Part 3
Les aquariums sont pour les populations aquatiques ce que les volières sont pour les oiseaux. Seulement, au lieu de cages de fer, ce sont des cages de verre, et au lieu d'air, c'est de l'eau. (Millet.)
Les aquariums de cabinet affectent généralement une forme rectangulaire. Qu'on se représente des bassins dont le fond est une table d'ardoise ou une lame de zinc. Quatre colonnettes de fonte ou de fer soutiennent quatre glaces verticales, surmontées par un encadrement de métal. Ce sont des maisons de verre qui dévoilent, avec tous leurs secrets, les mouvements, les mœurs, les habitudes du monde aquatique.
Afin d'élever un plus grand nombre d'animaux, et pour imiter jusqu'à un certain point l'agitation des eaux et leur incessante aération, on a imaginé de renouveler le liquide petit à petit et d'une manière continue, à l'aide d'un appareil spécial. On fait arriver l'eau, soit en un filet plus ou moins grêle, soit seulement goutte à goutte. Le liquide s'échappe par un trop-plein.
On a soin de placer, dans le réservoir, des pierres creuses, des tuyaux, pour offrir des abris aux animaux qui fuient la lumière. On peut aussi former des écrans, soit avec une planche ou une lame de carton, soit avec une pièce d'étoffe ou un verre dépoli. On ménage sur l'écran quelques petites ouvertures qui permettent d'observer sans être vu. De cette manière on ne dérange en aucune façon les fonctions des animaux, et l'on saisit tous les détails de leur vie intérieure. C'est en réalité la maison de verre des sages de l'antiquité (Millet).
Il est bon d'appliquer un couvercle sur l'aquarium, pour arrêter les animaux qui pourraient en sortir, soit en sautant, soit en rampant, et pour empêcher la poussière de tomber sur l'eau, de s'y accumuler et de pénétrer dans sa masse.
En 1853, M. Mitchell, secrétaire de la Société zoologique de Londres, construisit dans le jardin de Regent's Park un aquarium avec des dimensions qu'on n'avait pas encore employées. Le succès de ce petit musée vivant de la mer excita en Angleterre de véritables transports d'admiration (Rufz de Lavison).
Le plus grand, le plus beau et le plus complet des aquariums établis jusqu'à ce jour, est celui du Jardin zoologique du bois de Boulogne, à Paris, inauguré le 3 octobre 1861.
Qu'on se figure un bâtiment, solidement construit en pierre, de 40 mètres de long sur 10 de large, offrant une rangée de quatorze réservoirs, d'ardoise d'Angers, alignés du côté du nord. Ces réservoirs sont à peu près cubiques, et offrent des devants de forte glace de Saint-Gobain, qui permettent de voir l'intérieur. Ils sont éclairés par le haut: il en résulte un demi-jour verdâtre, uniforme, mystérieux, qui donne une idée exacte des faibles clartés sous-marines. Chaque réservoir contient environ 900 litres d'eau; il est garni de rochers disposés un peu en amphithéâtre et d'une manière pittoresque. Sur ces rochers s'étalent ou s'élèvent diverses espèces de plantes aquatiques. Les réservoirs ont dans le fond une couche de galets, de gravier et de sable, pour donner à certains animaux des retraites suffisantes.
Dix de ces réservoirs sont destinés aux animaux marins.
La quantité d'eau employée est d'environ 22 700 litres. Cette eau n'est jamais changée, mais elle est sans cesse en mouvement, elle circule. Ce mouvement est produit de la manière suivante. On profite d'un courant d'eau amené par le grand tuyau de la concession qui alimente le bois de Boulogne. Cette eau, soumise à une forte pression, comprime une certaine masse d'air. Cet air, dès qu'on lui permet d'agir sur une partie de l'eau de mer contenue dans un cylindre fermé qui se trouve au-dessous du niveau de l'aquarium, la fait monter et entrer avec une grande force dans chaque réservoir, où elle s'introduit par un petit jet. L'eau de mer, pressée, absorbe beaucoup d'air, qu'elle entraîne avec elle dans les réservoirs. Un tuyau placé dans un coin de ces derniers reçoit le trop-plein du liquide, et le conduit dans un filtre de charbon très-serré, d'où il passe dans un grand réservoir souterrain, de fonte, doublé de gutta-percha. De là, l'eau revient au cylindre fermé, y subit encore la pression de l'air, et remonte de nouveau dans l'aquarium. Les cylindres étant sous terre, on y maintient facilement une température égale de 16 degrés centigrades environ: ce qui est à peu près la température uniforme de l'eau dans l'Océan. Pendant l'hiver, le bâtiment de l'aquarium est chauffé artificiellement. (Lloyd.)
