Part 2
Un autre terrible tourbillon de la mer a été désigné sous le nom de _mäström_ ou _mälström_: c'est une espèce de trombe permanente et éternelle qui se fait remarquer dans les mers du Nord, entre Mosken et le cap sud de l'archipel de Lofoden, en Norvége. Lorsque les tempêtes de l'ouest poussent du large une mer houleuse, et que souffle une belle brise de terre, de grandes vagues, hautes comme des collines, accourent de tous les points de l'horizon, et se précipitent les unes sur les autres avec une fureur inouïe, pour disparaître comme englouties dans un abîme. Le mäström attire les vaisseaux à une grande distance, et dès qu'on sent l'influence de son courant, on est irrévocablement perdu. Il était très-redouté des anciens, qui le nommaient _nombril de la mer_[1].
[1] En temps calme, le mälström est un fort courant ordinaire où les étrangers se promènent en bateau.
Les tremblements de terre donnent quelquefois naissance à des vagues gigantesques. Le 23 décembre 1854, à neuf heures quarante-cinq minutes du matin, la frégate russe _Diana_, qui était à l'ancre dans la baie de Simoda, près de Yédo (Japon), ressentit les premières atteintes d'un tremblement de terre. Quelques minutes après, une vague immense pénétra dans la baie, le niveau de l'eau s'éleva subitement, et la ville parut engloutie. Une seconde vague suivit la première, et quand toutes deux se furent retirées, il ne restait plus une maison debout. La frégate elle-même, qui avait talonné plusieurs fois, finit par s'échouer sur le rivage. Or, le même jour, quelques heures plus tard, sur la côte de Californie, à plus de 8000 kilomètres du Japon, les échelles de marée conservèrent les marques de plusieurs vagues d'une hauteur excessive. Il est à croire que c'étaient les mêmes vagues qui avaient causé l'échouage de la _Diana_, lesquelles (on en a fait le calcul) devaient avoir une largeur de 412 kilomètres et une vitesse de 700 kilomètres à l'heure. (Maury.)
Il existe dans les mers trois grands courants, qui prennent naissance, l'un dans le grand Océan, l'autre dans l'océan Atlantique, et le troisième dans la mer des Indes. Ces courants sont des espèces de fleuves marins immenses, qui déterminent des différences très-notables dans la température de beaucoup de régions.
Le premier a reçu le nom de _courant de Humboldt_. Parti du pôle sud, il longe les côtes du Chili et du Pérou. Ce courant est froid.
Le courant de l'océan Atlantique atteint l'extrémité australe de l'Afrique, où il se partage en deux. La partie méridionale se détache de la côte et la contourne à distance. La branche nord suit la côte occidentale de l'Afrique, du sud au nord. Dans la région équatoriale, elle change de direction, traverse l'océan Atlantique dans sa plus grande largeur, de l'est à l'ouest, et remonte la côte du Brésil, où elle se partage en deux. Ce courant est appelé _courant équinoxial_. Le courant nord suit les côtes du Brésil, de la Guyane, entre dans la mer des Antilles, se dirige vers la baie de Honduras, traverse le golfe du Mexique, et prend alors le nom de _Gulf-stream_. Il sort par le canal de Bahama, et court, en s'élargissant et avec une grande rapidité, au nord-est. Sa vitesse est plus grande que celle du Mississippi ou de l'Amazone. On dit qu'il fait cinq milles à l'heure. Il n'existe pas sur la terre un cours d'eau plus majestueux. Le Gulf-stream se jette dans l'océan Arctique. Ses dernières branches vont se perdre sur les côtes occidentales du Spitzberg. Ce courant est chaud. En longeant adroitement, avec sa barque, le bord de ce fleuve marin, un matelot pourrait tremper en même temps l'une de ses mains dans l'eau chaude et l'autre dans l'eau froide.
On a vu le Gulf-stream amener jusque sur les côtes de l'Écosse les débris d'un vaisseau de guerre anglais, le _Tilbury_, qui fut détruit par un incendie dans le voisinage de la Jamaïque. (Schleiden.)
