Part 4
1 Tetraspora gelatinosa (_Agardh_) 2 Callithamnion corymbosum (_Lyngbye_) 3 Plocamium vulgare (_Lamouroux_) 4 Polysiphonia fibrata (_Harvey_) 5 Rivularia nitida (_Agardh_) 6 Delesseria hypoglossum (_Lamouroux_) 7 Chondrus crispus (_Lyngbye_) 8 Laminaria saccharina (_Lamouroux_) 9 Chorda filum (_Stackhouse_) 10 Laminaria digitata (_Lamouroux_)
_Imp. Geny-Gros r. Domat 28._]
Si du fond de la mer un volcan soulève tout à coup au-dessus des flots un rocher inerte couvert de scories, la force organique est prête à faire naître la vie à sa surface (Humboldt). A peine l'air a-t-il touché la pierre nue, qu'il s'y forme de toutes petites plantes adhérentes qui la rongent et la détruisent peu à peu. Ce sont d'abord des taches jaunâtres ou grisâtres, puis bleuâtres ou verdâtres, simples ou doubles, bordées par des lignes saillantes ou traversées par des sillons entrecroisés. A mesure que ces taches vieillissent, leur couleur devient un peu plus foncée, et leur épaisseur un peu plus grande. Au bout d'un certain temps, elles se transforment en filets de velours. Mais bientôt ceux-ci se décomposent, et, du milieu de leurs dépouilles, surgissent d'autres plantules à taille un peu plus haute, à végétation moins chétive et à caractères plus tranchés.
V
Les plantes de l'Océan qui végètent à sa surface, sans adhérence, s'entrelacent souvent et forment des îles herbacées, lesquelles sont poussées par les courants et vont échouer vers quelque plage inconnue, ou bien sont dispersées par les orages.
Au sud-est de Terre-Neuve, non loin des Açores, on rencontre un immense banc de plantes pélagiennes, composé du _Varec nageur_ ou _porte-baies_[14], l'un des plus répandus parmi les Fucus de l'Océan. On appelle ce banc, la _mer des Sargasses_ (_mar de Sargasso_). C'est cette masse gigantesque qui frappa si vivement l'imagination de Christophe Colomb, et qui est nommée par Oviédo, la _prairie des Varecs_ (_praderias de Yerva_). (Humboldt.)
[14] _Sargassum bacciferum_ Agardh.
Ces lits d'herbes flottantes se rassemblent quelquefois autour des vaisseaux d'une manière très-serrée. Les premiers navigateurs les regardaient comme la limite de l'Océan navigable. On assure que Colomb employa trois mortelles semaines à franchir la prairie des Sargasses.
Beaucoup d'autres Algues flottent aussi à la surface de la mer, tantôt réunies, tantôt en petit nombre, et composant d'étroites plates-bandes ou de petites oasis. Parmi ces plantes, nous devons citer surtout les _Laitues de mer_ (_Ulves_), avec leur ample et mince feuillage, d'un vert tendre ou d'un violet obscur. Une espèce ressemble à un long tube comprimé; une autre, à un fil mince tortueux.
A ces Algues viennent s'entremêler différentes herbes marines, qui s'étaient développées dans les bas-fonds, que les vagues ont détachées, et dont les rameaux déliés ont été soulevés jusqu'à la surface par leurs cellules gonflées d'air (Humboldt). M. de Martius croit que beaucoup de ces Algues flottantes ont été arrachées par les Baleines.
Une fois arrivés à la surface de la mer, les Fucus poussent des branches et des lobes dans toutes les directions, qui s'enlacent et s'entortillent de toutes les manières.
Ces plantes de la surface de la mer ont une exubérance de végétation si fougueuse, si l'on peut parler ainsi, qu'elle dépasse le développement de l'_Anacharis du Canada_[15]. Cette plante d'eau douce, transportée accidentellement, il y a quelques années, dans les eaux de la Tamise, menace aujourd'hui d'encombrer ce fleuve et d'arrêter la navigation!
