Part 36
Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d'autres petits bijoux élégants, vrais chefs-d'œuvre d'art et de patience.
CHAPITRE XLIX
LA LOUTRE DE MER.
«Vestus d'habits moult somptueusement, très-bien fourrés.....»
(SAINT-GELAIS.)
I
Les Mammifères marins, nous l'avons dit dans les chapitres précédents, ne sont pas organisés comme les Mammifères terrestres. Leur corps est plus ou moins pisciforme, et leurs membres ressemblent plus ou moins à des nageoires.
Voici maintenant un petit quadrupède qui diffère à peine, par sa structure, de ceux qui vivent sur la terre, et qui est néanmoins un animal exclusivement marin. C'est peut-être le seul qui existe (?).....
Tout le monde connaît la _Loutre ordinaire_[316], petit Mammifère carnassier à pieds palmés et onguiculés, et à queue longue presque arrondie.
[316] _Lutra vulgaris_ Erxleben.
La _Loutre de mer_, ou _Enhydre_, présente une taille un peu plus grande. Elle peut atteindre jusqu'à un mètre et demi de longueur.
Sa tête est médiocre, arrondie, et ressemble un peu à celle du Chat. Elle porte des oreilles courtes, des yeux presque circulaires et noirs, et des moustaches blanches, longues et pendantes. Sa queue est proportionnellement moins développée que dans la Loutre ordinaire. Ses pattes sont plus petites et plus adaptées à la vie aquatique. Les postérieures ressemblent moins à des pieds qu'à des nageoires.
Cependant ces organes diffèrent notablement des nageoires des Morses et des Phoques; et, quoique leurs doigts, réunis par des membranes, composent de véritables palettes destinées à frapper l'eau, l'animal, en définitive, est plutôt organisé comme un Mammifère terrestre que comme un Mammifère marin.
Ce petit quadrupède habite dans une grande partie de l'océan Pacifique boréal, entre le 50e et le 56e degré de latitude nord. On le rencontre jusque dans les parages du Japon.
On le voit souvent couché sur des îles flottantes de Néréocystés, se réchauffant aux rayons du soleil, ou guettant quelque proie. C'est pourquoi, dans certains pays, les végétaux dont il s'agit sont désignés sous le nom de _Choux aux Loutres_.
Ce Mammifère se nourrit de Poissons, de Crustacés, de coquillages, et, au besoin, de plantes marines.
Il plonge comme les Morses et les Phoques, mais il ne reste pas aussi longtemps sous l'eau.
Il est d'un brun marron en dessus, et d'un brunâtre argenté en dessous.
La Loutre de mer vit par couples. La femelle ne met bas qu'un seul petit. Elle s'en sépare rarement et s'occupe de son éducation avec beaucoup de tendresse. Souvent on voit à côté de la mère, non-seulement le nourrisson de l'année, mais encore celui de l'année précédente. Elle joue avec eux sur la glace ou dans les flots. Elle les jette dans la mer, et leur apprend à nager et à plonger. Quand elle dort à la surface de l'eau, le ventre en l'air, et qu'elle s'abandonne au gré des vagues, elle tient son petit au-dessus d'elle, entre ses pattes de devant. Steller a représenté une mère dans cette position. Les chasseurs surprennent souvent ces pauvres bêtes ainsi endormies, et réussissent presque toujours à les tuer.
Quand on enlève ses petits à une Loutre de mer, elle pousse des cris plaintifs; elle suit même le ravisseur de loin, appelant ses nourrissons d'une manière suppliante: ceux-ci lui répondent par des vagissements.
Steller découvrit une fois une Loutre couchée sur la glace; son petit dormait entre ses pattes. Notre savant naturaliste s'approcha doucement. La mère, vigilante, ouvrit les yeux, reconnut le danger, éveilla son nourrisson et l'excita à fuir. Mais l'innocent préférait le sommeil. La Loutre le saisit vigoureusement, et l'entraîna malgré lui vers la mer.
II
Le pelage de cet animal est très-serré, très-moelleux et très-lustré. On le recherche comme fourrure précieuse, et l'on a bien raison, car c'est une des plus belles qui existent.
On appelle _bobry_ les mâles adultes, _matka_ les femelles, _koschloki_ les petits d'un an, et _medwieki_ les petits de quelques mois.
Les navires russes ou les navires américains qui chassent les Loutres de mer, ou qui en font le commerce, les vendent principalement en Chine, où leurs peaux sont employées comme ornement et comme signe distinctif par les hauts fonctionnaires. On en apporte rarement en Europe. Cependant beaucoup de seigneurs russes estiment cette remarquable fourrure presque autant que les mandarins chinois.
