Le monde de la mer

Part 27

Chapter 273,569 wordsPublic domain

[230] _Chelmon longirostris_ Cuvier.

L'_Archer_[231] de Java fait la chasse aux insectes de la même manière, avec la même adresse et le même succès.

[231] _Toxotes jaculator_ Cuvier.

La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires, et percent vivement la main qui les saisit; d'autres ont le corps tout couvert d'aiguillons, ils s'arrondissent en boule et prennent l'apparence d'un Hérisson contracté.

Ces derniers sont appelés _Orbes épineux_[232]. Le père Dutertre raconte d'une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles:

«La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon d'acier, couvert d'un morceau de cancre de mer, duquel il s'approche tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l'ameçon, il entre en deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte à l'encontre et le frappe de sa queuë, comme s'il n'en avoit aucune envie: et s'il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement dessus, avalle l'ameçon et l'appas, et se met en estat de fuyr. Mais, se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre en une telle rage et furie, qu'il dresse et herisse toutes ses armes, s'enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d'Inde qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s'il faut ainsi dire, qu'il enrage de bon cœur et creve de despit, les spectateurs s'eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait ses pointes, soufle tout son vent dehors, et devient flasque comme un gand moüillé: en sorte qu'il semble, qu'au lieu du poisson armé qui menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d'avoir sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes, qu'il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si bien qu'on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»

[232] Ou _Diodons_.

Dans l'_Espadon_[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme d'épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale, puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus grands animaux marins. Les coups qu'il porte sous l'eau, contre les navires, sont assez forts pour en _percer_ les bordages. On possède, au Musée royal de Londres, un fragment de carène _traversé_ par l'épée d'un Espadon.

[233] _Xiphias gladius_ Cuvier.

La _Scie_[234] offre en avant du museau, non plus un glaive, mais, comme son nom l'indique, une véritable scie. C'est une lame longue (quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur les deux bords d'épines osseuses un peu écartées, très-fortes et très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et ressemblent à des dents, mais elles n'en ont pas la texture. (Les vraies dents de l'animal se trouvent sur ses mâchoires; elles ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, le monstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des Cachalots... Quelles affreuses blessures!

[234] _Pristis antiquorum_ Latham.

Le _Chirurgien_[235] et le _Docteur_[236] présentent aussi une arme dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve à la queue et non à la bouche; elle est petite. C'est une sorte de _lancette_.

[235] _Acanthurus chirurgus_ Bloch.

[236] _Acanthurus cœruleus_ Bloch.

Enfin, plusieurs espèces sont armées d'un appareil admirable, avec lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et frapper avec la rapidité de l'éclair. Nous voulons parler des Poissons électriques, dont le plus connu est la _Torpille_[237], poissons qui semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l'eau, une étincelle du majestueux météore qui éclate dans les airs.

[237] _Torpedo Galvanii_ Risso.

VI

La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la reproduction de l'espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le grand but ne manque jamais d'être atteint.

A l'époque de la reproduction, les femelles s'approchent du rivage et des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs. Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.

Pour que le vœu de la Nature s'accomplisse, il n'est pas nécessaire que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les tendres sentiments! A quoi leur servirait l'affection sexuelle? Sous ce rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].

[238] Voyez le chapitre XXIII, § 6.

Chez les _Épinoches_[239], les choses se passent un peu différemment. Quoique ces poissons appartiennent à l'eau douce, nous devons dire quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d'amour, construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu'il est prêt, l'Épinoche appelle une femelle, l'encourage à le suivre. Si elle oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l'entraîne violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille pendant qu'elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse et _reglisse_ par-dessus en _frétillant_; les quitte pour réparer le dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près de pondre, et répète le même manége jusqu'à ce que le berceau soit suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse qu'une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid, le museau à l'entrée, il agite l'eau sans cesse avec ses nageoires. Il paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.

[239] _Gasterosteus aculeatus_ Linné.

Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien longtemps, que les _Gobies_ et les _Hippocampes_ ont aussi l'habitude de construire des nids pour recevoir leurs œufs.

Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées. Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière. Les plus célèbres sont les _Esturgeons_[240], qui abandonnent la mer, et particulièrement la mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du Danube; les _Aloses_[241], si recherchées pour la table quand on les prend à l'époque de l'émigration, et si peu estimées au contraire au moment de leur retour; et les _Saumons_, qui remontent les fleuves et les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant, à l'aide d'une force musculaire excessive, des obstacles en apparence insurmontables.

[240] _Acipenser_ Linné.

[241] _Clupea alosa_ Linné.

Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux, après être retournés à la mer. (A. Duméril.)

Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en reprit quelques-uns.

Les Poissons sont d'une fécondité excessive. Leur multiplicité dépasserait tout ce qu'on peut imaginer, si mille causes de destruction ne s'y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent, le soleil les dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs, produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont dévorés; des quantités considérables d'adultes servent de nourriture à d'autres Poissons, à des Oiseaux, à d'autres animaux marins et à l'Homme lui-même.....

On a trouvé par le calcul:

Chez un _Rouget_[242]............................... 81 586 œufs. Chez une _Sole_[243]................................ 100 362 Chez un _Maquereau_[244]............................ 546 681 Chez une _Carpe_[245] de 45 centim............ 600 000 à 700 000 Chez un _Esturgeon_ pris à Neuilly.................. 1 467 856 Chez une _Plie_[246] de 30 centimètres.............. 6 000 000 Chez un _Turbot_[247] de 50 centimètres............. 9 000 000 Chez un _Muge à grosses lèvres_[248]................ 13 000 000

[242] _Mullus barbatus_ Linné.

[243] _Solea vulgaris_ Cuvier.

[244] _Scomber scombrus_ Linné.

[245] _Cyprinus carpio_ Linné.

[246] _Platessa vulgaris_ Cuvier.

[247] _Rhombus maximus_ Cuvier.

[248] _Mugil chelo_ Cuvier.

Après la ponte[249], l'œuf devient plus transparent, et l'on voit apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu d'un amas de gouttelettes d'huile, une petite tache circulaire blanchâtre. Chez les Poissons d'été, une heure ou deux suffisent pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis qu'il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe s'affaisser, diminuer d'épaisseur, mais en même temps s'agrandir et se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus, envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de l'œuf. En même temps l'embryon se manifeste sous la forme d'une ligne blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l'œuf. Plus tard, les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe, et les yeux apparaissent comme des points noirâtres. Enfin, les œufs ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d'incubation dans la Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois chez la Truite et le Saumon.

[249] Voyez planche XXVII.

La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les Salmonidés portent, au sortir de l'œuf, une énorme vésicule, qui les rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs ennemis; ils se retirent à l'abri de la vive lumière, et se nourrissent des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le jeune Poisson est semblable à ses parents.

Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu d'exceptions à cette règle.

On cite comme exemple du contraire le _Hassar_[250], dont nous avons déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu'on a comparé au nid de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de manière que sa partie supérieure arrive jusqu'à la surface de l'eau. L'orifice est petit: il a juste ce qu'il faut pour laisser passer une femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu'à la sortie des petits.

[250] _Doras costata_ Lacépède.

Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid; on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses piquants et sort à l'instant de la couchette; il se précipite dans le panier. (R. Schomburgk.)

Le père poisson, qui montre quelquefois tant d'affection pour les œufs à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent, il n'est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!

On assure cependant que l'Épinoche mâle, après avoir courageusement protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui viennent d'éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins, les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur apporte progressivement une nourriture convenable.

On dit aussi que l'_Aiguille de mer_ mâle[251] présente sous la queue deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant. Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont ainsi soumis à une sorte d'incubation. Au mois de juin, les petits éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes les fois qu'un danger les menace, ils retournent chercher un refuge dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit poisson, c'est le mâle qui est la mère.