[15] _Anacharis canadensis_ G. Planchon.
Un des caractères des prairies de Varecs, c'est la simplicité de leur composition. Dans une prairie terrestre, on observe un assez grand nombre d'espèces végétales; dans une prairie marine, on n'en compte que deux ou trois, et souvent même qu'une seule.
Mais les prairies flottantes sont bien moins nombreuses et moins remarquables que les prairies sous-marines.
On voit au fond de l'Océan de riches pelouses étalées sur le sol, à plantes serrées et comme confondues, semblables à des tapis de moquette.
On y découvre des buissons et des bosquets, des jardins et des bois. Il existe un petit nombre de forêts vierges sur la terre; on en rencontre presque partout sous les ondes, car la végétation des mers est mieux défendue et mieux respectée que la végétation des continents. L'homme mutile, exploite, arrache, incendie les bois de l'Amérique, mais il n'aborde que très-timidement, avec beaucoup de précautions, et seulement pour quelques minutes, les bois de l'Océan.
Les hydrophytes submergées confondent leurs feuillages d'une manière très-lâche ou très-compacte, et composent des berceaux arrondis, des galeries mystérieuses, ou des fourrés impénétrables... Il y a dans les harmonies végétales de la mer comme une splendide répétition des magnificences de la terre.
Quelques-unes de ces plantes sous-marines sont à peine couvertes d'eau, d'autres se cachent plus ou moins profondément.
Dans les parages des îles Canaries, Humboldt et Bonpland ont retiré d'une profondeur de 67 mètres une _Caulerpe à feuilles de Vigne_. Elle offrait une admirable couleur verte.
Entre l'île de France et les îles Mascareignes, Bory de Saint-Vincent a recueilli une touffe de _Varec turbiné_[16] à une profondeur d'environ 200 mètres.
[16] _Sargassum turbinatum_ Agardh.
Les _Céramies_ se font remarquer, entre toutes les plantes de la mer, par la merveilleuse délicatesse de leur organisation, par l'élégance de leur branchage et par leurs belles teintes écarlates ou violettes.
Les _Laminaires_ s'allongent comme d'immenses courroies, souvent frangées et plissées, qui flottent au gré des courants et se tordent aux vents des tempêtes.
Les _Agares_ étalent leurs languettes onduleuses ou leurs larges éventails à bords crispés ou découpés.
Les _Alariées_ s'élancent dans le liquide avec leur support grêle et roide, surmonté d'une délicieuse collerette de rubans étroits et sinueux, du milieu de laquelle s'élève une lanière longue de plus de 15 mètres, d'abord étroite, puis égale, puis graduellement rétrécie.
Le _Varec porte-poire_[17] de la Terre de Feu compose de larges buissons ramifiés, dont chaque branche est terminée par un renflement creux, espèce de vessie natatoire gonflée d'air, qu'on serait tenté de prendre pour un fruit. Ce Fucus peut atteindre jusqu'à une hauteur de 300 mètres (Cook, G. Forster); il dépasse, par conséquent, celle de nos arbres verts les plus élevés.
[17] _Macrocystis pyrifera_ Agardh.
Les _Néréocystées_ ont une fausse tige filiforme, flexueuse, haute de 20 à 30 mètres, grossissant légèrement vers l'extrémité, où elle se dilate brusquement en une petite poire, de l'œil de laquelle s'échappe une touffe d'appendices dichotomes longs de 10 à 12 mètres, étroits et flexueux, composant un immense bouquet.
N'oublions pas de mentionner les _Acétabules_, organisations gracieuses, longtemps mal connues, regardées par Tournefort comme des Algues[18], et par Linné comme des Polypiers[19].
[18] C'est aussi l'opinion de Donati, de Cavolini, d'Agardh, de Delile, de Link, de Kützing, de Zanardini, de Nägeli, de Woronine.
