Le monde de la mer

Part 13

Chapter 133,490 wordsPublic domain

Dans plusieurs espèces, les observateurs ont découvert un organe particulier, le _vibracule_, sur lequel nous arrêterons quelques moments notre attention. C'est un filament creux, situé à l'angle supérieur et extérieur de chaque cellule, rempli d'une substance comme fibreuse et contractile, qui lui permet d'exécuter des mouvements très-remarquables. Ces mouvements ont lieu à des intervalles réguliers, ordinairement très-courts. D'abord, le filament se porte vers le bas, frémit, oscille et semble balayer; puis il revient sur lui-même, et descend dans la direction opposée, où il répète le même jeu, avec le même ordre et dans le même temps. Ces fonctions sont-elles, comme on l'a dit, indépendantes, jusqu'à un certain point, de la volonté du Bryozoaire? Quel est leur but? On pense que cet organe sert à nettoyer et surtout à fortifier l'entrée de la cellule. Il s'agite encore quelque temps après qu'on a mutilé ou tué le petit animal. La pauvre bestiole malade ou morte est encore défendue par son vibracule protecteur!

II

D'après ce qui précède, on voit que les animalcules des Bryozoaires sont plus compliqués que ceux des Polypiers. L'étude de leur anatomie confirme pleinement cette conclusion. Ainsi leur appareil digestif n'est pas réduit à un simple sac avec un seul orifice. Il présente une bouche, un pharynx, un œsophage, un gésier, un estomac membraneux, et des intestins avec une ouverture spéciale..... On a décrit des espèces dans lesquelles le gésier semble pourvu d'un certain nombre de dents intérieures, formant un merveilleux pavé, un moulin vivant, destiné à broyer la nourriture avant son entrée dans le second estomac.

L'organisme de la plus petite bête révèle à nos yeux étonnés une combinaison savante, un art admirable qui dépasse infiniment tout ce que l'industrie humaine pourrait offrir de plus parfait!

III

Les savants s'accordent aujourd'hui à placer parmi les Bryozoaires un certain nombre de faux Polypiers, dont les animalcules étaient restés pendant longtemps mal étudiés et mal connus: par exemple, les _Flustres_ et les _Eschares_.

Les Flustres[88] ont de petites loges plus ou moins cornées, groupées symétriquement comme les alvéoles des Abeilles. Tantôt elles composent des croûtes qui recouvrent les Algues et les autres corps marins, tantôt elles forment des feuilles minces ou des tiges rubanées. Dans certaines espèces, il n'existe de cellules que d'un seul côté; dans d'autres, il y en a sur les deux. Leurs orifices sont extrêmement petits et défendus par des épines microscopiques.

[88] Voyez planche XV.

Leurs tentacules sont couverts de cils vibratiles (toujours des cils vibratiles!) disposés en séries droites, qui produisent, dans leurs mouvements, l'effet d'une rangée de perles animées qui rouleraient de la base à la pointe de l'organe.

Les Eschares forment des expansions comme foliacées. L'entrée de leurs cellules possède aussi son épine protectrice.

Les expansions représentent encore des ruches microscopiques, dont les citoyens jouissent à la fois d'une existence commune et d'une existence indépendante. Comme chez les Polypiers, chacun mange pour le compte de l'association et pour son propre compte. Travail et nutrition pour la république; travail et nutrition pour soi!

Très-probablement il règne, entre tous les habitants d'un même groupe, des sentiments de fraternité d'une nature particulière, dont nous n'avons aucune idée. Puisque ce qui est digéré par un membre de la famille profite jusqu'à un certain point à tous les autres, ne doit-il pas y avoir entre tous les divers individus, surtout entre les plus rapprochés, un lien physiologique plus ou moins étroit, lequel entraîne peut-être... un lien moral plus ou moins fort? Et, s'il en était ainsi, les animalcules d'une Flustre ou d'une Eschare ne devraient pas connaître le sentiment de l'égoïsme?.....

Que de combinaisons organiques et que de vitalités étranges sous le brillant azur de l'Océan!

CHAPITRE XVIII

LES MOLLUSQUES AGRÉGÉS.

