Part 1
Au lecteur
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LE MONDE
DE LA MER
Paris.--Imprimerie de E. MARTINET, rue Mignon, 2.
LE MONDE DE LA MER
PAR
ALFRED FRÉDOL
ILLUSTRÉ
DE 22 PLANCHES TIRÉES EN COULEUR DE 14 PLANCHES EN NOIR TIRÉES A PART ET DE 320 VIGNETTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE et Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
1866
Droit de traduction réservé.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Le _Monde de la mer_ est l'œuvre posthume d'un savant dont la carrière a été consacrée aux plus sérieuses spéculations de la science.
L'auteur s'est proposé, comme délassement à ses travaux, d'initier le plus grand nombre à la science qu'il cultivait avec amour et qui fut la grande passion de sa vie. Il a rassemblé, dans une histoire naturelle sans nomenclature barbare, sans prétention scientifique, sans anatomie repoussante, un nombre considérable de faits intéressants et d'aperçus nouveaux.
Frappé d'admiration à la vue du tableau grandiose de l'Océan, touché du magique spectacle de la vie des eaux, l'auteur peint le monde de la mer dans son luxe et ses agitations.
Il décrit les êtres avec originalité et poésie; il expose leurs développements et leurs métamorphoses, leurs ruses et leurs industries, leurs combats et leurs amours; il insiste sur les produits de la mer, sur l'abondance de ses fruits, sur l'utilité de sa culture; parfois il descend dans la description des organismes, et fait «admirer, et la magnificence de l'Exécution, et la simplicité du Dessin».
La mort a surpris l'auteur alors que ce livre était presque terminé. Sa famille s'est fait un pieux devoir de le publier tel qu'il l'a laissé, et de respecter, à tous égards, ses dernières volontés. Le _Monde de la mer_ a paru sous le pseudonyme d'A. FRÉDOL, l'auteur du _Noyer de Maguelonne_, des _Jujubes de Montpellier_, etc.
Des savants distingués, des amis, ont obligeamment contribué au _Monde de la mer_. MM. C. Vogt, de Genève; Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Coste, de Quatrefages, E. Blanchard, Deshayes, Lacaze-Duthiers; P. H. Gosse, d'Angleterre; Sabin Berthelot, des îles Canaries; Aug. Duméril, Gerbe, Lespés, Auzias-Turenne....., ont communiqué des notes curieuses ou importantes, et des dessins inédits d'animaux parfois inconnus.
M. Gudin et M. Biard ont bien voulu permettre la reproduction de leurs tableaux de la _Mer calme_, de la _Mer agitée_ et de la _Chasse aux Morses_.
Que ces savants et ces artistes reçoivent l'expression d'une gratitude que l'auteur eût été heureux de leur témoigner lui-même.
Paris, novembre 1864.
AVERTISSEMENT DE LA DEUXIÈME ÉDITION.
L'accueil fait au _Monde de la mer_ nous engage à publier aujourd'hui cette seconde édition, que nous avons cru devoir enrichir des conquêtes nouvelles de la science et des progrès récents de la culture des eaux.
Un long séjour sur les bords de la mer, dans les laboratoires de Concarneau, nous a permis d'ajouter des observations nouvelles, et de donner, d'après nature, un plus grand nombre de dessins.
L'ouvrage est en outre augmenté d'un aperçu du développement des êtres; on peut suivre dans une série de planches les phases successives de leur formation.
Les savants et les amis qui s'étaient intéressés à la première édition du _Monde de la mer_ ont bien voulu continuer leur précieux concours.
Nous devons surtout des remercîments à MM. Coste, Milne Edwards, Gratiolet, Lacaze-Duthiers, Charles Robin, Gerbe, Lespés, L. Hautefeuille, Sabin Berthelot, Balestrier, qui nous ont aidé de leur science et de leurs découvertes, et ont mis à notre disposition des dessins originaux.
Puisse le lecteur retrouver dans ce tableau de la vie des eaux un peu du coloris du Modèle!
