Part 12
Il émanait de lui une ineffable sagesse, l’indifférence dure, le souffle glacé de la résignation. Alentour, tous les auditeurs se sentirent en quelque manière complètement éclairés par leur déception même, et, muets, ils faisaient nonchalamment les gestes d’aise insouciante d’hommes aptes à discerner l’aspect irrémédiable de leurs existences. Lui, profond d’inconsciente sagesse, ébaucha un mouvement de bras et sortit sur le pont sans une autre parole.
Belfast, l’œil arrondi, s’abîmait en ses réflexions. Un ou deux matelots se hissèrent, patauds, dans les couchettes supérieures, et, une fois là-haut, poussèrent un soupir; d’autres plongeaient tête première dans les alcôves de plain-pied, très prompts, et faisant instantanément demi-tour sur eux-mêmes, comme une bête réintégrant son gîte. Le grattement d’un couteau raclant de l’argile brûlée crissait. Knowles ne ricanait plus. Davies dit d’un ton de conviction ardente:
--Alors c’est que notre patron est louf.
Archie grommela:
--Et c’est pas fini cette histoire-là!
Quatre coups furent piqués à la cloche.
--V’là la moitié de notre quart de repos flambé, cria Knowles d’un ton d’alarme.
Puis, réfléchissant:
--Tout de même, deux heures à dormir, ça vaut mieux que rien, observa-t-il, tôt consolé.
Quelques-uns feignaient déjà le sommeil et Charley, dormant à poings fermés, bafouilla tout à coup quelques mots d’une voix blanche, arbitraire:
--Ce sacré gosse a des vers, commenta doctement Knowles sous sa couverture.
Belfast se leva et s’approcha du lit d’Archie.
--C’est nous qu’on l’a tiré de sa turne, tu te rappelles, murmura-t-il.
--Quoi? dit l’autre avec humeur, dans son demi-sommeil.
--Et bientôt c’est nous qu’il nous faudra le balancer à la mer, continua Belfast.
Sa lèvre inférieure tremblait:
--Balancer quoi? fit Archie.
--Le pauvre Jimmy, geignit Belfast.
--Il nous embête! dit Archie, brutal sans conviction et se mettant sur son séant: c’est tout sa faute. Sans moi, on se serait assassiné à bord de ce bateau!
--C’est pas lui pourtant, argua Belfast à mi-voix. Je l’ai mis au lit..., il ne pèse pas plus qu’un baril à conserves vide, ajouta-t-il les larmes aux yeux.
Archie le regarda en face et tourna le nez vers la muraille avec résolution. Belfast se mit à errer dans le gaillard mal éclairé comme un homme qui a perdu sa route et faillit choir par-dessus Donkin. Il le contempla de haut en bas un moment:
--Tu ne te couches pas? demanda-t-il.
Donkin leva la tête, comme à bout d’espoir.
--Ce sale fils de filou d’Écossais m’a f... un coup de pied! jeta-t-il d’en bas, à voix indistincte et d’un ton d’irréparable désolation.
--Et c’est bien fait aussi, dit Belfast toujours déprimé; t’as frisé la potence ce soir, fiston, tu sais. Va-t’en jouer ailleurs à ces jeux-là, pas autour de mon Jimmy! Tu l’as pas tiré de sa turne, toi. Ouvre l’œil! Pac’que une idée que je te ficherais une tournée de coups de botte, moi aussi.
Il se ragaillardit tant soit peu.
--Et si je m’y mets ce sera à la yankee, pour casser quelque chose!
Il cogna légèrement du dos de la main le haut du crâne incliné.
--Fais attention, mon gars, conclut-il avec bonne humeur.
Donkin ne releva pas l’avis.
--Est-ce qu’ils me vendront? fit-il avec une inquiétude douloureuse.
--Qui ça... vendre? siffla Belfast en reculant d’un pas. Je te fendrais le nez à la minute si j’avais pas Jimmy à soigner! Pour qui nous prends-tu?
Donkin se leva et suivit de l’œil le dos de Belfast disparu de guingois par l’entrebâillement de la porte. De toutes parts, des hommes invisibles dormaient. Il sembla puiser de l’audace et de la fureur dans la paix environnante. Venimeux, hâve, dans les vêtements d’emprunt où ballottait sa dégaîne, ses yeux luisants erraient autour de lui, comme en quête de choses à fracasser. Son cœur sautait follement dans sa poitrine étroite. Ils dormaient! Il lui fallait des cous à tordre, des yeux à crever à coups d’ongle, des visages où cracher. Il brandit une paire sale de poings osseux vers les lumignons qui charbonnaient.