..... S'attachent l'un à l'autre Par un je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

(CORNEILLE.)

I

Comme leur nom l'indique, les _Mollusques_ sont des animaux essentiellement mous ou _mollasses_, comme disait Cuvier. Ils offrent pour caractère constant de n'être jamais articulés.

Leur chair est froide, humide, visqueuse, souvent grisâtre. Leur peau présente généralement un repli plus ou moins ample, souple, qui cède et qui résiste, désigné sous le nom de _manteau_.

Quelques-uns sont _nus_, c'est-à-dire sans organe solide de défense, du moins apparent, semblables aux Limaces de nos jardins. Ils ont alors, ou une peau épaisse et coriace, un véritable cuir protecteur, ou une enveloppe mince et délicate, dans laquelle s'épanouit au-dessus du cœur et du poumon une lame cornée ou crétacée (_Limacelle_), plus ou moins épaisse et plus ou moins dure, sorte de bouclier rudimentaire destiné à garantir les viscères les plus nobles.

Mais ordinairement ces animaux sont protégés, contre les flots et contre leurs ennemis, par une véritable cuirasse calcaire (_coquille_), double ou simple, dans laquelle ils s'enferment plus ou moins complétement, quand un danger les menace. On les appelle alors _testacés_, ou plus vulgairement, _coquillages_.

Chez les Vertébrés, ce sont les parties molles qui recouvrent la charpente calcaire. Chez les Mollusques, c'est la charpente calcaire qui recouvre les parties molles. L'idée de considérer le test comme un _squelette extérieur_ est loin d'être nouvelle. Charles Bonnet disait, il y a longtemps: «_On pourrait regarder la coquille comme l'os de l'animal qui l'occupe._»

Pour les gens du monde, la distinction des Mollusques en nus et en testacés est une distinction parfaite. Pour les naturalistes, l'absence ou la présence de la coquille est un caractère à peu près sans valeur. En effet, on trouve dans la mer toutes les nuances intermédiaires possibles entre les Mollusques nus et les Mollusques testacés. La nature ne passe jamais brusquement d'une forme à une autre.

Il existe des Mollusques, de vrais Mollusques, avec une demi-coquille, d'autres avec un quart de coquille, d'autres avec un cinquième, un dixième, un vingtième de coquille.....

On a même constaté que beaucoup d'espèces, tout à fait nues, sont couvertes, dans la première période de leur vie, par une coquille parfaitement caractérisée, quelquefois même pourvue d'un couvercle, qui disparaît pendant leur accroissement. (Sars.)

Pour quiconque aime à surprendre les secrets de l'organisme, l'étude de la formation et du développement de la coquille est une source très-féconde d'instruction.

Les Mollusques sont _Agrégés_ ou _solitaires_. Nous parlerons d'abord des premiers, dont la constitution est la plus simple, et qui sont les plus rapprochés des Polypiers et des Bryozoaires.

Les Mollusques Agrégés sont _agglomérés_, comme les grappes de certains fruits, ou _enchaînés_, comme les grains d'un chapelet.

II

Les Mollusques agglomérés présentent des associations assez curieuses. Les principaux sont peut-être les _Ascidies_ dites _sociales_, masses de gelée translucide, tantôt d'une teinte uniforme, verte, brune, rouge, violacée, souvent très-pâle; tantôt, au contraire, multicolores et splendidement pointillées, rayées ou panachées.

Les Mollusques agglomérés sont attachés aux rochers, étalés à leur surface, comme des plaques de Lichens, ou suspendus à leurs arêtes, comme des groupes de glaçons. Les Varecs à larges feuilles abandonnés sur le sable après une tempête paraissent presque toujours couverts de ces animaux bizarres, protégés par leur manteau glaireux. Ces ensembles figurent quelquefois une pléiade de gracieuses étoiles, un bouquet, une rosette. Leurs individus élémentaires sont allongés ou arrondis, et souvent anguleux ou découpés.

