Le monde de la mer

Part 7

Chapter 73,221 wordsPublic domain

Les Polypes, on l'a vu plus haut, n'ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent une proie, l'_aperçoivent_, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent. Ils savent se sauver et se mettre à l'abri, quand un danger les menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a donné une impulsion vitale particulière, appelée _instinct_, impulsion indépendante de la prévoyance, de l'expérience, de l'éducation, et peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d'intelligence. Le mot _instinct_ vient du verbe latin _instinguere_, qui veut dire _pousser, exciter_.... L'instinct et l'intelligence sont deux facultés qui se compensent, et dont l'une supplée à l'autre, comme, à d'autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité (Cuvier). L'instinct est l'intelligence des animaux inférieurs.

V

Les Polypes de la mer ressemblent beaucoup aux Polypes des eaux douces. L'animal est toujours composé d'un corps, d'une ouverture, d'une poche et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois étroit comme un tuyau de plume, d'autres fois arrondi comme une bourse, plus rarement façonné en entonnoir. L'ouverture est plus ou moins large, et sert toujours à l'entrée de l'aliment et à la sortie de l'excrément. La poche tend à se compliquer; elle offre souvent un tube distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes bizarres en forme d'intestins. Les bras sont en nombre variable. On en trouve quelquefois jusqu'à douze; mais généralement il y en a huit. Ils ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales. Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés.

Avec cette organisation de l'Hydre verte et avec des modifications très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande partie des animaux dits _imparfaits_ qui peuplent l'Océan.

CHAPITRE IX

LES POLYPIERS.

«Le travail en commun centuple le produit.»

(UN SAINT-SIMONIEN.)

I

Les Polypes ne vivent pas toujours à l'état d'isolement, ils sont le plus souvent agrégés..... L'arbre généalogique temporaire est devenu permanent! La famille a reçu le nom de _Polypier_.

Linné appelle ces associations _animaux composés_ (_animalia composita_).

Ces habitants d'une même agrégation vivent dans une harmonie parfaite. Ils constituent un peuple de frères unis physiquement d'une manière très-intime. Ils occupent la même maison; chacun y tient une cellule, mais il lui est défendu d'en sortir tout à fait, et par conséquent de visiter, de déranger ou de tourmenter son voisin. Attachés à leur chambrette, ces demi-reclus attendent du hasard, ou, pour mieux dire, de la Providence, des aliments qui ne manquent jamais; et ce qui est mangé par chaque bouche profite à la communauté. Poussés par un admirable instinct, les Polypes travaillent ensemble au même ouvrage: _isolés, ils seraient faibles; réunis, ils deviennent forts_. Ils ont une vie d'ensemble et des vies particulières. Mêmes besoins, mêmes goûts, mêmes idées (et Dieu sait quelles idées!). Ils partagent leurs peines et leurs jouissances, quelque bornées et quelque confuses qu'elles soient; et, s'il est vrai que les chagrins s'adoucissent quand ils sont épanchés, et que les plaisirs augmentent quand ils sont goûtés en commun, les Polypes doivent être des animalcules fort heureux!

Les Polypiers ont été mal connus pendant longtemps. Ce n'est qu'à l'aide du microscope et par l'étude des individus vivants qu'on est parvenu à connaître leur organisation et leur genre de vie, et qu'on a mis un certain ordre dans la classification des espèces et de leurs variétés. M. Lacaze-Duthiers a ainsi démontré que l'_Antipathes glaberrima_ et le _Gorgonia tuberculata_ de Lamarck, le _Leiopathes glaberrima_ de Gray et le _Leiopathes Lamarckii_ de J. Haime, n'étaient qu'un seul et même Polypier, la _Gérardie de Lamarck_.

On a reconnu aujourd'hui que, sous la dénomination générale de Polypiers, étaient groupés des animaux distincts. Les uns étaient construits sur le type de l'Hydre, les autres sur le type de l'Actinie; d'autres, enfin, comme les _Plumulaires_, sur un plan d'organisation totalement différent. Les premiers sont les _Polypiers Hydraires_; les seconds, les _Polypiers Actiniaires_; les derniers appartiennent à plusieurs classes d'animaux.

II

Les _Polypiers Hydraires_ sont de faux Polypiers. Des travaux modernes ont appris que ces arborisations sont, pour la plupart, une forme dégradée et transitoire des Méduses. La Méduse fait le Polypier; le Polypier fera la Méduse.