--Vous n’êtes pas des hommes! cria-t-il d’un timbre amorti.
Personne ne bougea:
--Vous n’avez pas le courage d’un rat!
Sa voix monta au diapason d’un cri enroué. Wamibo projeta une tête embroussaillée et le dévisagea d’un œil de folie:
--Vous êtes des balayures de bateau! J’espère vous voir tous pourris avant d’être morts!
Wamibo clignait les paupières sans comprendre, mais intéressé. Donkin s’assit lourdement, il soufflait avec force à travers ses narines frémissantes, il grinçait et claquait des dents, et, le menton incrusté dans la poitrine, il paraissait fouir dans sa chair vive comme pour atteindre son cœur au travers...
Ce matin-là, le _Narcisse_, à l’aube d’un nouveau jour de sa vie vagabonde, revêtit un aspect de fraîcheur somptueuse, comme la terre aux jours printaniers. Les ponts lavés miroitaient, longs, spacieux et clairs; le soleil oblique arrachait aux cuivres jaunes un éclaboussement d’étincelles, dardait ses traits d’or sur les barres polies; et les gouttes d’eau de mer isolées, oubliées par endroits le long de la lisse, étaient aussi limpides que des gouttes de rosée, et jetaient plus de feux que des brillants épars. Les voiles dormaient, bercées par une brise douce. Le soleil montant solitaire et splendide dans le ciel bleu vit sur l’eau bleue glisser un navire solitaire orienté au plus près.
Les hommes se pressaient sur trois rangs de profondeur à hauteur du grand mât, et en face de la cabine du commandant. Ils poussaient, se bousculaient, mines irrésolues, faces mornes. A chaque mouvement léger, Knowles flanchait lourdement du côté de sa jambe trop courte. Donkin glissait derrière les dos, inquiet et sur l’œil, comme un homme en quête d’une embuscade où se tapir. Le capitaine Allistoun sortit tout à coup. Il marcha de long en large, devant le front du groupe. Il était gris, mince, alerte, râpé sous le soleil et dur comme diamant. Il tenait sa main droite dans la poche de sa veste que distendait du même côté un objet lourd. Un des matelots s’éclaircit la voix avec solennité.
--Je ne vous ai pas encore trouvés en faute, matelots, dit le patron s’arrêtant court.
Il leur faisait face de son regard usé, couleur d’acier, qu’une illusion commune semblait fixer droit dans chacune des vingt paires d’yeux braqués sur les siens. Derrière lui, M. Baker, morose, grognait bas, du fond de son cou de taureau; M. Creighton, frais et pimpant, les joues roses, avait l’allure résolue et prête à tout événement.
--Je ne me plains pas de vous pour le moment non plus, continua le patron, mais je suis ici pour mener ce bateau, et pour que chaque marin du bord fasse proprement sa besogne. Si vous connaissiez votre métier comme je connais le mien, il n’y aurait pas de désordre. Vous avez passé votre nuit à braire qu’on verrait demain matin! Eh bien, vous me voyez! Qu’est-ce qu’il vous faut?
Il attendit, un pas vif le promenait de long en large devant eux, ses yeux scrutaient les leurs. Ils se dandinaient d’un pied sur l’autre, balançaient leurs corps; quelques-uns, poussant en arrière leurs bonnets, se grattaient la tête. Que voulaient-ils? Jimmy, on l’oubliait; nul ne pensait à lui, seul, à l’avant dans sa cabine, luttant contre de grandes ombres, cramponné à des mensonges sans pudeur, saluant d’un pénible sourire la fin de sa transparente imposture. Non, pas Jimmy; il n’eût pas été plus oublié, mort. Ils voulaient de grandes choses. Et soudain, tous les simples mots qu’ils connaissaient leur parurent perdus sans recours dans l’immensité de leur vague et brûlant désir. Ils savaient ce qu’ils voulaient, mais sans pouvoir rien trouver qu’il valût la peine de dire. Ils piétinaient sur place, balançaient au bout de bras musculeux de grosses mains, dont le goudron brunissait les doigts déformés. Un murmure expira.