Lorsqu'on introduit une de ces masses dans un aquarium, elle a l'air aussi apathique qu'une Éponge, et ne donne d'autre signe de vie apparent qu'un léger resserrement au pourtour des orifices. Mais, en l'examinant de près, on découvre qu'elle n'est pas aussi inanimée qu'on l'avait d'abord supposé, et que, par les mêmes ouvertures, entrent et sortent des courants d'eau extrêmement rapides, faisant parfois l'effet de tourbillons. (Rymer Jones.)

Les larves de ces animaux multiples sont isolées et libres. Alternance continuelle d'esclavage et de liberté!

A une époque de leur vie, ces larves se fixent. Quand l'animal a perdu la faculté de se mouvoir et qu'il a suffisamment grandi, on voit naître à la surface de son corps un certain nombre de petits tubercules qui s'allongent, se creusent et forment autant de nouveaux individus. Ceux-ci restent adhérents au corps de la mère, laquelle devient le fondateur d'une nouvelle colonie.

Il existe une très-grande diversité dans l'arrangement des membres de chaque association. Mais tous ces arrangements, quels qu'ils soient, présentent toujours un ordre rigoureux et une régularité géométrique.

Les habitants de ces brillantes compagnies sont plus ou moins nombreux, suivant les espèces; ils reçoivent en famille les mêmes rayons du soleil, les mêmes caresses de la vague, les mêmes coups de la tempête!... Tous remplissent leurs devoirs particuliers avec exactitude et zèle, sans trouble et sans humeur. L'accord le plus parfait règne entre eux, comme entre les animalcules des Polypiers et des Bryozoaires. Admirables communautés, dont les citoyens sont plus intimes et plus _unis_ que beaucoup d'autres! N'est-ce pas là le beau idéal de l'association républicaine? _E pluribus unum._

III

Un des genres les plus intéressants, parmi ces animaux, a été désigné sous le nom de _Botrylle_.

Les individus de chaque corporation sont au nombre de dix, de quinze, de vingt, ovoïdes, oblongs ou piriformes, et disposés comme les rayons symétriques d'une roue.

Quand on irrite une des branches de l'ensemble, un seul Mollusque se contracte. Quand on tourmente le centre, ils se contractent tous. (Cuvier.)

Les orifices buccaux se trouvent aux extrémités extérieures des rayons; mais les terminaisons intestinales aboutissent à une cavité commune, qui est au moyeu de la roue.

Voilà donc des animaux qui mangent séparément et qui remplissent ensemble une singulière fonction! Ce genre d'union et de communauté nous rappelle ce qui se passait dans _Ritta-Christina_. Mais, chez nos Mollusques, au lieu de deux individus soudés, nous en avons une quinzaine!

On peut considérer l'étoile entière comme une seule bête à plusieurs bouches! Mais alors il y a, chez elle, luxe d'organes pour la fonction intelligente, qui cherche et qui choisit, et parcimonie pour la fonction stupide, qui ne cherche pas et qui ne choisit pas!

Chez les _Pyrosomes_, la colonie n'est plus adhérente. Elle constitue une masse brillamment colorée, cylindrique, creuse, ouverte à une extrémité, fermée à l'autre. Cette masse flotte et se balance sur les eaux comme la Plume de mer.

L'espèce surnommée _atlantique_[89] varie singulièrement dans ses nuances. Elle passe avec rapidité du rouge vif à l'aurore, à l'orangé, au verdâtre, au bleu d'azur, d'une manière vraiment admirable (Lamarck). Elle est, de plus, phosphorescente.

[89] _Pyrosoma atlantica_ Lamarck.

Le nom de _Pyrosome_ signifie littéralement _corps de feu_. Humboldt a vu une troupe de ces splendides Mollusques côtoyer son vaisseau comme une bande de globes enflammés vivants, projetant des cercles de lumière de cinquante centimètres de diamètre, qui lui faisaient apercevoir à une profondeur de cinq mètres, et pendant plusieurs semaines, des Thons et d'autres poissons qui suivaient le navire.

Bibra, dans son voyage au Brésil, prit une fois sept ou huit Pyrosomes atlantiques et les porta dans sa cabine. A l'aide de leur lumière, il put lire, à l'un de ses amis, la description qu'il en avait faite sur son carnet[90].

[90] Voyez le chapitre III.

