Le monde de la mer

Part 8

Chapter 83,453 wordsPublic domain

Leurs germes tombent autour d'eux, et donnent naissance à de nouveaux gâteaux. Les derniers venus s'élancent tout autour des premiers et au-dessus d'eux, et les étouffent; ceux-ci laissent après leur mort leurs cellules de pierre greffées les unes sur les autres. Ces couches de matière devenue inerte servent de fondement à de nouvelles générations qui se superposent régulièrement comme les assises dans une maçonnerie. Il résulte de ces agglomérations gigantesques des rochers immenses qui atteignent jusqu'à deux ou trois cents lieues de longueur!

Ces rochers s'élèvent peu à peu du fond de la mer, sans trouble, sans effort, sans réaction. Au bout d'un certain temps, ils composent des îles; ces îles forment de vastes terres. Il faut des siècles, il est vrai, pour que ce travail s'accomplisse, mais le temps ne manque jamais à la Nature!

Les auteurs de ces constructions séculaires sont des animalcules gélatineux, fragiles, chétifs, presque toujours microscopiques; mais ils sont extrêmement nombreux... il y en a des milliards. Ils peuvent donc produire, par l'entassement de leurs squelettes, des maçonneries dont le genre humain tout entier, travaillât-il cent mille ans, n'enfanterait qu'une bien faible partie!

Une fois arrivés à la surface de l'eau, les Polypiers cessent de croître, parce que leurs animalcules sont des êtres essentiellement aquatiques. Enfants de la mer, ils doivent vivre dans la mer; ils meurent à l'air et au soleil. Voilà pourquoi les couches les plus élevées de ces gigantesques édifices sont toujours privées de vie.

Les vagues qui se brisent contre ces îles ou ces rochers en détachent des quartiers, les roulent, les ballottent et les réduisent en poussière. Il en résulte d'abord un gravier blanchâtre parsemé de quelques blocs arrondis, puis un sable plus ou moins fin et plus ou moins grisâtre. Les flots apportent des restes de végétaux, de Mollusques, de Crustacés, de Poissons..... Ces restes se décomposent et se mêlent aux débris madréporiques: la terre végétale commence à se former. C'est ainsi que la Providence a fait surgir de l'Océan des espaces de terrain considérables.

Le massif, monté au niveau de la mer, est bientôt envahi par la végétation et embelli par l'animalité. Les vagues y abandonnent quelques graines; celles-ci se développent. Les végétaux prennent pied dans le terrain, et l'île est bientôt couverte de verdure. Des troncs d'arbres arrachés par la mer sur les côtes voisines, et poussés par les courants, abordent sur sa plage. Des Vers, des coquillages, des Insectes et d'autres petits animaux apportés avec ces troncs se hâtent de gagner la terre; ils y pullulent et en constituent la première population. Les Tortues de mer accourent vers l'île naissante, et viennent y déposer leurs œufs. Les Oiseaux, attirés de loin par la verdure, arrivent pour s'y reposer et pour y construire leurs nids. Enfin, les habitants des îles voisines, chassés par quelque coup de vent ou séduits par la beauté du site et par l'abondance de ses fruits, s'y rendent avec leurs pirogues, y bâtissent des cabanes, y fondent une tribu; et l'industrie de l'Homme complète et vivifie l'industrie des Polypiers!

Les actions si puissantes des animalcules les plus petits et les plus faibles sont empreintes, dans la Nature, d'un charme et d'une philosophie que ne donneront jamais dans nos musées les formes les plus élégantes de leurs cadavres soigneusement conservés et savamment classés.

Les Infusoires, les Foraminifères et les Polypes existent dans la mer par milliards de milliards... C'est l'infini vivant!

CHAPITRE X

LE CORAIL.

«CURALIUM _decus liquidi_.»

(PRISCIEN.)