[19] C'était aussi l'opinion de Cuvier, de Lamarck, de Blainville.
Ce sont de petits plateaux orbiculaires, minces, en forme de parasols très-déprimés, striés en rayons, et plus ou moins semblables au chapeau de certains champignons, par exemple celui de l'_Agaric androsacé_[20].
[20] _Agaricus androsaceus_ Linné.
Au centre de l'ombelle, en dessous, se voit une tige très-grêle, longue et fistuleuse, qui sert de support. Les rayons sont creux, et leur tube communique avec la grande cavité du chapeau. Le végétal tout entier ne forme qu'_une seule cellule_. (Nägeli.)
La peau de la plante contient de la chaux carbonatée, grenue, disposée par couches concentriques.
Delile a laissé parmi ses papiers une monographie inédite de ce bizarre végétal. M. Woronine vient de publier une excellente étude sur son organisation.
«Les tiges grandissent par le sommet, et produisent plusieurs verticilles successifs de rameaux confervoïdes. Les inférieurs périssent, étant caducs, et leurs points d'attache s'oblitèrent. De nouveaux verticilles supérieurs continuent de croître. Il arrive un degré auquel il semble qu'une soudure de tubes verticillés forme un bouton circulaire, véritable disque ou plateau celluleux à compartiments rayonnants. Ce plateau, d'abord demi-transparent, s'élargit jusqu'à maturité. Les verticilles confervoïdes inférieurs subsistent quelquefois par fragments, ou laissent des traces annulaires, tandis qu'une houppe de ramifications flottantes s'allonge au milieu du plateau.» (Delile.)
Quelquefois on rencontre deux chapeaux l'un au-dessus de l'autre. (Woronine.)
VI
Les plantes pélagiennes ne produisent ni calice, ni corolle; elles n'ont ni vraies étamines, ni vrais pistils: mais, par une merveilleuse compensation, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants, beaucoup d'animaux de la mer sont organisés et quelquefois groupés comme de véritables fleurs!..... Bizarre élément, où le règne animal _fleurit_, et où le règne végétal _ne fleurit pas!_
Pendant longtemps les botanistes ont ignoré le mode générateur des végétaux de l'Océan. Ils les rangeaient parmi les plantes _à noces cachées_ (_Cryptogames_). On sait aujourd'hui que les Algues se reproduisent par le moyen de corpuscules, les uns mâles, les autres femelles, souvent doués d'une mobilité singulière. Si les animaux marins ont emprunté aux végétaux terrestres la forme de leurs fleurs, les végétaux marins, à leur tour, ont pris aux animaux une partie de leur locomotion!
En 1793, Girod-Chantrans signala, le premier, mais sans bien s'en rendre compte, une _sorte de mouvement spontané_ dans la matière granuleuse verte de certaines Algues. Il considérait mal à propos cette matière comme une _agglomération d'animalcules_ analogues à ceux des Polypiers[21].
[21] Voyez le chapitre VII.
En 1817, Bory de Saint-Vincent découvrit d'une manière certaine, et démontra de la façon la plus évidente, la faculté locomotile des granulations dont il s'agit. Ses observations furent confirmées par Gaillon, à Paris, et par Agardh, à Stockholm. Les études plus récentes de MM. Derbès et Solier, et surtout de MM. Thuret et Pringsheim, ont jeté le plus grand jour sur la propagation des végétaux marins.
Les Algues rouges se reproduisent par des spores de deux espèces. Les premières, ou _tétraspores_, se développent au nombre de quatre dans des cellules appartenant à des frondes spéciales; elles paraissent ressembler à des bulbilles, et portent en elles-mêmes la raison de leur germination. Les spores proprement dites naissent dans des capsules, ou _polyspores_; l'action des _anthéridies_ semble nécessaire à leur entier développement: ce sont de véritables graines.
Les anthéridies sont de formes très-variables, et finissent par se diviser en nombreuses cellules. Ces cellules deviennent libres; elles ne germent pas, mais il est probable que leur action sur les polyspores est analogue à ce que nous offrent celles des Algues vertes.