Suivant leur degré de conservation et la finesse ou le lustre de leur poil, ces peaux valent, en Chine, de 800 à 1500 francs pièce. Mais on constate d'année en année que le nombre des Loutres diminue dans les parages où on les prenait autrefois assez facilement; aussi leur prix tend-il considérablement à augmenter (P. Gervais).
On assure que, dans ces derniers temps, plusieurs fourrures ont été vendues, à Saint-Pétersbourg, jusqu'à 2000 francs (Nordmann).
Du temps de Steller, l'équipage d'un seul navire pouvait tuer jusqu'à 800 individus dans une seule campagne. Aujourd'hui, les pêcheurs d'Enhydres ne sont pas aussi favorisés. Ils ont beaucoup de peine à s'en procurer quelques couples. Dans beaucoup de parages, et particulièrement sur les côtes du Japon, les Loutres de mer ne paraissent plus en quelque sorte qu'accidentellement.
Il faudrait réglementer la chasse de ce précieux Mammifère et le ménager un peu, pour empêcher que, dans un avenir peu éloigné, son espèce n'ait complétement disparu.
La Loutre de mer présente un intérêt historique: c'est, en grande partie, en la poursuivant, que les Russes sont arrivés d'abord jusqu'au Kamtchatka, et plus tard jusqu'en Amérique.
L'Enhydre est rare dans les musées, on en comprend la raison. Le cabinet de Munich possède un squelette de cet animal, qui lui a été donné par le duc de Leuchtenberg. Le Muséum d'histoire naturelle de Paris s'est enrichi, en 1853, de deux squelettes, un mâle et une femelle, qui lui ont été envoyés par le professeur Nordmann.
III
Les Loutres mâles ont des mamelles..... à la vérité très-imparfaites. Il en est de même, du reste, chez tous les Mammifères. Nous nous sommes bien souvent demandé le _cui bono_ de ces mamelles.
Les organes des animaux ont généralement des _fonctions déterminées_. L'aile sert au vol, l'œil à la vue, l'oreille à l'audition.....
Dans certaines circonstances, des arrêts ou des excès de développement modifient la constitution des parties, et l'ensemble peut remplir un usage différent. C'est ainsi que l'aile du Manchot devient nageoire, tandis que la nageoire de l'Exocet devient aile.....
Habituellement, l'organe modifié conserve l'ancien usage, en même temps qu'il s'applique au nouveau. Le nez du Tapir et celui de l'Éléphant sont toujours affectés à l'olfaction, quoiqu'ils soient devenus _boutoir_ et _trompe_, c'est-à-dire appendice pour creuser et membre pour saisir.....
Mais quand l'arrêt de développement est arrivé de trop bonne heure, l'organe n'apparaît plus que comme un _rudiment_. Dans cet état, _à quoi sert-il? Peut-il servir à quelque chose?_
Quelles sont les fonctions des yeux _atrophiés_ ou couverts par la peau chez la Taupe? Quelles sont celles des _tubercules oculaires_ chez les Sangsues, ou des _points oculiformes_ chez les Planariés?
Pourquoi existe-t-il des mamelles _rabougries_ chez le mâle de la Loutre de mer, et chez ceux des autres quadrupèdes?
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire regardait ces développements incomplets comme des éléments du plan primitif de l'organisme, et par conséquent comme des indices de la symétrie générale conservés dans les symétries particulières.
Plusieurs éminents zoologistes ont voulu voir, dans ces rudiments, des _tendances de la Nature_ vers un but déterminé, c'est-à-dire des ébauches abandonnées ou des efforts non réussis.
Cette explication est-elle préférable à celle de Geoffroy Saint-Hilaire?
La nature active, en d'autres termes la puissance créatrice ne ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de la peine, et qui n'aboutit pas toujours. Dieu n'a jamais eu besoin de tentatives ni d'efforts, même pour ses combinaisons les plus transcendantes ou pour ses organismes les plus ingénieux! Il a toujours fait ce qu'il a voulu et dans le temps qu'il a voulu, appareils très-compliqués ou très-simples, ensembles d'organes, portions d'organes, et, si l'on veut, _semblants_ d'organes!.....
Le mot _tendance_ renferme cependant une idée philosophique; il serait parfait si les animaux étaient la création des hommes. Comment faut-il le remplacer, les animaux étant la création de Dieu?
