Part 14
Les Mollusques se servent de leur pied très-habilement. Ils l'étendent, le fixent par l'extrémité, le contractent sur son point d'appui, et se portent en avant. Réaumur a comparé la progression de ces animaux à celle d'un homme placé sur le ventre, qui allonge un bras, saisit un objet solide et entraîne son corps vers cet objet. Il y a cette seule différence que, chez le Mollusque, le membre se contracte tout entier.
Dans quelques cas rares, le bivalve agit exactement en sens inverse: il appuie fortement son pied contre le sable, le roidit, et fait reculer son corps, à peu près comme le batelier qui dirige sa nacelle en pressant avec sa rame contre le fond de la rivière.
Certains Acéphales exécutent de petits bonds et même de véritables sauts, mais c'est par un autre mécanisme: c'est en ouvrant et fermant leurs valves à plusieurs reprises et brusquement. Les _Pèlerines_ s'élancent quelquefois à travers les ondes pour éviter un danger. Les _Limes_[94] voltigent dans l'eau _comme les papillons dans l'air_, avec la même légèreté et la même étourderie. Leur locomotion est favorisée par une centaine de tentacules allongés, grêles, cylindriques, très-contractiles et très-mobiles, placés sur les bords du manteau, et composés de nombreux petits articles qui rentrent, au besoin, les uns dans les autres. (Deshayes.)
[94] Voyez la planche XVI, de la _Lima tenera_, que nous devons à l'obligeance de M. Deshayes.
III
Les _Manches de couteau_, ou _Solens_, s'enfoncent verticalement et profondément dans le sable. Leurs places sont indiquées par des trous qui correspondent au siphon de l'animal. Quand le Mollusque est alarmé, il rejette hors de son trou une certaine quantité de liquide, qu'il lance comme un petit jet d'eau. Ces Mollusques s'enterrent avec leur énorme pied conique, qu'ils allongent outre mesure; ils en font une dague naturelle qui s'aplatit, se fait pointue et perfore admirablement le terrain, puis qui redevient cylindrique, se renfle à l'extrémité et tire le coquillage de haut en bas. Il faut très-peu de temps pour qu'un Manche de couteau ait pénétré à une profondeur de 50 centimètres.
Les _Dattes de mer_, les _Pétricoles_, les _Saxicaves_ et les _Pholades_ se pratiquent une résidence dans le bois et dans les pierres. Leur cellule semble faite avec un emporte-pièce. Les Mollusques y sont logés étroitement, comme dans un étui, à pli de corps.
Comment ces animaux parviennent-ils à creuser les matières les plus dures? Aldrovande croyait qu'ils naissaient dans le sein même de la roche, pendant qu'elle était encore molle. Réaumur pensait qu'ils y entraient à cette même époque. Mais comment naissaient-ils ou s'introduisaient-ils dans le bois? D'autres ont supposé que le courant d'eau déterminé par leur respiration entamait à la longue les solides, comme la goutte d'eau use le granit. Mais la loge d'une Pholade est creusée en quelques mois! Suivant quelques-uns, le pied et le bord du manteau, pénétrés de particules siliceuses, frottent le roc comme du papier de verre, et râpent peu à peu le calcaire ou le silex. Suivant d'autres, le Mollusque est pourvu d'un liquide dissolvant qui attaque la substance dans laquelle il veut entrer. Enfin, un grand nombre soutiennent que l'animal perfore par un mouvement rotatoire de sa coquille, laquelle agit comme une sorte de tarière. Ces deux dernières opinions paraissent les seules vraies. Les bivalves qui se logent dans les calcaires tendres y entrent, les uns à l'aide d'une sécrétion acide, les autres par un moyen mécanique. Les bivalves qui creusent le gneiss, le grès, le bois, se servent du moyen mécanique seulement (Caillaud). Tous ces Mollusques pénètrent de plus en plus profondément, et rendent leur demeure de plus en plus spacieuse à mesure qu'ils grossissent.