A l'aide d'une disposition très-simple, on peut, dans chaque réservoir, diminuer la quantité de l'eau, et imiter le flux et le reflux de la mer. On peut même, en baissant considérablement le liquide, exposer périodiquement certains animaux à l'air atmosphérique.
Dans cette circulation et cette agitation de l'eau, sa masse tend à diminuer par l'évaporation. Les matières qu'elle contient restant dans le liquide, ce dernier finirait par devenir trop salé. Pour remédier à cet inconvénient, on y ajoute de l'eau pure. A l'aide d'un appareil spécial, on fait entrer de temps en temps, dans le grand réservoir, une certaine quantité d'eau pluviale qui vient du toit du bâtiment. Un hydromètre indique le moment où cette addition d'eau douce est devenue nécessaire.
«_La lengua no basta para decir, ni la mano para escribir todas las maravillas del mar!_» (Christophe Colomb.)
CHAPITRE III
LA PHOSPHORESCENCE DE LA MER.
Lumière sans feu, mais pas sans vie.
I
Les Infusoires sont une des principales causes de ce beau phénomène que présente la mer dans les pays chauds, surtout pendant l'été; nous voulons parler de la _phosphorescence_.
Dès que le soleil a disparu de l'horizon, des essaims innombrables d'animalcules lumineux sont attirés à la surface du liquide par certaines circonstances météorologiques (Humboldt). Une nouvelle clarté surgit du sein des flots. On dirait que l'Océan essaye de rendre pendant la nuit les torrents de lumière qu'il a reçus pendant le jour. Mais cette lumière étrange n'éclaire pas uniformément le milieu dans lequel elle se produit; elle naît çà et là par une foule de points qui tout à coup s'allument et scintillent.
Quand la mer est bien tranquille, on croit voir à sa surface des millions de vives étincelles qui flottent et se balancent, et, au milieu d'elles, de capricieux feux follets qui se poursuivent et se croisent. Ces soudaines apparitions se réunissent, se séparent, se rejoignent, et finissent par former une vaste nappe de phosphorescence bleuâtre ou blanchâtre, pâle et vacillante, au sein de laquelle se font distinguer encore, d'espace en espace, de petits soleils éblouissants qui conservent leur éclat.
Quand la mer est très-agitée, les flots semblent s'embraser. Ils s'élèvent, roulent, bouillonnent, et se brisent en flocons d'écume qui brillent et disparaissent comme les bluettes d'un immense foyer. En déferlant sur les rochers du rivage, les vagues les ceignent d'une bordure lumineuse: le moindre écueil a son cercle de feu. (Quatrefages.)
Rien n'est gracieux comme une troupe de Dauphins qui se jouent au milieu de la nuit, frappant, divisant, éparpillant, pulvérisant cette onde merveilleuse. (Humboldt.)
Chaque coup de rame fait jaillir de l'Océan des jets de lumière: ici faibles, peu mobiles et presque contigus; là resplendissants, vagabonds et dispersés comme un semis de perles chatoyantes.
Les roues des bateaux à vapeur agitent, soulèvent et précipitent des gerbes enflammées. Quand un vaisseau fend les ondes, il pousse devant lui deux vagues de phosphore liquide; il trace en même temps, derrière sa poupe, un long sillon de feu qui s'efface avec lenteur, comme la queue d'une comète!