--Qu’est-ce? La nourriture? demanda le patron, vous savez que les vivres ont été gâtés au large du Cap.
--On sait ça, sir, dit un vieux gourganier barbu.
--Trop d’ouvrage, hein? Au-dessus de vos forces? demanda-t-il encore.
Un silence offensé tomba.
--Nous ne voulons pas manquer de monde, sir, commença enfin Davies d’une voix mal assurée, et ce noir-là...
--Assez! cria le patron. Il resta immobile à les toiser un moment, puis marchant de long en large, commença de leur dire leur fait, déchaîna l’orage, froidement, en rafales violentes et coupantes comme les bises de ces mers glacées qui avaient connu sa jeunesse.
--Je vais vous dire ce dont il retourne. Trop grands pour vos bottes. Vous vous prenez pour des gars épatants. Connaissez la besogne à moitié, faites votre devoir de même. Trouvez que c’est trop encore! Vous en feriez dix fois autant que ça ne serait pas assez.
--On a trimé de son mieux, sir, cria une voix secouée d’exaspération.
--De votre mieux, continua le patron. On vous en dit de belles à terre, pas vrai? Ils ne vous disent pas là pourtant que, votre mieux, il n’y a guère de quoi s’en vanter. Je vous le dis, moi: votre mieux vaut encore moins que mauvais. Vous ne pouvez pas en faire davantage? Non, je sais, n’en parlons plus. Mais halte à vos farces ou je m’en charge. Je suis paré. Halte là!
Il menaça d’un doigt l’équipage.
--Quant à cet homme, il éleva beaucoup la voix, quant à cet homme, s’il met le nez sur le pont sans ma permission, je le colle aux fers. Là!
Le coq l’entendit de l’avant, sortit en courant de sa cuisine, les bras au ciel, horrifié, ahuri, n’en croyant pas ses oreilles, et rentra de même. Il y eut un moment de profond silence durant lequel un gabier aux genoux arqués, s’écartant, cracha avec décorum dans le dalot.
--Il y a autre chose, dit le patron avec calme. Ceci.
Il fit un pas rapide et d’un mouvement balancé sortit de sa poche un cabillot de fer. Le geste fut si subit et si prompt que le groupe recula d’un pas. Il tenait ses yeux attachés sur les leurs, et quelques visages revêtirent incontinent une expression de surprise comme s’ils n’avaient jamais vu de cabillot auparavant. Le capitaine l’éleva:
--Ceci est mon affaire. Je ne pose pas de questions, mais vous savez tous ce que parler veut dire: il faut que ceci retourne d’où c’est venu. Ses yeux s’allumèrent de colère. Le groupe piétina saisi d’un malaise. Ils détournèrent les yeux de ce morceau de fer, ils semblaient timides; un embarras, une honte les troublait comme devant un objet répugnant, scandaleux ou choquant que la décence la plus vulgaire interdirait de brandir ainsi au grand jour. Le patron attentif observait:
--Donkin, fit-il d’un ton bref et incisif.
Donkin plongea derrière l’un, puis derrière l’autre, mais ils regardèrent par-dessus leurs épaules et s’écartèrent. Leurs rangs continuèrent à s’ouvrir devant lui, à se refermer derrière, jusqu’à ce qu’enfin il apparût seul devant le patron comme s’il avait surgi du pont même. Le capitaine Allistoun s’approcha de lui. Ils avaient à peu près la même taille et, à courte portée, le patron échangea un regard meurtrier avec les petits yeux luisants. Ils clignèrent.
--Tu connais ça, demanda le patron.
--Non, j’connais pas, répondit l’autre, trépidant mais effronté.
--Tu es un chien. Prends-le, ordonna le patron.
Les bras de Donkin semblaient collés aux cuisses; il restait les yeux à quinze pas comme au Fixe à la parade.
--Prends-le, répéta le patron en se rapprochant d’un pas; ils se soufflaient au visage.
--Prends, dit une fois de plus le capitaine Allistoun, avec un geste de menace.
Donkin s’arracha un bras du flanc contre lequel il le serrait.
--Pourquoi qu’vous me cherchez? marmonna-t-il avec effort, comme s’il avait la bouche pleine de bouillie.
--Si tu ne te presses pas... commença le patron.
