Le monde de la mer

Part 30

Chapter 303,689 wordsPublic domain

Dans ces trois Tortues, la carapace est écailleuse; mais il en existe une quatrième, qui ne présente autour de cette armure qu'une simple peau coriace, avec trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement: c'est le _Luth_[260], espèce assez rare, qui habite la Méditerranée et l'océan Atlantique.

[260] _Sphargis coriacea_ Gray.

Elle offre environ 2 mètres de longueur.

Rondelet parle d'un Luth long de cinq coudées, qui avait été pêché à Frontignan.

Amoreux en a décrit un autre pris dans le port de Cette.

Delafond en signale un troisième, capturé à l'embouchure de la Loire en 1726.

Borlase en a figuré un quatrième, harponné sur les côtes de Cornouailles en 1756.

III

Les Tortues de mer ont des mâchoires sans dents. Leurs gencives sont cornées, dures, à bords tranchants comme le bec d'un oiseau de proie. Elles coupent les Zostères, les Ulves, les Varecs, dont ces animaux font leur principale nourriture.

La Caouane est simplement herbivore, tandis que la Tortue franche mange non-seulement des matières végétales, mais encore des Zoophytes et des Sèches.

Les Tortues de mer passent pour des animaux lourds, timides et assez doux. Leurs membres sont transformés en rames aplaties, légèrement courbées d'avant en arrière. Les antérieurs dépassent du tiers les postérieurs.

Les Tortues marines nagent et plongent avec la plus grande facilité; elles peuvent rester longtemps sous l'eau. L'orifice externe de leur canal nasal est surmonté d'une masse charnue, dans l'épaisseur de laquelle on distingue le jeu d'une soupape que l'animal soulève lorsqu'il est dans l'air, et qu'il ferme hermétiquement lorsqu'il s'enfonce dans l'eau (Duméril). Leur marche est assez pénible. Le missionnaire Labat s'est fait plus d'une fois porter par cette lourde et un peu cahotante voiture.

Dans les parages tranquilles, on aperçoit de temps en temps, à la surface de la mer, à sept ou huit cents lieues de terre, des Tortues qui flottent dans une immobilité absolue. Elles dorment.

Ces reptiles n'ont pas d'armes pour se défendre, mais leur carapace les protége jusqu'à un certain point. Ils ont, du reste, la vie très-dure. On en a vu, la tête coupée et le cœur arraché, remuer encore les nageoires, et donner des signes de souffrance.

Les Tortues de mer sont ovipares. A l'époque de la ponte, les femelles se rendent à terre après le coucher du soleil, pour déposer leurs œufs. Elles creusent un trou sur le rivage, écartant très-habilement le sable avec leurs pieds postérieurs, qui fonctionnent alors comme de larges pelles. Ce trou peut avoir une soixantaine de centimètres de profondeur. Le prince Maximilien de Neuwied rapporte avoir vu une Tortue franche, sur la côte du Brésil, qui creusait ainsi la grève. On s'approcha doucement; elle ne se dérangea pas. Il fallut quatre hommes pour la soulever. Bientôt elle se mit à pondre. Un soldat recueillit une centaine d'œufs dans l'espace de dix minutes. Cette espèce peut, du reste, en déposer jusqu'à cent cinquante.

On dit que les Luths en produisent de deux cents à deux cent soixante.

Après avoir pondu, la mère recouvre ses œufs avec le sable amoncelé derrière elle, et nivelle si parfaitement la surface du sol, que peu de personnes reconnaîtraient qu'on a remué quelque chose en cet endroit. Cette opération terminée, l'animal retourne à la mer.

Les œufs sont arrondis, un peu déprimés et revêtus d'une coque coriace. La chaleur du soleil suffit pour les faire éclore.

Les jeunes Tortues naissent au bout de trois semaines. Au sortir de l'œuf, elles sont grosses comme de petites Grenouilles, presque aussi molles, et blanchâtres. Elles se dirigent aussitôt vers la mer. Les vagues les reçoivent quelquefois avec de rudes caresses, et les rejettent de leur sein.

Pendant son séjour aux Florides, plusieurs pêcheurs assurèrent au célèbre naturaliste Audubon, que toute Tortue prise à la place même où elle dépose ses œufs, et transportée à une distance de plus de cent milles, si on lui rend ensuite la liberté, regagne le lieu où elle a coutume de pondre, soit immédiatement, soit dans la saison suivante.

