Le monde de la mer

Part 29

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Quoi qu'il en soit, les Nonnats se plaisent dans les fonds sablonneux, à l'embouchure des rivières, et pénètrent même dans les étangs salés en communication avec la mer. A Nice, ils habitent de préférence les fonds de galets, et s'introduisent dans les vides que ces pierres roulées laissent entre elles.

La pêche de ces petits poissons est souvent si abondante, qu'ils ne se vendent que 30 centimes le demi-kilogramme. On en fait d'excellentes fritures et de délicieux ragoûts au lait (S. Berthelot).

CHAPITRE XXXVIII

LA MORUE.

_Mar cuajado de peces._

(VIERA.)

I

Les Harengs et les Sardines peuvent être classés parmi les petits habitants de la mer, mais ils compensent l'exiguïté de leur taille par la richesse de leur nombre et par l'étendue de leurs phalanges.

Les _Morues_ sont à la fois de gros poissons et des poissons nombreux.

Elles fréquentent principalement les mers du Nord. Chaque année, vers le milieu de janvier, on voit arriver des masses considérables de Morues qui viennent du grand Océan et pénètrent à l'entrée de l'archipel de Lofoden. Ces pauvres bêtes accourent pour frayer, et ne prévoient guère le sort cruel qui les attend.

D'un autre côté, un nombre vraiment incalculable de ces poissons se rassemble périodiquement sur la montagne sous-marine américaine, appelée _banc de Terre-Neuve_. Les Morues occupent, assure-t-on, un espace long de deux cents lieues et large de soixante.

Les Morues sont en forme de fuseau; leur corps est arqué comme les bâtiments bons marcheurs. Les habitants des villes, qui n'ont jamais vu ces poissons que chez les marchands de comestibles, les croient _aplatis comme des Soles_. Ils ignorent qu'avant de les sécher, on leur coupe la tête, on les ouvre et on les _étale_. Les Morues vivantes ont la peau d'un gris jaunâtre, le dos tacheté de brun et le ventre blanchâtre. Elles offrent une ligne longitudinale claire de chaque côté. Leur longueur moyenne est de 80 centimètres, et leur poids de 12 kilogrammes.

De leur mâchoire inférieure descend un petit barbillon.

Ce poisson est vorace. Il se nourrit surtout de Harengs.

La Morue appartient à la famille des Gadoïdes, tribu gloutonne s'il en fut, qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n'en mange que mieux, et qui n'est, pour ainsi dire, qu'estomac. (Michelet.)

La fécondité de ce poisson a toujours été citée comme exemple. Leuwenhoeck a calculé qu'une seule femelle peut porter environ 9 384 000 œufs. Un autre observateur en a compté 11 millions.....

Supposez, dans le banc de Terre-Neuve seulement, cent millions de Morues femelles, et calculez le nombre effrayant de germes qu'elles produiront, même en n'admettant qu'une ponte par individu! O intarissable et merveilleuse puissance créatrice!.... Le chanoine canarien Viera pourrait bien dire, dans son style si expressif et si poétique, en parlant de la fécondité des Morues, que _la mer est caillée de poissons_[256].

[256] _Mar cuajado de peces_ (Viera).--_Cuajar_ (_coagulare_) signifie littéralement «épaissir, figer, cailler».

On a réussi à élever des Morues dans des étangs en communication avec la mer. Le docteur Jonathan Franklin rapporte qu'il a visité, il y a quelques années, un de ces étangs, sur la côte ouest de l'Écosse. Les Morues s'approchaient familièrement pour happer des Moules qu'on leur présentait débarrassées de leur coquille. Elles se poussaient, se bousculaient les unes les autres, comme font les volailles dans une basse-cour, à la vue de la fermière qui leur apporte à manger. Elles venaient prendre les Moules jusque dans la main. La femme du gardien mit un de ces poissons, des plus grands, sur ses genoux, le caressa, le flatta, disant: _Pauvre ami! pauvre ami!_ absolument comme si c'eût été un enfant. Elle lui ouvrit la bouche, et y introduisit une Moule, que le poisson avala en donnant des signes qu'il la trouvait bonne. Puis, elle le remit dans l'eau.