OLIVIER FRÉDOL.
Concarneau, septembre 1865.
CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
«Il nomma aussi l'amas des eaux, _mers_; et Dieu vit que cela étoit bon.»
(_Genèse._)
Ἄριστον μὲν ὕδωρ
(PINDARE.)
I
Tout le monde sait que la mer couvre à peu près les deux tiers de la surface de la terre. Voici le calcul exact donné par les savants. La surface de la terre est évaluée à 5 098 857 myriamètres carrés. La partie occupée par les eaux est de 3 832 558 myriamètres carrés environ, et celle qui compose les continents et les îles, de 1 266 299. D'où il suit que la surface baignée est à la surface non baignée comme 3,8 est à 1,2. Par conséquent, l'eau recouvre un peu plus des sept dixièmes ou un peu moins des trois quarts de la surface entière.
A la surface du globe, l'eau est la généralité, la terre est l'exception. (Michelet.)
Ce volume d'eau est divisé par les géographes en cinq grands océans: le _Glacial arctique_, l'_Atlantique_, l'_Indien_, le _Pacifique_ et le _Glacial antarctique_.
L'océan Glacial arctique s'étend depuis le pôle jusqu'au cercle polaire; il est situé entre l'Asie, l'Europe et l'Amérique.
L'océan Atlantique commence au cercle polaire arctique et arrive jusqu'au cap Horn. Il est situé entre l'Amérique, l'Europe et l'Afrique. Il présente une longueur d'environ 9000 milles, sur une largeur moyenne de 2700. Il couvre une surface de 25 millions de milles carrés. Il est situé entre l'ancien et le nouveau monde. Au delà du cap des Tempêtes, il n'est plus séparé que par une ligne imaginaire des vastes mers du Sud, immenses plaines où prennent naissance les ondes qui sont la principale source des marées, et qui se propagent en grandes vagues à travers l'Atlantique. (Maury.)
L'océan Indien est borné au nord par l'Asie, à l'ouest par l'Afrique, et à l'est par la presqu'île de Malacca, les îles de la Sonde et l'Australie.
L'océan Pacifique, ou grand Océan, s'étend du nord au sud, depuis le cercle polaire arctique jusqu'au cercle polaire antarctique. Il est borné d'un côté par l'Asie, les îles de la Sonde et l'Australie, et de l'autre par l'Amérique. Cet océan contraste d'une manière frappante avec l'Atlantique. L'un a sa plus grande dimension nord et sud; l'autre, est et ouest. Les courants du premier sont larges et lents; ceux du second, étroits et rapides. Les marées de celui-ci sont très-basses; celles de celui-là, très-hautes. Si l'on représente le volume des eaux pluviales qui tombent dans le Pacifique par 1, celui que reçoit l'Atlantique sera représenté par un cinquième. L'océan Pacifique est la plus tranquille des mers; l'océan Atlantique est la plus orageuse.
L'océan Glacial antarctique s'étend depuis le cercle polaire antarctique jusqu'au pôle austral.
Il est remarquable qu'une moitié du globe soit entièrement couverte d'eau, tandis que l'autre contient moins d'eau que de terre. De plus, la distribution des mers et des terres est encore très-inégale, si, en faisant abstraction de la forme des bassins océaniques, on compare les hémisphères séparés par l'équateur, et les moitiés boréale et australe du globe.
Les océans communiquent avec les continents et les îles par des _côtes_, lesquelles sont dites _escarpées_, quand un sol de roche s'étend et arrive brusquement jusqu'aux rivages, comme en Bretagne, en Norvége et en Écosse. Dans ce genre de côtes, certaines sont dentelées, c'est-à-dire ceintes de rochers, soit au-dessus, soit au-dessous de l'eau, formant souvent des labyrinthes d'îles. D'autres s'enfoncent tout d'un coup, laissent la mer libre, et produisent des _falaises_: telles sont les côtes de la Manche. Les côtes sont dites _basses_, quand elles sont formées par des terrains argileux et mous qui s'abaissent en pentes douces. On en distingue de deux sortes, celles par collines et celles par dunes.
