Part 35
Les gens qui ont assisté en simples spectateurs à la lutte participent au partage tout aussi bien que ceux qui y ont pris part. Hommes, femmes, enfants, tous se précipitent sur le Cétacé. C'est à qui pratiquera la plus profonde entaille, à qui emportera le plus gros morceau. Pendant quelques jours, la Baleine devient ainsi un garde-manger général, où chacun vient prendre sa pitance quotidienne. (Ch. Edmond.)
VIII
Linné dit que l'huile fournie par une seule Baleine est souvent si abondante, qu'elle peut suffire à la _charge d'un vaisseau_. Cette quantité est évaluée à 12 tonneaux.
La pêche de ce précieux Cétacé dans les mers polaires a donné: en 1859, 2078 barils d'huile; en 1860, 1909, et en 1861, 1710. Sur ces derniers 1710 barils, 1013 appartenaient aux navires de Dundee, et 697 seulement aux autres ports. (_Revue marit._)
En 1861, une transformation s'est opérée dans le matériel des armements pour la pêche de la Baleine. Les bâtiments à hélice ont été substitués aux bâtiments à voiles, et les résultats de la deuxième saison ont été assez encourageants pour engager les armateurs à persévérer dans leurs tentatives. Par suite même de ces succès, un grand nombre de navires à voiles, surtout à Peterhead, ont été vendus, et l'on semble reconnaître aujourd'hui que la question est résolue, et que l'avenir appartient désormais aux navires pourvus d'un moteur à hélice. (_Revue marit._)
On voit que les mers polaires ne sont pas inaccessibles aux progrès.
CHAPITRE XLVII
LES PHOQUES.
_Era gros coma un azer, et era pélos coma un azer._
(PETIT THALAMUS DE MONTPELLIER, 1383.)
I
Les _Phoques_ sont moins marins que les Baleines.
Ils viennent de temps en temps à terre.
Ils possèdent quatre nageoires, et ont le corps velu, _pélos_..... Ils s'éloignent moins des Quadrupèdes.....
Par leurs formes et par leurs habitudes, les Phoques ont donné naissance aux fables des Tritons et des hommes marins. Celle qui fait garder par Protée les troupeaux de Neptune repose plus particulièrement sur l'observation imparfaite de ces Mammifères pisciformes, dont les bandes nombreuses se jouent gaiement à la surface des vagues, viennent ramper sur les plages désertes, ou s'arrêter sur les roches à fleur d'eau pour y recevoir l'action bienfaisante des rayons du soleil (P. Gervais).
Le _Phoque commun_[310] est assez abondant sur nos côtes. On en trouve beaucoup dans la mer Adriatique, dans les eaux de l'Archipel et dans certains parages de l'Afrique. On en rencontre aussi dans l'Océan. Il en vient exclusivement des troupes assez nombreuses dans la baie de la Somme. Les pêcheurs ont donné à cet animal les noms de _Loup marin_ et de _Veau marin_.
[310] _Phoca vitulina_ Linné.
Le Phoque a le corps allongé, vêtu d'une fourrure serrée et soyeuse. Sa tête ressemble à celle d'un Chien auquel on aurait coupé les oreilles. Il a de fortes moustaches, comme un Chat, et deux beaux yeux vert de mer, veloutés et limpides comme les yeux d'un enfant.
Sa vue est perçante et son ouïe fine. Ses narines sont munies d'une sorte de petite porte (_valvule_), que l'animal ouvre et ferme à volonté, et qui empêche l'eau de pénétrer dans son nez.
Deux paires de nageoires fort longues lui tiennent lieu de mains et de pieds. Celles de derrière, unies à la queue, forment, à droite et à gauche de cette dernière, comme deux grandes oreillettes.
Le régime du Phoque est principalement animal; il consiste en Mollusques nus, en Crabes et en Poissons. Ce gracieux Mammifère mange aussi des végétaux, surtout des fruits. Il s'accoutume parfaitement au pain mouillé.