La perforation des bivalves est en définitive un combat entre un corps dur et un corps mou, singulier combat dans lequel le corps mou a le dessus. Pourquoi triomphe-t-il? Parce que la vie domine et dominera toujours la matière. Le corps mou est animé, et le corps dur est inerte!
Il est des bivalves qui produisent une soie résistante, brune ou dorée, dont ils forment des câbles (_byssus_) qui les amarrent solidement aux rochers. Chez les _Moules_, le byssus est court et rude; chez les _Pinnes_, il est long et soyeux. On a essayé de filer et de tisser ce dernier. Les habitants de Tarente en font des gants et des bas. On en fabrique aussi des draps d'un brun fauve assez brillant, recherchés pour leur finesse et leur moelleux. On en a vu de très-beaux, à Paris, à l'exposition de l'an IX et à celle de 1855. M. J. Cloquet a offert, l'année dernière, à la Société zoologique d'acclimatation, une paire de mitaines faites de byssus de Pinne.
Chez quelques espèces, le byssus sert au Mollusque, non-seulement à s'attacher aux divers corps, mais encore à réunir ensemble de petites pierres, des morceaux de corail, des fragments de coquilles et d'autres matières solides, dont l'ensemble compose un manteau raboteux, dans lequel elles attendent leur proie, patiemment et à l'abri (Draparnaud). En construisant cette enveloppe, le Mollusque, par un artifice singulier, file et tisse la matière de son byssus, la tapisse intérieurement d'une couche plus fine et plus unie, et la renforce extérieurement avec les petits corps durs dont il vient d'être question, qu'il associe avec adresse et maçonne avec solidité. Son travail est donc en même temps, celui du tisserand, celui du tapissier et celui du maçon!
Ainsi vêtus d'un habillement calcaire ou d'un manteau feutré, enfoncés dans une roche ou attachés par un câble, les bivalves, animaux très-mous et très-délicats, peuvent vivre sans avaries et sans trouble, au milieu d'un élément toujours agité, quelquefois turbulent, souvent terrible!...
IV
Les plus petits bivalves ont à peine un demi-millimètre de longueur.
L'espèce la plus grande, la _Tridacne gigantesque_[95], peut dépasser un mètre. On l'appelle vulgairement _Bénitier_, parce qu'on se sert de ses valves, dans les églises, comme réservoirs d'eau bénite. Il en existe un bel échantillon à Montpellier, dans l'église de Sainte-Eulalie. Il y en a deux autres encore plus grands, à Paris, dans l'église de Saint-Sulpice. Ces derniers avaient été envoyés en présent à François Ier, par la république de Venise. Le curé Languet se les fit donner par Louis XIV. On dit que l'animal de ce bivalve, isolé, peut atteindre le poids de 15 kilogrammes, et que chaque valve peut dépasser celui de 300!
[95] _Tridacna gigas_ Lamarck.
Le manteau des Acéphales est une sorte de tunique membraneuse très-grande, à deux pans, épaissie et même frangée sur les bords. Ce manteau les protége, et il est lui-même protégé par les deux volets de la coquille.
L'animal possède quelquefois des yeux et des oreilles; mais, comme il n'a pas de tête pour les porter, ses yeux sont placés à la marge du manteau, et ses oreilles dans le ventre!.....
Les _Tellines_, les _Pinnes_, les _Arches_, les _Pétoncles_, ont des organes oculaires assez distincts, mais très-petits. Ces animaux sont, du reste, très-myopes, et le grand jour les éblouit.....
Les oreilles sont de petites ampoules qui contiennent un caillou microscopique suspendu dans une goutte d'eau.....
Lorsque l'on compare entre eux les organes des diverses espèces animales, on reconnaît bientôt qu'ils passent de l'état le plus simple à l'état le plus compliqué par des nuances infinies. Mais les parties de ces mêmes organes n'arrivent pas toutes à la même perfection d'un pas égal. Il en est même qui s'arrêtent en route, pendant que d'autres accomplissent leur évolution.