Les Polypiers Hydraires sont très-abondants sur nos côtes. Ils appartiennent au groupe des _Tubulaires_, des _Campanulaires_, des _Sertulaires_...

La _Tubulaire chalumeau_ est un Polypier des plus curieux. Ses tiges, nombreuses, sont cornées, jaunes et marquées d'espace en espace de nœuds inégaux; elles ressemblent à des brins de paille. Leur partie inférieure est tortueuse et très-adhérente aux corps étrangers; la partie supérieure est à peu près droite, ou mieux, légèrement flexueuse. L'ensemble représente un végétal fleuri, sans feuilles ni rameaux.

Au sommet de chaque tige, se développe une double corolle écarlate de quinze à trente-cinq pétales par rangée, les extérieurs étalés, les intérieurs relevés en houppe. Un peu au-dessous paraissent les ovaires, qui pendent, quand ils sont mûrs, comme des grappes orangées. Au bout d'un certain temps, les corolles se flétrissent, tombent et meurent. Un bouton les remplace, lequel produit un nouveau Polype; et ainsi de suite. Cette succession détermine l'allongement des tiges, chaque prétendue fleur élevant un peu le tube qu'elle termine, et chaque addition ajoutant un nœud de plus à l'axe qu'elle allonge.

La _Tubulaire rameuse_ est une des productions animales les plus singulières et les plus intéressantes. Parfois elle ressemble à un vieil arbre ruiné par le temps; d'autres fois elle rappelle un vigoureux arbrisseau en miniature, tout fleuri, élevant au-dessus d'une tige brun foncé un grand nombre de branches et de rameaux touffus, que terminent autant de petites Hydres d'un beau jaune ou d'un rouge éclatant.

Les _Campanulaires_ diffèrent davantage. Les bouts de leurs branches par où sortent les Polypes sont élargis en forme de clochettes.

L'espèce appelée _dichotome_ est une des plus délicates et des plus élégantes. Elle offre une tige mince comme un fil de soie, résistante, élastique et brune. Les Polypes sont assez nombreux. Sur une arborisation haute de 20 centimètres, il en existe peut-être douze cents.

Les _Sertulaires_ sont encore des Polypiers Hydraires. Ceux-ci ont une tige cornée, tantôt simple, tantôt rameuse: on les prendrait pour de petites plantes. Leur nom est dérivé du latin _sertum_ (bouquet). On peut les comparer à des arbustes en miniature, à branches flexibles, demi-transparentes et jaunâtres.

Dans chaque Sertulaire, il y a sept, huit, douze, vingt petits panaches, contenant chacun cinq cents animalcules, ce qui fait jusqu'à dix mille Polypes par association. On assure que, dans un pied de _Sertulaire argentée_, il existe au moins cent mille individus.

Le _Sertularia falcata_ rappelle, par l'élégance de son port et la délicatesse de ses rameaux, les plus belles Mimoses. Ce Polypier fait partie aujourd'hui des _Polypiers Bryozoaires_.

Les petites cellules qui logent les Polypes ne sont pas toujours distribuées de la même manière. Il y en a tantôt des deux côtés, tantôt d'un seul. Quelquefois elles se groupent comme de petits tuyaux d'orgue; d'autres fois elles s'enroulent en spirale autour de la tige, ou forment çà et là des anneaux horizontaux.

III

Parmi les _Polypiers Actiniaires_, on a formé deux tribus d'après le nombre des tentacules de leurs animaux. Tantôt ces tentacules sont au nombre de six ou de ses multiples: ce sont les _Zoanthaires_; tantôt au nombre de huit: ce sont les _Alcyonaires_.

Les Zoanthaires comprennent les _Actinies_, les _Zoanthes_ proprement dits, les _Antipathes_ et les _Madrépores_.

On regarde comme intermédiaires entre les Polypiers et les _Anémones de mer_, dont nous traiterons plus loin[42], des Zoophytes élégants, désignés sous le nom de _Zoanthes_. Ces animaux sont réunis en nombre souvent considérable sur une base commune. Cette base est tantôt dilatée en large surface, tantôt vermiculée comme une racine rampante.

[42] Voyez le chapitre XII.