Donkin empoigna le cabillot comme s’il allait s’enfuir avec et resta sur place, le tenant comme un cierge.
--Remets-le où tu l’as pris, dit le capitaine avec un regard courroucé.
Donkin recula, les yeux écarquillés.
--Va, coquin, ou je t’y aiderai, cria le maître en le forçant à battre lentement en retraite devant une avance menaçante.
Il para, tenta de préserver sa tête avec la dangereuse ferraille au bout de son poing levé. M. Baker cessa de grogner un moment.
--Bien joué, _by Jove_, murmura M. Creighton, d’un ton de connaisseur averti.
--Ne me touchez pas, jappa Donkin en rompant.
--Alors, va. Va plus vite.
--Ne me touchez pas, ou je vous cite en justice.
Le capitaine Allistoun fit un grand pas, et Donkin, tournant le dos en plein, courut quelques mètres, puis s’arrêta et par-dessus l’épaule montra des dents jaunes.
--Plus loin, haubans d’avant, commanda le capitaine, le bras tendu.
--Allez-vous donc rester là à me voir brimer? cria Donkin à l’équipage taciturne qui l’observait.
Le capitaine Allistoun marcha sur lui résolument. Il fila de nouveau d’un bond, fonça sur les haubans d’avant, logea violemment le cabillot dans son trou.
--C’est pas fini, j’aurai ma revanche encore, cria-t-il à tout le navire, puis s’éclipsa derrière le mât de misaine.
Le capitaine Allistoun fit demi-tour et s’en revint vers l’arrière, les traits parfaitement calmes, comme s’il eût oublié déjà l’épisode. Les hommes s’écartèrent devant lui. Il ne regardait personne.
--Ça suffira, monsieur Baker. Faites descendre le quart, dit-il tranquillement. Et vous, matelots, tâchez de marcher droit, à l’avenir, ajouta sa voix égale.
Il suivit quelque temps, d’un œil pensif, les dos de l’équipage impressionné qui se retirait.
--Déjeuner, steward, héla-t-il, d’un ton soulagé, par la porte du carré.
--Ça m’a fait quelque chose... Hou! de vous voir donner le cabillot à ce bonhomme, sir, observa M. Baker; il aurait pu vous fracasser... Hou!... la tête comme une coquille d’œuf.
--Oh! celui-là! murmura le patron, l’esprit ailleurs. Drôles de gars, continua-t-il à mi-voix. Je pense que tout est d’aplomb, à présent. On ne peut jamais dire pourtant, au jour d’aujourd’hui, avec... Il y a des années, j’étais jeune capitaine alors, pendant un voyage de Chine, une révolte, j’ai eu ça. Révolte ouverte, Baker. C’était d’autres hommes, cependant. Je savais ce qu’ils voulaient: chambarder la cargaison et arriver à la boisson. Très simple. On leur a serré la vis pendant quarante-huit heures, et quand ils ont eu leur compte... doux comme des agneaux. Bon équipage. Jolie traversée. Comme on n’en fait plus.
Il regarda en l’air, dans la direction des vergues orientées au plus près:
--Vent debout un jour après l’autre, exclama-t-il amèrement. Ne trouverons-nous donc jamais une bonne brise, ce voyage-ci?
--Servi, sir, dit le steward, apparu devant eux comme par magie, une serviette sale à la main.
--Ah! très bien. Arrivez, monsieur Baker; il est tard, avec toutes ces bêtises.