II
Quelle est la profondeur de la mer? Il est bien difficile de répondre exactement à cette question, à cause des grandes difficultés qu'on rencontre dans les sondages, déterminées par les déviations des courants sous-marins.
Laplace a trouvé, par des considérations astronomiques, que la profondeur moyenne de l'Océan ne peut pas dépasser 3000 mètres. Humboldt admet le même chiffre. Le docteur Young attribue à l'océan Atlantique une profondeur moyenne d'environ 1000 mètres, et à l'océan Pacifique une profondeur de 4000.
Dupetit-Thouars, pendant son voyage scientifique sur la frégate _la Vénus_, a exécuté deux sondages très-remarquables. L'un, dans le grand Océan méridional, n'a pas donné de fond à 2411 brasses, c'est-à-dire à un peu moins de 4000 mètres; le second, dans le grand Océan équinoxial, a indiqué un fond à 3790.
Dans la dernière expédition à la recherche d'un passage au pôle nord-ouest, le capitaine Ross n'a pu, par 76° et 77° de latitude nord, rencontrer le fond à une profondeur de 9143 mètres.
Le lieutenant américain Walsh a trouvé, non loin des côtes des États-Unis, une profondeur de 10 424 mètres: c'est la plus grande que l'on connaisse; elle est supérieure à la hauteur des sommets les plus élevés de l'Inde et de l'Amérique.
La profondeur de la Méditerranée n'est pas considérable. Entre Gibraltar et Ceuta, le capitaine Smith a compté 1740 mètres, et seulement de 915 à 293 dans les parties les plus resserrées du détroit. Près de Nice, Saussure a rencontré le fond à 990 mètres. On dit que ce fond est moins bas dans la mer Adriatique, et qu'il n'arrive qu'à 44 mètres entre les côtes de la Dalmatie et l'embouchure du Pô.
La mer Baltique est une des mers les moins profondes du globe. Son maximum ne dépasse pas 200 mètres.
Le fond de la mer paraît avoir des inégalités semblables à celles qu'on observe à la surface des continents. Il y a des montagnes et des vallées, des collines et des plaines.
III
Quelques auteurs ont calculé que toutes les eaux de la mer réunies formeraient une sphère de 50 à 60 lieues de diamètre, et, en supposant la surface du globe parfaitement unie, ces eaux la submergeraient d'environ 200 mètres.
En admettant que la profondeur moyenne de la mer soit de 4000 mètres, on a calculé que l'Océan doit contenir à peu près deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes d'eau. On croit que si la mer était mise à sec, tous les fleuves de la terre devraient verser leurs eaux pendant 40 000 ans pour en combler de nouveau le bassin.
IV
Si nous imaginons le globe entier divisé en 1786 parties égales en poids, nous trouverons approximativement que le poids total des eaux de l'Océan est équivalent à une de ces parties. (J. Herschel.)
Le poids spécifique de l'eau de la mer est un peu au-dessus de celui de l'eau douce. Tandis que celle-ci pèse un kilogramme par litre, ou 1000 kilogrammes par mètre cube, l'eau de la mer pèse 1027.
La mer Morte, ne recevant pas assez d'eau douce pour se maintenir au niveau des mers voisines, acquiert un degré de salure plus considérable, et pèse 1228 kilogrammes au lieu de 1027.
Le poids spécifique de l'eau de la mer est à peu près celui du lait de femme.
V
A une grande distance du rivage, l'Océan paraît bleu et le plus souvent d'une belle couleur d'azur (_cœruleum mare_). Cette teinte s'adoucit insensiblement jusqu'à ce qu'elle se confonde avec le ciel. Tout près de la côte, elle devient d'un vert plus ou moins glauque et plus ou moins brillant. Il y a des jours où l'Océan se montre un peu livide, et d'autres jours où il est d'un vert assez pur. Mise dans un vase, l'eau de la mer paraît transparente et sans couleur. D'après Scoresby, les régions polaires sont d'une teinte bleu d'outremer. Suivant Costaz, la Méditerranée est bleu céleste. Suivant Tuckey, l'Atlantique équinoxial est d'un bleu vif.