Le courant de la mer des Indes se dirige à l'est, et rencontre la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande. Une partie de ses eaux longe le sud de ce continent, et retombe dans le courant circulaire du grand Océan. L'autre partie remonte au nord, suit l'équateur, de l'est à l'ouest, descend au sud, en passant entre l'Afrique et Madagascar, contourne la pointe sud de l'Afrique, et va se jeter dans le courant de l'océan Atlantique.
«L'eau, dans son mouvement, n'est pas seulement le principal, mais aussi le plus fort et le plus terrible des éléments.» (Pindare.)
VIII
La mer se congèle vers les pôles, et revêt alors un caractère tout particulier. Ce phénomène semble naître à mesure que la salure diminue et que le mouvement de rotation devient moins rapide. On rencontre déjà, vers le 40e degré de latitude, de gros morceaux de glace flottant sur la mer. Ces morceaux ont été détachés de quelque région plus septentrionale et entraînés par les courants qui vont du pôle à l'équateur. A 50°, il est assez ordinaire de voir les bords de la mer se couvrir de glace. A 60°, les golfes et les mers intérieures se gèlent souvent sur toute leur surface. A 70°, les glaçons flottants deviennent très-nombreux et très-gros. Ils forment quelquefois de véritables îles, lesquelles peuvent offrir jusqu'à une demi-lieue de diamètre. Enfin, vers le 80e degré, on trouve généralement des glaces fixes, c'est-à-dire accumulées, arrêtées et soudées.
Les glaces polaires sont teintes des couleurs les plus vives: on dirait des blocs de pierres précieuses. On y trouve l'éclat du diamant et les nuances éblouissantes du saphir et de l'émeraude. Ces amas d'eau solide forment tantôt de vastes champs, tantôt des montagnes élevées.
Les champs de glace composent souvent des bancs immenses. Ces champs sont quelquefois parfaitement unis, sans fissure, ni creux, ni monticules. Scoresby en a vu un flottant, sur lequel une voiture aurait pu parcourir trente-cinq lieues en ligne droite, sans le moindre empêchement. Cook en a trouvé un autre, étroit, qui joignait l'Asie à l'Amérique septentrionale.
Lorsque ces masses immenses viennent à se rencontrer, il en résulte des chocs épouvantables dont le fracas est semblable à celui du tonnerre.
Les montagnes de glace sont produites par les îles. Ces dernières, glissant les unes sur les autres, finissent par former des accumulations gigantesques qui s'élèvent jusqu'à 40 mètres. Ces masses flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de figure, pour ainsi dire, à chaque instant. Elles se heurtent, se poussent, se brisent ou se soudent. Les montagnes de glace ont communément une surface carrée taillée à pic du côté de l'Océan. De loin, elles représentent de gigantesques découpures blanches qui entament la voûte bleue du ciel. Vues de près, elles offrent une surface unie ou hérissée de mamelons. On dirait des pyramides de cristal ou de diamant, des colonnes élancées, des aiguilles pointues, ou bien des édifices bizarres et majestueux, avec des arcades, des frontons, des chapiteaux. Mais bientôt ces pyramides se fendent et s'écroulent, une colonne s'affaisse et s'arrondit, une aiguille se transforme en escalier, un édifice se change en champignon..... Spectacle toujours imposant, où l'inconstance des formes rivalise avec leur variété, et la grandeur des blocs avec leur bizarrerie.
Scoresby s'est souvent amusé à plonger ses matelots dans la stupéfaction, en allumant sa pipe avec un glaçon taillé. Il dégrossissait le morceau à la hache, le raclait avec un couteau, et le polissait avec la chaleur de la main, en le soutenant avec un gant de laine. Un jour, il se procura de la sorte une lentille merveilleusement transparente, de 35 centimètres de diamètre.
CHAPITRE II
LA VIE DANS LA MER.
«Que les eaux produisent en toute abondance des animaux qui aient vie et qui se meuvent!»