Une lourde atmosphère d’oppressante quiétude envahit le navire. L’après-midi, les hommes erraient, lavant leurs treillis et les étalant pour sécher aux souffles peu prospères, avec une langueur méditative de philosophes désabusés. On parlait peu. Le problème de la vie semblait trop vaste pour les bornes étroites du langage humain, et de gré commun on s’en remettait, pour le résoudre, à la grande mer qui, dès le principe, l’avait enveloppé dans son immense étreinte; à la mer qui savait tout et dévoilerait à son heure, infailliblement, à chacun, la sagesse cachée en toutes les erreurs, la certitude tapie en tous les doutes, le royaume de paix et de sécurité qui fleurit par-delà les frontières de la souffrance et de la peur. Et dans les courants confus de pensées impuissantes qui se créent et se meuvent parmi des hommes assemblés, Jimmy émergeait, en trouait la surface, forçant l’attention, comme une balise noire enchaînée au fond d’un estuaire vaseux. Le mensonge triomphait. Il triomphait par la force du doute, de la bêtise, de la pitié, du faux sentiment. Nous nous mîmes en devoir d’achever ce triomphe par compassion, insouciance, affaire de rire un brin. L’obstination de Jimmy en son attitude simulatrice devant l’inévitable vérité prenait les proportions d’une énigme colossale, d’une manifestation grandiose à force d’incompréhensibilité, forçant par moments un respect émerveillé; et il y avait aussi pour plusieurs quelque chose d’exquisement drôle à le duper ainsi jusqu’au bout de sa propre imposture. Sa méconnaissance opiniâtre de l’unique certitude dont nous pouvions suivre l’approche de jour en jour était aussi troublante que la défaillance de quelque loi de nature. Il se trompait si totalement sur lui-même qu’on ne pouvait se défendre de lui suspecter l’accès de quelque savoir surhumain. Il était absurde au point de paraître inspiré. Il apparaissait unique et doué de cette fascination que seule peut exercer un être en dehors de l’humanité: ses dénégations, il semblait nous les jeter déjà de l’autre côté de la frontière fatale. Il devenait immatériel comme une apparition; ses pommettes saillaient, le front fuyait davantage; la face se creusait, tachée d’ombre; et, décharnée, la tête ressemblait à un crâne noir exhumé dont les orbites eussent roulé deux boules d’argent mobile. Il démoralisait. A cause de lui nous nous humanisions jusqu’au raffinement, devenus sensibles, complexes, décadents à l’excès: nous comprenions la subtilité de sa crainte, partagions toutes ses répulsions, ses antipathies, ses roueries et ses feintes, comme si nous souffrions d’une civilisation trop avancée, déjà pourrie, sans données désormais sur le sens de la vie. Nous avions l’air d’initiés à des mystères infâmes; avec des grimaces profondes de conspirateurs nous échangions des regards pleins de choses, des mots brefs et significatifs. Nous étions inexprimablement vils et très contents de nous. Nous lui mentions avec gravité, avec émotion, avec onction comme si nous exécutions quelque tour de passe-passe moral en vue d’une récompense éternelle. Nous répondions à ses assertions les plus extravagantes par un chorus affirmatif, comme si c’eût été un millionnaire, un politicien ou un réformateur, et nous une coterie de lourdauds ambitieux. Si nous nous risquions à mettre ses paroles en doute, c’était à la manière d’obséquieux sycophantes, afin que sa gloire fût rehaussée par la flatterie de notre dissentiment. Il influençait le ton moral de notre monde comme s’il eût détenu le pouvoir de distribuer des honneurs, des trésors ou de la souffrance; lui qui ne pouvait rien nous donner que son mépris! Celui-ci était immense; il semblait grandir sans cesse, à mesure que le corps de l’homme s’émaciait sous nos yeux. C’était la seule chose à lui, de lui, pour mieux dire, qui donnât une impression de pérennité et de vigueur. Cela parlait par l’éternelle moue de ses lèvres noires, cela nous épiait à travers l’ineffable insolence de ses larges yeux exorbités comme des yeux de crustacés. Nous les surveillions, vigilants. Rien autre en lui ne remuait. Il semblait se refuser à bouger, comme s’il se méfiait de son propre aplomb. Le moindre geste devait lui révéler (il n’en pouvait être différemment) sa débilité physique et lui causer un choc d’angoisse mentale. Il économisait ses mouvements. Étendu tout du long, le menton sur sa couverture, en une sorte d’immobilité matoise et circonspecte, il gisait. Ses yeux seuls erraient sur les visages, ses yeux dédaigneux, aigus et tristes.