A quoi servent donc les mamelles chez les mâles?--Nous l'ignorons complétement, et nous avouons franchement notre ignorance.
Dieu seul pourrait nous l'apprendre, car _Dieu sait beaucoup de choses_, comme disait Abd-el-Kader!
CHAPITRE L
L'OURS BLANC.
Il couche sur la neige, et soupe quand il tue.
(A. DE MUSSET.)
I
On l'a déjà vu, les mers du Nord ne sont pas déshéritées de la vie; elles ont aussi leurs habitants, même leurs populations insouciantes et joyeuses, sur les amas de neige ou sur les bancs de glace, au milieu des eaux les plus froides ou des brouillards les plus épais.
L'_Ours blanc_ ou _polaire_[317] est comme le souverain de ces populations. Il règne en despote cruel sur les animaux du pôle arctique. Il habite toutes les mers; il fréquente toutes les côtes. Il aime le froid comme les autres aiment le chaud.
[317] _Thalarctos maritimus_ Gray.
Il y en avait anciennement un très-grand nombre dans l'île Cherry, appelée d'abord _Beeren eiland_, c'est-à-dire _île des Ours_.
L'Ours blanc est un véritable quadrupède terrestre. Mais il diffère de son homonyme l'Ours des Alpes, par sa taille plus grande et plus élancée, par ses membres plus élevés, pourvus de pieds plus robustes, par son cou plus long, et par sa tête plus étroite et plus fixe.
Il peut acquérir de grandes dimensions. Certains individus n'ont pas moins de 2 mètres de longueur (P. Gervais).
En 1596, le voyageur Guillaume Barentz en tua deux dont il conserva les peaux. L'une était longue de 3 mètres et demi, et l'autre d'environ 4 mètres.
On assure que les plus gros individus pèsent quelquefois jusqu'à 500 kilogrammes.
L'Ours polaire est vêtu d'une fourrure blanche très-légèrement jaunâtre, à tissu soyeux et serré. Les pêcheurs norvégiens l'appellent pittoresquement le _gros homme en pelisse_. On conçoit comment, avec cet excellent habit, il peut résister aux grands abaissements de température, si communs dans son pays.
Ses yeux offrent une teinte foncée. Il a le bout du museau, l'intérieur de la gueule et les ongles noirs.
L'Ours blanc se nourrit de Phoques, de Poissons et de plusieurs autres animaux marins. On dit qu'il attaque les jeunes Baleines. Il mange aussi des substances végétales, surtout pendant l'été. Il peut supporter de très-longues abstinences.
Il suit les Phoques à la piste. Pour les saisir, il s'accroupit sur les pattes de devant, avance peu à peu et sans secousse avec celles de derrière, confondu par sa couleur avec la neige et les glaçons, et c'est seulement à quelques mètres qu'il s'élance sur l'animal qu'il veut saisir.
Quand le dégel commence, il se forme, dans les régions septentrionales, des ruisseaux qui glissent silencieusement sur la neige, comme des rubans argentés posés sur du velours blanc. Nos féroces quadrupèdes viennent se désaltérer dans ces petits ruisseaux.
L'Ours blanc a les doigts unis à leur origine par de fortes membranes. C'est encore un caractère qui le distingue de l'Ours brun. Du reste, comme ce dernier, il marche sur la plante des pieds, et peut au besoin se tenir debout sur ses membres postérieurs.
Il nage rapidement et plonge avec facilité. Mais il ne passe pas toute l'année au sein de la mer; pendant la belle saison, il vient à terre, et se rend dans les bois. Il court sur le terrain comme les quadrupèdes ordinaires. Il peut faire jusqu'à trois milles par heure. Pendant l'hiver, quand les neiges recouvrent le sol, il retourne à l'Océan, accompagné de ses petits. Lorsque le froid augmente, on voit les Ours blancs rôder sur la glace, grimper sur les blocs, et plonger dans l'eau qui n'est pas encore gelée. Ils se réunissent, à cette époque, en nombre plus ou moins considérable. Ce sont, du reste, les seuls Mammifères du même groupe chez lesquels on observe des dispositions pour la sociabilité (P. Gervais). Ce qui est d'autant plus remarquable, qu'ils sont extrêmement cruels, et que les animaux d'un naturel semblable vivent généralement plus ou moins isolés.
Quelques Ours blancs, placés sur des glaçons flottants comme sur des radeaux, se laissent entraîner et emporter d'un pays dans un autre. C'est ainsi qu'on a vu des individus en quelque sorte échoués sur les côtes de l'Islande et de la Norvége. On assure même que d'autres ont traversé, accidentellement, le détroit de Beering, et qu'on en a rencontré jusque dans l'archipel du Japon (Siebold).