(_Genèse._)
I
A l'aspect de la haute mer, libre de tout rivage, celui qui aime à créer en lui-même un monde à part où puisse s'exercer librement l'activité spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée sublime de l'infini. Son regard cherche surtout l'horizon lointain. Il y voit le ciel et l'eau qui s'unissent en un contour vaporeux où les astres montent et descendent, paraissent et disparaissent tour à tour. Mais bientôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en lui le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes les joies de notre cœur. (Humboldt.)
Des émotions d'un autre genre, et tout aussi sérieuses, sont produites par la contemplation et par l'étude des innombrables êtres organisés qui peuplent l'Océan.
En effet, cette immense masse d'eau qu'on appelle la _mer_ n'est pas un vaste désert liquide. La vie habite dans son sein, comme elle habite sur la terre. Elle y règne en souveraine, avec ses épanouissements, son luxe et ses agitations.
La vie plaît à Dieu. C'est la plus belle, la plus brillante, la plus noble et la plus incompréhensible de ses manifestations.
On l'a dit il y a bien longtemps, la vie est partout, et le monde n'est rien que par la vie. Les êtres qui en jouissent la transmettent fidèlement à d'autres êtres, leurs enfants et leurs successeurs, qui en seront comme eux les dépositaires ou les usufruitiers. Le merveilleux héritage traverse ainsi les années et les siècles, sans être dénaturé ni amoindri, et le globe possède toujours la même quantité de vie qui lui a été si libéralement distribuée.
On sait ce que produit la vie, mais on ignore ce qu'elle est (Lamartine), et cette ignorance est peut-être l'aiguillon puissant qui excite notre curiosité et provoque nos études.
Au sein de toute chose animée, il se livre un combat incessant et muet, entre la vie, qui assimile, et la mort, qui désagrége. La première est d'abord la plus puissante, elle maîtrise la matière. Cependant son règne est limité; elle s'affaiblit graduellement avec l'âge, et finit par s'éteindre avec le temps: alors les lois physiques et chimiques reprennent le dessus et détruisent l'organisation. Mais les éléments de cette dernière, d'abord inertes, sont bientôt ressaisis et remis en œuvre par une nouvelle vie. Ainsi, chaque plante, chaque animal se lie avec le passé et se confond avec l'avenir; car toute génération qui surgit n'est que le corollaire de celle qui expire et le prélude d'une autre qui va naître. La vie est le séminaire de la mort. La mort est la nourrice de la vie.
II
La vie ne s'est pas manifestée sur le globe au moment même où il a été formé. Elle a paru tard; elle n'est venue qu'après les autres phénomènes naturels. Pour la recevoir, il fallait un sol convenablement préparé et un ensemble déterminé de conditions physiques et chimiques.
L'apparition et la diffusion des êtres vivants n'ont pas marché au hasard, elles ont suivi un ordre rigoureux. La connaissance des débris fossiles a jeté le plus grand jour sur ce développement régulier et progressif de l'organisation. L'évolution des êtres vivants a commencé par les plus rudimentaires. Les couches très-anciennes de la terre ne recèlent rien qui ait vécu; les traces des corps organisés n'existent que dans des terrains de formation relativement récente. Les végétaux se montrent les premiers, et, parmi ces végétaux, ce sont d'abord les plus inférieurs. Paraissent ensuite les animaux, et en première ligne ceux qui se rapprochent le plus du règne végétal, et qui appartiennent, par conséquent, aux tribus les moins parfaites. Ainsi, les combinaisons de la vie, d'abord simples, sont devenues de plus en plus compliquées, jusqu'au moment de la création de l'homme, cet admirable chef-d'œuvre de l'organisation.
Si l'on met au printemps, dans une soucoupe exposée à l'air et à la lumière, une certaine quantité d'eau pure, on voit bientôt se produire des nuages légèrement jaunâtres ou verdâtres. Ces nuages, examinés au microscope, présentent des milliers de végétaux agglomérés. Bientôt naissent des animalcules qui nagent au milieu de ces nuages vivants et se nourrissent de leur substance; puis se forment d'autres animalcules qui poursuivent et dévorent les premiers.