II

La pêche de la Morue forme la source principale des richesses de Granville, Saint-Malo, Saint-Brieuc, dans les départements de la Manche, de l'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord.

Les Anglais et les Américains se livrent à cette lucrative industrie avec la même ardeur que les Français.

C'est principalement sur le banc de Terre-Neuve qu'on va chercher ce précieux poisson.

La Morue y arrive au printemps.

La quantité des poissons qui s'y rassemblent est vraiment phénoménale. Il y a plus de trois siècles que toutes les nations du monde s'y donnent rendez-vous, y viennent prendre des chargements considérables, et l'on n'y a pas encore constaté de diminution sensible.

En 1578, la France avait, sur le banc de Terre-Neuve, 150 navires; l'Espagne, 125; le Portugal, 50, et l'Angleterre, 40.

Pendant la moitié du XVIIIe siècle, la pêche fut exploitée par les Français, les Anglais et les Américains.

Le relevé de neuf années, commençant avec 1823 et finissant avec 1831, nous a appris que la France avait envoyé à Terre-Neuve 341 navires jaugeant 36 680 tonneaux, montés par 7085 matelots. Ces navires ont exporté 25 718 466 kilogrammes de poisson, dont 8 974 238 salé, 16 744 228 de Morue _verte_, et 1 217 008 d'huile. En estimant à 20 francs le quintal métrique de poisson, et à 100 francs celui de l'huile, nous trouvons un chiffre de 6 360 746 francs par année moyenne.

On assure que l'Angleterre emploie annuellement près de 2000 navires et environ 30 000 marins à la pêche de la Morue.

On dit que les Américains mettent en mouvement, pour la même industrie, 3000 navires et 45 000 marins.

On a calculé que les navires anglais et américains rapportent chacun, en moyenne, 40 000 poissons.

La Hollande n'est pas en arrière des autres nations. Elle a exporté, en 1856, 1 172 203 kilogrammes de ce poisson préparé de différentes manières; en 1857, 1 297 666 kilogrammes; en 1858, 1 702 431, et en 1859, 1 507 788.

Sur les côtes de la Norvége, depuis la frontière de la Russie jusqu'au cap Lindesness, la pêche de la Morue forme la source d'une industrie et d'un commerce extrêmement considérables. Elle dure environ trois mois. On évalue à plus de 20 millions le nombre de Morues qu'elle procure à la consommation.

Dans ce pays, cette pêche occupe plus de 20 000 pêcheurs, montés sur au moins 5000 bateaux. Elle se fait à une distance de deux lieues norvégiennes (15 au degré) de la terre, dans une profondeur de 100 à 160 mètres.

D'après le rapport officiel fait au roi de Suède par l'inspecteur en chef de la pêche à Lofoden, on a mis en mer, en 1856, 4623 bateaux, et en 1860, 5675. Cette dernière année, on a employé 3453 appareils de profondeur, 7775 pêcheurs à la ligne, et 13 038 pêcheurs au filet.

Suivant le même rapport, on a salé, cette même année, à l'est de Lofoden, 10 080 000 Morues _fendues_, et à l'ouest, 2 640 000. On estime les _poissons ronds_, c'est-à-dire les Morues non fendues, à 9 000 000. Si l'on ajoute à ces chiffres les Morues consommées pendant la pêche, on arrivera au total de 24 millions.

Les œufs obtenus en 1860 ont rempli 16 000 tonneaux, et l'huile, 40 000.

Les côtes de l'Islande sont aussi très-riches en Morues.

La France a fourni pour la pêche de ce poisson: en 1860, 210 bâtiments et 3275 hommes; en 1861, 222 bâtiments et 3602 hommes, et en 1862, 232 bâtiments et 3741 hommes. Le port de Dunkerque seul a donné, cette dernière année, 134 navires et 2157 marins.

III

On prend les Morues, soit avec des filets, soit avec des lignes.