Plusieurs causes locales influent sur la couleur des eaux marines. L'eau semble blanche dans le golfe de Guinée, jaunâtre près du Japon, verdâtre à l'ouest des Canaries, et noire autour des îles Maldives. La Méditerranée, vers l'Archipel, devient quelquefois plus ou moins rouge. La mer _Vermeille_, près de la Californie, présente une teinte analogue.
Les noms de _mer Blanche_ et de _mer Noire_ paraissent provenir seulement des glaces de la première de ces deux mers et des tempêtes de la seconde.
Près des côtes où de fortes marées agitent un fond vaseux ou sablonneux, la teinte de la mer devient plus ou moins grisâtre; mais, quand dans les eaux les plus pures et les plus calmes, la couleur jaunâtre du fond se laisse voir à travers l'azur du liquide, il en résulte une teinte verte que les rayons du soleil nuancent quelquefois de reflets brillants, comme les feux de l'émeraude et du saphir.
Quand on descend dans l'Océan, on voit s'évanouir peu à peu les teintes azurées. A l'éclat du jour succède une lumière douce et uniforme; bientôt, on entre dans un crépuscule rougeâtre et terne; les couleurs se fondent, s'assombrissent, et l'on arrive par degrés à une nuit profonde.
VI
La mer présente une salure particulière, légèrement âcre, mêlée à une amertume un peu nauséabonde. Elle a une odeur _sui generis_. Elle est faiblement visqueuse.
On sait que l'eau pure est le produit de la combinaison de 1 volume d'oxygène et de 2 volumes d'hydrogène. Ce qui fait, en poids, 100 oxygène et 12,50 hydrogène. L'eau de la mer est composée de même; mais on y trouve, en sus, d'autres éléments dont les chimistes nous ont révélé la présence. Sur 100 grammes d'eau de l'océan Atlantique, l'analyse a montré:
Grammes. Eau 96,470 Chlorure de sodium 2,700 Chlorure de magnésium 0,360 Chlorure de potassium 0,070 Bromure de magnésium 0,002 Sulfate de magnésie 0,230 Sulfate de chaux 0,140 Carbonate de chaux 0,003 Résidu 0,025
Outre ces substances, on a découvert encore, dans l'eau de la mer, en quantité minime il est vrai, de l'iode, du soufre, de la silice, de l'ammoniaque, du fer et du cuivre.
En examinant, à Valparaiso, des feuilles de cuivre retirées de la carène d'un bâtiment depuis longtemps submergé, on y a constaté des traces d'argent déposées par la mer.
Enfin, on trouve encore, en dissolution dans les eaux de l'Océan, une mucosité particulière, qui semble de nature végéto-animale, matière organique provenant de la décomposition successive des innombrables générations qui ont paru et disparu depuis l'origine du monde vivant. Cette matière a été parfaitement décrite par le comte Marsigli, qui la désigne tantôt sous le nom de _glu_, tantôt sous celui d'_onctuosité_.
Les sels nombreux qui existent dans l'Océan ne peuvent ni se déposer dans son lit, ni être enlevés par les vapeurs pour être restitués au sol par les pluies. Des agents particuliers les retiennent, les transforment et les empêchent de s'accumuler. De cette manière, les eaux possèdent toujours le même degré de salure et d'amertume, et l'Océan d'aujourd'hui présente les mêmes caractères chimiques ou physiques que l'Océan d'autrefois.
D'après les calculs du professeur Schafhäutl, de Munich, le total des sels contenus en dissolution dans la mer donnerait une masse de 4 millions et demi de lieues cubes. Le sel commun en compose, à lui seul, dans cette masse, 3 051 342, ce qui fait un corps d'un tiers plus petit que l'Himalaya et cinq fois aussi considérable que les Alpes.