IV

Les _Salpes_ ou _Biphores_ offrent un groupement qui ressemble beaucoup moins à celui des Polypiers. Ces animaux ne sont plus agglomérés, mais disposés en séries. Ils font le passage des Mollusques que nous venons d'étudier aux Mollusques _solitaires_.

On trouve les Salpes réunies en longues files transparentes, d'une grande délicatesse de tissu: cordons composés d'individus placés côte à côte et greffés transversalement; rubans dans lesquels chaque bestiole est greffée bout à bout avec ses sœurs; doubles chaînes parallèles de créatures sociales, tantôt alternes, tantôt opposées..... Merveilleuse symétrie qui ne déroge jamais aux lois qui la régissent! Chapelets vivants dont chaque perle est un individu!

Ces sociétés voyageuses occupent jusqu'à 30 ou 40 milles d'étendue.....

Leurs Mollusques élémentaires ont un corps oblong, à peu près cylindrique; irrégulier, contractile, souvent irisé, quelquefois phosphorescent, ouvert à chaque extrémité; d'une transparence cristalline, avec une teinte rosée ou rougeâtre à l'intérieur.

Les colonnes de Salpes glissent dans les eaux tranquilles par des ondulations régulières. Les petites nageuses de chaque file se contractent et se dilatent simultanément. Elles manœuvrent de concert comme une compagnie de soldats bien disciplinés; chaque série ne semble offrir qu'un seul individu qui flotte en serpentant. Les matelots ont donné à la chaîne le nom de _Serpent de mer_. (Rymer Jones.)

Ces animaux nagent habituellement le dos en bas: ils font la _planche_. Ils se meuvent surtout en aspirant une certaine quantité d'eau par l'ouverture postérieure (qui est munie d'une valvule) et en la rejetant par l'orifice antérieur. En sorte que leur corps est toujours poussé en arrière, et qu'il chemine à reculons (Cuvier). Bizarre locomotion, qui ne ressemble en rien à celle des autres animaux!

Lorsqu'on retire de l'eau ces chaînes animées, leurs anneaux se séparent, et leurs individus se désagrégent. La compagnie est licenciée. Les Salpes perdent la faculté d'adhérer ensemble; les soldats ne peuvent plus s'aligner.....

On rencontre quelquefois, dans la mer, des Salpes _solitaires_. On serait tenté de les regarder comme d'un genre différent, si de récentes découvertes n'avaient prouvé que ce sont les mères ou les filles des Salpes enchaînées. On a constaté, en effet, que ces petites Salpes solitaires s'unissent ensemble en longs rubans à une époque de leur vie, et que ceux-ci engendrent des Salpes isolées. En un mot, les Salpes enchaînées ne produisent pas des Salpes enchaînées, mais des Salpes solitaires, et celles-ci, à leur tour, donnent naissance non à des individus distincts comme elles, mais à des Salpes enchaînées. Par conséquent, une Salpe n'est pas organisée comme sa mère, ni comme sa fille, mais elle ressemble à sa sœur, à sa grand'mère et à sa petite-fille. (Chamisso, Krohn, Milne Edwards.)

Que de recherches ne faut-il pas, que de patience et que de temps, pour arracher à la nature un admirable secret, que l'on apprend souvent en trois minutes!

Malgré leur organisation si limitée et leurs fonctions si réduites, les Salpes vivent et se reproduisent aussi certainement et aussi heureusement que les autres animaux. Elles s'élancent après leur proie ou l'attendent à l'affût. Elles ont des appétits, des instincts, peut-être même des caprices..... Véritables sybarites, elles passent leur vie à manger et à dormir; elles se promènent toujours en compagnie, sans trouble et sans fatigue; elles sont balancées constamment, doucement et mollement..... Ces associations enrégimentées ne révèlent-elles pas tout un monde nouveau de conditions particulières, de phénomènes collectifs et de sentiments confondus?

CHAPITRE XIX

LES MOLLUSQUES ACÉPHALES.

Mais de cervelle point!

(LA FONTAINE.)