Parfois, emportés vers la haute mer par les glaces, ils ne peuvent plus regagner la terre, ni quitter leur îlot; alors ils meurent de faim, ou se dévorent les uns les autres.
Cet animal est plus terrible que l'Ours des Alpes. La force de sa mâchoire est telle, qu'on l'a vu couper en deux une lame de fer de 10 millimètres d'épaisseur. (Scoresby.)
Lorsqu'un Ours blanc débarque dans une île peu habitée, il en attaque les troupeaux et leurs propriétaires avec fureur. Il égorge et dévore tous les malheureux qui tombent sous ses griffes. Il dévaste même les cimetières: les cadavres conservés par le froid lui fournissent une nourriture abondante.
Rien n'est sûr en son passage, Ce qu'il trouve, il le ravage.
(MALHERBE.)
A l'apparition d'un Ours en Islande, les insulaires alarmés se rassemblent pour combattre le redoutable carnassier et pour sauver le bétail. Ce sont les côtes du Groenland qui sont le plus exposées aux invasions de ces déprédateurs. Le capitaine Scoresby en vit dans ces parages un si grand nombre, qu'il compare leurs réunions à des troupeaux de moutons.
II
Il y a quelques années, trois jeunes chasseurs passant ensemble l'hiver au Labrador laissèrent leur cabane pour aller visiter des piéges tendus dans la forêt. A leur retour, ils furent étonnés de trouver leur porte arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d'abord que quelque voisin, mauvais plaisant, avait voulu leur jouer un tour pendant leur absence. Tout avait été bouleversé: le poêle et son tuyau étaient par terre, l'armoire vidée, la provision de lard pillée; le sac de farine avait disparu; il manquait encore une tasse de fer-blanc, un paletot et une paire de bottes..... Il y avait eu vol avec effraction. Nos trois jeunes gens se mettent en quête du voleur ou des voleurs..... On cherche, et l'on découvre que tout le dégât avait été causé par deux Ours blancs. A peu de distance de la cabane était le sac vidé et déchiré; un peu plus loin gisait la tasse, portant l'empreinte de fortes dents... Quant au paletot, à la paire de bottes, les gaillards les avaient emportés! (Ferland.)
III
En général, les Ours blancs n'attaquent pas l'Homme, à moins qu'ils ne soient affamés; ils évitent même ordinairement sa rencontre. Mais, lorsqu'on les provoque et qu'on les met dans la nécessité de se défendre, le combat n'est pas sans danger pour les assaillants. A cause de cela, les Ours sont très-redoutés par les petites embarcations qui cherchent à leur donner la chasse. On assure, toutefois, que ces animaux sont moins courageux qu'on ne serait tenté de le croire, et qu'ils désertent vite le champ de bataille lorsqu'ils se sentent blessés.
Un baleinier se trouvait bloqué par les glaces dans le détroit de Davis, sur les côtes du Labrador. Un Ours blanc s'approcha du navire à la distance de quelques mètres. Un matelot fut tenté de s'en emparer tout seul, pendant que ses compagnons étaient encore à table. Il descendit sur la glace, armé d'une pique; il courut sur l'animal. Celui-ci ne recula point, désarma son faible adversaire, le saisit par le milieu du dos avec les dents, et l'entraîna si rapidement, qu'il fut impossible de lui porter secours.