En résumé, la vie transforme la matière brute en matière organisée. Les végétaux apparaissent tout d'abord; puis viennent les animaux herbivores, puis les animaux carnassiers. La vie entretient la vie. La mort des uns alimente le développement des autres. Car tout s'enchaîne, tout s'entr'aide, tout se métamorphose dans le monde organisé comme dans le monde minéral, et il en résulte une harmonie générale toujours profonde, toujours la même et toujours digne de notre admiration. Dieu seul est permanent, tout le reste est transition.
III
Les eaux ont beaucoup plus d'habitants que les parties solides de la terre[2]. Sur une surface moins variée que celle des continents, la mer renferme dans son sein une exubérance de vie dont aucune autre région du globe ne pourrait donner l'idée (Humboldt).
[2] La vie est partout sur une plage: La vie est partout dans nos lits.
(AUTRAN.)
La vie s'épanouit au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest. Partout les mers sont peuplées; partout, au sein de l'abîme, s'agitent et s'ébattent des créatures qui se correspondent et s'harmonisent; partout le naturaliste trouve à s'instruire et le philosophe à méditer; et ces changements mêmes ne font qu'imprimer davantage dans notre âme un sentiment de reconnaissance pour l'Auteur de l'univers. (J. Franklin.)
Oui, les rives de l'Océan et ses profondeurs, ses plaines et ses montagnes, ses vallées et ses précipices, même ses ruines, sont animés et embellis par d'innombrables êtres organisés. Ce sont d'abord des plantes solitaires ou sociales, dressées ou pendantes, étalées en prairies, groupées en oasis ou rassemblées en immenses forêts. Ces plantes protégent et nourrissent des millions d'animaux qui rampent, qui courent, qui nagent, qui volent, qui s'enfoncent dans le sable, s'attachent à des rochers, se logent dans des crevasses ou se construisent des abris; qui se recherchent ou se fuient, se poursuivent ou se battent, se caressent avec amour ou se dévorent sans pitié.
Charles Darwin remarque, avec raison, que nos forêts terrestres n'entretiennent pas, à beaucoup près, autant d'animaux que celles de la mer.
L'Océan, qui est pour l'homme l'_élément de l'asphyxie et de la mort_, est, pour des milliards d'animaux, un élément de vie et de santé. _Il y a de la joie dans ses flots; il y a du bonheur sur ses rives; il y a du bleu partout!_
IV
La mer influe sur ses nombreux habitants, végétaux ou animaux, par sa température, par sa densité, par sa salure, par son amertume, par l'agitation de ses flots et par la rapidité de ses courants.
On a vu, dans le chapitre qui précède, que les eaux marines ne se congèlent qu'à la surface, et qu'à 1000 mètres de profondeur, il existe une température permanente, la même sous toutes les latitudes. D'un autre côté, on a reconnu que l'effet des agitations les plus puissantes et celui des ouragans les plus forts s'étendent tout au plus à 25 mètres de profondeur (Bergmann). D'où il résulte que les végétaux et les animaux, en descendant plus ou moins, suivant le froid ou les mouvements qui les dérangent, peuvent toujours avoir un milieu qui leur convienne.
Les hôtes de la mer se distinguent par une mollesse particulière. Certaines plantes pélagiques ne présentent qu'une faible, une très-faible consistance; un grand nombre se transforment, par l'ébullition dans l'eau, en une sorte de gelée. Les animaux marins offrent une chair plus ou moins flasque; beaucoup semblent n'être composés que d'un mucilage diaphane. Le squelette des espèces les plus parfaites est plus ou moins flexible et plus ou moins cartilagineux; il ressemble rarement, quant au poids et à la consistance, aux os des vertébrés terrestres. Cependant les coquilles et les coraux sont remarquables par leur solidité pierreuse. Parmi les corps organisés marins, se trouvent donc à la fois, et les plus mous, et les plus durs!