Les Mollusques solitaires sont les vrais Mollusques. Il en existe un très-grand nombre. On peut les ranger tous sous deux types généraux. Les uns _sans tête_, c'est-à-dire à structure plus ou moins simple: on les appelle _Acéphales_. Les autres pourvus d'une tête, c'est-à-dire à structure plus ou moins compliquée: on les nomme _Céphalés_.

Occupons-nous d'abord des Acéphales.

Ces Mollusques sont tantôt nus, et tantôt enfermés dans une coquille (_testacés_).

I

Les Acéphales nus rampent sur les rochers, sur les Fucus et sur les animaux. Il y en a qui flottent en peuplades innombrables à la surface de la mer. Quelques-uns, collés contre les corps solides, ne paraissent avoir aucun mode de progression bien caractérisé.

Parmi ces Mollusques, mentionnons d'abord les _Ascidies solitaires_. Pauvres Ascidies! Figurez-vous des animaux en forme de sac irrégulier, qui adhèrent par une extrémité à quelque pierre ou à quelque coquille, et qui sont condamnés à vivre, à se reproduire et à mourir, sans changer de position. On en pêche fréquemment, à Cette, une espèce bien connue, de très-vilaine forme, et qu'on appelle _Bichus_[91]. On la dépouille de sa peau coriace, épaisse, ridée, d'un gris brunâtre; on isole ses viscères, qui sont d'un jaune pâle, et on les mange. Ils ont un goût d'abord salé, puis douceâtre, puis un peu piquant et comme poivré.

[91] Cette Ascidie se vend, au marché, 2 centimes et demi la pièce (15 mars 1863).

Ces Mollusques présentent deux orifices, à marge quelquefois ciliée, par lesquels, à la moindre pression, ils projettent avec beaucoup de force une certaine quantité d'eau[92].

[92] «_Ascidiæ exspuunt aquam tanquam e siphone._» (LINNÉ.)

Les Ascidies n'ont pas de mains, ni de lèvres pour saisir leur proie. Leur bouche est placée très-défavorablement; elle se trouve au fond du sac, et non à l'une de ses extrémités. Mais la nature n'a pas oublié qu'un animal, avant tout, doit se nourrir. La surface interne de la poche viscérale est couverte d'une multitude de cils vibratiles très-serrés, qui produisent dans l'eau de forts courants, tous dirigés vers l'orifice buccal. Vus au microscope, les cils dont il s'agit, font l'effet de roues ovales délicatement dentelées, tournant continuellement de gauche à droite. Ce mouvement engendre de toutes petites vagues; celles-ci entraînent les substances alimentaires vivantes ou inanimées, qui entrent dans le sac avec l'eau de la respiration, et les conduisent jusqu'à la bouche. Ainsi, chez ces curieux animaux (comme du reste chez beaucoup d'autres), manger et respirer sont deux fonctions qui se confondent! La Providence est économe d'organes, quand il faut!

Quelques auteurs attribuent des yeux aux Ascidies. Ils regardent comme tels six ou huit taches rouges (dans les organisations inférieures, les yeux sont souvent rouges) disposées en cercle autour des orifices de la peau. Il est difficile de comprendre à quoi serviraient des yeux chez des animaux privés de la faculté de se mouvoir et dont la structure est si dégradée. Mais qui sait, dit un savant naturaliste, de quelles _nonchalantes jouissances_ les Ascidies peuvent être susceptibles? (Rymer Jones.)

Les larves des Ascidies ne sont pas adhérentes comme leur mère. Elles se transportent librement d'un endroit dans un autre; elles nagent. Leur corps est rougeâtre. Elles ont une grosse tête presque opaque, avec une tache noire antérieure, et une petite queue aplatie qui constitue leur principal instrument de natation. Elles ressemblent à un têtard de Grenouille ou de Crapaud.