II
Le Phoque est timide et sauvage. Il a une physionomie très-douce et un regard très-expressif.
Il ne manque pas d'intelligence, et il est susceptible d'apprivoisement, même d'une certaine éducation. On montre de temps en temps, dans les ménageries, de malheureux Phoques emprisonnés dans une cuve, mal nourris, chétifs, malades, dont on vante les hautes qualités; qualités qui se réduisent, le plus souvent, à reconnaître la voix du cornac, et à venir prendre familièrement un poisson ou un morceau de pain qu'on leur présente.
Le cri de ce Mammifère est doux et flûté, et rappelle certains mots usités dans toutes les langues, en particulier les syllabes _pa-pa_, _ma-ma_. D'où les charlatans s'empressent de conclure que ces animaux peuvent apprendre à parler... Ne croyez pas que les Phoques soient capables, comme on l'a dit, de prononcer les mots _gâteau_, _café_, _manger_, _merci_, et encore moins les phrases: _Vive le roi_, _Bonjour monsieur_, _Je suis Français_....
En les tenant dans une quantité d'eau suffisante pour leur permettre de nager, et en les nourrissant avec du poisson frais, on peut les conserver pendant plusieurs années.
Quelques naturalistes modernes ont pensé qu'il ne serait pas impossible à l'Homme d'assujettir complétement à sa puissance ces fugitifs habitants de la mer. On peut s'étonner, dit Frédéric Cuvier, que les peuples pêcheurs n'aient pas dressé les Phoques à la pêche, comme les peuples chasseurs ont dressé le Chien à la chasse. M. Babinet a insisté, tout récemment, sur les services nombreux que ces Mammifères pourraient nous rendre, si nous les élevions auprès de nous. Il voudrait en voir jusque dans nos _eaux douces!_
Il existe, depuis plusieurs années, deux Phoques au Jardin zoologique d'Amsterdam. Ils vivent dans un grand parc d'eau salée. On assure qu'ils s'y sont reproduits par deux fois. Non-seulement ils distinguent la voix des gardiens qui les soignent, mais encore ils saisissent au loin le bruit des pas du directeur. Ils jettent de petits cris dès qu'ils l'entendent, et se précipitent au-devant de lui.
Un vieillard, accompagné d'une petite fille et d'un griffon de la Havane gros comme le poing, venait souvent visiter nos deux Phoques et leur apporter des friandises. Ceux-ci sortaient de l'eau, rampaient devant le chien et la petite fille, leurs amis, et venaient s'ébattre sur le sable avec eux. On se roulait, on se faisait des niches, on partageait fraternellement les fruits ou les gâteaux que contenait le panier de la petite fille..... Or, un jour, au milieu de ces jeux, le chien manque son élan, passe par-dessus la tête d'un Phoque, et tombe dans le bassin. Le pauvre roquet se démène un instant, et disparaît..... Aussitôt les deux Phoques jettent un cri, rampent au plus vite jusqu'à l'eau et s'y précipitent. En un clin d'œil le mâle reparaît, tenant délicatement dans sa gueule le griffon sans mouvement. Il le dépose aux pieds de la petite fille. (H. Berthoud.)
Le Phoque nage très-bien et plonge encore mieux. Il peut retenir sa respiration pendant un temps assez long. Il montre dans ses évolutions une prestesse et une élégance remarquables.
Il vient de temps en temps se coucher et se reposer sur le sable du rivage, ayant soin de ne pas s'éloigner de plus de 5 à 6 mètres. A la moindre alerte, il se précipite dans l'eau et regagne la haute mer.
Son allure, sur terre, est lente et disgracieuse; il se traîne plutôt qu'il ne marche. Il avance au moyen de sauts petits et fréquents, produits par les contractions de tout son corps, ses nageoires antérieures appliquées contre les flancs.
III
Chaque Phoque se retire avec sa famille sur un quartier de rocher, qui devient comme son domicile et sa propriété exclusive. L'intrusion d'un étranger amène aussitôt un combat terrible. Ordinairement chaque famille vit à une certaine distance des familles voisines.