La répartition des êtres organisés nourris par l'Océan est soumise à des lois fixes. On ne trouve pas, sur les côtes, les mêmes espèces qu'on rencontre éloignées des continents, ni à la surface celles qui se cachent dans les profondeurs.
Quelle immense variété de tailles, de formes et de couleurs, depuis la végétation presque invisible qui sert de nourriture aux petits coquillages, jusqu'aux algues élancées, longues de 50 mètres, depuis l'infusoire microscopique jusqu'à la baleine gigantesque!
On trouve dans la mer animée de l'unité et de la diversité, qui constituent le beau; de la grandeur et de la simplicité, qui forment le sublime; de la puissance et de l'immensité, qui commandent le respect. (Lacépède.)
On a décrit et figuré bien des plantes et bien des animaux. Mais combien en reste-t-il encore à figurer et à décrire? Depuis plus de deux mille ans que les recherches se multiplient et se succèdent sans interruption, combien la science ne laisse-t-elle pas encore à désirer, même pour amener les connaissances déjà acquises au degré de perfection dont elles sont susceptibles! (Lamarck.)
V
Lorsque la marée se retire des bords de l'Océan, la mer abandonne sur la plage quelques-uns des êtres si nombreux qu'elle abrite dans son sein. Le naturaliste et l'amateur peuvent, dans les premiers moments, recueillir une foule de végétaux et d'animaux avec tous leurs caractères, toutes leurs couleurs et toutes leurs propriétés.
Les populations riveraines y trouvent les éléments de leur nourriture, de leur commerce ou de leur industrie. Aussi s'empressent-elles d'accourir à la marée basse. Les villages et les hameaux les plus rapprochés y envoient tout leur contingent. Hommes et femmes, vieux et jeunes, chacun est propre à la récolte, suivant ses forces et son activité. On s'arme de bâtons, de perches et de pioches; on apporte des corbeilles, des paniers, des sacs, même des filets. On amène des brouettes et des chariots.
Des pêcheurs ramassent les _Zostères_ rubanées, les _Ulves_ membraneuses, les _Fucus_ rembrunis, et en font des chargements considérables. D'autres recueillent les petits coquillages disséminés sur la grève. Les jeunes garçons enlèvent adroitement sur les rochers, des _Rans_ ou _Buccins_, des _Vignettes_ ou _Turbos_, et des _Oreilles de mer_ ou _Ormiers_. Ils détachent aussi des _Bénicles_ ou _Patelles_. Les jeunes filles font la chasse aux _Mactres_, aux _Cythérées_ et aux _Bucardes_. Des femmes entrent dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et vont arracher des quantités considérables de _Modioles_ et de _Moules_.
On retourne les pierres, ou bien on sonde les crevasses avec un crochet attaché au bout d'une latte. On y surprend des _Poulpes_, des _Sèches_ et des _Calmars_, quelquefois même des _Anguilles de mer_ ou _Congres_, qui s'y sont réfugiés.
On explore les petites mares que la mer a formées en se retirant. On y plonge une pochette longuement emmanchée; on y promène un filet à mailles très-petites, et l'on s'empare ainsi des animaux qui s'y sont attardés, mollusques, crustacés ou poissons.
Des hommes creusent le sable, et mettent à nu des _Oursins_, des _Donaces_ et des _Manches de couteau_.
VI
Dans la Méditerranée et dans les petites mers, la marée est nulle ou presque nulle, au grand détriment des populations du voisinage. Il existe, d'ailleurs, un grand nombre de végétaux et d'animaux, appartenant à la haute mer, que les flots ou les courants n'amènent presque jamais sur la plage. Il en est d'autres tellement fugaces ou si fortement collés à leurs rochers, qu'on ne peut bien les étudier que dans les endroits mêmes qu'ils habitent. Il faut aller les surprendre flottant à la surface des eaux ou retirés dans leurs mystérieux asiles. Voilà pourquoi les naturalistes sérieux doivent étudier beaucoup de productions vivantes de l'eau salée au sein même de la mer, et non sur les rivages.