I

Dans certaines régions de la mer, au milieu des rochers les plus accidentés, s'étendent de petites forêts purpurines. Ces forêts aquatiques sont composées par le _Corail rouge_, un des plus brillants et des plus célèbres parmi les Polypiers. _Curalium decus liquidi!_

Pendant longtemps, le Corail a été pris pour une plante marine. Les anciens Grecs appelaient cette prétendue plante, _fille de la mer_[47]. Le comte Marsigli lui-même considérait cette curieuse production comme faisant partie du règne végétal.

[47] Κοράλλιον, de κόρη, fille, ἁλὸς, de la mer, d'où les Latins ont fait _curalium_, puis _corallium_ ou _coralium_.

Peyssonnel, chirurgien de la marine, reconnut le premier la véritable nature de l'arbrisseau Corail. Il fit part de sa découverte au célèbre Réaumur, qui hésita quelque temps à la transmettre à l'Académie royale des sciences. Ce ne fut qu'en 1727 qu'il se décida à la communiquer à l'illustre compagnie, mais sans l'adopter encore lui-même.

Les observations de Peyssonnel furent contestées jusqu'au moment où Trembley (de Genève) eût publié ses belles expériences sur le Polype d'eau douce, et que les savants eussent constaté la grande ressemblance qui existe entre la nature de ce curieux Invertébré et les animalcules du Corail.

Guettard (d'Etampes) et Bernard de Jussieu firent exprès un voyage sur nos côtes pour vérifier les assertions de Peyssonnel.

Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, le Corail est une famille de Polypes vivant ensemble et composant un _Polypier_.

Ce Polypier habite surtout dans la Méditerranée et dans la mer Rouge. Il se trouve à diverses profondeurs. Cependant il n'est jamais à moins de 3 mètres, ni à plus de 300.

Observé sur place, le Corail est mêlé avec d'autres Polypiers et avec d'autres animaux marins. Il en résulte un assemblage lâche ou compacte, quelquefois inextricable, qui a reçu le nom de _macciotta_[48].

[48] La planche VIII représente une portion de _macciotta_ retirée de quatre-vingts brasses de profondeur, dans les eaux de la Calle, dessinée et coloriée par M. Lacaze-Duthiers (juillet 1862).

Chaque pied de Corail ressemble à un joli sous-arbrisseau rouge, sans feuilles, portant de délicates petites fleurs étoilées à rayons blancs.

Les axes de ce sous-arbrisseau sont les parties communes à l'association; les fleurettes sont les Polypes.

Les arborisations dont il s'agit se dirigent ordinairement de haut en bas, et non de bas en haut, comme celles des plantes. Elles forment des buissons, des taillis, et, comme nous l'avons dit plus haut, de véritables forêts. Ces axes offrent une écorce molle, comme réticulée, pénétrée d'un suc laiteux, et creusée de petites cavités, qui sont les loges des Polypes. De petits corps durs (_spicules_) sont contenus en grand nombre dans son épaisseur. Au-dessous de l'écorce, se trouve le Corail proprement dit, qui égale le marbre en dureté, et qui est remarquable par sa surface striée, par sa belle couleur rouge, par son extrême dureté et par le poli brillant dont il est susceptible. Les anciens croyaient que sa substance était molle dans l'eau, et ne prenait de la consistance qu'au contact de l'air[49].

[49] Sic et coralium, quo primum contigit auras Tempore, durescit..... (OVIDE.)

Les Polypes sont composés, comme ceux de la plupart des Polypiers, d'une partie sacciforme enfermée dans la loge corticale, et d'une partie extérieure cylindrique, entourée de huit petits barbillons qui divergent comme les pétales d'un Œillet. Ces barbillons sont aplatis, larges, pointus et garnis sur les bords de barbules courtes et creuses. Quand ils sont épanouis, l'ensemble représente une charmante fleurette blanchâtre et diaphane, à huit pétales découpés, placés sur un mamelon rose, renflé parfois en forme d'urne. Le comte Marsigli avait très-bien vu les Polypes du Corail. «_Ce sont des fleurs_, dit-il, _qui rentrent dans leurs tubules dès que la plante est retirée de l'eau. Ces fleurs adoptent en mourant une teinte jaune safranée._»

Le Corail est donc, comme on l'a dit avec justesse, animal (ou animaux) en dehors et rocher en dedans.