Ce qui a lieu entre les éléments d'un même organe s'effectue de la même manière entre les organes d'un même appareil ou entre les appareils d'un même organisme[96]. Il semble même exister une harmonie compensatrice qui préside à ces inégalités de développement, souvent si prononcées, accordant à certaines parties ce qu'elle refuse à d'autres, de telle sorte que le budget de la nature se maintient toujours dans un équilibre parfait. (Gœthe.)
[96] Voyez le chapitre XXX.
V
C'est parmi les Mollusques Acéphales que se trouvent les redoutables animaux marins connus sous le nom de _Tarets_.
Ces Vandales d'un nouveau genre attaquent tous les bois submergés, à peu près comme les larves de certains insectes attaquent les bois exposés à l'air. En quelques mois, en quelques semaines, des planches épaisses, des poutres de sapin, des madriers de chêne, sont vermoulus de manière à n'offrir aucune résistance et à céder au moindre choc. On a vu des navires s'ouvrir en pleine mer sous les pieds des marins, que rien n'avait avertis du danger.
Linné appelait les Tarets, la _calamité des navires_ (_calamitas navium_).
Dans le commencement du siècle dernier, la moitié de la Hollande faillit périr sous les flots, parce que les pilotis de toutes ses grandes digues avaient été minés par les Tarets. Il en coûta des millions pour résister aux désordres produits par un chétif animal!
Les Tarets ont le corps allongé, vermiforme, mou, demi-transparent, d'un blanc légèrement grisâtre, terminé à une extrémité par une partie arrondie, improprement appelée _tête_, et à l'autre par une sorte de queue bifurquée.
Ils peuvent atteindre jusqu'à 35 centimètres de longueur.
Ils sont enfouis dans un long étui creusé aux dépens du bois, la partie céphalique au fond et la queue bifide en haut.
Les parois de l'étui sont revêtues d'un enduit mucoso-calcaire blanchâtre, très-fin, qui en rend les murs à la fois plus unis et plus solides.
La partie arrondie ou céphalique du Mollusque offre deux petites valves très-minces et très-fragiles, semblables à deux demi-coques de noisette. Ces valves sont immobiles et ne protégent qu'une très-faible portion de l'animal.
Les Tarets forment en quelque sorte le passage entre les Acéphales nus et les Acéphales bivalves.
Leur manteau constitue une espèce de fourreau charnu; il se divise en deux tubes que le Mollusque allonge et raccourcit à volonté. L'un de ces tubes sert à introduire l'eau aérée, qui va baigner les organes de la respiration et apporter jusque dans la bouche les molécules organiques dont le bivalve se nourrit. L'autre rejette au dehors cette eau épuisée, ainsi que les résidus de la digestion qu'elle entraîne en passant.
Les organes du Taret, au lieu d'être placés _à côté_ les uns des autres, sont disposés les uns _derrière_ les autres, à cause de la forme étroite et allongée de l'animal.
Quand on réfléchit à la _mollesse_ des Tarets, on a peine à comprendre comment ils peuvent entamer et détruire les bois les plus durs.
La larve de ce Mollusque est pourvue d'une couronne de cils natatoires. Elle nage avec facilité, monte et descend, cherchant le bois dans lequel elle doit pénétrer. Quand elle a rencontré une pièce à sa convenance, elle se promène quelque temps à sa surface, à la manière des chenilles arpenteuses. Elle y exerce une pression en se mouvant de droite à gauche et de gauche à droite, et pratique d'abord un tout petit godet dans lequel elle loge la moitié de son corps. Le jeune Taret se recouvre alors d'une couche de substance muqueuse qui se condense, brunit un peu, et offre au centre un et quelquefois deux petits trous pour le passage des siphons. Cette première couche, qui le lendemain, et surtout le troisième jour, devient calcaire, est l'origine du tube de l'animal. On ne peut voir ce qui se passe au-dessous, à cause de son opacité. Mais en sacrifiant et en détachant du bois quelques jeunes individus, on reconnaît que l'animal sécrète avec une très-grande promptitude une nouvelle coquille blanche, tout à fait semblable à celle de l'adulte, parsemée, comme cette dernière, de stries à dentelures très-fines.