Le mâle rassemble d'ordinaire un sérail de femelles, pour lesquelles il a beaucoup d'affection et dont il défend l'approche aux autres mâles. Il en a jusqu'à cinquante.
A l'époque des amours, les mâles se battent entre eux avec fureur.
Lorsqu'ils sont vieux, leurs femelles les abandonnent sans pitié.
Quand les femelles vont faire leurs petits, le mâle les conduit sur le rivage, à une place tapissée de plantes marines. Les mères y déposent leurs nourrissons, pour lesquels elles montrent un attachement très-vif.
Les petits aiment à jouer et à folâtrer les uns avec les autres. Quand ils ont atteint l'âge de cinq ou six mois, le père, les jugeant assez forts pour vivre par eux-mêmes, les chasse et les force à s'établir ailleurs.
IV
Les Phoques de la Somme sont l'objet d'une chasse remplie d'attraits pour les amateurs, laquelle donne lieu à une branche d'industrie maritime qui n'est pas sans importance. M. Ch. de Rylé a publié des détails fort intéressants sur cette chasse.
La saison la plus favorable est le mois de juin, époque où les femelles viennent de mettre bas, et sont accompagnées de leurs petits. Ces derniers, moins rusés que leurs parents, se laissent plus aisément surprendre. Les Phoques adultes, de leur côté, se résignent difficilement à abandonner leurs nourrissons. On a donc plus de chance de les tirer à belle portée.
Il y a deux manières de chasser les Phoques, sur terre, et dans l'eau.
Pour les tirer sur terre, il faut profiter du moment où ces animaux se trouvent à une certaine distance du rivage: ce qui n'est pas facile. Les chasseurs se placent dans un canot et suivent les courants. Ils tirent sur les individus qu'ils surprennent sur les rives. Ils emploient des armes à longue portée et de grande précision. Car l'animal, épouvanté à la vue de l'embarcation qui s'avance, cherche à fuir rapidement, et il faut quelquefois le tirer à 200 ou 300 mètres de distance.
D'autres fois, le chasseur débarque sans bruit, laissant au matelot qui l'accompagne la garde du canot. Il se traîne sur le sable, en rampant comme le sauvage qui veut surprendre un ennemi. Il parcourt souvent, de cette manière, un kilomètre et plus, poussant sa carabine devant lui. Il s'arrête par intervalles, pour donner à la proie qu'il ambitionne le temps de se rassurer, si elle paraît inquiète, et dissimule en un mot sa présence, autant que possible, jusqu'au moment où, jugeant le Phoque à portée, il fait feu. M. de Rylé a bien décrit les ruses et la patience qu'il faut avoir dans cette circonstance.
La chasse dans l'eau est plus simple, mais moins certaine. On tire le Phoque au moment où il se montre à la surface de la mer. Il faut savoir que l'animal sort seulement la tête, la laisse voir tout au plus une minute, et plonge immédiatement. Quand on est assez adroit pour le toucher, on court risque de le perdre. Si le Phoque n'est que blessé, il regagne la pleine mer; s'il est tué roide, il coule au fond de l'eau, et ce n'est pas sans peine qu'on réussit à le pêcher.
V
On a distingué dans les Phoques deux groupes différents:
Les _Otaries_, qui présentent une oreille externe et des incisives de forme particulière: on rencontre ces espèces dans l'océan Pacifique[311];
Les _Phoques_ proprement dits, qui sont dépourvus d'oreille externe, et dont les incisives sont pointues. Dans le Groenland, il en existe plusieurs espèces différentes du Phoque commun: ce sont le _Phoque de Gmelin_ ou _capuchonné_[312], celui de _Müller_[313], et celui de _Schreber_[314].
[311] Voyez la planche XXXIII, dessinée d'après un vélin du Muséum d'histoire naturelle, et libéralement communiquée par M. Milne Edwards.
[312] _Phoca cristata_ Gmelin.
[313] _Phoca groenlandica_ Müller.