M. Lacaze-Duthiers a étudié tout récemment la reproduction du Corail. Il est arrivé à des résultats extrêmement intéressants. Suivant ce savant zoologiste, les individus de la colonie sont tantôt mâles, tantôt femelles, tantôt hermaphrodites. Ordinairement les Polypes d'un sexe l'emportent en nombre, dans une même branche, sur ceux d'un autre sexe. Ainsi, tel rameau présente presque exclusivement des mâles, et tel autre des femelles. Quant aux hermaphrodites, ils semblent les moins nombreux.

On trouve dans le règne végétal des plantes dites _polygames_, qui offrent dans la distribution de leurs fleurs mâles, femelles ou hermaphrodites, un arrangement analogue: l'_Épinard d'Espagne_ est dans ce cas. Qui aurait pu soupçonner un rapport physiologique quelconque entre le Corail et l'Épinard?

Les œufs du Corail ont des pédicules longs et grêles; ils font saillie à l'extérieur des lames minces qui se trouvent dans le sac digestif. Ils sont sphériques, opaques et d'un blanc de lait. Ils se détachent par la rupture de leur support, et tombent dans la cavité générale, cavité qui sert tout à la fois d'estomac et de poche incubatrice, dans l'intérieur de laquelle deux matières bien différentes peuvent, à côté l'une de l'autre, la première se dissoudre et servir à l'entretien de l'animal, la seconde se développer et produire un être nouveau! (Lacaze-Duthiers.)

Les œufs s'allongent et se revêtent de cils vibratiles. Dès qu'ils sont pondus (ou, pour mieux dire, vomis), ils se creusent d'une cavité qui s'ouvre au dehors par un pore destiné à devenir la bouche. Alors ils prennent la forme d'un petit ver blanchâtre et demi-transparent; ces larves nagent en tous sens avec une assez grande agilité, en se détournant quand elles se rencontrent. Elles montent et descendent dans les vases qui les contiennent, portant toujours en avant leur grosse extrémité ou leur base, tandis que leur bouche est en arrière. De là vient, lorsqu'elles trouvent des obstacles, qu'elles buttent contre eux. Elles ont une tendance à s'accoler, puis à adhérer, et cela d'autant plus, que leur genre de progression favorise leur contact en les poussant contre les objets. Ainsi, ce sont les mouvements mêmes qui semblent destinés à faire cesser cette période de liberté, en facilitant l'adhérence de la partie du corps qui répondra plus tard à la base du Polype. (Lacaze-Duthiers.)

Arrive bientôt le moment où les larves vont se fixer. L'animal abandonne sa forme de ver; il s'étale, pour ainsi dire, et perd en hauteur ce qu'il gagne en largeur: il se raccourcit et devient comme discoïde. L'extrémité la plus effilée, celle qui porte la bouche, rentre dans le tissu, et, en s'enfonçant au milieu du disque, elle s'entoure d'un bourrelet circulaire (Lacaze-Duthiers). Sur ce bourrelet, naissent les rudiments des huit tentacules, qui se couvrent bientôt de festons latéraux.

Ce premier Polype fixé devient le fondateur d'une grande colonie arborisée. Des gemmes ou bourgeons se forment sur ses axes, et produisent, en se développant, tout un petit peuple de Coraux[50].

[50] Voyez la planche IX, dont les éléments nous ont été communiqués par M. Lacaze-Duthiers.