L'apparition de la nouvelle coquille coïncide si exactement avec la térébration du bois et la formation rapide d'un trou relativement profond, qu'on doit la considérer évidemment comme l'instrument principal de la perforation.
Le jeune Taret mange les molécules du bois râpé. (L. Laurent.)
On protége les bois contre les ravages des Tarets en enfonçant dans leur tissu des clous à grosse tête. Ces clous se rouillent par l'action de l'eau salée, et le bois se trouve bientôt couvert d'une épaisse cuirasse d'oxyde de fer. Les Tarets éprouvent une forte antipathie contre la rouille et respectent le bois qui en est imprégné. On pourrait encore empoisonner le tissu ligneux avec le procédé bien connu du docteur Boucherie. On garantit les navires en les doublant de cuivre.
CHAPITRE XX
L'HUITRE.
«_Mensarum palma et gloria!_»
(PLINE.)
I
Les sociétés protectrices des animaux accordent des récompenses aux personnes sensibles qui ont entouré de soins affectueux la vieillesse des chiens et des chevaux; elles recommandent les bons traitements et la douceur envers tous les quadrupèdes, voire même envers les oiseaux, et blâment sévèrement les hommes endurcis qui les frappent, les blessent, les torturent[97]. Dans leur excès de zèle, elles voudraient même décider l'autorité à défendre aux professeurs, dans les écoles vétérinaires et dans les facultés, de faire des opérations et des expériences sur les animaux vivants.
[97] «Malheur à l'homme qui ne sait pas compatir aux souffrances des animaux, les alléger dans leurs peines, leur accorder des soins qui assurent leur force et la durée de leurs services! Malheur à celui qui les traite avec violence!» (BUFFON.)
On sait que le _fidèle ami de l'homme_ était déjà, du temps de Linné, une des principales victimes des expérimentateurs (_anatomicorum victima!_).
D'un autre côté, la loi Gramont punit les charretiers et les cochers qui traitent leurs solipèdes un peu trop brutalement.
Eh bien! les sociétés protectrices et la loi Gramont n'ont jamais rien dit sur la conduite barbare des hommes..... envers les pauvres Huîtres!
Essayons de combler cette lacune.
On commence par pêcher les Huîtres, c'est-à-dire par les tirer de leur élément. On les place ensuite dans des parcs d'eau plus ou moins saumâtre, malpropre, remplie d'une vilaine matière verte, qui s'introduit peu à peu dans leur appareil respiratoire, l'imprègne, l'obstrue et le colore. L'Huître se gonfle, engraisse, et arrive bientôt à un état d'obésité voisine de la maladie.
Quand la misérable n'en peut plus et que son séjour dans un pareil milieu l'a rendue d'un vert livide, on la pêche une seconde fois. Hélas! elle ne doit plus revoir ni la mer, ni son parc, ni son rocher natal! Elle n'aura d'autre eau à sa disposition que la petite quantité de liquide retenue entre ses deux coquilles, quantité à peine suffisante pour l'empêcher d'être asphyxiée.
Bientôt les Huîtres sont enfermées dans une bourriche étroite et obscure (prison ignoble, sans porte ni fenêtre!). On oublie que ce sont des animaux; on les empile comme une marchandise inerte, on les entasse comme des pavés...
La bourriche est emportée et secouée par un chemin de fer. Elle s'arrête devant un restaurant.
Nous voici au moment le plus critique pour les malheureuses bêtes. Une femme sans pitié les saisit l'une après l'autre; avec un gros couteau ébréché, elle ampute brutalement la partie de leur corps adhérente à la coquille plate, et détache violemment cette coquille, après avoir rompu la charnière[98].
[98] Les anciens ouvraient les Huîtres sur la table même. Sénèque le dit très-expressément.