Le filet employé à Terre-Neuve est une seine, grand filet rectangulaire garni de plomb au bord inférieur et de liége au bord supérieur. On en fixe une extrémité près de la côte, et, avec un bateau, on va porter l'autre extrémité en pleine mer, ayant soin de décrire une courbe, laquelle enferme le poisson dans un enclos circulaire. En tirant sur les deux extrémités, des hommes entraînent tout le poisson. Un seul coup en donne quelquefois la charge de plusieurs bateaux. On conçoit que ce genre de pêche ne peut se pratiquer que le long d'une côte.

En Norvége, chaque bateau porte ordinairement soixante filets de 40 mètres de longueur sur 7 mètres de profondeur. Ces filets sont mis à la mer le soir, et n'en sont retirés que le matin. On en dispose à la fois vingt à trente, noués les uns aux autres. Sur le halin ou haussière, et à 2 mètres l'une de l'autre, sont fixées des pierres qui tiennent les filets en place. En outre, des bouées, formées de sphères de verre, de liége ou de bois, maintiennent la partie supérieure des filets à une distance déterminée de la surface de la mer. A chaque bout, se trouve un petit baril portant le nom du propriétaire. (Baars.)

Tout le monde connaît l'organisation des lignes. On les tend le jour et la nuit, par dix ou douze à la fois.

Chaque bateau norvégien en porte une vingtaine, armées chacune de deux cents hameçons.

On se sert, pour appât, de Harengs salés, et quand ils manquent, de rogues de Morue, ou même de petits morceaux de ce poisson.

A Terre-Neuve, chaque pêcheur est muni de deux lignes, qu'il tient à droite et à gauche du bateau. Il arrive souvent que pendant qu'il en retire une, un poisson mord à l'autre, et ainsi de suite. On a vu des pêcheurs habiles prendre chacun jusqu'à quatre cents Morues dans un jour, ce qui est un terrible travail pour leurs bras. Ces lignes sont appelées _lignes de main_. On nomme _lignes de fond_, celles qui consistent en cordes très-fortes, sur lesquelles on fixe un certain nombre de lignes partielles armées chacune d'un hameçon. A l'une des extrémités de la corde est attachée une petite ancre à plusieurs pattes (_grappin_), qui l'entraîne au fond de l'eau, et l'on fixe une autre ancre à l'autre bout. Chacune de ces ancres tient à un petit câble (_orin_) amarré à une bouée de liége. On peut disposer ainsi deux à trois mille hameçons.

IV

Dès que les pêcheurs sont revenus à terre, ils enlèvent aux Morues la rogue, le foie, la tête et les entrailles.

Les rogues sont salées dans des barils percés de trous, par où s'écoule la saumure.

Les foies sont mis dans des barils de chêne. Ils se liquéfient en se décomposant. On soumet leur résidu à l'action du feu et on le comprime. Les premières huiles sont dites _blanches_ ou _blondes_, et les dernières _brunes_ ou _noires_. Ce sont les premières surtout dont on se sert en médecine. Les dernières sont employées principalement par les corroyeurs. Depuis quelques années, on prépare l'huile de Morue en plaçant les foies _frais_, coupés par morceaux, dans de grandes cornues hors du contact de l'air, et en les faisant distiller au bain-marie.

La tête et les entrailles sont séchées, pour être vendues plus tard à la grande fabrique de _guano de poisson_ établie à Lofoden.

Les corps des Morues sont suspendus et abandonnés à l'action des vents secs, qui les transforment en _stockfisch_.

D'autres fois, après avoir fendu l'animal et enlevé presque toute l'arête, on le lave, on le sale; on le met en presse, on retire les parties liquides, puis on le sèche au soleil. C'est là ce qui constitue le _klipfisch_.

La préparation de l'huile de foie et celle du klipfisch ont lieu ordinairement après la pêche, lorsque les bateaux sont rentrés.

CHAPITRE XXXIX

LE THON.

Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?

I

Le _Thon_ est encore plus grand que la Morue. C'est un des princes de la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100 kilogrammes.

Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d'un bleu noir, et son ventre d'un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés, et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés.

Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pour la course. Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale et de l'anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans les fonctions qu'ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la nageoire du dos est armé d'un premier rayon qui, au besoin, peut servir de défense; une rangée d'autres petits ailerons, très-courts et lobés à leur extrémité, s'étend jusqu'à la naissance de la queue, et ces mêmes organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie: pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.)

Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l'habitude de s'élancer hors de l'eau d'une manière particulière, en sautant par bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent généralement en formant une sorte de triangle.

Ces poissons ne manquent ni d'instinct, ni d'une certaine sagacité. Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues. Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches et de leurs contre-marches, les regardaient comme _très-habiles en stratégie_; ils assuraient même qu'ils étaient _bons géomètres_. Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment, l'auteur des _Essais_ connaissait mieux le cœur de l'Homme que l'intelligence des Poissons.

II

On pêche le Thon de plusieurs manières différentes.

Les Basques emploient le _grand couple_, et les Provençaux la _courantille_.

On appelle _grand couple_, un ensemble de lignes gigantesques, qui portent des centaines d'appâts traînés par des barques montées par huit ou dix hommes.

La _courantille_ est une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de longueur, que l'on promène sur un espace de deux à trois lieues.

Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu'on s'approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche. On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l'on saisit vivants les plus petits.

III

Mais la plus curieuse des pêches qu'on ait imaginée est bien certainement celle à la _madrague_[257], si connue des Marseillais.

La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s'ouvrent les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre principale, appelée _chambre de mort_ ou _corpou_, située à l'extrémité de la construction.

[257] Appelée _tonnara_ en Italie, et _pig's catcher_ en Amérique.

Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement. Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un bateau à vapeur.

A l'aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l'édifice avec des ancres, de manière qu'il puisse résister pendant toute la belle saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide et plus meurtrier que la toile d'araignée la plus savante. On le tend ordinairement à l'entrée de quelque baie.

«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d'eau; il va devant lui, sans quitter la paroi, qu'il côtoie, soit parce qu'il espère en voir bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons qui lui servent de pâture; soit encore parce que c'est le propre des Poissons en général, voire même de tous les animaux, d'avancer coûte que coûte, tant qu'ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E. Carrey.)

Le Thon suit, suit toujours les allées de l'engin destructeur. Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu'à la chambre de mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent vivre plusieurs jours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu'il pourrait facilement exécuter, mais l'idée ne lui en vient jamais.

Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la surface de la mer.

Lorsqu'on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d'être question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi de moins en moins profonde l'enceinte où sont accumulés ces pauvres animaux.

Bientôt on voit les Thons s'agiter, nager, bondir dans tous les sens, passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des filets, les éviter, y revenir et s'en éloigner encore.

Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le chef principal de la pêche.

A mesure que le plancher s'élève et que les Thons deviennent apparents, la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à s'élancer vers les bords du parc.

Là se trouvent tout autour un certain nombre d'embarcations montées par des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent toutes les fois qu'ils s'approchent. Ils les manquent rarement.

Le massacre est bientôt général.

Les Thons, harponnés et retirés de l'eau, se tordent avec force, donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants.

Les blessés fuient l'ennemi et plongent au plus vite, mais ils rencontrent l'inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes, solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs barques.

Quand les Thons sont très-nombreux et qu'on peut les approcher, les pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la victime sur le pont du bateau.

Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi et enfilé.

Lorsque, par hasard, un d'eux se débat trop vivement aux mains de ses bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets, et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans mouvement.

En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d'un kilogramme environ jusqu'à des Thons vieillards de 120 et même de 150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25 kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E. Carrey.)

Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel enchanta tellement le monarque, peu sensible et peu facile à divertir, comme chacun sait, qu'on l'entendit dire plusieurs fois que c'était _la plus agréable journée de son voyage_. Heureux roi!... et pauvres Thons!!

Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?

CHAPITRE XL

LES TORTUES DE MER.

«_Esse et in piscatu voluptatem maxime Testitudinum._»

(PLINE.)

I

Les Reptiles sont rares dans la mer; mais ceux, en petit nombre, qu'elle nourrit, se font remarquer par leur organisation, par leurs mœurs et par leur utilité. Nous voulons parler des _Tortues_. Aristote désignait ces animaux sous le nom de _Thalassites_.