Un autre baleinier arrêté sur les côtes du Groenland était amarré à un bloc de glace. Il découvrit au loin un Ours énorme occupé à guetter des Phoques. Un matelot, dont le courage était exalté par une forte dose de rhum, forma le projet d'aller attaquer le redoutable animal. Aucune remontrance ne put calmer son ardeur belliqueuse. Il part sans autre arme qu'un harpon, traverse les neiges, et, après une course d'une demi-heure, harassé et commençant à reprendre son sang-froid, il se trouve devant l'ennemi, lequel, à sa grande surprise, n'est nullement intimidé, et l'attend de pied ferme. L'effet du rhum s'affaiblissait, et l'Ours était si grand, et son regard annonçait tant d'assurance!..... Le matelot fut sur le point de renoncer à l'offensive. Il s'arrête, préparant son arme. L'Ours ne bougeait point. Le marin essaye de se donner du courage, excité surtout par la crainte des railleries dont ses camarades ne manqueraient pas de l'accabler. Mais, tandis qu'il songeait aux moyens de commencer le combat, l'Ours, moins préoccupé que son adversaire, se met en mouvement, et semble vouloir attaquer le premier. Cette fois, la valeur du matelot s'évanouit, et la honte d'une retraite ne peut le retenir: il prend la fuite. L'Ours le poursuit. Accoutumé aux courses sur la neige et sur la glace, l'animal gagnait continuellement du terrain sur l'imprudent matelot, et la terreur de celui-ci était au comble. L'arme qu'il portait encore n'était qu'un poids inutile, un embarras de plus; il la jette afin de courir plus lestement. L'Ours aperçoit cet objet, le flaire, le soumet à l'épreuve de ses pattes et de ses dents, et, en perdant ainsi quelques minutes, il donne au fuyard un répit dont il profite de son mieux. Enfin, l'Ours abandonne le harpon et reprend sa course. Le matelot, se sentant près d'être atteint, cherche encore quelque autre moyen de distraire et d'arrêter son terrible ennemi, il lui jette une de ses mitaines. Ce fut assez pour occuper pendant quelques minutes l'insouciant et curieux animal, et ce retard vint très à propos, car les forces du pauvre matelot étaient presque épuisées. L'Ours ayant laissé l'objet de sa distraction pour continuer sa poursuite, le fugitif fit le sacrifice de son autre mitaine; il en vint ensuite à son chapeau.
L'équipage, qui assistait de loin à cette comédie, vit enfin qu'elle devenait trop sérieuse, que l'irritation du carnassier se montrait de plus en plus menaçante, et que le malheureux matelot allait succomber. Une troupe vint arrêter l'impétuosité de la poursuite et protéger le pauvre fuyard aussi tremblant qu'épuisé de fatigue. A l'aspect de ses nouveaux et nombreux adversaires, l'Ours fit d'abord mine de se battre; mais, ayant été blessé, il reconnut habilement qu'une honorable retraite était le seul parti convenable. Il mit bientôt entre les poursuivants et lui un espace de neiges et de glaces raboteuses que les matelots n'osèrent pas franchir. (_Mag. pittor._)
IV
Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes parts, qu'aucun effort humain n'aurait pu le dégager. Barentz fut donc réduit à la triste perspective d'hiverner dans cette région d'horreur.
Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons, craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le canot à terre, et l'on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu'on travaillait, un matelot vit venir trois Ours d'inégale grosseur. Le plus petit demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d'avancer. L'un d'eux plongea la tête dans un cuvier où l'on avait mis de la viande à tremper. L'équipage tira, et l'animal tomba mort. L'autre Ours s'arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et, comme s'il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D'après l'ordre de Barentz, on ouvrit l'Ours mort, on lui ôta les entrailles, et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette posture, et le porter en Hollande, si l'on parvenait à dégager le vaisseau.
Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans une fente de la montagne: on n'avait pu ouvrir la terre pour y creuser une fosse.....
L'équipage ne consistait plus qu'en seize hommes.
Le 27, il gela si fort, que si quelqu'un mettait un clou dans sa bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le tirer sans emporter la peau.....
Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui s'avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n'en furent pas effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l'autre. Les matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un d'entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour lui; on ne douta point qu'il ne fût le premier dévoré. Cependant les Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D'un autre côté, Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre l'équipage. Tout le monde était dans le navire.
Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta d'abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu'on se hâta de leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque fois, comme les chiens après les pierres qu'on leur jette. Il n'y avait point à bord d'autres armes que les deux hallebardes dont il vient d'être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu'on entreprenait ne pouvait s'exécuter.
Cependant, les Ours revenant à l'assaut avec la même furie, on commençait à manquer d'ustensiles et de bois pour les amuser. Les Hollandais ne durent leur salut qu'au plus heureux des hasards. Barentz, réduit à l'extrémité, agissant par désespoir plutôt que par prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux. L'Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu'il jeta un grand cri et fit retraite tout de suite.
Les deux autres le suivirent, quoique d'un pas assez lent.....
Les Ours ne reparurent qu'avec le retour du soleil.
Le 6 avril, il en descendit un jusqu'à la porte de la hutte. Elle était ouverte. On se hâta de la fermer et de la soutenir. L'Ours s'en alla.
Cependant il revint deux heures après, et monta sur la hutte, où il fit un bruit effroyable. Il essaya de renverser la cheminée. On le crut plus d'une fois maître de ce passage. Il déchira la voile dont elle était entourée. Enfin, il ne s'éloigna qu'après avoir fait un ravage extraordinaire.