Quel beau sujet d'études pour les savants, et quelle admirable source d'inspirations pour les poëtes!
Lorsque la _Vénus_ mit à l'ancre à Simon's-town, la mer exhalait une phosphorescence si abondante, que la chambre des naturalistes de l'expédition semblait éclairée par une torche.
L'eau brillante, puisée dans un seau, présente en coulant l'aspect du plomb fondu (Quatrefages). Quand on y plonge la main, on la retire couverte de corpuscules lumineux et dégouttante de diamants vivants.
Certains animalcules, doués d'une phosphorescence peu marquée, peuvent, lorsqu'ils sont très-nombreux, rendre les eaux tout à fait blanches. Ce phénomène est désigné par les marins hollandais sous le nom de _mer de lait_ ou _mer de neige_. Les bestioles dont il s'agit, offrent à peine un ou deux dixièmes de millimètre de longueur et l'épaisseur d'un cheveu. Ce sont des géants parmi les Infusoires! Elles adhèrent les unes aux autres par les extrémités, et forment de longues files quelquefois extrêmement nombreuses.
En 1854, dans le golfe du Bengale, le capitaine Kingmann navigua pendant trente milles au milieu d'une énorme tache blanche: c'était une mer de lait.
Dans la nuit du 20 au 21 août 1860, M. Trébuchet, commandant la frégate _la Capricieuse_, en rade d'Amboine, fut témoin d'un magnifique spectacle de même genre, qui dura jusqu'au lever du jour. L'Océan ressemblait à certaines plaines de terrain crayeux fortement éclairées par la lune.
II
La _Noctiluque miliaire_ est un des Infusoires pélagiens qui contribuent le plus à la phosphorescence de la mer (Rigaut, Suriray). Cet animalcule, oublié par Cuvier dans son _Règne animal_, a été rapproché par les naturalistes, tantôt des Anémones[3], et tantôt des Méduses[4] et des Foraminifères[5]. Dans 30 centimètres cubes d'eau, il peut en exister 25 000!...
[3] Voyez le chapitre XII.
[4] Voyez le chapitre XIII.
[5] Voyez le chapitre VI.
La Noctiluque paraît, au premier abord, comme un globule de gelée transparente[6]. Avec un grossissement un peu fort, on distingue sa forme sphérique plus ou moins régulière, un peu déprimée et légèrement ombiliquée en dessous. Au centre de l'ombilic se trouve la bouche, qui communique avec un œsophage en forme d'entonnoir. Il en sort un tentacule filiforme, très-grêle, mobile, qui naît dans cet endroit, comme la queue dans une pomme. Ce tentacule semble tubuleux. Blainville suppose qu'il est terminé par un suçoir: ce serait alors une espèce de trompe.
[6] Ce globule présente de 1/5e à 1/3 de millimètre de diamètre.
Dans certaines contractions, le corps devient réniforme; dans d'autres, il perd son tentacule.
La Noctiluque offre çà et là, dans son intérieur, des granules, probablement des germes, et des points lumineux. Ceux-ci paraissent et disparaissent avec rapidité: la moindre agitation détermine leur éclat. Ces points forment tout au plus la vingt-cinquième ou la trentième partie du grand diamètre du globule. Les Noctiluques émaillent la surface de l'eau comme de petites constellations tombées du firmament.
III
Les Infusoires, on le sait aujourd'hui, ne sont pas les seuls animaux producteurs de la phosphorescence. Cet état brillant de la mer est encore déterminé par des Méduses, des Astéries, des Mollusques, des Néréides, des Crustacés et même des Poissons[7]..... Ces animaux engendrent la lumière comme la Torpille engendre l'électricité. Ils multiplient et diversifient les effets du phénomène. La lumière qu'ils produisent passe tantôt au verdâtre, tantôt au rougeâtre. A certains moments, on croit voir, dans le sombre royaume, des disques rayonnants, des plumets étoilés, des franges flamboyantes. Plusieurs animaux paraissent de loin comme des masses métalliques rougies à blanc, ou comme des bouquets de feu lançant des étincelles. Il y a des festons de verres de couleur comparables aux guirlandes de nos illuminations publiques, et des météores incandescents, allongés ou globuleux, qui se poursuivent à travers les vagues, montent, descendent, s'atteignent, se groupent, se confondent, se disjoignent, décrivent mille courbes capricieuses, et s'éteignent pour se rallumer et se poursuivre de nouveau.