[314] _Phoca hispida_ Schreber.
La chasse de ces animaux se fait en pleine mer et avec le harpon.
Ce harpon est long de 2 mètres, et terminé par une pointe de fer mobile, encastrée dans un os, retenue par une courroie et pouvant se détacher au moment où elle pénètre dans la chair de l'animal. Une vessie qui flotte au bout de la ligne indique l'endroit où le Phoque blessé a plongé sous l'eau. Le harpon glisse sur une navette de bois excessivement polie: ce qui lui donne plus de force et lui fait suivre plus sûrement la direction voulue.
Les autres projectiles sont confectionnés de la même manière, et on les lance par le même procédé.
Aussitôt que le Phoque, forcé de venir à la surface de l'eau pour respirer, a révélé sa présence, l'Esquimau cherche à le surprendre, en se tenant sous le vent et en tournant le dos au soleil, afin de n'être ni vu ni entendu. Il se penche sur son kayack, de façon que la vague dérobe le plus possible sa figure. Arrivé à une trentaine de mètres, il prend la pagaie de la main gauche, ajuste son harpon sur la navette et le lance avec vigueur. Si le coup a porté juste, le fer se détache de la lance et dévide la ligne roulée en spirale sur l'avant du kayack. La vessie qui termine la ligne est jetée instantanément dans l'eau.
Le Phoque, atteint, plonge avec une extrême rapidité. Nous avons déjà signalé, chez les Cachalots et les Baleines, ce besoin impérieux de s'enfoncer dans l'eau, que manifestent tous les Mammifères marins qui ont été frappés.
Le pêcheur donne ensuite un tour de pagaie, et ramasse son harpon qui flotte.
Il arrive, parfois, que le Phoque entraîne avec lui la vessie; mais, forcé de respirer, il reparaît bientôt à la surface de la mer, et il n'y a pas à craindre qu'on ne le retrouve plus.
L'Esquimau _pousse au monstre_, et lui fait avec sa lance de profondes blessures. Il l'achève enfin à coups de javelots. Quand l'animal est mort, il bouche ses plaies avec de petits tampons de bois, empêchant ainsi la déperdition du sang. Il le gonfle ensuite, en soufflant entre la chair et la peau, et l'amarre à la gauche de son kayack.
Cette chasse n'est pas sans danger. Quelquefois la ligne, en se dévidant, s'enroule autour du bras ou du cou du pêcheur. D'autres fois, dans les ébats de l'agonie, le Phoque se jette du côté opposé du kayack, l'entraîne, le renverse, et l'homme est bientôt noyé. Ou bien encore, quand la chasse est finie, le Phoque, qui n'est pas mort, se jette furieux sur l'Esquimau, et le mord aux bras et au visage.
Cet animal est surtout terrible quand il défend son petit. Il se précipite alors sur le kayack et en arrache des lambeaux. La vague remplit l'embarcation, et le pêcheur, sans aucune chance de salut, est submergé avec elle.
La pêche au Phoque se fait, en hiver, dans le même pays, d'une façon bien différente. On a remarqué que cet animal se pratique alors dans la glace des ouvertures par lesquelles il vient respirer l'air. L'Esquimau le guette, et quand la victime a fait son apparition, il se glisse sur le ventre en imitant son cri. Le Phoque le prend pour un frère, le laisse approcher, et ne reconnaît son erreur que lorsqu'il a reçu le coup mortel. (Ch. Edmond.)
VI
La peau des Phoques est assez estimée. Les Esquimaux l'emploient dans la construction de leurs bateaux, de leurs kayacks et de leurs tentes. Ils en font aussi des courroies, des vêtements et des chaussures.
On retire de ces animaux une huile recherchée pour les chariots et pour l'éclairage....., et même pour _fabriquer l'huile de foie de morue_.
Les Esquimaux mangent la chair des Phoques. Ils préparent avec leur sang un potage épais et substantiel. Ils composent avec ses intestins une sorte de fil. Ils confectionnent avec sa vessie les rideaux de leurs tentes, leurs chemises et les petits ballons attachés à leurs instruments de pêche. Ils façonnent avec leurs os la pointe de presque tous leurs instruments.....