[251] _Syngnathus acus_ Linné, vulgairement _Poisson tube_.

Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que le _Requin_ ne le cède en _bonté paternelle_ à aucune créature vivante. L'illustre historien dit que le père et la mère se disputent le soin d'alimenter leurs tendres nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu'ils les reçoivent dans leur _gueule protectrice_, quand il survient quelque ennemi.

Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.

VII

La mer est une abondante source de productions pour les population des côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La ligne ou la drague, le filet flottant ou le chalut[252], tout est bon pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être de quelque utilité ou de quelque agrément.

[252] Voyez la planche XXVIII.

Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu'on réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la pisciculture.

Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement et au luxe de leur table.

On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu'amenait la marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés.

Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L'industrie du lac Comacchio est l'une des plus considérables.

Au milieu du XVIIe siècle, une découverte vint transformer la pisciculture.

On savait que les Truites et les Saumons, quand vient l'époque de la ponte, remontent les ruisseaux qui roulent une eau limpide sur un fond de gravier; y choisissent une place où ils s'arrêtent; écartent les pierres avec leur tête et leur queue, les rangent de manière à former des espèces de digues qui puissent faire obstacle à la rapidité du courant, et dans les interstices desquelles leur progéniture se trouve à l'abri. C'est là, en effet, que la femelle dépose ses œufs. Les uns s'arrêtent sous un caillou, les autres sous un coquillage ou tout autre abri, jusqu'à ce que toutes les anfractuosités du lit qui a été préparé pour eux en soient garnies. Dans cette position, le choc continuel de l'eau ne peut les emporter, mais il les conserve dans un état de propreté indispensable à leur développement ultérieur. On savait encore qu'au moment où la femelle vient de pondre, le mâle verse sa laitance sur les œufs, et que cette laitance, entraînée par le liquide qui lui sert de véhicule, passe sur eux comme un nuage bienfaisant, les imprègne, leur communique la propriété de se développer, et se dissipe après avoir troublé la transparence de l'eau. (Coste.)

Le savant naturaliste Jacobi eut l'idée d'imiter dans un ruisseau artificiel ce que tous les jours il voyait se passer normalement dans la nature; il alla plus loin: il comprit toute la portée industrielle de sa découverte, et démontra, par des essais d'une précision et d'un bon sens pratique admirable, l'excellence des résultats.

C'est dans le Hanovre, près de Nortlem, que ces premiers essais furent tentés. Ils devinrent la source d'un commerce important. L'Angleterre accorda une récompense publique à leur auteur.

Dans ces dernières années, à l'occasion d'une réclamation de priorité à l'Académie des sciences, on apprit que, dans une des vallées les plus reculées de la chaîne des Vosges, un pêcheur de la Bresse, doué d'un remarquable esprit d'observation, et voulant porter remède au dépérissement de son industrie, avait passé plusieurs années de sa vie à refaire laborieusement la série des procédés de la fécondation artificielle. La nouvelle de cette application faite pour la première fois en France avec plein succès eut un grand retentissement.

On se demanda si l'on n'était pas en droit d'espérer le repeuplement des rivières et des lacs, et si l'on ne pourrait point étendre la main sur les champs inexplorés de la mer.

Un savant que sa position et ses travaux d'embryogénie comparée appelaient, tous les ans, à exposer dans ses cours les principes sur lesquels repose la nouvelle méthode, concourut puissamment à son organisation naissante, en lui accordant un bienveillant patronage et mettant à son service les laboratoires du Collége de France. C'est dans ces laboratoires que furent construits et perfectionnés les modèles de tous les appareils de pisciculture envoyés par les différents pays à la dernière exposition de Londres (Coumes).

M. Coste fit ressortir de quelle utilité serait pour les populations l'ensemencement des eaux, et éleva la question à la hauteur d'un intérêt public (Coumes).

Sur sa proposition, fut décrétée la création de l'établissement d'Huningue pour la pisciculture d'eau douce, et des viviers laboratoires de Concarneau pour l'étude des animaux marins.