Le _Zoanthe des Moluques_[43] compose de larges touffes gazonnantes sur les rochers de Corail. Ses animalcules sont assez rapprochés, et imitent, à faire illusion, un amas de fleurs épanouies. Ils sont portés par de fausses racines d'un blanc pur enlacées les unes dans les autres. Leur corps est fusiforme, rétréci et comme pédiculé à la base, tronqué au sommet, d'un rouge brun marqué de stries longitudinales plus colorées; sa consistance est ferme et parcheminée. De ce corps sort un tube étroit, musculaire, contractile, rougeâtre, terminé par huit bras allongés, d'un jaune pur au sommet et traversés par une nervure de la même couleur. Sur les côtés de ces bras naissent des pinnules fines, parallèles, d'une couleur marron clair, semblables aux barbes d'une plume.

[43] _Zoantha thalassanthos_ Lesson.

Les bras de ce Zoanthe sont sans cesse en mouvement; ils forment dans l'eau divers petits courants, dans l'oscillation desquels sont précipités, comme dans un torrent, les animalcules dont le Polype se nourrit. Au moindre mouvement, le Zoophyte replie ses bras. (Lesson.)

Les _Antipathes_ ont un polypier toujours fragile, et cassant, quand il est desséché; les ramifications, toujours grêles, déliées, ressemblent aux barbules délicates d'une plume. La couleur est noirâtre foncé, ou plutôt bistre et terre de Sienne. Au microscope ou à une forte loupe, les extrémités des branches apparaissent hérissées de petites pointes (_spinules_), et le tronc est formé de couches ovales concentriques et inégales: ce sont les zones de la croissance. Sa consistance est assez ferme pour qu'il soit travaillé et converti en chapelets de perles et autres bijoux, connus dans le commerce sous le nom de _Corail noir_.

L'écorce est molle, dépourvue de grains calcaires ou siliceux, et se détruit après la mort. Elle reçoit des Polypes de forme allongée, et le plus souvent de couleur jaune.

La Gérardie pêchée par M. Lacaze-Duthiers dans les eaux de l'Algérie est un genre voisin très-curieux que ce savant naturaliste a fait connaître dans une suite de beaux mémoires dont il a bien voulu nous communiquer les dessins originaux.

La Gérardie vivante est couverte de fleurs jaunâtres ou orangées à vingt-quatre pétales souvent très-allongés et pendants.

L'intérieur du Polype présente autant de cloisons que de tentacules. Le polypier est très-rameux et très-élancé quand il est adulte. Dans le jeune âge, l'écorce se développe plus rapidement que le support; aussi la Gérardie se greffe-t-elle à tous les corps à sa portée. Malheur à la Gorgone qu'elle envahit, elle ne tarde pas à l'étouffer sous sa végétation exubérante. De là, souvent, cet aspect gorgonien que présentent les jeunes Polypiers. M. Lacaze-Duthiers a trouvé une de ces colonies, qui s'était développée sur un œuf de Squale.

Les _Madréporaires_ sont très-nombreux; ils forment le groupe le plus important des Polypiers Actiniaires. Tous sont pierreux: ce sont eux surtout qui constituent les récifs et les îles à coraux. On connaît peu leurs Polypes.

Parmi les plus curieux, on doit citer les _Caryophyllies_, les _Madrépores_ proprement dits, les _Astrées_, les _Méandrines_ et les _Poritides_...

Les _Caryophyllies_ présentent des cellules tubuleuses en partie isolées les unes des autres, ce qui donne à la masse un aspect comme rameux. Chaque branche est occupée par un Polype.

Une des plus belles est la _Caryophyllie de Smith_[44], avec sa robe jaunâtre, plus pâle à la base et au sommet, ornée de lignes longitudinales d'un blanc léger! Son disque, d'abord brun, devient blanc et puis vert; ses tentacules, à peu près triangulaires, sont presque transparents. Ils ressemblent à des festons de dentelle finement bordés d'un ourlet blanchâtre et terminés chacun par un pois blanc.

[44] Voyez figure 1, planche X.

Les _Madrépores_ proprement dits sont des associations bizarres des plus variées et des plus intéressantes. Qu'on se rappelle un gâteau de cire sorti d'une ruche, avec des larves d'Abeilles dans chaque cellule; qu'on suppose ce gâteau de pierre et non de cire, et chaque larve remplacée par un Polype, et l'on aura le Madrépore désigné sous le nom d'_Astrée_: c'est un des plus connus.

Les _Méandrines_ diffèrent des Astrées par une surface creusée de lignes allongées et tortueuses, sillonnées en travers. Leurs cellules sont placées régulièrement dans les vallons.