Le plus souvent chacun de ces organes appartient à une plante distincte, de telle sorte que l'espèce comprend trois formes d'individus; ce qui est encore plus compliqué que chez le Dattier, où il y a seulement des pieds mâles et des pieds femelles.
Les Algues vertes se propagent principalement par des _zoospores_ et par des _spores_.
Les _zoospores_ sont des corpuscules microscopiques d'environ un ou deux centièmes de millimètre de longueur, de forme ovoïde ou turbinée, et remplis aux deux tiers d'une matière verte (_chlorophylle_). L'extrémité antérieure, ou rostre, est atténuée en pointe et surmontée le plus souvent par deux ou quatre cils plus longs que le corpuscule tout entier. Dans certaines Algues (_Phéosporées_), les cils sont inégaux, le plus long dirigé en avant, le plus court traînant par derrière comme une sorte de gouvernail. Vers la naissance du rostre, on observe fréquemment un point rougeâtre, qui subsiste encore quelque temps après que la germination est commencée.
Le _Myrionema_, parasite qui forme sur la surface des autres Algues de petites taches brunes ayant à peine quelques lignes de large, et l'_Haligenia_, dont la fronde étalée atteint jusqu'à douze pieds de diamètre, se reproduisent par des zoospores semblables, présentant la même petitesse et la même simplicité d'organisation. L'analogie nous conduit de même à supposer que les immenses _Lessonia_ arborescents de l'océan Austral se propagent aussi par des zoospores dont la longueur ne dépasse guère un centième de millimètre. (Thuret.)
Certaines Algues jouissent dans toutes les parties de leur tissu de la faculté de produire des zoospores; dans d'autres espèces, au contraire, leur formation est plus ou moins localisée dans quelques parties de la fronde.
Ces corpuscules semblent toujours produits par une sorte de coagulation de la matière contenue dans les cellules. Cette matière s'agglomère en masses plus ou moins nombreuses, d'abord confuses et mal limitées (fig. 1), plus tard nettement circonscrites (fig. 2), et constituant alors autant de zoospores distinctes (fig. 3).
L'émission des zoospores a presque toujours lieu avec une sorte de violence, déterminée par la pression exercée sur les parois de la cellule par le liquide mucilagineux qui en remplit la cavité. Ce liquide augmente peu à peu de volume par endosmose, et finit par en déterminer la rupture.
Aussitôt libres (fig. Z), les zoospores s'agitent dans tous les sens, présentant presque toujours leur rostre en avant. Leurs mouvements sont vifs et capricieux; quelquefois elles reviennent subitement en arrière; souvent on les voit pirouetter sur leur grand axe. Si le vase qui les contient est placé dans le voisinage d'une fenêtre, elles se dirigent le plus souvent vers la lumière. (Thuret.)
Après s'être ainsi démenées pendant plusieurs heures ou plusieurs jours, suivant les espèces, les zoospores (fig. Z) se fixent par leur rostre au moyen d'une sécrétion mucilagineuse; leur corps s'arrondit; les cils, décomposés ou détachés, disparaissent; en même temps l'extrémité opposée grossit et s'allonge en un tube qui ne tarde pas à se cloisonner. Souvent même ce développement est si rapide, qu'il suffit de quelques jours pour voir se former une jeune fronde (fig. 11). (Thuret.)
La _spore_ est une petite masse ronde remplie d'une substance olivâtre, et qui reçoit, de corpuscules ciliés (_anthérozoïdes_), la propriété de reproduire un individu semblable à celui qui lui a donné naissance. Elle est contenue dans un sac (_sporange_) fixé par un court pédicule aux parois d'une cavité (_conceptacle_) qui s'ouvre à l'extérieur par un petit orifice (_ostiole_). Le sporange contient, suivant les espèces, une ou plusieurs spores.