La salure de la Méditerranée est plus forte que celle de l'Océan, probablement parce que cette mer perd, par l'évaporation, plus d'eau qu'elle n'en reçoit de ses fleuves. Par une raison contraire, la mer Noire et la mer Caspienne sont moins chargées de sel. La mer Morte renferme une quantité de sel si considérable, qu'un homme reste en suspension à sa surface comme un morceau de liége sur l'eau douce.
La salure de la mer semble en général moindre vers les pôles que sous l'équateur. Cependant il y a des exceptions pour certains pays.
Dans la mer d'Irlande, près du Cumberland, l'eau contient, en sel, le 40e de son poids; sur les côtes de la France, le 32e; dans la mer Baltique, le 30e; sur les côtes de Ténériffe, le 28e, et sur celles de l'Espagne, le 16e.
En plusieurs endroits la mer est moins salée à la superficie qu'au fond.
Dans le détroit de Constantinople, la proportion est de 72 à 62; dans la Méditerranée, de 32 à 29. On prétend qu'en augmentant de salure, à une certaine profondeur, la mer diminue d'amertume. A l'embouchure des grands fleuves, il est à peine besoin de le dire, la mer est toujours moins salée que sur les côtes qui ne reçoivent aucun cours d'eau douce.
VII
L'Océan est sans cesse agité. Son immense surface se soulève et s'abaisse, comme si elle était douée d'une douce respiration (Schleiden). Ses mouvements, faibles ou puissants, lents ou brusques, sont déterminés d'abord par des différences de température.
La chaleur change le volume, et par suite le poids de l'eau, qui se dilate ou se resserre.
A mesure qu'il se refroidit, le liquide devient plus lourd et descend dans les profondeurs, jusqu'à ce qu'il soit arrivé à 4°,25, température qu'il conserve sous toutes les latitudes, à 1000 mètres de profondeur. (D'Urville.)
Si l'eau continue à se refroidir et si elle arrive à zéro, elle devient plus légère qu'elle n'était à 4°,25, et elle remonte; de sorte que la congélation, par suite d'une admirable prévoyance de la nature, ne peut avoir lieu qu'à la surface.
Tant que la température est au-dessus de 4°,25, l'eau chaude et légère se transporte à la surface, et l'eau froide descend dans le fond. A partir de 4°,25 et au-dessous, l'opposé a lieu: les couches froides montent, et les chaudes descendent à leur tour. Le premier phénomène se passe surtout sous les tropiques, et le second près des pôles; d'où résultent, d'une part, le refroidissement, et, de l'autre, la persistance d'une température moins basse dans les profondeurs des mers les plus chaudes ou les plus froides.
De l'élévation des couches chaudes provient l'évaporation qui forme les nuages, et les pertes que les mers éprouvent, par cela même, sont sans cesse compensées par les courants d'eau froide venus des pôles.
D'un autre côté, les pluies produites par les nuages condensés sont plus chaudes ou plus froides que les couches supérieures de la mer. Dans le premier cas, l'eau tombée reste à leur surface; dans le second, elle descend.
Les eaux des fleuves agissent aussi par leur température, par leur légèreté spécifique et par leur impulsion.
Les mouvements de l'air, les vents et les ouragans exercent encore une influence manifeste sur les agitations de l'eau.
Enfin, les attractions combinées de la lune et du soleil entraînent, chaque jour, autour du globe, deux ondes immenses qui, vers les nouvelles et les pleines lunes, s'élèvent à leur plus grande hauteur, et baignent les parties du rivage ordinairement découvertes. Ces grands mouvements sont désignés sous le nom de _marées_. Durant une moitié de l'année, les plus hautes marées ont lieu pendant le jour, et durant l'autre moitié, pendant la nuit.