CHAPITRE XLVIII
LE MORSE.
«_Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis._»
(SAINT AUGUSTIN.)
I
Existe-t-il dans la mer un _Cheval marin_, une _Vache marine_, un _Éléphant marin_?
En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, le _Morse_[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms.
[315] _Trichechus rosmarus_ Linné (voy. la planche XXXIV).
Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le rencontre surtout dans le détroit de Beering.
Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque.
On en trouve qui ont jusqu'à 7 mètres de longueur. On peut donc le regarder comme une des grandes bêtes de la mer.
Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peu nombreux et de couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse.
Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles.
De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d'ivoire, allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers d'une pioche.
A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, la _bête à grandes dents_.
L'animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa nourriture.
Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque, celles d'en haut s'emboîtent dans celles d'en bas, _comme un pilon dans son mortier_. (F. CUVIER.)
Notre Mammifère, comme on le voit, n'offre rien qui permette de l'assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l'Éléphant.
Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses qui se jouent, en faisant retentir l'air de leurs mugissements, lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d'autres sont paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours une sentinelle vigilante, l'œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la troupe s'il survient quelque danger.
On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l'Europe. On leur donnait de la bouillie d'avoine ou de millet.
Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu'à Londres; mais il n'y a vécu que quelques jours. On le nourrissait avec des Crabes; ce qui lui convenait mieux que l'avoine ou le millet.
On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu'on voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que l'éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.)
On s'accorde à dire que le Morse a moins d'intelligence et de douceur que le Phoque. Cependant il n'est pas féroce, il n'attaque pas l'Homme, mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les embarcations, les entoure et cherche à les submerger.
II
Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat, contre des Morses. C'était en 1818, dans les parages du Spitzberg.
L'équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu'il dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d'intercepter leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s'annonçait avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils s'élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère, saisissant les bords des embarcations avec leurs longues dents ou les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse pour l'équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups. Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient si vives et si réitérées, que les matelots n'avaient pas le temps de charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya ses balles dans les entrailles. L'animal tomba sur le dos, au milieu de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l'instant même le champ de bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent à la surface de l'eau avec leurs formidables dents. Probablement ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l'empêcher de suffoquer. (Buchanan.)
On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg, un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus trouver leur nourrisson, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux, l'ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu'un des pêcheurs glissa dans la mer. L'autre Morse se jeta sur lui avec acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le malheureux.
Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant qu'elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra étroitement son nourrisson sous sa nageoire gauche, et se dirigea, malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son petit. Mais, celui-ci, à l'instant même, s'en revint vers l'embarcation avec une telle rage, qu'il l'eût certainement fait chavirer, s'il en avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle, redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les dents, et l'entraîna dans l'eau jusqu'à ce qu'elle fût hors d'atteinte. (Buchanan.)
III
La chasse au Morse est facile et productive.
Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d'ordinaire deux à trois cents par saison. En 1608, l'équipage de Welden en tua plus de mille sur les côtes de l'île Cherry. Au rapport de Gmelin, les Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures; en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en détruit près de trois à quatre mille.
Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien les lui arrache. S'il ne peut pas atteindre l'ennemi, il frappe le sol de côté et d'autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage, il se laisse rouler dans la mer. Si on l'attaque dans l'eau, il se défend avec fureur.
IV
Comme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d'huile.
On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières que l'on tordait, et l'on obtenait ainsi des câbles d'une très-grande résistance.
Les dents de Morse sont préférables à l'ivoire, parce qu'elles sont plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n'ont pas le volume des défenses de l'Éléphant; cependant on en trouve qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de circonférence à leur sortie de l'alvéole. L'ivoire des Morses est compacte, susceptible d'un beau poli, mais sans stries. De petits grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue, forment la partie moyenne de la défense (Cuvier).