Les anthérozoïdes consistent en des corpuscules microscopiques d'un ou deux centièmes de millimètre de longueur environ, renfermant un granule coloré qui semble faire saillie à la surface, et muni de deux cils locomoteurs très-ténus. Ils sont en grand nombre dans un petit sac ovoïde transparent (_anthéridie_) inséré par sa base sur des poils rameux et articulés. Ces poils naissent des parois d'un conceptacle, et convergent vers l'ostiole, comme pour guider les anthérozoïdes à la sortie de leur cavité.
[Illustrations:
1. INSERTION DES ANTHÉRIDIES.--2. ÉMISSION DES ANTHÉROZOÏDES
(_Fucus vesiculosus_ Linné).]
Les sporanges et les anthéridies peuvent être, selon les espèces, réunis dans un même conceptacle, ou séparés dans des individus différents et dans des conceptacles distincts.
Voici, d'après les beaux travaux de M. Thuret, la suite des phénomènes auxquels donne lieu ce mode de reproduction dans le _Fucus vésiculeux_[22]:
Les sporanges tirent leur origine des cellules de la cavité conceptaculaire. Quelques-unes d'entre ces cellules forment au-dessus des autres une petite protubérance qui se dédouble au moyen d'une cloison transversale: l'inférieure cesse de grossir, et forme dès lors le pédicule; la supérieure continue de s'accroître, se remplit d'une matière olivâtre et s'organise en sporange. Bientôt cette matière se segmente en huit parties qui constitueront autant de spores; leur réunion est l'_octospore_. Ce corps se présente sous la forme d'une masse opaque et brunâtre entourée de deux membranes transparentes. La membrane extérieure (_périspore_) appartient au sporange, et reste fixée au pédicule quand celui-ci crève. La membrane interne (_épispore_) reste adhérente à la masse commune, et retient les spores fortement serrées entre elles. Une fois sorties des sporanges, les octospores glissent jusqu'à l'orifice du conceptacle et se dispersent dans l'eau.
[22] Voyez les figures de la planche V, dont les éléments nous ont été libéralement communiqués par M. Thuret.
Bientôt elles augmentent de volume; en même temps la membrane enveloppante (épispore) commence à se dissoudre à la partie supérieure, et l'on s'aperçoit alors (fig. 1) que les spores sont encore revêtues d'une troisième membrane extrêmement délicate. La portion inférieure de l'épispore, qui ne s'est pas dissoute, se replie sur elle-même pour livrer passage aux spores (fig. 2), s'en sépare complétement et ne tient plus que par sa base à la membrane interne (fig. 3); enfin, cette dernière se brise et laisse échapper les spores (fig. 4). Tous ces phénomènes s'accomplissent en moins d'une heure. Les spores libres sont parfaitement rondes, d'un jaune olivâtre, absolument dépourvues de tégument; c'est à ce moment que l'action des anthérozoïdes (fig. A) devra intervenir pour féconder la spore dégagée de ses enveloppes. Il suffit pour cela que quelques anthéridies soient mélangées à l'eau qui contient les corps reproducteurs. Sous l'influence de l'humidité, les anthérozoïdes se dégagent de leur anthéridie (fig. _a_), entourent la spore, s'attachent à sa surface (fig. 5), et, au moyen de leurs cils locomoteurs, lui communiquent un mouvement de rotation très-vif. Peu à peu ce mouvement se ralentit, et au bout d'une demi-heure il a entièrement cessé. Quelques heures après, la spore se revêt d'une membrane; plus tard encore une cloison apparaît, qui la divise en deux cellules (fig. 6). En même temps (fig. 7) se montre un petit épaississement qui continue à s'allonger, et finit par se convertir en un filament transparent, dépourvu de matière verte, et ne renfermant que quelques grains jaunâtres à son extrémité. Bientôt plusieurs de ces radicules naissent à la base de la spore, et servent à fixer la jeune fronde (fig. 7, 8, 9, 10). Celle-ci, dont les cellules ont continué à se multiplier par la production de nouvelles cloisons dans les cellules déjà existantes, s'allonge peu à peu en une petite expansion de forme obovale et de couleur brune (fig. 11, 12). La jeune fronde est maintenant formée; elle présente déjà, en plus petit, il est vrai, les organes fondamentaux de la plante mère. Encore quelques jours, elle aura acquis son entier développement, et sera capable à son tour de reproduire des individus semblables à elle-même.