Chez les animaux adhérents, les larves sont mobiles. C'est une loi générale! Les jeunes Polypes, au sortir de l'œuf, diffèrent presque en tout de leurs parents. Ils doivent subir des métamorphoses pour arriver à l'état parfait, mais des métamorphoses inverses, à certains égards, de celles des Insectes. Chez ces derniers, la chrysalide, qui est immobile, se change en Papillon qui vole. Chez les Coraux, la larve, qui nage, se transforme en Polype qui adhère!... Il n'y a peut-être pas dans la Nature une loi qui, renversée, ne devienne une autre loi.

II

On a distingué des vrais Coraux les _Mélites_ et les _Isis_, dont les ramifications sont articulées, et dont les Polypes possèdent six tentacules au lieu de huit; ces tentacules sont entiers et non frangés.

Dans le premier genre, les axes sont noueux d'espace en espace, et recouverts d'un encroûtement adhérent et persistant; dans le second, ils sont étranglés et revêtus d'un encroûtement libre et caduc.

Le tissu des Mélites est pierreux et homogène, celui des Isis est composé de deux substances distinctes; leurs étranglements sont cornés et noirâtres, leurs articulations sont calcaires et striées.

On emploie souvent, dans le commerce, la tige des Isis pour du Corail blanc; la structure des deux espèces de tiges est si différente, qu'il suffit d'une loupe pour les distinguer. Les deux figures ci-dessus montrent la grossièreté de la fraude.

Chaque Corail, vrai ou faux, est un atelier distinct de petits travailleurs, habiles, toujours nombreux, toujours actifs; atelier merveilleux où se fabriquent à la fois la matière première, corne ou marbre, qui lui est indispensable, et les ouvrages élégants, tiges ou branches, qui lui sont particuliers.

III

D'après ce que l'on vient de voir sur la nature des Coraux, on peut en conclure que ces Polypiers ressemblent plus à des plantes qu'à des animaux. C'est à cause de cela qu'on les a souvent désignés sous le nom de _Zoophytes_, c'est-à-dire _animaux-plantes_, dénomination appliquée plus tard, par extension, à un grand nombre d'Invertébrés marins.

Cette structure remarquable établit entre les deux règnes organiques les rapports les plus curieux. Nous trouvons dans ces animaux, comme dans les végétaux, une tige, des branches et des rameaux recouverts d'une véritable écorce. Leurs axes sont cornés ou calcaires; dans les végétaux, ils sont herbacés ou ligneux. Des deux côtés, le tissu est plus ou moins solide, strié, cannelé, tordu et composé de couches concentriques. De plus, l'écorce animale est spongieuse et plus ou moins tendre, comme l'écorce végétale.

Les gemmes représentent les bourgeons; les Polypes représentent les fleurs. Les barbillons s'étalent en rosettes comme des pétales; ils forment une corolle animée qui s'épanouit et se ferme alternativement.

Dans le Polypier, de même que dans le végétal, les individus élémentaires sont aux extrémités des axes ou sur les côtés, ou bien tout à la fois terminaux et latéraux.

Enfin, une dernière ressemblance se rencontre dans leur reproduction. Le Corail et le végétal donnent des individus isolés, œufs ou graines, qui se détachent de la collection, se développent et produisent une colonie dont les membres demeurent adhérents, et par suite d'autres Coraux et d'autres végétaux, c'est-à-dire d'autres êtres collectifs. C'est la synthèse qui engendre l'analyse, et l'analyse qui reconstitue la synthèse!

Tout en _s'arborisant_, le Polype _se minéralise_. Ne dirait-on pas que le règne animal, le règne par excellence, abandonne sa suprématie, et cherche à se confondre avec les autres règnes?

IV

On fait la pêche du Corail principalement à l'entrée de la mer Adriatique, aux environs de Bone et de la Calle, et dans le détroit de Bonifacio. Cette pêche donne naissance à une industrie considérable, qu'il serait important d'encourager et de régulariser.

