

--Puisqu’il se meurt, que je vous dis, répéta Belfast lugubrement en s’asseyant aux pieds de Singleton.

--Et pour un noir encore, continua le vieux loup de mer. J’en ai vu mourir comme des mouches.

Il s’arrêta, pensif, comme dans l’effort de se remémorer. Choses sinistres..., détails d’horreur..., hécatombes de nègres. Ils le regardaient fascinés. Il était assez vieux pour se souvenir de négriers, de mutineries sanglantes, de pirates peut-être. Qui pouvait dire à quelles violences et à quelles terreurs il avait survécu! Qu’allait-il dire? Il dit:

--Vous n’y pouvez rien. Il faut qu’il meure.

Il fit une nouvelle pause. Sa moustache et sa barbe remuaient. Il mâchait des mots, marmottait derrière son poil blanc emmêlé, incompréhensible et troublant comme un oracle derrière un voile.

--Rester à terre..., se faire porter malade... Au lieu de ça... nous amener tout ce vent debout. Peur. La mer veut son bien... Mourir en vue de terre. Toujours comme ça. Ils le savent..., long voyage..., plus de journées, plus de dollars... Restez tranquilles. Qu’est-ce qu’il vous faut? N’y pouvez rien.

Il sembla sortir d’un rêve.

--Pour lui, ni pour vous, dit-il austèrement. Le patron n’est pas une bête. Il a son idée. Prenez garde, c’est moi qui le dis! Je les connais!

Les yeux droits devant lui, il tourna la tête de gauche à droite, de droite à gauche, comme inspectant une longue rangée de patrons astucieux.

--Il a dit qu’il me casserait la tête! cria Donkin d’un ton déchirant.

Singleton dirigea son regard vers le sol, d’un air d’attention intriguée, comme s’il n’y pouvait découvrir l’autre.

--Va-t’en au diable! dit-il vaguement, y renonçant.