IV

On emploie différents procédés pour prendre les Tortues.

Dans certains parages, on profite de l'époque où les femelles se rendent à terre pendant la nuit pour déposer leurs œufs. On va les chercher principalement dans les îles désertes. On reconnaît leur passage aux traces qu'elles laissent sur le sable. On les guette, on leur coupe la retraite, et on les renverse sur le dos, soit avec les mains, soit avec des leviers. Ces animaux, ainsi retournés, cherchent quelque point d'appui; ils ne peuvent se redresser, et on les retrouve, le lendemain, à la même place et dans la même situation.

Il existe entre Vera-Cruz et Tampico un petit îlot désert, grand tout au plus comme la place de la Concorde, appelé _isla de los Lobos_ (île des Loups), on ne sait pourquoi, attendu que, bien certainement, jamais Loup, ni carnassier semblable au Loup, n'y a posé le pied.

Les Tortues ont pris cet îlot en affection; elles y trouvent un asile paisible, entouré de grands récifs et bien défendu contre leurs ennemis, et, de plus, des plages de sable en pente douce, excellentes pour leurs œufs.

En 1862, vers dix heures du soir, l'équipage d'un navire français surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir; ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on réussit à la renverser sur le dos.

Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans le corps. (De Jonquières.)

Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les mouvements plus vifs, pourraient se _déretourner_. A cause de cela, on les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place.

Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir, un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé _folle_, qui leur barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues s'en défient et rebroussent chemin.

Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est attachée. On se sert aussi d'une _varre_, autre harpon à pointe sans crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument. Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation.

Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer, s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la harponner.

Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le faire chavirer.

Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide que la première. Elle le traîna ainsi _un jour et deux nuits_, sans qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif et de fatigue.

Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus grands et plus longs. On les appelle _Poissons pêcheurs_ ou _Sucets_. Les Espagnols les nomment _Revés_ (_reversi_), parce que, au premier abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre.

Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles, formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons. Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique.

Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de lâcher le corps auquel il adhère.

Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la Tortue.

Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous les crochets.

En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares.

Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues, donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal.

M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois en nombre considérable.

V

Les Tortues de mer constituent un mets abondant, sain et nutritif. On peut faire cuire la chair dans sa propre carapace. Cette casserole naturelle est un moyen expéditif dont se servent les sauvages.

Les Anglais aiment beaucoup la chair de la Tortue franche; ils la trouvent supérieure à celle du Bœuf. La graisse de cette Tortue est d'un vert assez foncé, et si abondante, qu'il n'est pas rare d'en extraire jusqu'à vingt-huit litres d'un seul individu.

On sait que _la soupe à la Tortue_ jouit d'une certaine réputation chez nos voisins d'outre-Manche. C'est l'amiral Anson qui apporta en 1752 la première Tortue qui fut mangée à Londres.

La chair du Caret passe pour très-médiocre, mais les œufs sont fort délicats. Les paquebots apportent régulièrement en Angleterre des quantités considérables de Tortues de mer. Malheureusement, le prix de plus en plus élevé de ces animaux ne permet pas de les servir sur toutes les tables. C'est pour cela sans doute que, dans la fameuse soupe à la Tortue, on substitue souvent à la chair du précieux animal de petits cubes de tête de veau!

Les Tortues de mer fournissent à l'industrie les matériaux d'une foule de jolis petits meubles.

Carvilius Pollio, d'après Pline, homme extravagant, mais inventif, paraît être le premier qui tailla et façonna les plaques des Tortues. Il en orna des armoires et des bois de lit.

Les patriciens, sous le règne d'Auguste, en décoraient les portes et les colonnes de leurs palais.

Les Romains faisaient venir les plaques de l'Égypte. Lorsque Jules César s'empara d'Alexandrie, il trouva dans les magasins une si grande quantité d'écailles, qu'il s'en servit pour embellir son entrée triomphale.

L'écaille des Tortues est douce au toucher et _riante à l'œil_, comme disent les marchands, mais en même temps assez fragile.

Le Caret est l'espèce dont les plaques sont les plus estimées.