[7] Viviani a trouvé (seulement dans les parages de Gênes) quatorze espèces d'animaux phosphoriques. MM. Van Beneden et de Quatrefages en signalent une soixantaine.
IV
Spallanzani a fait un grand nombre d'expériences sur la lumière des Méduses[8], particulièrement sur celle de l'_Aurélie phosphorique_[9]. Il a reconnu que cette remarquable propriété réside dans les grands bras ou tentacules, dans la zone musculaire du corps et dans la cavité de l'estomac. Le reste de l'animal ne brille que par réverbération. La source de la phosphorescence est due à la sécrétion d'un liquide visqueux qui suinte à la surface des organes. Si l'on mêle cette humeur à d'autres liquides, ceux-ci deviennent plus ou moins lumineux. Une seule Aurélie, pressée dans 850 grammes de lait de vache, rendit ce lait si brillant, qu'on put lire une lettre à un mètre de distance.
[8] Voyez le chapitre XIII.
[9] _Aurelia phosphorica_ Péron et Lesueur.
Pline savait que les _Pholades dattes_[10], petits mollusques à deux valves dont nous parlerons bientôt, présentent aussi une clarté phosphorescente, qui se répand sur les lèvres des personnes qui mangent ces pauvres bêtes. Il nous apprend que cette même lueur brille sur les habits, lorsqu'ils sont mouillés par quelques gouttes du fluide phosphorescent échappé de l'animal.
[10] _Pholas dactylus_ Linné.
Réaumur, après avoir manié quelque temps une Pholade, se lava les mains dans un vase d'eau. Ayant porté cette eau dans l'obscurité, elle répandit une lueur d'un blanc bleuâtre.
M. Milne Edwards ayant mis dans l'alcool des Pholades vivantes, la matière lumineuse qui suinta du corps de ces mollusques descendit dans le fond du bocal, et y forma une couche d'un éclat aussi vif qu'au contact de l'air.
V
La plupart des animaux lumineux paraissent maîtres de leur phosphorescence, comme les Vers luisants de leur petit fanal; car plusieurs d'entre eux en augmentent ou en diminuent l'intensité, suivant les circonstances, et peuvent même l'éteindre tout à fait. C'est principalement à l'époque de la reproduction... ou des amours, que la merveilleuse clarté se manifeste avec toute sa splendeur et toute son animation, triomphe impatient d'une vie exubérante et généreuse qui veut s'épandre et se donner.
VI
Les plantes contribuent aussi au resplendissant météore de la mer. Meyen a décrit une _Oscillatoire_ qui donne des lueurs assez éclatantes.
Tous les marins savent que, pendant les fortes chaleurs, quand on retire certaines Algues du sein de l'eau, qu'on les agite ou qu'on les frotte, elles deviennent plus ou moins phosphorescentes.
Beaucoup de naturalistes et de physiciens admettent que ce magnifique phénomène peut résulter encore de diverses matières animales ou végétales tenues en suspension dans la mer, et surtout de la décomposition de ces matières.
Les anciens l'attribuaient faussement à la salure de l'Océan ou à l'_Esprit salé_.
CHAPITRE IV
LES PLANTES DE LA MER.
_Plasén jardi, plus qu'autre jos lo cél._
(A. CRUSA, 1471.)
I
La flore de l'Océan mérite sous tous les rapports l'attention du botaniste, du philosophe et de l'artiste; car il existe, au milieu des eaux comme sur la terre, dans l'eau salée comme dans l'eau douce, des plantes curieuses, utiles et pittoresques.