Les _Poritides_ ont des branches qui s'élèvent peu, généralement dichotomes, à lobes obtus. Leurs Polypes sont des miniatures d'Anémones, portant autour de leur bouche douze tentacules radiés. Leur polypier est pierreux, fixé, rameux ou lobé, à surface libre, présentant un grand nombre d'étoiles régulières, superficielles ou excavées, à bords imparfaits ou nuls. Ces étoiles sont caractéristiques; on ne saurait les confondre avec celles d'une Astrée ou d'un Madrépore.

Les _Polypiers Alcyonaires_ réunissent les _Alcyonides_, les _Tubiporides_, les _Gorgonides_ et les _Pennatulides_, dont nous traiterons dans un chapitre spécial.

Les _Alcyonides_ sont très-communs; on en trouve souvent sur les coquilles de Saint-Jacques, sous la forme de masses charnues arrondies, à lobes irréguliers et de couleur rouge: cette masse est toute une colonie. Placée dans de l'eau de mer pure et fraîche, on ne tarde pas à voir apparaître des points opalins ou jaunâtres, qui se gonflent peu à peu, font saillie, et s'épanouissent en une corolle transparente et animée. Chacun de ces Polypes a huit pétales dentelés; au centre, est la bouche. Le corps du Polype est tubuleux: sa partie extérieure est plus ou moins longue; sa partie intérieure traverse au dedans, jusqu'à la base, la masse totale, qui n'est, d'ailleurs, que l'agglomération de tous les individus de l'association réunis par un tissu commun, criblé de spicules rouges et sillonné de vaisseaux.

La _Bebryce tendre_[45] est un Alcyonide. Ce Polypier, incomplet comme tous les Alcyons, ne possède qu'une écorce qui contient les Polypes. L'axe qui lui sert de soutien est un support d'emprunt.

[45] Voyez la planche VIII.

Parmi les _Tubiporides_, se trouve le _Corail musique_, de l'archipel des Indes, caractérisé par ses tubes pierreux, simples, nombreux, rapprochés, droits ou flexueux, parallèles et un peu rayonnants, d'un beau rouge pourpre, unis ensemble de distance en distance par des lames transversales. On a comparé leur ensemble à un amas de tuyaux d'orgue.

Ses Polypes sont d'un vert d'herbe brillant (Péron); ils ont des tentacules garnis de chaque côté de deux ou trois rangées de papilles granuleuses charnues, au nombre de soixante à quatre-vingts (Lesson).

Les _Gorgonides_ ont une écorce tellement pénétrée de grains calcaires ou siliceux (_spicules_), qu'elle forme une croûte en se desséchant. Cette croûte est friable, et conserve souvent les couleurs plus ou moins brillantes qui la caractérisent. Leurs cellules sont creusées tantôt dans une surface plane, tantôt dans des mamelons saillants; ceux-ci sont lisses, hérissés ou écailleux, quelquefois pendants les uns sur les autres.

C'est à ce groupe qu'appartiennent les _Isis_ et le _Corail_, dont l'étude nous occupera dans le chapitre suivant, et toutes ces arborisations noires, lisses et flexibles, que l'on observe sur nos côtes. C'est encore à côté des Gorgonides que M. Deshayes a placé le beau Polypier pêché à la Calle, l'_Anthozoanthe parasite_[46], magnifique arbrisseau redressé et non pendant, avec des axes d'un brun foncé, une écorce d'un rose vif, et des Polypes d'un jaune d'or.

[46] Voyez la planche VII, communiquée par M. Deshayes.

IV

Les Polypiers sont fixés aux corps solides. Quelquefois ils s'attachent les uns aux autres, se greffent dans tous les sens ou s'enlacent dans toutes les directions.

Il y en a de blanchâtres, de tout à fait blancs, de jaunâtres, de vert-pomme. Leurs nuances passent du brun olivâtre au bleu foncé, du vermillon au violet, et du jaune pâle au gris de perle.

Chaque tuyau ou cellule contient un individu. Les loges sont plus ou moins profondes, suivant les espèces. Les animalcules sont composés généralement d'une partie cachée plus ou moins tubuleuse, et d'une partie étoilée plus ou moins apparente. Cette dernière présente de huit à douze barbillons lisses ou granuleux, susceptibles de s'épanouir comme les pétales d'une fleur. Quand ces appendices sont étalés, ils atteignent souvent le double de la hauteur du corps; ils sont alors presque transparents, excepté vers l'extrémité.