VII
Chaque marée, et surtout chaque ouragan accumule sur les côtes occidentales de l'Europe d'énormes monceaux de Varecs ou _Goëmons_. On les recueille et on les transporte dans les champs pour y servir d'engrais. Les pauvres gens les font sécher, c'est là leur combustible. D'autres fois on prépare avec ces plantes marines la _soude de Varec_, ou _soude naturelle_. Les Goëmons couvrent la plage et les rochers submergés. Ils forment sur le sable de longues traînées flexueuses indiquant la limite atteinte par la vague. Les principaux sont le _Vraigin_, ou _Varec à nœuds_[23], renflé d'espace en espace de vésicules pleines d'air; le _Craquet_, ou _Varec vésiculeux_, caractérisé aussi par de petites outres semblables à des pois; et le _Vraiplat_, ou _Varec dentelé_[24], dont les lanières ont les bords découpés en scie et la surface parsemée de petits enfoncements. On exploite aussi le _Varec à siliques_[25], qui porte des capsules allongées et comprimées, marquées de cloisons transversales, comme les fruits des choux et des navets.
[23] _Fucus nodosus_ Linné.
[24] _Fucus serratus_ Linné.
[25] _Fucus siliquosus_ Linné.
Dans certaines baies il y a jusqu'à 30 000 personnes qui accourent sur la grève pour ramasser les Goëmons que la mer a jetés, ou pour couper ceux qui végètent sur les rochers. Comme dans cette sorte de récolte... ou de pillage, les plus riches, qui disposent de nombreux attelages et de beaucoup de bras, seraient toujours les mieux partagés, les prêtres catholiques du moyen âge avaient établi une coutume aussi ingénieuse que noble. C'était de n'admettre, le premier jour, à la récolte du Varec, que les habitants peu aisés de la paroisse. Ceux-ci empruntaient à leurs voisins des charrettes et des chevaux, et parvenaient ainsi à faire une bonne récolte. Dans le Finistère, où les mœurs antiques sont en partie conservées, cet usage se retrouve encore: le premier jour de la coupe du Goëmon s'y appelle le _jour du pauvre_. Le prêtre vient à la grève dès le matin, et si un riche se présente pour récolter:--«Laissez les pauvres gens ramasser leur pain», dit le recteur. Et le riche se retire. (_Mag. pittor._)
Les ouvriers qui se livrent à la fabrication de la soude de Varec sont appelés _barilleurs_ ou _soudiers_, aux environs de Brest et de Cherbourg.
Les barilleurs se rendent dans les lieux les plus favorables par groupes de six hommes, et construisent au centre de l'espace qu'ils veulent exploiter une sorte de cabane dans laquelle ils se retirent pour passer la nuit. Quand la mer est basse, les ouvriers se dispersent sur les rochers, arrachent les Varecs et en forment de grands tas. Ils transportent ceux-ci vers un endroit déterminé du rivage, soit en les faisant flotter, soit avec des civières, soit tout simplement sur leur dos. Ils les étalent sur la grève, au soleil. Quand la dessiccation est suffisante, ils les empilent dans des fours formés de quatre pierres plates disposées en rectangle, et y mettent le feu. La combustion s'opère lentement en répandant une fumée abondante des plus désagréables. Les Goëmons, constamment remués avec une barre de fer, développent une forte chaleur; les cendres subissent une sorte de vitrification, et se prennent en masse: c'est cette matière qui constitue la soude de Varec.