Ces plantes offrent une diversité de formes telle, qu'un paysage au fond de la mer n'est ni moins intéressant, ni moins varié que celui d'une contrée à laquelle le soleil a imprimé le cachet de la végétation si riche des tropiques. (Schleiden.)
Cependant, disons-le tout d'abord, la vie végétale est moins largement représentée dans les mers que sur les continents (Humboldt). La masse des végétaux terrestres est incomparablement plus grande que celle des végétaux marins. Mais la nature a compensé cette différence au sein de l'Océan, ainsi que nous le montrerons ailleurs, en créant les _Polypiers_, c'est-à-dire des animalcules réunis en sociétés nombreuses plus ou moins arborisées, qui composent une flore d'un autre genre, plus compliquée, plus animée, plus étonnante: ce sont, pour ainsi dire, des animaux dans des plantes et des minéraux dans des animaux.
La flore océanique appartient presque exclusivement à une seule classe de végétaux, celle des _Algues_.
Linné n'a signalé qu'une cinquantaine de ces plantes; on en connaît aujourd'hui plus de 2000. Dans les eaux de l'Angleterre seulement, on compte 105 genres et 370 espèces!
La flore marine est assez nombreuse et assez brillante dans la zone tempérée; elle diminue graduellement de richesse vers l'équateur et vers les pôles. (Schleiden.)
II
Les plantes de la mer ont souvent une taille tout à fait microscopique. Freycinet et Turrel, à bord de la corvette _la Créole_, ont observé, dans le voisinage de Tajo (île de Luçon), une étendue d'eau de 60 millions de mètres carrés colorée en rouge écarlate. Cette teinte provenait de la présence d'une chétive plantule, dont il faut 40 000 individus pour occuper l'espace d'un millimètre carré! Comme cette coloration s'étendait à une profondeur assez considérable, il serait impossible d'évaluer, même d'une manière approximative, le nombre de tous ces êtres vivants. (Schleiden.)
La mer Rouge présente aussi, dans certaines circonstances, une coloration analogue qui lui a valu son nom. Cette coloration est due également à une Algue microscopique. «Le 10 décembre, dit M. Ehrenberg, je vis à Tor, près du mont Sinaï, toute la baie qui forme le port de cette ville, rouge de sang. La haute mer, en dehors de l'enceinte des coraux, conservait sa couleur ordinaire. De courtes vagues apportaient sur le rivage, pendant la chaleur du jour, une matière mucilagineuse pourpre, et la déposaient sur le sable; en sorte que, dans l'espace d'une demi-heure, toute la baie, à marée basse, fut entourée d'une ceinture rouge..... Je puisai de l'eau avec des verres, que j'emportai dans ma tente. Il fut facile de reconnaître que cette coloration était due à de petits flocons à peine visibles, souvent verdâtres, quelquefois d'un vert intense, mais pour la plupart d'un rouge foncé. Toutefois l'eau dans laquelle ils nageaient était parfaitement incolore. J'observai cette matière au microscope. Les flocons étaient formés de faisceaux de filaments. Ces faisceaux avaient rarement plus de 2 millimètres de longueur; ils étaient fusiformes et contenus dans une sorte de gaîne mucilagineuse. Durant le jour ils se maintenaient à la surface de l'eau, mais pendant la nuit ils gagnaient le fond du verre; quelque temps après, ils remontaient.» Cette Algue a été désignée sous le nom de _Trichodesmie rouge_[11].
[11] _Trichodesmium erythræum_ Ehrenberg.
M. Évenot Dupont, avocat distingué de l'île Maurice, raconte, de son côté, que le 15 juillet 1843, il vit la même mer teinte en rouge aussi loin que l'œil pouvait s'étendre. Sa surface était partout couverte d'une matière fine d'un rouge de brique un peu orangé. La sciure du bois d'acajou produirait à peu près le même effet. M. Dupont fit recueillir, à l'aide d'un seau attaché au bout d'une corde, une certaine quantité de cette substance; puis, avec une cuiller, il en remplit un flacon. Le lendemain, elle était devenue d'un violet foncé, et l'eau avait pris une jolie teinte rose. Le contenu fut vidé sur un linge de coton; l'eau passa au travers, et la substance adhéra au tissu: en se séchant, elle devint verte.