On distingue dans le commerce quatre variétés de cette écaille. La meilleure est celle qui vient des mers de la Chine et des Philippines. Ces plaques sont noires, avec des jaspures d'un jaune clair, bien transparentes et parfaitement détachées. Le Caret des îles Seychelles (qui arrive par Bourbon) a des plaques plus épaisses, d'une couleur vineuse, avec des taches d'un jaune moins clair, moins transparent et moins tranché. Le Caret de l'Inde, appelé souvent _écaille d'Egypte_, parce qu'il est expédié par la voie d'Alexandrie, offre une teinte brune nuancée de rouge, avec des taches d'un rouge brun et d'un jaune-citron.

Les plaques de la Caouane sont les moins recherchées: elles se rapprochent de l'apparence de la corne. Elles sont de couleur brun noirâtre ou brun rougeâtre, avec de grandes taches transparentes d'un blanc sale, et de plus petites opaques ou d'un blanc mat.

La Tortue franche a des plaques minces, flexibles, élastiques, transparentes, d'un jaune pâle, marquetées de jaune rougeâtre et de noir.

CHAPITRE XLI

LES OISEAUX DE MER.

Voulez-vous aimer, vous aimez. Un lieu vous déplaît-il, vous allez dans un autre.

(DESHOULIÈRES.)

I

Les Oiseaux sont fils de l'air, comme les Poissons fils de l'eau. Mais, parmi eux, une tribu considérable réclame ces deux éléments.

Ceux-ci, dits _aquatiques_, habitent en familles nombreuses au milieu de la mer et sur ses rives, sur les lacs et sur les fleuves.

Les Oiseaux qui fréquentent, soit exclusivement, soit ordinairement, l'eau salée, sont appelés _marins_ ou _pélagiens_. Ils composent, suivant Charles Bonaparte, la quatorzième partie de tous les Oiseaux du globe[261].

[261] Le nombre de toutes les espèces du globe est de 9400.

Les Oiseaux aquatiques offrent généralement des pattes avec les doigts réunis par des membranes, ce qui les a fait nommer _Palmés_ ou _Palmipèdes_. Cette structure existe chez presque toutes les espèces marines.

Les pieds palmés forment comme deux petites rames légères, admirables pour naviguer.

Ordinairement, les membranes unissent seulement les trois doigts antérieurs, celui de derrière restant libre; d'où il résulte une palette triangulaire à trois nervures (_Canards_, _Pétrels_). Mais, dans quelques espèces (_Cormorans_, _Pélicans_), les doigts de devant et le postérieur sont tous unis. Ils composent ainsi une rame beaucoup plus grande que celle des Palmipèdes proprement dits; laquelle n'est plus triangulaire, mais en forme de trapèze.

Les rames des Oiseaux sont d'autant plus commodes, qu'il n'est pas besoin, comme pour les rames ordinaires, de les sortir de l'eau à chaque coup; il suffit que les doigts se rapprochent pour que la patte puisse, presque sans effort, être ramenée en avant. Là les doigts s'écartent de nouveau, la membrane s'étend, et la palette se reforme pour frapper le liquide une seconde fois.

II

Les Oiseaux marins pourraient être rangés géographiquement en quatre groupes:

1º Les _Voiliers_ (ou _Longipennes_), tels que les _Albatros_ et les _Pétrels_, qui fréquentent la haute mer. On les rencontre à des distances inouïes de toute terre; ils s'approchent rarement du rivage.

2º Les _Maritimes ordinaires_, tels que les _Mouettes_ et les Fous, qui s'avancent assez loin du rivage, mais qui reviennent, chaque soir, vers les îles ou vers la terre ferme.

3º Les _Riverains_, tels que les _Canards_ et les _Harles_, qui s'écartent très-peu des côtes, et semblent même préférer à la mer les étangs, les marais et les embouchures des cours d'eau.

4º Les _Nageurs_, tels que les _Pingouins_ et les _Manchots_, qui se tiennent aussi à une faible distance du rivage. Ceux-ci sont privés de la faculté de voler, mais ils nagent et plongent d'une manière merveilleuse.

III

Nous ne connaissons pas d'Oiseaux qui représentent mieux la grande tribu des Palmipèdes que les _Goëlands_.