Cette cruelle opération terminée, l'animal est exposé aux courants d'air, sans aucune précaution. On l'apporte tout souffrant sur une table. Là un gastronome impitoyable jette du poivre pulvérisé ou du jus de citron (c'est-à-dire des acides citrique et malique) sur le corps de l'infortunée et sur la blessure encore saignante. Eheu! Puis avec un petit couteau d'argent, _qui ne coupe jamais_, on incise une seconde fois la reine des Mollusques, ou, pour mieux dire, on la scie, on la déchire, on l'arrache de son battant concave. On la saisit avec deux crocs pointus qu'on enfonce dans son foie et dans son estomac, et on la précipite dans la bouche. Les dents la pressent, l'écrasent, la broient toute vivante et toute palpitante, réduisant à une masse informe ses organes d'abord meurtris, puis triturés, imbibés de son sang, de sa graisse et de sa bile!!!
On dira peut-être que les Huîtres n'ont ni tête, ni jambes, ni bras; qu'elles sont sans yeux, sans oreilles et sans nez; qu'elles ne bougent pas, qu'elles ne crient pas!.....
D'accord! parfaitement d'accord! mais tous ces caractères négatifs ne les empêchent pas d'_être sensibles_. Deux célèbres Allemands, MM. Brandt et Ratzeburg, ont montré qu'elles possèdent un système nerveux assez développé. Or, si elles sont sensibles, elles peuvent souffrir. Ce qu'il fallait démontrer[99]!
[99] «L'animal a-t-il des nerfs pour être impassible? Qu'on ne suppose pas cette impertinente contradiction dans la nature.» (VOLTAIRE.)
Hâtons-nous toutefois de tranquilliser les pêcheurs, les éducateurs, les vendeurs, les ouvreuses et les consommateurs! On excuse l'indifférence des sociétés protectrices et le mutisme de la loi Gramont, par l'énorme différence qui existe entre ces Mollusques imparfaits et les animaux supérieurs, différence si grande, que leur physionomie ne rappelle pas l'idée que les gens du monde se font d'un animal. Ce sont des citoyens d'un autre élément que le nôtre, vivant dans un milieu où nous ne vivons pas, offrant une structure dégradée, une vitalité obscure, des mouvements indécis et des mœurs insaisissables..... On peut donc les voir mutiler, les mutiler soi-même, les mâcher et les avaler sans émotion et sans remords!
Un savant des bords de la mer se fit un jour apporter une douzaine d'Huîtres. Il voulait étudier leur organisation. Il les tourna, les retourna, examina leurs diverses parties en dehors et en dedans, les dessina et les décrivit. Après son travail, ces intéressants Mollusques n'avaient rien perdu de leurs excellentes qualités, et leur étude ne _porta aucun préjudice à la consommation_.
Cette histoire nous paraît apocryphe; parce que généralement, quand on a disséqué une bête, bien ou mal, on n'est guère tenté de la manger. Il y a plus: les zoologistes, qui connaissent _ex professo_ l'organisation des Huîtres, cherchent ordinairement à ne pas penser à leurs dissections passées, ou à s'étourdir sur leur savoir, quand ils veulent savourer sans répugnance ces très-estimables animaux.
C'est pourquoi nous avons hésité quelque temps à placer dans cet ouvrage un exposé plus ou moins anatomique de ce qu'on a écrit sur les organes de nos illustres et malheureux bivalves.....
Du reste, nous supplions le lecteur, s'il est au moment de déjeuner avec des Huîtres, de ne pas lire les détails que nous allons donner. Nous ne voulons dégoûter personne.
II
Supposons devant nos yeux une Huître bien grasse, bien fraîche, bien ouverte, bien épanouie dans son battant concave.
Nous voyons d'abord un animal très-aplati, compacte, mou, demi-transparent, grisâtre ou gris verdâtre. Sa figure ressemble grossièrement à celle d'un ovale dont on aurait tronqué le petit bout. La partie tronquée répond à la charnière des battants et représente le sommet du coquillage. La ligne courbe qui naît à gauche forme sa partie antérieure; celle qui naît à droite, et qui est moins arrondie, représente sa région postérieure ou son dos, et le gros bout de l'ovale représente sa partie inférieure. Au sommet de l'animal, on aperçoit un corps semblable à un petit coussin irrégulièrement quadrilatère et légèrement renflé.