M. Montagne a étudié cette matière, et constaté que c'était une petite Algue du même genre que la précédente. Il l'a nommée _Trichodesmie d'Ehrenberg_[12]. Cette Algue est composée de filaments articulés et juxtaposés, variant entre un dixième et un vingtième de millimètre. Le microscope y fait découvrir des cellules régulièrement soudées bout à bout, fortement pressées et un peu quadrilatères.
[12] _Trichodesmium Ehrenbergii_ Montagne. Il en existe encore une autre espèce, appelée par les savants _Trichodesmium Hindsii_.
D'autres plantes marines présentent au contraire une taille gigantesque. Humboldt a vu pêcher un Fucus qui avait plus de 500 mètres de longueur!
III
Les plantes de l'Océan ne ressemblent pas beaucoup à celles qui ornent nos bois et nos vallons. D'abord elles n'ont pas de racines.
Celles qui flottent sont globuleuses ou ovoïdes, tubulées ou membraneuses, sans apparence aucune de corps radiculaire.
Celles qui adhèrent sont fixées par une sorte d'empatement superficiel plus ou moins lobé ou divisé. La terre n'est pour rien dans leur développement, car leur point d'origine est toujours extérieur. Tout se passe dans l'eau; tout vient d'elle, et tout retourne à elle (Quatrefages).
Les plantes terrestres choisissent tel ou tel terrain; elles ne prospèrent bien que dans un sol déterminé. Les plantes marines sont indifférentes au rocher qui les supporte. Qu'il soit calcaire ou granitique, elles n'en profitent pas; aussi croissent-elles indistinctement partout, même sur des coraux ou des coquilles.
[Illustrations:
LAURENCIE PINNATIFIDE
(_Laurencia pinnatifida_ Lamouroux).
CLADOSTÈPHE VERTICILLÉE
(_Cladostephus verticillatus_ Hooker).]
Ces hydrophytes ne possèdent ni vraies tiges, ni vraies feuilles; elles se dilatent souvent en lames ou lamelles larges ou étroites, d'une seule ou de plusieurs pièces, qui tiennent lieu de ces organes. Elles ressemblent tantôt à des lanières onduleuses, tantôt à des filaments crispés; celles-ci épaisses et coriaces, celles-là minces et membraneuses. Il y en a qu'on prendrait pour de petits ballons transparents, pour des étoffes régulièrement gaufrées, pour des lambeaux de gelée tremblante, pour des rubans de corne blonde, pour des baudriers de peau tannée, ou pour des éventails de papier vert! Leur surface est tantôt lisse, polie, même luisante, tantôt couverte de papilles, de verrues ou de véritables poils. On y trouve un enduit visqueux, une poussière saline, une efflorescence sucrée, et quelquefois un dépôt crétacé. Leur couleur est olivâtre, fauve, jaunâtre, d'un brun plus ou moins obscur, d'un vert plus ou moins gai, d'un rose plus ou moins tendre, ou d'un carmin plus ou moins vif.
[Illustrations:
PADINE PAON
(_Padina pavonia_ Lamouroux).
DELESSÉRIE ROUGE
(_Delesseria sanguinea_ Lamouroux).]
Quelques auteurs les ont divisées d'après leurs teintes dominantes en trois grandes sections: les _brunes_ ou _noires_ (_Mélanospermées_), les _vertes_ (_Chlorospermées_), et les _rouges_ (_Rhodospermées_). Les premières sont de beaucoup les plus nombreuses. Elles s'enfoncent plus ou moins, et semblent occuper dans l'Océan trois régions plus ou moins distinctes; elles constituent la plus grande partie des forêts sous-marines. Les vertes sont superficielles et souvent flottantes. Les rouges se rencontrent habituellement à de faibles profondeurs et sur les rochers peu éloignés des rivages[13].
[13] Voyez la planche IV.
IV