Les marées, en plein Océan, ne s'élèvent qu'à une hauteur de 65 centimètres à un mètre. Mais, à la rencontre des continents, qui leur font obstacle, elles envahissent le littoral avec la vitesse d'un torrent, et montent à une hauteur qui varie depuis 3 mètres jusqu'à 20. Ces courants quotidiens balayent et purifient nos rivages, nos rades, nos ports, les embouchures de nos fleuves, répandent partout une fraîcheur vivifiante et salutaire. Soumis aux influences des corps célestes que des millions de lieues séparent de nous, ils n'en ont pas moins, dans leurs retours périodiques, toute la régularité mathématique du mouvement de ces corps. L'énorme volume d'eau qu'ils soulèvent, et qui renverserait les plus formidables barrières, s'arrête doucement au moment prévu, sans dépasser la limite qui lui est tracée. (Maury.)
Parmi les beaux spectacles de la mer, il faut placer les _vagues_, avec leur marche incessante et régulière, leur mugissement continu et monotone, et leur écume impatiente et fugitive, qui monte, descend, remonte, et vient mourir sur le rivage. Quelquefois la lame est lancée dans les falaises; mais, à la marée basse, elle retourne dans son lit, en formant mille cascades, mille ruisseaux, mille petites veines sinueuses.
Le volume et la puissance des vagues augmentent avec l'épaisseur de l'eau. On peut même, connaissant leur grandeur et leur vitesse, dans une région donnée, en déduire jusqu'à un certain point la profondeur de l'eau dans cette région. (Airy.)
La hauteur des vagues ordinaires peut aller jusqu'à 11 mètres. Leur force vient à bout des roches les plus dures; elle use leurs débris et finit par les arrondir; elle ballotte les galets, les froisse, les polit, les atténue et les réduit en sable fin, qui s'accumule dans les abîmes de la mer ou se dépose sur ses rives.
Les vagues les plus fortes heurtent les escarpements sous-marins et tendent à s'élancer en fusées; mais, arrêtés et déviés par les couches d'eau qui les couvrent, ces courants ascendants se changent en _flots de fond_, lesquels se meuvent avec une effrayante vitesse et déferlent contre la plage avec une puissance irrésistible. Pendant la tempête de 1822, dans la baie de Biscaye, les vagues, parties des rochers d'Arta, avaient jusqu'à 400 mètres d'amplitude, et par conséquent parcouraient 20 mètres par seconde. Elles marchaient donc deux fois plus vite qu'une locomotive faisant dix lieues à l'heure. (Quatrefages.)
D'après le colonel Emy, les flots de fond agissent par une profondeur de 130 mètres, et peuvent élever, au-dessus du niveau de la mer, des colonnes d'eau de plus de 50 mètres de hauteur, de 2 à 3000 mètres cubes de volume, et pesant de 2 à 3 millions de kilogrammes. Ces flots de fond jouent un rôle considérable dans la plupart des phénomènes de l'Océan. On les rencontre dans toutes les mers. Ce sont eux, et non les ondulations de la surface, qui poussent jusqu'au rivage les galets, les sables, les débris des coquillages et tous les objets submergés. Ce sont eux encore qui, sur les bancs sous-marins, produisent ces _brisants_ si redoutés des matelots, qui rendent quelquefois impraticables, même par les temps les plus calmes, la passe de certaines baies. (Emy).
C'est par les flots de fond qu'on a expliqué le singulier phénomène qui a lieu à l'embouchure des grands fleuves, appelé la _barre_ par les mariniers de la Seine, _mascaret_ par ceux de la Dordogne, et _pororoca_ par les riverains de l'Amazone.
A la terminaison de ce dernier fleuve, lors des grandes marées des pleines et des nouvelles lunes, la mer, au lieu d'employer six heures à monter, atteint sa plus grande hauteur en deux ou trois minutes. Un flot de 4 à 5 mètres d'élévation s'étend sur toute la largeur du fleuve. Il est bientôt suivi de deux ou trois autres semblables, et tous remontent le courant avec un bruit effroyable et une rapidité telle, qu'ils brisent tout ce qui résiste, déracinent les arbres, et emportent de vastes étendues de terrain. Le pororoca se fait sentir jusqu'à 200 lieues dans l'intérieur des terres. (Adalbert.)