L'Huître est revêtue d'un _manteau_ très-ample, mince, lisse, contractile, plié sur lui-même, offrant deux lobes séparés dans la plus grande partie de sa circonférence, c'est-à-dire en avant, au gros bout de l'ovale, et en arrière, vers la partie inférieure. Ce manteau peut être comparé à une sorte de capuchon fortement comprimé, dont le sommet serait tourné vers la charnière. Les bords de cette tunique sont légèrement épaissis; on y remarque une multitude de petits corps ciliés, disposés sur un rang du côté intérieur, qui est comme frangé, et sur trois ou quatre rangs du côté extérieur, qui est comme plissé et festonné. Ces corps paraissent doués d'une sensibilité assez vive. L'animal peut les allonger et les raccourcir à volonté.
Si l'on écarte les lobes du manteau en avant, on observe à l'endroit de leur réunion, dans l'intérieur du repli, quatre pièces irrégulièrement triangulaires, plates, appliquées les unes contre les autres. Ce sont les parties de l'animal chargées de choisir sa nourriture et de l'introduire dans la bouche. On les appelle _tentacules_ ou _palpes labiaux_. La _bouche_ est située au milieu; elle paraît grande et dilatable; elle s'ouvre immédiatement dans l'_estomac_. Celui-ci a la forme d'une poche cylindrique; il est caché dans l'intérieur du coussinet quadrilatère. De la partie postérieure de l'estomac part un _intestin_ grêle, sinueux, qui se dirige obliquement vers le côté antérieur, descend un peu, puis remonte, passe derrière la cavité stomacale, se boucle en haut d'arrière en avant, descend vers le dos, et se termine à sa partie moyenne par un canal flottant, dont l'extrémité est à peu près en forme d'entonnoir. Là on trouve l'ouverture par où sont expulsés les excréments.
L'estomac et l'intestin sont entourés de tous côtés et pressés par une matière épaisse, noirâtre, abondante, pénétrée d'une liqueur d'un jaune foncé. Cette matière n'est autre chose que le _foie_; la liqueur jaune, c'est la _bile_.
Ainsi, en résumant, on peut dire que les Huîtres ont l'estomac et l'intestin dans le foie, l'ouverture de la bouche sur l'estomac et l'ouverture de l'intestin dans le dos.
Depuis longtemps, les gastronomes ont constaté que le coussinet quadrilatère était, dans nos coquillages, la partie la plus savoureuse et la plus excitante. Aussi, aux environs de Cette, où les Huîtres sont fort grandes, certains amateurs, très-distingués, adoptent et proclament le principe de diviser transversalement le corps du Mollusque et de manger seulement le coussinet. L'histoire naturelle a expliqué cette petite découverte de la gastronomie. Elle a reconnu que c'est la bile sécrétée par le foie et contenue dans sa substance, qui active, qui effrite chez nous la surface gustative de la langue et du palais, et qui vient encore en aide aux fonctions de l'estomac.
Au-dessous du foie paraît le _cœur_ (car les Huîtres ont un cœur), composé de deux cavités distinctes, une _oreillette_ et un _ventricule_: la première presque carrée, à parois épaisses et d'un brun noir; la seconde en forme de petite poire, à parois minces et comme grise. Les deux angles antérieurs de l'oreillette reçoivent chacun un gros _vaisseau_, dans lequel s'ouvrent trois autres conduits formés par la réunion de plusieurs veines déliées. La pointe du ventricule donne naissance à un _canal_ qui se sépare, à sa sortie, en trois branches divergentes: l'une qui se dirige vers la bouche et les tentacules; la seconde, qui se rend au foie; la troisième, qui fournit aux parties inférieures et postérieures du Mollusque.
Le cœur entoure étroitement, embrasse, si l'on veut, la partie terminale de l'intestin, le _rectum_; de telle sorte que celui-ci semble passer sans façon au milieu du noble organe, pour arriver plus vite à sa porte de sortie. Quand le cœur se contracte, il pousse le sang, mais il pousse aussi bien autre chose!... O bizarrerie des bizarreries!