Sur les côtes de la Sicile, la pêche est extrêmement simple. Trois ou quatre pêcheurs, placés sur une barque, plongent dans la mer une sorte de croix de bois horizontale, à branches égales, portant à chaque extrémité un filet de forme conoïde, tissé avec de l'étoupe. Au centre de l'appareil est ajustée en dessous une grosse pierre, qui l'entraîne rapidement au fond de l'eau. La croix est attachée à une corde; on la descend à une profondeur de 60 à 100 mètres. Un pêcheur élève et abaisse alternativement cet appareil; en même temps les autres rament lentement, de manière à balayer la surface d'un certain nombre de rochers. Les mailles lâches des quatre filets promenés sur les Coraux accrochent leurs branches, les cassent, ou arrachent les Polypiers tout entiers. Quand on suppose que la prise est suffisante, on retire l'appareil; on détache la récolte, et on la dépose dans le bateau.

A la place de l'instrument que nous venons de décrire, on emploie quelquefois un autre engin, composé d'un cercle de fer de 50 centimètres de diamètre, qui forme l'ouverture d'une petite poche destinée à recevoir les branches qu'on brise. A droite et à gauche sont suspendus deux filets. Le cercle est situé à l'extrémité d'une grande poutre, quelquefois plus longue que la barque. Cette poutre est portée par deux cordes, et, tout près du cercle de fer, on a fixé une pierre. On introduit cet instrument dans des cavités où le premier n'a pas pu pénétrer.

Dans d'autres localités, on se sert de bâtons garnis d'étoupes, que l'on traîne au fond de la mer avec un boulet. Derrière se trouve un filet à larges mailles, où tombe le Corail à mesure qu'il est détaché.

Le Corail ainsi obtenu est toujours mêlé à d'autres Polypiers, à divers animaux, et même à des plantes marines.

Anciennement, on pêchait ce Zoophyte avec de grandes cloches dans lesquelles un homme était placé. Par ce moyen, on obtenait le Corail pur et non brisé.

En 1857, M. Focillon a fait ressortir la possibilité d'employer le _bateau plongeur_ de MM. Lamiral et Payerne pour la récolte du Corail, et les avantages qu'offrirait l'application de cet appareil.

Dans certains pays, les pêcheurs plongent à des profondeurs plus ou moins considérables, et récoltent le Corail à la main.

Malgré les efforts du gouvernement français, et malgré les bénéfices de l'industrie coraillère, nos pêcheries dans le détroit de Bonifacio et sur le littoral africain ne sont guère fréquentées que par des marins étrangers.

En 1852, les corailleurs qui exploitèrent le détroit de Bonifacio étaient tous des Italiens. Le produit de la campagne ne donna qu'une quarantaine de mille francs.

En 1853, sur 211 bateaux pêcheurs qui se rendirent sur les côtes d'Afrique, il n'y en avait que 19 français; la plupart étaient napolitains. La même chose a lieu presque tous les ans.

D'après les documents publiés par le ministère de la guerre, les côtes de Bone et de la Calle ont fourni, en 1853, 35 800 kilogrammes de Corail, lesquels, vendus en majeure partie aux fabricants de Naples, à raison de 60 francs le kilogramme, ont représenté une valeur brute de 2 148 000 francs. Beaucoup de bateaux, la plupart napolitains, dont les frais ne dépassaient pas au maximum 8000 francs, ont emporté 4 à 500 kilogrammes de Corail, et ont eu par conséquent un bénéfice de 16 à 22 000 francs.

Sur la côte ouest, la pêche a été exploitée, la même année, par des corailleurs espagnols, qui avaient pris leurs patentes dans les ports de Mers-el-Kébir, Tenez et Arzew. Chaque embarcation a recueilli en moyenne de 350 à 400 kilogrammes de Corail.