La plupart des explorateurs emploient dans ce but la drague, la sonde et d'autres engins propres à racler et à briser les rochers les plus durs.
Dans son voyage sur les côtes de la Sicile, M. Milne Edwards a eu l'excellente idée de se servir de l'appareil inventé par le colonel Paulin, ancien commandant des pompiers de Paris. Cet appareil consiste en un casque métallique pourvu d'une visière de verre, et par conséquent transparente, qui se fixe au cou à l'aide d'un tablier de cuir maintenu par un collier rembourré. Ce casque est une véritable cloche à plongeur en miniature. Il communique avec une pompe foulante au moyen d'un tube flexible. Quatre hommes sont employés au service de cette pompe: deux la mettent en exercice, pendant que les deux autres se reposent. D'autres hommes tiennent l'extrémité d'une corde (qui passe dans une poulie attachée à une certaine élévation), laquelle permet de hisser rapidement le plongeur. Un observateur vigilant tient dans la main le petit cordon destiné aux signaux. L'immersion du plongeur est facilitée par de lourdes semelles de plomb, lesquelles favorisent en même temps la station verticale au fond de la mer. Il faut près de deux minutes pour retirer un homme de l'eau et pour le débarrasser de son casque. M. Milne Edwards se faisait descendre, avec cet appareil, jusqu'à 8 ou 9 mètres de profondeur. Ses recherches ont été couronnées du succès le plus complet. Dans ses excursions sous-marines, ce savant naturaliste a pu étudier sur place, dans leurs retraites les plus cachées et en apparence les moins accessibles, des animaux rayonnés, des mollusques, des crustacés, des annélides, surtout des larves et des œufs, et a contribué puissamment à faire connaître les développements, les fonctions et les mœurs d'un certain nombre d'habitants de la mer, que leur séjour et leur manière de vivre semblaient soustraire pour toujours à nos investigations.
On a proposé, dans ces derniers temps, pour tous les travaux qui exigent un séjour plus ou moins long au sein des eaux, le bateau plongeur de MM. Lamiral et Payerne. Ce bateau est un réservoir d'air atmosphérique comprimé, qu'on descend à différentes profondeurs. Il fournit les éléments de la respiration, sans communication extérieure; il favorise le contact direct avec les objets submergés et permet facilement la locomotion sous l'eau.
VII
On peut encore étudier les êtres vivants abrités par la mer, en les conservant dans des vases convenables. C'est à M. Charles des Moulins (de Bordeaux) qu'on doit la possibilité de ces éducations à domicile (1830).
Quand on place dans un bocal rempli d'eau douce, des mollusques, des crustacés ou des poissons, on voit, au bout de quelques jours, le liquide perdre sa transparence et sa pureté, et se corrompre peu à peu. Il faut nécessairement changer ce dernier de temps à autre, changement qui dérange, fait souffrir et même périr les animaux. L'eau nouvelle, d'ailleurs, n'offre pas toujours la même composition, ni la même aération, ni la même température que l'eau remplacée. M. Charles des Moulins a proposé de mettre dans le vase un certain nombre de plantes aquatiques, flottantes ou submergées, par exemple des lentilles d'eau, des volants d'eau, des potamogets. Ces plantes agissent sur le liquide en sens inverse des animaux qui l'habitent. On sait que les végétaux assimilent le carbone, en décomposant l'acide carbonique, produit de la respiration des animaux, et dégagent l'oxygène indispensable à ces derniers. De cette manière, on n'a plus besoin de changer le liquide, ni même de l'agiter, et l'on ne trouble pas ses habitants.
M. Dujardin, en 1838, M. Thysme, en 1846, et M. Warrington, en 1849, ont eu l'heureuse idée de faire pour l'eau salée ce que M. Ch. des Moulins avait conseillé pour l'eau douce. Il va sans dire que les plantes dont ils se servent sont des ulves et des fucus. Enfin, M. Philippe Henri Gosse et M. Bowerbank ont imaginé des réservoirs sur une plus grande échelle, espèces de bassins transparents auxquels ils ont donné le nom d'_aquariums_.