Parmi ceux-ci, on pourrait regarder comme type principal le _Goëland argenté_[262], si commun dans les mers du Nord.

[262] _Larus argentatus_ Brünnich (voy. la planche XVIII).

Ce bel Oiseau est de la taille d'une Corneille, mais il a des ailes plus longues et plus effilées. Son corps paraît bien pris, ni trop massif, ni trop élancé. Il porte un manteau uniforme, d'un cendré clair, légèrement bleuâtre. Les extrémités de ses ailes sont de velours noir, avec des pointes d'un blanc de neige. Sa tête présente des yeux d'un jaune pâle (ce qui ne les empêche pas d'être expressifs), et un bec robuste couleur d'ocre, avec une tache de corail à l'angle inférieur. Les pieds sont couleur de chair un peu grisâtre.

Ce Goëland est défiant et farouche, cependant on l'apprivoise avec facilité. Il tient la tête haute, un peu ramenée en arrière, et la gorge légèrement renflée, ce qui lui donne un air d'importance, moins caractérisé, toutefois, que celui des Canards. Tantôt il se couche doucement et paresseusement sur le sable, au soleil, les yeux demi-fermés ou fixés sur la mer, dans la situation d'une Poule sur ses œufs, ou bien les ailes à moitié ouvertes, écartées, pendantes, comme une Perdrix sur ses poussins; tantôt il se redresse sur un pied, cachant l'autre dans son duvet, et demeure des heures entières immobile, muet, méditatif, semblable à un Échassier à pattes courtes qui digère son repas.

Quand le Goëland argenté marche, il a de l'assurance et de la dignité; mais il ne se dandine pas. Il court assez vite. Lorsqu'il nage, il fend l'eau avec lenteur. Il plonge rarement et péniblement: on voit qu'il n'a pas l'habitude d'aller chercher sa proie au fond de l'eau.

Son vol est ferme et soutenu; il le dirige en ligne droite par des battements d'ailes énergiques et fréquents, avec des balancements légers et onduleux qui ajoutent à sa grâce sans rien ôter à sa rapidité.

IV

Les Oiseaux palmipèdes aiment en général les grands balancements de la mer et le fracas des tempêtes. Ils semblent plus rares dans les beaux temps ou plus difficiles à approcher. On dirait que l'agitation des vagues est nécessaire pour leur fournir plus aisément les Mollusques et les Poissons qui font leur nourriture, et que, dans les grandes perturbations de l'atmosphère, ils ont un plaisir instinctif particulier à lutter contre les ouragans et à se jouer des flots en courroux. (Lesson.)

Les ailes blanches des Mouettes et des Hirondelles de mer, quand ces oiseaux se jouent au milieu d'une tourmente, produisent un admirable contraste avec les nuages noirs qui obscurcissent l'horizon.

Les Oiseaux marins varient beaucoup pour la taille. Le plus grand est l'_Albatros_, surnommé _Mouton du Cap_ ou _Vaisseau de guerre_, qui offre une envergure de 4 mètres environ. Le plus petit est l'_Oiseau de tempête_, qui atteint à peine la taille du Moineau. L'Albatros est le géant des Palmipèdes, l'Oiseau de tempête en est le nain.

Les Oiseaux grands voiliers ont un corps élancé, des ailes effilées et une longue queue. Ils sont organisés pour le vol de longue haleine. Mais les nageurs présentent un corps trapu, des ailes réduites à des moignons et une queue rudimentaire. Tous portent un plumage serré, garni de duvet et enduit d'une humeur huileuse qui le protége contre l'eau.

V

Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et de Poissons.

Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du _Stercoraire parasite_[263]; il leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il poursuit.

[263] _Lestris parasitica_ Boje.

Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse.

Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une distance vraiment considérable.

Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles, admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote, de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il semble frapper l'eau.

Les _Harles_, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards, présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues, à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être dirigée facilement vers le gosier.

Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant au bec quelque animal.

Les _Hirondelles de mer fuligineuses_[264] ne plongent jamais la tête en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin, tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté, l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un ou deux petits poissons. (Audubon.)

[264] _Haliplana fuliginosa_ Wagler.

Le _Bec-en-ciseaux_ possède des mandibules comprimées et tranchantes, disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre.

Les _Pélicans_ offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs petits.