V

Les anciens regardaient le Corail comme une matière d'un grand prix, et lui attribuaient des vertus merveilleuses. Les Gaulois en décoraient leurs casques, leurs boucliers et leurs autres instruments de guerre. Les Romains en portaient des fragments ou des grains comme amulettes et comme ornements agréables aux dieux. Ils en fabriquaient des colliers pour préserver leurs nouveau-nés des maladies contagieuses. Dans beaucoup de circonstances, ils croyaient les préparations de Corail excellentes pour conjurer les malheurs.

Il n'y a pas longtemps que les médecins français considéraient le Corail comme une des ressources de la thérapeutique. Lémery le croyait propre à _réjouir le cœur_. Ce qui n'est pas aussi certain que sa vertu pour nettoyer les dents, bien que cette dernière se réduise à une simple action physique.

Le Corail est plus estimé aujourd'hui comme ornement que comme remède. On fabrique des bijoux recherchés non-seulement en Europe, mais aussi en Afrique et en Asie, surtout au Japon.

Le Corail des côtes de France, mieux choisi peut-être que celui des autres pays, passe pour avoir la couleur la plus vive et la plus éclatante. Celui d'Italie rivalise en beauté avec le nôtre; celui de Barbarie est le plus gros et le moins brillant.

Dans le commerce, on distingue cinq variétés de Corail, auxquelles on donne des noms assez bizarres: 1º l'_écume de sang_, 2º la _fleur de sang_, 3º le _premier sang_, 4º le _second sang_, 5º le _troisième sang_.

Le Corail _rose_ est très-rare et très-cher. Le Corail travaillé par les Napolitains donne des bijoux quelquefois un peu grossiers. Celui de Marseille, façonné par d'habiles artistes, produit des résultats supérieurs. On a vu, à l'exposition de 1830, des ornements dont la taille, le poli et le bon goût étaient à l'abri de toute critique. On y remarquait particulièrement un jeu d'échecs, représentant l'armée des Sarrasins et celle des croisés, qui valait 10 000 francs.

CHAPITRE XI

LA PLUME DE MER.

Quantes fois, lorsque sur les ondes Ce nouveau miracle flottoit.....

(MALHERBE.)

I

La contemplation des animaux qui habitent dans un milieu différent du nôtre, et qui cependant accomplissent sans gêne les diverses phases de la vie avec des mœurs particulières, avec leurs joies et leurs souffrances, n'est-elle pas faite pour nous plonger dans une sorte de ravissement!

Tous les Zoophytes marins, sans exception, peuvent être le sujet de nos études et de notre enthousiasme. Mais parmi ces animaux, un des plus merveilleux est bien certainement la _Plume de mer_ ou _Pennatule_.

Ce Polypier habite loin des rivages, il aime la haute mer; aussi n'est-il pas adhérent, mais libre. Son organisation complexe ressemble grossièrement à une plume.

Cette agglomération animale offre un axe ou partie commune, et des espèces de barbes sur lesquelles sont établis des Polypes.

L'axe est composé de deux parties, une antérieure, qui porte les barbes, et une postérieure, qui est nue. La première est plus ou moins étroite et déprimée; la seconde ressemble à un cœur allongé. Son extrémité est obtuse et percée d'un trou aveugle, que certains naturalistes ont pris mal à propos pour une bouche.

Dans l'intérieur de l'axe, au milieu d'un tissu charnu et contractile, se trouve une baguette dure, aplatie, grisâtre, de nature calcaire. Cette baguette offre en dessus et en dessous deux rainures, une à droite et l'autre à gauche. Elle est enfermée dans une membrane très-mince.

On observe encore, dans l'épaisseur de la Plume, trois cavités, dont une moyenne et supérieure et deux latérales. La cavité moyenne, qui est assez grande, diminue vers l'extrémité antérieure, où l'on voit un véritable orifice. Des deux côtés de cette même cavité se trouvent des brides formant des loges celluleuses qui semblent communiquer avec les barbes.

A certains moments, l'agrégation aspire de l'eau et se gonfle, puis elle rejette le liquide et s'amoindrit.