L'établissement d'Huningue est un vaste appareil d'éclosion. Des bâtiments considérables contiennent les auges d'incubation, et les bassins pour recevoir les jeunes nouvellement éclos. Des réservoirs extérieurs sont destinés à la stabulation de l'alevin et à son acclimatement aux intempéries de l'atmosphère.

Cet établissement distribue un grand nombre d'œufs et de jeunes dans les lacs et les rivières de la France et des pays voisins. Son utilité est si générale, que sa construction a été suivie de constructions semblables à l'étranger.

Les viviers de Concarneau sont des laboratoires où la science et la pratique se prêtent un mutuel appui dans l'étude des animaux marins.

Des bassins sont réservés pour les animaux en expérience; d'autres, plus spacieux, servent au parcage des Crevettes, des Langoustes et des Homards, qui donnent lieu à un commerce considérable. Des aquariums nombreux contiennent une grande variété d'animaux. On voit se développer, dans cette maison transparente, les moindres particularités de la vie marine; Lucine elle-même n'a plus de mystère.

On y est témoin de la voracité des Vieilles et des Turbots, des Poulpes et des Sèches. On y voit la délicate opération de la mue des Homards et des Langoustes; l'accouplement des Aplysies, l'incubation des Plies toutes rondes de frai; la ponte pénible du Chat de mer, qui attache ses dix-huit œufs, par leurs longs filaments contournés en vrille, aux Goëmons et aux rochers, où ils seront retenus tout le temps que durera le travail embryonnaire. Enfin, on assiste à l'accouchement laborieux des Syngnathes et de l'Hippocampe. Rien de plus curieux que de voir cette pauvre bête fixée par l'enroulement de sa queue à une branche de Gorgone, tantôt noire, tantôt verte, tantôt pâle de douleur, donner successivement naissance, par intervalles irréguliers, à plus de cent cinquante petits, qui, aussitôt nés, se mettent à nager dans toutes les directions, emportés par leur caprice ou leur étourderie, indifférents aux souffrances de leur mère; tandis que le mâle, tournant autour de sa femelle, la caressant, l'entourant de sa queue, imite ses attitudes et ses changements de couleur, comme pour lui témoigner sa sympathie pour tant de souffrances.

Sous la haute direction et la puissante activité de l'inspecteur général des pêches, s'accumulent des matériaux considérables pour l'histoire des animaux et pour le progrès de la pisciculture marine. (L. Soubeiran.)

Ce n'est que par l'observation et l'expérience que l'on peut connaître les mœurs et les habitudes des Poissons, et que la science, mieux informée, fournira les données nécessaires pour concilier les intérêts de la reproduction des eaux avec ceux de la libre pratique, les exigences de l'industrie avec les besoins permanents du repeuplement.

On ne verra plus détruire par _centaines de millions_ (Coste) ces tourbillons de jeunes poissons de toute espèce, qui surgissent sur les plages vers le mois d'avril. Ces générations nouvelles descendront dans les vallées sous-marines pour aller s'y transformer en troupeaux de grande taille, ou seront retenues dans des viviers-parcs, où on les contraindra suivant qu'on les nourrira en liberté ou en prison cellulaire, à grandir soit en longueur, soit en épaisseur, comme le Bœuf et le Mouton que l'art façonne dans nos étables, comme le Turbot que l'on voit engraisser dans les viviers-laboratoires de Concarneau. (Coste.)

CHAPITRE XXXVI

LE HARENG.

«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»

(MICHELET.)

I

«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n'a jamais blâmé leur occupation; tandis qu'il a condamné celle des scribes et des changeurs d'argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.» (J. Walton.)

La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable.

Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d'autres genres de pêche plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs.....

On assure que les pêcheurs d'Angleterre retirent annuellement, de l'Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n'avons pas de peine à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547 francs de marée!

II

Parmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à l'eau salée, on doit ranger les _Harengs_.

Tout le monde connaît ces poissons. Il n'est personne qui n'en ait vu, sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à l'état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées.