Le monde de la mer

Part 6

Chapter 63,439 wordsPublic domain

Les recherches de d'Orbigny, relativement à ces organisations microscopiques, tendent à prouver que les débris des Foraminifères constituent en grande partie les bancs sous-marins qui, par leur accumulation, avec les Polypiers[40], interrompent les courses des navigateurs, comblent les ports, ferment les baies et les détroits, et donnent naissance à ces récifs et à ces îles qui s'élèvent dans les régions chaudes de l'océan Pacifique.

[40] Voyez le chapitre VIII.

Ces créatures, en apparence si frêles et si imparfaites, se retrouvent sous toutes les latitudes et à toutes les profondeurs. Que sont en comparaison les nécropoles des Éléphants et des Baleines? Ne semble-t-il pas que plus l'animalcule est petit, plus sa dépouille occupe de place dans l'univers? (Blerzy.)

IV

Les coquilles des Foraminifères se rencontrent très-souvent, et plus souvent qu'on ne le pense, à l'état fossile. Elles forment à elles seules des chaînes entières de collines élevées et des bancs immenses de pierre à bâtir.

Le calcaire grossier des environs de Paris est, dans certains endroits, tellement rempli de ces dépouilles, qu'un centimètre cube des carrières de Gentilly, carrières par couches d'une grande épaisseur, en renferme au moins 20 000; ce qui fait, par mètre cube, le chiffre énorme de 20 000 000 000.

Quand nous passons près d'une maison en démolition ou d'un édifice que l'on construit, et que nous sommes enveloppés par un nuage de poussière qui pénètre dans notre gosier, nous avalons souvent, sans nous en douter, des centaines de ces infiniment petits.

Comme tous les édifices de Paris et une grande partie des maisons des départements voisins sont bâtis avec des pierres extraites des carrières des environs, il est évident que, sans exagération, la capitale de la France, et beaucoup de villages et de villes tout autour, sont construits avec des carcasses de Foraminifères.

La pierre dite de Laon est formée, assure-t-on, d'un amas considérable de _Camérines_, charmante espèce de forme lenticulaire, à cellules très-nombreuses disposées en spirale. Mais cette espèce n'est pas microscopique.

Les pyramides d'Égypte sont construites avec des pierres analogues et fondées sur des rochers de même genre.

Les Foraminifères ont donc sécrété une partie du sol sur lequel nous marchons, des maisons qui nous abritent et des édifices que nous léguons à la postérité. Chaque animalcule a fourni son grain solide, chaque race a déposé sa couche imperceptible, et Dieu, qui préside à ce mystérieux travail, a rassemblé ces grains et ces couches dans la durée des siècles, et en a composé des masses imposantes!

Les espèces qui vivent aujourd'hui préparent en silence, au sein de l'Océan, des pierres de taille pour les constructions des générations futures!

«C'est sans raison que l'on mépriserait ces animaux, dont le grand Ouvrier de la nature a pris soin de relever la petitesse en les douant d'industrie et de force. Il a montré par là que la grandeur pouvait se trouver dans les petites choses aussi bien que la force dans la faiblesse. Apprenons donc à respecter le Créateur jusque dans les ouvrages qui nous paraissent les plus vils.» (Tertullien.)

CHAPITRE VII

LES ÉPONGES.

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont placé.

(RACINE.)

I

Le sein de l'Océan est rempli de mystères. Parmi les associations animales qu'il renferme et qu'il nourrit, une des moins connues est peut-être celle qu'on désigne communément sous le nom d'_Éponge_.

Cette association apparaît comme une masse de tissu léger, résistant, élastique, lacuneux, de forme très-variée, et d'un fauve brun ou blond tirant un peu sur le rougeâtre.

Les opinions les plus diverses ont régné tour à tour dans la science sur la nature des Éponges. Parmi les anciens, les uns les regardaient comme des plantes, les autres comme des animaux; certains faisaient du juste-milieu, ils les prenaient pour une espèce de nid feutré de nature végétale, servant d'habitation à des Polypes. Ces animalcules n'étaient pas attachés à leurs petites loges, ils pouvaient en sortir et y rentrer à volonté. Les Polypes du Corail ne sont pas aussi heureux!...