Comme les Tortues terrestres, les Tortues marines sont revêtues d'une cuirasse osseuse et écailleuse très-dure et très-solide, fortifiée par huit paires de côtes.

Cette cuirasse forme en dessus une _carapace_ plus ou moins bombée, et en dessous, un _plastron_ plus ou moins aplati.

La carapace et le plastron composent une sorte de boîte protectrice, dans laquelle le reptile tient son corps à l'abri, et retire, au besoin, son cou et sa queue. Chez les Tortues de terre, dont la tête et les pattes sont proportionnellement moins grandes, l'animal peut encore les rentrer et les loger dans son armure[258].

[258] Tutam ad omnes ictus video esse.

(PHÈDRE.)

Si l'on n'avait jamais vu de Tortue, soit de terre, soit de mer, et qu'on rencontrât pour la première fois une de ces bizarres organisations, ne serait-on pas bien étonné?

Un montagnard du centre de la France trouva un jour, à la fête de son village, un marchand algérien qui étalait devant lui une cinquantaine de Tortues communes.

«Et combien vendez-vous ces drôles de petites bêtes?

--Trente sous, monsir, sans marchander.

--Trente sous! c'est bien cher pour une espèce de grenouille!..... Et combien en voulez-vous _sans la boîte_?»

II

On connaît trois espèces principales de Tortues de mer: la _Caouane_, la _franche_ et le _Caret_.

La _Tortue caouane_ est assez commune dans la Méditerranée, la mer Rouge, l'archipel de Madagascar et les Maldives.

C'est la reine des Tortues de mer. Il y en a une très-belle dans les galeries du Muséum d'histoire naturelle, rapportée de Rio-Janeiro par Delalande. Cette espèce peut arriver à environ 126 centimètres de grand diamètre et dépasser le poids de 200 kilogrammes.

Sa carapace est couverte de plaques cornées, grandes, minces, transparentes, et d'un brun moucheté de blanc et de jaune vif.

La _Tortue franche_ ou _Midas_[259] se trouve dans l'océan Atlantique. On la rencontre quelquefois à Madère et aux îles Canaries.

[259] _Chelonia Midas_ Schweigger; vulgairement aussi, _Tortue verte_, _Tortue commune_.

Elle a de 150 à 160 centimètres de grand diamètre; elle pèse généralement une centaine de kilogrammes.

Sa carapace offre des places marron glacées de verdâtre, veinées longitudinalement de nuances plus claires. Son plastron est d'un jaune-serin verdâtre.

Pline assure qu'il en existe dans la mer des Indes, qui sont si grandes, que leur carapace sert de nacelle aux habitants des îles de la mer Rouge, et qu'une seule suffit _pour couvrir une maison_. La véracité du naturaliste romain est quelquefois un peu suspecte.....

Quelques voyageurs prétendent qu'on rencontre, aux Antilles, des Tortues de mer sur le dos desquelles quatorze hommes peuvent se tenir debout à la fois (?).

Dampierre cite un individu très-grand dont la dépouille formait un petit bateau. Un enfant de neuf à dix ans, le fils du capitaine Rocky, s'y embarqua pour aller, à un quart de mille de distance, gagner le navire de son père.

En 1752, la mer jeta dans le port de Dieppe une Tortue franche qui avait 2 mètres de long et 130 centimètres de large, et qui pesait 450 kilogrammes.

En 1754, on en prit une autre dans le pertuis d'Antioche, à la hauteur de l'île de Ré, qui offrait à peu près le même poids. Elle mesurait 2 mètres 60 centimètres depuis le museau jusqu'à la queue. La carapace seule avait plus d'un mètre et demi de longueur. Quand on lui coupa la tête, elle répandit huit litres de sang. On en retira 50 kilogrammes de graisse. Son foie se trouva, dit-on, assez volumineux pour donner à dîner à plus de cent personnes (?).

La _Tortue caret_ se trouve dans l'océan des Indes et dans l'Océan américain.

Cette espèce a 73 centimètres de grand diamètre. Elle est, par conséquent, moins grosse que la précédente.

Sa carapace est marbrée de brun sur un fond fauve et jaune.