Part 26
Lecteur, veuillez pardonner les considérations générales qui terminent ce chapitre. Nous venons d'aborder, sans nous en douter, un des sujets les plus importants de la zoologie. Ce n'était peut-être pas la place dans un livre qui n'est pas savant et dont l'auteur ne cherche pas à le paraître.....
CHAPITRE XXXV
LES POISSONS.
Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux.
(RACINE.)
I
Les Poissons sont les habitants de l'eau par excellence. Ils naissent dans l'eau, vivent dans l'eau et meurent dans l'eau. Quand on les retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d'asphyxie. Les Poissons sont les principaux hôtes de l'Océan, c'est-à-dire, les plus nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants.....
Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers. On serait tenté de croire, disait un homme d'esprit, frappé de cette immense étendue d'eau, que _notre globe a été créé surtout pour les Poissons!_
Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons parlé jusqu'à présent.
Pline n'a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé tant bien que mal 478; les savants d'aujourd'hui en connaissent plus de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l'eau douce.....
Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer d'habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple le _Chauffe-soleil_[197] des Antilles. D'autres, au contraire, ne quittent pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons le _Chien de mer_, nommé _Hexanche_[198] à cause des six fentes respiratoires qu'il a sur les côtés; le _Malarmat cuirassé_[199], qui ne sort de ses abîmes qu'à l'époque de la ponte; le _Télescope_[200], si remarquable par la grosseur de ses yeux, et le _Grenadier_[201], si singulier par la carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l'année à 1 200 mètres de profondeur.
[197] _Glysiphodon saxatile_ Cuvier et Valenciennes.
[198] _Hexanchus griseus_ Rafinesque.
[199] _Peristedion cataphractes_ Lacépède.
[200] _Pomatomus telescopus_ Risso.
[201] _Macropus rupestris_ Bloch.
Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, la _Clavelade_[202], la _Pastenague_[203] et la _Baudroie_[204].
[202] _Raja clavata_ Linné.
[203] _Raja pastinaca_ Linné.
[204] _Lophius piscatorius_ Linné, vulgairement _Grenouille_ ou _Diable de mer_ (_Rana piscatrix_).
Presque tous les Poissons marins réclament l'eau salée; c'est pourquoi ils se tiennent éloignés de l'embouchure des grands fleuves. Il en est, au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait un mélange habituel d'eau douce et d'eau de mer. Le _Muge_[205], la _Daurade_[206], le _Flet_[207], offrent de remarquables exemples de cette nécessité d'un séjour dans un milieu saumâtre.
[205] _Mugil cephalus_ Linné, vulgairement _Mulet de mer_.
[206] _Chrysophrys aurata_ Cuvier.
[207] _Pleuronectes flesus_ Linné, vulgairement _Picaud_.
Certains Poissons vivent à peu près isolés; d'autres se réunissent en troupes innombrables.
Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les Grues, à un instinct d'émigration. Ils se rassemblent par millions, et forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent de plusieurs lieues.
II
Les Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière, renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont admirablement taillés pour l'élément auquel ils appartiennent. Beaucoup ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés.
Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit souvent très-différente!
Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du rivage ou l'embouchure des cours d'eau; qu'ils soient écailleux ou chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils sont semblables et néanmoins divers. Toujours l'unité et toujours le changement!
Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre, exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau. En voici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s'allonge en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes percées comme les trous d'un flageolet!...
Les Poissons sont couverts d'écailles minces, dures et serrées, nacrées ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans l'_Anguille_[208].
[208] _Muræna anguilla_ Linné.
La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux. Leur tissu est pénétré d'une graisse huileuse qui l'empêche d'être altéré par l'eau salée.
Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés de l'Océan.
Les _Rougets_ sont vêtus de pourpre. La _Coquette_[209] est tachetée de vermillon et de violet. La _Jarretière_[210] ressemble à un serpent argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et d'azur. Les _Zées_ sont décorés d'une riche et somptueuse broderie. Les _Scares_, les _Maquereaux_, les _Daurades_, étincellent de l'éclat de l'émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir.....
[209] _Holacanthus tricolor_ Lacépède.
[210] _Lepidopus argyreus_ Cuvier.
Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses ou en taches ocellées.
La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement fugaces: elles s'affaiblissent quand l'animal devient malade ou vieux; elles se ternissent quand il n'est plus dans son élément; elles se transforment dans l'hiver; elles s'évanouissent au moment de la mort... Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur qu'éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque).
On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.)
Bennet a fait connaître un _Requin_ remarquable par la phosphorescence d'un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement. Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de l'eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres parties s'éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge.
La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu'elle ne nage pas facilement.
Comme elle vit de rapine et qu'elle est nocturne, Bennet conjecture qu'avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur avec une torche attire le poisson.
III
Les Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d'autres Poissons, et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le plus souvent même sans les couper.
Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et demie plus long que lui.
John Barrow rapporte qu'un _Chien de mer_ harponné près de l'île de Java avait dans son estomac un grand nombre d'ossements, fragments d'une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau.
Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva, dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé.
Dans un troisième individu des mêmes parages, l'estomac contenait un soldat avec son sabre.
Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes, pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif renfermait un _Cheval tout entier!_ Ce fait est-il bien authentique?
Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau français _le César_, plusieurs matelots qui s'étaient jetés à la mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec acharnement, sans être effrayés par les bordées d'artillerie qui tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.)
Le père Labat affirme, de _la façon la plus formelle_, que les Requins _préfèrent la chair des noirs à celle des blancs_, et cela parce qu'elle est plus savoureuse et _plus parfumée_. Il ajoute que les _Anglais sont plus prisés_ des Requins _que les Français_.
Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires, mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la langue.
Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n'y a que trois os qui puissent porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit.
Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes, ou bien encore déprimées et arrondies.
Celles de la _Raie_ représentent de petites plaques d'ivoire serrées les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d'un pavé. Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et ressemblent moins à des dents qu'à des crochets.
Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux des _Loups de mer_. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes et quelquefois _garnies de denticules sur les bords_. Le poisson en possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu'on prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L'animal saisit avec la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l'empreinte de ses dents sur les ancres des navires.
Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l'herbe?
On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si rapprochées, qu'en promenant les doigts dessus, on croit toucher du velours.
Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits tubes attachés en séries parallèles à des espèces d'arcs osseux, comme les brins d'une frange. Chez les _Aiguilles de mer_[211] et les _Chevaux chenilles_[212], au lieu d'être disposés en peigne, ces organes sont groupés en touffes arrondies.
[211] _Syngnathus acus._
[212] _Hippocampus._
Les orifices des branchies sont les _ouïes_, fermées par les _opercules_.
Les mouvements habituels de la bouche et des opercules ont donné lieu à l'opinion vulgaire que le Poisson _boit constamment de l'eau_. De là le proverbe: _Altéré comme un Poisson_; proverbe absurde, attendu que, lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J. Franklin.)
Les branchies offrent l'admirable propriété de s'emparer d'une quantité d'oxygène d'autant plus considérable, qu'elles fonctionnent à une plus grande profondeur. (Biot et Delaroche.)
IV
Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d'entre eux produisent des sons bien caractérisés. Le _Coin-coin_[213] fait entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la voix peu harmonieuse du Canard. La _Vieille_[214] jette un cri plaintif quand on s'empare d'elle. Les _Thons_[215] vagissent comme des enfants, quand on les tire de l'eau. Le _Tambour_[216] fait, en nageant, un bruit étrange qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau d'âne bien tendue. Ce n'est qu'à l'époque du frai que ce Poisson se fait entendre; le reste de l'année, il est muet: la basane est détendue.
[213] _Pristipoma anas_ Valenciennes.
[214] _Balistes vetula_ Linné.
[215] _Scomber thynnus_ Linné.
[216] _Pogonias chromis_ Linné.
On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou, située au nord de la province d'Esmeraldas, dans la république de l'Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, mais _une sorte de chant_.
M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucher du soleil, quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint frapper son oreille. Notre voyageur crut d'abord au voisinage de quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et ne vit rien; il questionna un rameur.
«Monsieur, répondit celui-ci, c'est un Poisson qui chante.
--Comment, un Poisson qui chante!
--Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l'appellent _Sirène_, les autres _Musico_ (musicien).»
M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène. Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier concert.
Ce chant est sonore; il ressemble, à s'y méprendre, aux sons moyens des orgues d'église entendus d'une certaine distance.
Les Poissons chantent sans sortir de l'eau, comme la _sirène_ de M. Cagniard-Latour..... C'est vers le coucher du soleil qu'ils commencent à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence des auditeurs n'intimide nullement ces musiciens d'une nouvelle espèce[217]. (Thoron.)
[217] Les Nègres croient que ces petits Poissons, quand on les mange, rendent _amoureux_, au point qu'on aime toujours sans pouvoir jamais guérir.
Nous ne dirons plus: _Muet comme un Poisson!_
Les Poissons possèdent des espèces de rames appelées _nageoires_, qui leur servent à se soutenir dans l'eau et à nager. Le plus grand nombre en ont deux paires: deux devant (_pectorales_), qui sont les bras, et deux plus ou moins en arrière (_abdominales_), qui sont les jambes. Quand on redresse l'animal sur sa queue, la seconde paire se trouve placée, le plus généralement, à une certaine distance au-dessous de la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière. Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des autres, quand l'animal est dans sa position habituelle, ou sur le même niveau, quand il est vertical.
Les autres nageoires sont ordinairement impaires: la _caudale_ (c'est-à-dire la queue); l'_anale_ (simple ou double), à la racine de cette dernière, en dessous; et la _dorsale_ (simple, double ou triple), sur le bord supérieur.
Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six impaires.
Ces organes ont des _rayons_ plus ou moins nombreux, tantôt durs, tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.
Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s'élancer et s'arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d'air, remontent perpendiculairement du sein des plantes submergées. Les autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu'aux régions les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse; ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des navettes d'or et d'argent ou comme des paillons d'acier poli. Tous s'avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons, s'éparpillent, se réunissent de nouveau, s'égarent, disparaissent, et la trace de feu qu'ils ont laissée scintille encore à nos yeux émerveillés.
L'agitation et l'inconstance de la mer semblent s'empreindre, sur les êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité et la vivacité de leurs allures. Que d'harmonies ravissantes dans le sein de l'Océan!
Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d'autres, au contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu des _Bonites_[218] et des _Orbes_[219] amenés par le Gulf-stream dans la Manche, sur la côte du Devonshire.
[218] _Thynnus vagans_ Lesson.
[219] _Diodon._
La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée, échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée, c'est-à-dire verticale.
Chez l'_Hippocampe_, cette nageoire est grêle et susceptible de s'enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à saisir tous les corps qu'elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes se rencontrent étourdiment, ils s'entrelacent souvent l'un l'autre.
Certains Poissons, comme le _Grondin_, ont des nageoires très-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux sont les _Exocets_[220], le _Trigle_[221] et la _Rascasse_[222]..... Ces poissons s'élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent une étendue d'environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l'animal retombe dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu'ils sont poursuivis par une Daurade ou par un Dauphin, ils ont beau s'élancer hors du milieu qu'ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux et manque rarement son coup. Danger dans l'eau, danger dans l'air, danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle destinée[223].
[220] _Exocetus volitans_ Linné, _E. evolans_ Linné, _E. exiliens_ Linné.
[221] _Dactylopterus volitans_ Lacépède.
[222] _Pteroïs volitans_ Cuvier.
[223] Voyez la planche XXVI.
Les _Trigles milans_[224] offrent l'intérieur de la bouche lumineux. Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus de la mer, on croit voir un groupe d'étoiles filantes[225].
[224] _Trigla lucerna_ Linné.
[225] Voyez le chapitre V.
On trouve au Malabar un petit poisson appelé _Sennal_, qui se donne le plaisir de sortir de l'eau, non pas en volant, mais en rampant et grimpant le long d'une tige de Palmier. On en a vu s'élever jusqu'à deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une certaine quantité d'eau, et l'animal peut vivre quelque temps dans l'air.
Le _Hassar_[226], de l'Amérique méridionale, quand son marais se dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec ses écailles et ses nageoires. On dit qu'il résiste plusieurs heures au soleil le plus chaud. S'il trouve tous les marais desséchés, il s'enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui jusqu'au retour de l'eau.
[226] _Doras costata_ Lacépède.
V
Les Poissons ne manquent pas d'intelligence.
Le _Rémore_, que les marins français nomment _Sucet_, porte sur la tête un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A l'aide de cette espèce de ventouse, l'animal se fixe aux corps solides sous-marins. Il s'attache quelquefois au ventre du Requin, et se met ainsi sous la protection de ce monstre, qui l'emporte avec lui et malgré lui.
Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue.
Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvait _arrêter dans sa course_ le plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les flots soulevés par la tempête, rien n'était capable de vaincre la puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place où il l'avait fixé. A la bataille d'Actium, le vaisseau d'Antoine fut retenu par cet invisible obstacle, et c'est ainsi qu'Auguste obtint la victoire et l'empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire, généralement admise de son temps.
[227] Le Rémore, fichant son débile museau Contre le moitte bord du tempeste vaisseau, L'arreste tout d'un coup au milieu d'une flotte.
(DU BARTAS.)
«Que les vents soufflent tant qu'ils voudront, s'écrie le naturaliste romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].»
[228] Dy nous en quel endroit, ô Rémore, tu caches L'ancre qui tout d'un coup bride les mouvemens D'un vaisseau combattu de tous les élémens?
(IDEM.)
Cette fable ridicule n'était pas la seule, du reste, dont le Rémore était l'objet. L'innocente bête passait encore pour _entraver le cours de la justice_, pour _éteindre les feux de l'amour_, et pour _protéger les femmes dans une situation intéressante_.....
Les _Raies_ et les _Pastenagues_ se tiennent en embuscade pour saisir les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite.
Le _Filou_[229] demeure immobile au fond de l'eau; quand il voit un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et s'empare aussitôt de l'imprudent.
[229] _Epibulus insidiator_ Cuvier.
La _Baudroie_ possède des appendices flexibles, terminés par deux lobes charnus qu'elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât. Rondelet rapporte qu'une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques saisit avec les dents la patte d'un jeune Renard, et le retint prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes aquatiques?
Les _Rascasses_ poursuivent avec audace et déchirent avec acharnement les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands qu'elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!
Le _Soufflet_[230] de l'Inde, dont le museau est long et tubuleux, quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent dans ses eaux, s'en approche doucement; puis, avec une dextérité surprenante, il lance une goutte d'eau, qui frappe le diptère et le précipite dans la mer.