Pline, Dioscoride et leurs commentateurs ont prétendu que les Éponges étaient sensibles, qu'elles adhéraient aux rochers par une _force particulière_, et qu'elles fuyaient la main qui voulait les saisir... Ils les ont même distinguées en mâles et en femelles.

Les premiers naturalistes, pour le rappeler en passant, voyaient des mâles et des femelles partout. L'Homme a toujours voulu trouver quelque chose à sa ressemblance, même dans les corps organisés les plus obscurs.

Érasme, critiquant les assertions de Pline, conclut qu'il faut _passer l'éponge_ sur tout ce qu'il a écrit à ce sujet.

Nieremberg, et plus tard Peyssonnel et Trembley, ont soutenu avec raison l'animalité des Éponges. Leur manière de voir a été adoptée par Linné, par Guettard, par Donati, par Ellis et par Lamouroux....

Les Éponges habitent dans presque toutes les mers, principalement dans la Méditerranée, dans la mer Rouge, et dans le golfe du Mexique. Elles aiment les eaux chaudes ou tempérées, et les lieux les moins exposés aux vagues et aux courants.

Ces colonies vivent dans les fonds marins de cinq à vingt-cinq brasses, parmi les excavations et les anfractuosités des rochers, et sont toujours adhérentes. Elles se développent non-seulement sur les corps inorganiques, mais encore sur les végétaux et sur les animaux.

Elles sont étalées, dressées ou pendantes, suivant les endroits où elles croissent, suivant les corps qui les supportent et suivant leur propre forme.

C'est un caractère bien singulier que la fixation de certaines espèces animales. Les personnes du monde s'imaginent que tous les animaux jouissent de la faculté de se transporter d'un endroit dans un autre; en un mot, qu'ils sont _locomotiles_, pour nous servir d'un mot consacré par la science. Cependant il n'en est pas ainsi; il existe des tribus entières et nombreuses qui sont adhérentes, qui vivent et meurent attachées au même point. Tels sont les _Polypiers_, telles sont les Éponges.....

Il résulte de l'adhérence des corps organisés, qu'ils sont plus soumis à la puissance des agents extérieurs et plus influencés par eux que les animaux locomotiles, lesquels ne manquent pas de se soustraire à ces mêmes agents par leurs fréquents changements de place, quelquefois même par des migrations périodiques. De là de grandes différences dans les fonctions, dans les mœurs, dans les caractères, entre les animaux fixés et les animaux non fixés.

II

On connaît plus de trois cents espèces d'Éponges. Il y en a de pédiculées et de non pédiculées, de foliacées, de globuleuses, de concaves, de fistuleuses, de digitées. Cette variété de formes nous explique les noms plus ou moins singuliers qui leur ont été donnés par les marins: la _Plume_, l'_Éventail_, la _Cloche_, la _Corbeille_, le _Calice_, la _Lyre_, la _Trompette_, la _Quenouille_, la _Corne d'élan_, le _Pied de lion_, la _Patte d'oie_, la _Queue de paon_, le _Gant de Neptune_....

La Nature a mis autant de soin à organiser les plus humbles habitants des eaux que les êtres qui appartiennent aux ordres les plus élevés de la création.

L'_Éponge usuelle_ est une masse irrégulièrement arrondie, souvent un peu concave en dessus. Quand on examine à la loupe son tissu, on le trouve composé de fibres fines, flexibles, entrelacées, formant un grand nombre d'orifices, les uns très-petits (_pores_), et répandus en grand nombre sur toute la surface de l'Éponge, les autres beaucoup plus grands (_oscules_), et généralement situés à la partie supérieure.

Dans l'intérieur, des conduits irréguliers de toutes les dimensions s'abouchent les uns dans les autres, et font communiquer les pores et les ostioles.

Le tissu est comme feutré de corps durs, appelés _spicules_, calcaires ou siliceux, effilés comme des navettes étroites, simples ou divisées en deux ou trois branches.

A l'état vivant, cette masse est recouverte d'une couche muqueuse, qui coule gluante quand on retire le Polypier de l'eau.

Pendant la vie de l'Éponge, on voit sortir de chaque cellule ou de chaque Polype un torrent d'eau impétueux, sorte de fontaine vivante qui semble ne s'arrêter jamais. Pauvres petites bêtes qui reçoivent leur nourriture du flot qui les baigne, qui aspirent et expirent l'onde amère toute leur vie, et qui ne savent pas ce qui se passe à 2 millimètres de leur bouche!

Dans les mois d'avril et de mai, ces animalcules engendrent des germes arrondis jaunâtres ou blanchâtres, d'où naissent des embryons ovoïdes, granuleux, munis vers le gros bout de petits cils vibratiles. Ces embryons sont rejetés par le courant qui sort de l'estomac, et forment des essaims de larves autour du Polypier. Ces larves nagent, la partie la plus dilatée en avant, comme les larves du Corail, par des mouvements doux et réguliers qui ressemblent à un glissement onduleux. Quand elles sont restées quelque temps dans l'eau, elles viennent ordinairement à la surface, mais elles sont souvent entraînées par les courants. Pendant deux ou trois jours, elles semblent chercher un endroit convenable pour se fixer. Une fois fixée, la larve perd les cils vibratiles, s'étale, et prend la forme d'un disque gélatineux très-aplati.

Dans l'intérieur s'organisent des cellules contractiles et de nombreux spicules.

On ne sait pas exactement combien de temps les Éponges mettent à se développer. On pense que, dès la troisième année, on peut revenir dans les lieux précédemment épuisés.

III

La pêche des Éponges est principalement exploitée par les Grecs et par les Syriens, depuis Beyrouth jusqu'à Alexandrie. Les Grecs commencent à pêcher en mai et finissent en août; les Syriens continuent jusqu'à la fin de septembre.

Les embarcations portent quatre ou cinq hommes.

Chaque plongeur est armé d'un couteau à forte lame, ou bien d'un trident à branches tranchantes, recourbées et garnies d'une poche faite de filet.

Les bateaux arrivent sur les côtes rocheuses habitées par les Éponges. Lorsque la mer est très-calme, on aperçoit assez distinctement ces Polypiers, et l'on commence à plonger ou à draguer.

Ce dernier genre de récolte offre l'inconvénient de déchirer le tissu; aussi les Éponges obtenues de cette manière se vendent-elles 30 pour 100 de moins que les Éponges dites _plongées_. (Lamiral.)

Dans le golfe du Mexique, où ces Polypiers croissent à de faibles profondeurs, les marins enfoncent dans l'eau une longue perche amarrée près du bateau, se laissent glisser sur les Éponges et les arrachent avec facilité. (Lamiral.)

Après la pêche, on nettoie les Éponges, on les débarrasse de la matière animale, des spicules et des corps étrangers qu'elles contiennent.

Une fois préparé, le tissu prend une teinte roussâtre plus ou moins dorée. Son élasticité, sa perméabilité et sa résistance à la macération sont connues de tout le monde. Certaines espèces, habituellement très-colorées, perdent leurs nuances en se séchant, et deviennent plus ou moins blanches.

M. Lamiral a publié un excellent mémoire sur les moyens d'acclimater et de multiplier les Éponges dans les eaux françaises de la Méditerranée, et sur la nécessité de réglementer leur pêche. Il insiste sur l'introduction, dans nos parages, de l'Éponge fine de Syrie, appelée _chimousse_. La Société zoologique d'acclimatation a résolu d'essayer cette introduction; elle a donné (avril 1862) une mission spéciale à M. Lamiral pour aller chercher dans l'Orient des Éponges _pleines d'œufs_. Le succès n'a pas couronné cette première expérience.

CHAPITRE VIII

LES POLYPES.

Diviser, c'est donc multiplier.

I

Les Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre jusqu'à un centimètre de hauteur!

Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation (ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre propre espèce, le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien de circonstances n'avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu presque banal: _Depuis le Polype jusqu'à l'Homme?_

Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c'est qu'un Polype, si c'est un animal marin ou fluviatile; s'il est écailleux ou velu, s'il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l'on vous répondra... La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus habituellement à la connaissance de son nom.

Rien n'est plus commun que le nom.....

C'est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l'étude du Polype.

II

Le Polype par excellence est le _Polype d'eau douce_, ou _Hydre verte_[41]. Qu'on se représente un petit sac étroit, tubuleux, diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de l'ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes, flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l'animal: le sac est son corps, l'ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices sont ses bras.

[41] _Hydra viridis_ Linné.

Si l'on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à l'Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera comme _imparfaite_. Et l'on aura bien tort! car un animal qui possède toutes les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animal _parfait_ dans son genre. La privation des organes qui sont absolument nécessaires à un autre, n'est point en lui une imperfection. En effet, la perfection d'un composé ne consiste pas dans l'abondance de ses parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu'un quadrupède dans la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité qu'il y aurait d'extravagance à soutenir qu'il n'y a point d'Éléphant achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.

En histoire naturelle, les savants emploient souvent l'adjectif _imparfait_, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d'un seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins compliquée que telle autre. Nous suivrons l'exemple des savants.

Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit. Il s'attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides submergés, par l'extrémité aveugle de son sac. Il s'y amarre comme à une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement bordée, qu'elle paraissait comme garnie d'une frange toujours en mouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture, et quoiqu'il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu'ils n'en pourraient faire seuls dans tout un jour. D'autres Polypes vont encore plus vite: ce sont ceux qui s'établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies larves aquatiques, légères et très-vives, qui s'agitent et serpentent dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)

Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point d'appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu'à trois cent cinquante mouvements par minute!

Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l'entraîne dans sa bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse du _caput mortuum_ de son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.

Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l'on jette un Ver au milieu d'eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps, et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s'allongent, se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d'embarras. (Trembley.)

Un Polype avale quelquefois un volume d'aliments trois ou quatre fois plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac jusqu'à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son corps tubuleux offre alors autant de renflements qu'il y a d'insectes avalés.

Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l'eau. Il n'en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein: excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit qu'_elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de leur appétit!_....

On a prétendu que les animaux dont les dents sont _molles_ ont les mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!

Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s'échapper, ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses bras _plongé dans sa cavité digestive_. Chose admirable! cette cavité digère les Vers et respecte le bras.

Quand on coupe la partie postérieure d'un Polype, et qu'on ouvre ainsi le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par l'ouverture qu'on a faite. Le Polype devient alors _insatiable_. C'est le tonneau des Danaïdes; c'est le cheval de M. de Crac!...

La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur corps. Les Naïs les rendent rouges, les Pucerons, verts, et les Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!

A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps en temps des tubercules (_gemmes_), qui grossissent, s'allongent, se creusent et se transforment en miniatures de Polypes, en _Polypules_, lesquels se séparent et s'en vont dès qu'ils sont en état de pourvoir à leurs besoins.

Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer, comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l'eau pendant l'hiver.

Pendant qu'un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils! Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte d'_arbre généalogique vivant_, suivant l'heureuse expression de Charles Bonnet.

III

Si l'on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier.

Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se créer toute une famille _avec un bras!_

Et notez bien que, après l'opération, _il lui repousserait un autre bras!!_

Si l'on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un individu pareil à l'individu haché (Trembley). Une armée de Polypes _taillée en pièces_ serait loin d'être anéantie!...

Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un doigt de gant. L'animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et digestion _à l'envers_.

Un Polype qu'on retourne porte souvent des petits naissants à la surface de son corps. Après l'opération, ces petits se trouvent enfermés dans l'estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d'accroissement, se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu avancés, _se retournent d'eux-mêmes_, et surgissent à l'extérieur du sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.)

Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s'acquitter de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être successivement coupé, retourné, recoupé et _reretourné_, sans que son économie en paraisse bien malade. (Trembley.)

Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n'_aime pas_ à demeurer retournée. (Ce doit être un singulier _malaise_ que celui d'avoir ses organes à l'envers!) Le Polype s'efforce de se remettre dans son premier état; il se _déretourne_ en tout ou en partie. On l'empêche d'y réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier. Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l'animal.

Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d'analogue dans le règne animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles Bonnet; nous avions pris nos idées d'animalité chez les grands animaux, et un animal qu'on coupe, qu'on retourne, qu'on recoupe, et qui se _porte bien_, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe; ce qui lui sied est d'observer, de se souvenir de son ignorance et de s'attendre à tout.»

IV

Il y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce que présente l'histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est à ses pieds, et bien souvent il s'y passe de curieux phénomènes qui renferment de grands enseignements!