Les Polypes étendent ou resserrent leurs barbillons, dilatent ou contractent leur bouche, suivant les besoins; mais leur tube digestif est soudé à leur cellule, et les axes qui portent les cellules sont condamnés à l'immobilité. Singulière combinaison! des arbustes moitié animés et croissant au fond de l'eau; des animalcules moitié emprisonnés et rivés à leur prison; des estomacs dans une écorce, des bras sur une branche, et le mouvement sur le repos!

Les animalcules des Polypiers se reproduisent par de petites larves vomies par l'animal et par des bourgeons développés dans leur écorce.

Dans les Polypiers Hydraires, les œufs sont souvent contenus dans des capsules cornées spéciales, qui se brisent lors de la maturation. Leurs formes sont très-variées, suivant les espèces.

Qu'on imagine un ellipsoïde transparent comme du cristal, dont les parois sont décorées de rampes à créneaux disposées en spirale, interrompues à chaque tour, et laissant voir par transparence cinq ou six œufs ronds, d'un jaune safrané, et l'on aura la capsule ovigère d'un _Polypier Bryozoaire_, la _Plumulaire plume_.

Chez les Campanulaires, il existe des branches mâles et des branches femelles: les unes chargées de loges dans lesquelles se développent les œufs; les autres portant des capsules mâles surmontées chacune d'un bouquet d'élégants tentacules.

Mais un des phénomènes les plus curieux que présente l'étude des Polypiers Hydraires, est celui que les savants ont désigné sous le nom de _génération médusipare_. A une certaine époque de l'année, apparaît, chez les _Campanulaires_, les _Syncorines_, etc., une sorte de hernie extérieure, au centre de laquelle tourbillonne le liquide nourricier. C'est un bourgeon qui, peu à peu, se revêt d'un bourrelet de substance transparente, grandit rapidement, et ne tarde pas à montrer des traces d'organisation intérieure. On voit alors le liquide nourricier circuler dans quatre canaux; quatre points noirs se dessinent au sommet du bourgeon, à l'extrémité des quatre canaux: ce sont les yeux. Insensiblement le bourgeon prend un aspect plus campanuliforme; son extrémité se dilate, les yeux s'écartent, et dans leur voisinage naissent quatre tentacules. Le réservoir central augmente de capacité, se limite par une membrane distincte, et forme l'estomac. L'animal est développé: c'est une vraie Méduse. Dans peu de temps, elle rompra son pédicule par de violentes contractions, et prendra son essor vers la haute mer.

La jeune Méduse, aussitôt libre, atteint en peu de jours le double de son volume. La déchirure de son pédicule se cicatrise, les tentacules s'allongent; l'estomac acquiert une bouche. Quelques semaines encore, et l'intestin de chacune de ces petites Méduses présentera un contour onduleux, comme mamelonné: ce sont des œufs qui se forment, grossissent, se développent, et se détacheront par un mécanisme semblable (Desor).

V

Les Polypes sont de petits ouvriers silencieux, actifs, infatigables, qui sécrètent et organisent les gâteaux ou les axes qui les portent et les logent. Éclatante industrie, qui sera sans cesse un objet d'admiration! Population modeste, digne des plus grands éloges, réservée dans ce qu'elle consomme, magnifique dans ce qu'elle produit!

Les Polypes aiment les régions chaudes de l'Océan, et prospèrent mal dans les pays froids.

Les uns forment des pelouses de vie sous-marines qui tapissent les rochers; les autres composent des stalactites animées, de grands arbrisseaux, de petits arbres ou d'immenses forêts. Le câble électrique qui relie la Sardaigne au fort Génois était incrusté d'un si grand nombre de Polypiers et de _Bryozoaires_, que certaines parties retirées de l'eau avaient le volume d'un baril. (Lacaze-Duthiers.)

Les Polypiers occupent quelquefois des espaces immenses qui grandissent sous les flots, s'élèvent en récifs, entourent les îles, les joignent entre elles, les unissent aux continents, et comblent ainsi la profondeur des mers.

En 1702, un voyageur anglais, Strachan, observa que les Polypiers étaient capables de former de grandes masses de rochers. En 1780, Forster, savant compagnon du capitaine Cook, établit d'une manière positive que la plupart des îles de la mer du Sud doivent leur existence à la multiplication excessive et à l'agglomération compacte des Polypiers. Cette manière de voir a été confirmée par un grand nombre de marins, de zoologistes et de géologues.

Ces Zoophytes sont réunis au fond de l'eau par masses innombrables. Ils absorbent les sels calcaires contenus dans l'Océan, et en composent leurs cellules et leurs axes; ils produisent ainsi des associations souvent colossales.