Ce fut à cette époque que le dévouement de Belfast, non moins que sa pugnacité, méritèrent tous les suffrages. Il passait chaque instant de loisir dans la cabine de Jimmy. Il le soignait, l’entretenait; doux comme une femme, avec la gaieté tendre d’un vieux philanthrope et une sensiblerie attentive vis-à-vis de son nègre, à rendre jaloux un maquignon d’esclaves accompli. Mais, hors de là, il se montrait irritable, sujet à des explosions d’humeur, sombre, soupçonneux et plus brutal toujours en proportion de son chagrin. Avec lui larmes et coups de poing allaient de conserve: une larme pour Jimmy, un coup de poing pour quiconque semblait s’écarter d’une scrupuleuse orthodoxie dans sa manière d’envisager le cas de Jimmy. Nous ne parlions que de cela. Les deux Scandinaves, eux-mêmes, discutaient la situation, mais en quel esprit, nous l’ignorions, car ils se querellaient dans leur langue. Belfast en soupçonnait un d’irrévérence, et, dans cette incertitude, ne se croyait pas le droit d’hésiter à provoquer les deux. Ils prirent grand-peur de sa truculence et dorénavant vécurent parmi nous, hébétés comme un couple de muets. Wamibo ne parlait jamais intelligiblement, mais il ne souriait pas plus qu’une bête et semblait moins au courant de l’affaire que le chat du bord, en conséquence il était sauf. De plus, ayant fait partie de la phalange élue des sauveteurs de Jimmy, il défiait tout soupçon. Archie, silencieux en général, passait souvent une heure à causer avec Jimmy tranquillement, d’un air de propriétaire. A toute heure du jour, et souvent la nuit, on pouvait voir un homme assis sur le coffre de Jimmy. Le soir, entre six et huit, la cabine était comble, un groupe attentif stationnait à la porte. Tous regardaient le nègre.
Il se prélassait à la chaleur de notre sollicitude. Ses yeux luisaient ironiques et d’une voix faible il nous reprochait notre lâcheté. Il disait: «Si vous aviez tenu bon pour moi, vous autres, je serais sur pied à cette heure.» Nous baissions la tête. «Oui, mais si vous croyez que je vais me laisser mettre aux fers histoire de vous distraire... Dame, non... Ça me ruine la santé de rester couché comme ça. Vous vous en fichez!» Nous étions aussi confondus que s’il avait dit vrai. Sa superbe impudence balayait tout devant elle. Nous n’aurions pas osé nous révolter. En vérité, nous ne le voulions pas. Ce que nous voulions, c’était le garder en vie jusqu’au port et la fin du voyage.
Singleton, comme de coutume, se tenait à l’écart, paraissant mépriser les insignifiants épisodes d’une existence révolue. Une fois seulement il vint et, à l’improviste, fit halte sur le seuil. Il examina Jimmy en un profond silence comme s’il désirait joindre cette noire image à la foule des ombres qui peuplaient son vieux souvenir. Nous nous tenions très tranquilles et pendant un long moment Singleton resta là comme s’il venait à la suite d’un rendez-vous faire une visite de cérémonie ou contempler quelque notable événement. James Wait demeurait parfaitement immobile, sans conscience apparente du regard qui le scrutait, rivé sur lui et plein d’attente. Une impression de joute engagée régna. Nous éprouvions la tension intérieure d’hommes qui assistent à une reprise de lutte. Jimmy enfin avec une appréhension visible tourna la tête sur l’oreiller.
--Bonsoir, dit-il d’un ton conciliant.
--H’m, répondit le vieux marin bourrument.
Il continua un moment d’examiner Jimmy avec une fixité sévère, puis soudain s’en fut. Pendant longtemps après sa sortie nul n’éleva la voix dans la petite cabine, quoique nous respirions tous plus librement, comme on fait quand on a réchappé d’une circonstance dangereuse. Nous connaissions tous les idées du vieux au sujet de Jimmy et nul n’osait les combattre. Elles nous bouleversaient, nous peinaient et le pis c’est que, en somme, elles pouvaient bien être justes. Une fois seulement il condescendit à les exposer sans réticence, mais nous en gardâmes durable le souvenir. Il dit que Jimmy était la cause des vents debout. Les moribonds, maintenait-il, traînent jusqu’à la première vue de terre, puis meurent; Jimmy savait que la terre tirerait de sa poitrine son dernier soupir. N’en est-il pas ainsi sur tous les navires? Ne le savions-nous pas? Il ajouta d’un ton de dédain austère: Que savions-nous donc? Qu’allions-nous mettre en doute encore? Le désir de Jimmy encouragé par nous, aidé par les sorts de Wamibo (un Finnois pas vrai? Très bien!) conspirait pour attarder le navire. Il fallait des lourdauds stupides pour ne pas s’en apercevoir. Qui avait jamais ouï parler d’une série pareille de calmes et de vents contraires? Ça n’était pas naturel...