A l'époque où ces larves doivent se fixer, voici ce qui arrive. Elles appuient leur tête contre un corps solide, et restent là, la queue en l'air. Représentez-vous des baladins qui feraient l'_homme droit_. En même temps, leur face s'élargit et semble se creuser. L'animal sort alors de son calme habituel; il témoigne, par de violentes commotions, que ce n'est pas volontairement qu'il est retenu. L'amour de la liberté semble plus fort chez lui que le besoin de la transformation. Il fait tous ses efforts pour se dégager. Les vibrations de sa queue deviennent si rapides, qu'on ne peut presque plus la distinguer. Hélas! la pauvre bête est collée, solidement collée et pour toujours collée! Enfin cette agitation s'apaise. Une matière sort des bords de la tête, s'étale sur le corps solide, et la larve demeure irrévocablement fixée. La queue disparaît; elle n'était plus bonne à rien. Une tunique résistante s'organise autour de l'animal, et, sur les marges de la partie adhérente, surgissent de nombreuses saillies radiculaires qui assurent sa fixation (J. Dalyell.)

L'Ascidie adulte et immobile se rappelle-t-elle les courses vagabondes de son premier âge? Le Papillon se souvient-il du ramper de la chenille?

L'_Ascidie laineuse_[93], contrairement aux habitudes de ses congénères, est libre. Ici l'adulte a conservé les prérogatives de l'enfant. Cette espèce habite dans les eaux profondes, parmi le sable. Son sac est arrondi et d'un brun rougeâtre, avec l'intérieur des orifices écarlate. On ignore si l'extrémité inférieure du Mollusque est ou non enfoncée dans le sol; mais, en captivité, l'Ascidie reste couchée horizontalement, sans faire le moindre effort pour descendre plus bas ou pour changer de position. (Rymer Jones.)

[93] _Ascidia ampulla_ Bruguière.

II

Les Acéphales testacés sont plus nombreux que les Acéphales nus.

On les appelle _bivalves_, parce qu'ils possèdent une coquille à deux battants (_valves_). Ils sont abrités dans cette double carapace comme un livre dans sa couverture.

Quoiqu'ils manquent de tête, ils se nourrissent, ils sentent et ils se reproduisent. Ils ont des amitiés et des inimitiés, peut-être même des passions..... Toutefois ces dernières ne doivent pas être bien vives; car la plupart de ces animaux ont de la peine à changer de place, même à faire le moindre mouvement. Plusieurs demeurent fixés au rocher qui les a vus naître. Or, les sentiments tumultueux ne sont guère compatibles avec l'immobilité.....

Les bivalves sont répandus dans toutes les mers. On trouve partout des _Vénus_, des _Tellines_ et des _Arches_. Quelques espèces semblent cantonnées dans certaines régions: les _Pandores_ n'appartiennent qu'aux mers du Nord; les _Cames_ ne prospèrent, au contraire, que dans la zone australe. Les _Tridacnes_ n'ont été encore trouvées que dans les eaux situées entre l'Inde et l'Australie.....

Les bivalves habitent dans le sable ou dans la vase, sur des rochers et au milieu des plantes aquatiques. Ils peuvent vivre à de très-grandes profondeurs. La sonde a retiré, de 2800 mètres, une _Huître_ et une _Pèlerine_ pleines de vie et de santé (A. Edwards).

Les bivalves ont une coquille ovoïde, globuleuse, trigone, en forme de cœur, allongée comme une gousse ou aplatie comme une feuille. Cette coquille est une sorte d'étui à charnières, composé de battants égaux ou inégaux. Parfois l'un de ces battants est bombé et l'autre plat. Leur partie antérieure ressemble à la postérieure, ou en diffère d'une manière plus ou moins tranchée.

Les deux valves peuvent offrir plusieurs pièces accessoires; de là le nom de _multivalves_ que les anciens avaient donné aux coquilles ainsi organisées.

Les bivalves, un peu locomotiles, changent de place à l'aide d'un pied charnu extensible, qui ressemble moins à un véritable pied qu'à une grosse langue. Cet organe varie beaucoup quant à sa forme. C'est tour à tour une hache, une ventouse, une perche, une alène, un doigt, une sorte de fouet, une espèce de ressort. Ce pied est simple, fourchu ou frangé. Chez quelques espèces, son tissu paraît spongieux et capable de recevoir une quantité d'eau considérable. Alors l'organe se gonfle, s'allonge et se roidit. Puis, expulsant brusquement tout le liquide qu'il contient, il redevient petit et flasque, et peut rentrer dans la coquille.