Part 12
Elle n'a pas de bouche, et son appareil digestif paraît très-rudimentaire. Son pédicule est grêle, anguleux et articulé; il permet à l'animal de se balancer dans tous les sens, et semble jouir d'une sorte de sensibilité.
Entre les animaux qui ne changent pas de place et les animaux qui se meuvent, il faut mettre, comme intermédiaires, les animaux fixés qui se balancent. Toujours des transitions!
En 1823, M. Thompson a découvert une seconde espèce de Tête de Méduse, dans les mers d'Europe.
La _Pentacrine d'Europe_ est très-petite. Ses rayons sont profondément divisés en deux parties; l'animal semble en avoir dix. Ils sont ornés de cils tentaculaires disposés avec régularité. Le pédicule de cette espèce est grêle comme un fil.
Que d'organisations encore inconnues renfermées dans les profondeurs de l'Océan!
CHAPITRE XV
LES OURSINS.
_Atra magis pisces et ECHINOS æquora celent._
(HORACE.)
I
Les Astéries ressemblent à des étoiles, les _Oursins_ ressemblent à des melons. Tous appartiennent pourtant à la même classe: ce sont des _Échinodermes_.
Les Oursins sont vêtus d'une tunique calcaire souvent globuleuse ou ovoïde, quelquefois déprimée, composée de plaques (_assules_) hexagonales ou polygonales soudées intimement entre elles, formant vingt rangées symétriques distribuées par paires. Les rangées les plus larges portent des piquants mobiles (_baguettes_), qui sont à la fois des organes de protection et des organes de mouvement; les autres sont percées de pores en séries longitudinales régulières comme les allées d'un jardin (_ambulacres_), lesquels donnent issue à des filaments (_tentacules_) dont l'animal se sert pour respirer et pour marcher.
Dans l'_Oursin comestible_[76], la coquille est composée d'au moins 10 000 pièces distinctes, admirablement assemblées et si solidement unies, que l'ensemble paraît former un seul corps.
[76] _Sphærechinus esculentus_ Desor.
Les piquants sont souvent très-nombreux; ils recouvrent et protégent l'enveloppe. De là le nom de _Hérissons de mer_ qu'on a souvent donné à ces animaux. Les mots _Oursin_, _Echinus_, _Échinoderme_, indiquent aussi cette armure épineuse. Dans une espèce, on a compté jusqu'à 2000 piquants; dans l'Oursin comestible, il y en a au moins 3000. Ces appendices cachent tout à fait la tunique calcaire qui les porte, comme les perles nombreuses qui couvraient le fameux habit du duc de Saint-Simon. L'étoffe était de soie, mais _on ne la voyait pas!_
Les piquants des Oursins offrent à la base une petite tête lisse, séparée par un étranglement. La face inférieure de cette tête est creusée d'une facette concave qui s'articule avec un tubercule de la coque. Chaque piquant est mis en mouvement par un appareil spécial.
Ces épines présentent une structure poreuse. Elles sont souvent sillonnées longitudinalement ou formées de lamelles rayonnantes partant de leur axe, toutes criblées de trous et réunies entre elles par des prolongements transverses; de telle sorte qu'on ne voit à l'extérieur que les bords de ces lames revêtus d'une membrane garnie de cils vibratiles.
Les dimensions et les formes des piquants sont extrêmement variables. Des Oursins ont des épines trois ou quatre fois plus longues que le diamètre de leur enveloppe testacée; tandis que d'autres en ont de trois ou quatre fois plus courtes. Dans quelques-uns, ces organes sont réduits à de petites soies couchées sur la coque protectrice.
Les appendices dont il s'agit paraissent ordinairement subulés et pointus, ou cylindriques et obtus. Certaines espèces en offrent d'aplatis, même de tranchants sur les bords.
Dans les Oursins fossiles, on trouve des piquants tantôt creusés en entonnoir, tantôt dilatés en olive. On donnait autrefois à ces derniers, très-communs dans le terrain jurassique, le nom de _pierres judaïques_.
Chez une espèce[77] qui vit à la Nouvelle-Hollande, M. Hupé a trouvé un Mollusque gastéropode du genre _Stylifer_, enfermé dans un de ses piquants, creusé et profondément modifié, quant à sa forme et quant à sa structure, par la présence de ce petit parasite!
[77] _Leiocidaris imperialis_ Desor.
De tous les tableaux que nous offre la Nature, il en est peu qui aient plus de charmes que ceux dans lesquels nous voyons les créatures se donner les unes aux autres abri, nourriture et protection..... volontairement ou involontairement. L'instinct du _Stylifer_ n'est-il pas merveilleux? La Nature protége un animal en hérissant son corps d'une armure de poignards. Arrive un autre animal qui _se met en sûreté dans un de ces poignards!_
Quand les piquants sont tombés, les Oursins de nos côtes prennent la physionomie de petits fruits globuleux ornés de côtes et de tubercules symétriquement distribués. Leur forme arrondie, et plus encore leur substance calcaire, leur ont fait donner, dans certaines localités, le nom d'_œufs de mer_.
Les espèces déprimées ou tout à fait aplaties ressemblent beaucoup plus à des galettes qu'à des œufs.
Les filaments tentaculaires des Oursins sont tubuleux, très-extensibles et terminés par une petite ampoule. Ils peuvent se gonfler et se roidir; ils dépassent alors la longueur des piquants, et vont se fixer aux corps étrangers.
Ces organes sont très-nombreux dans l'Oursin ordinaire, il y en a au moins 1400, et dans l'Oursin melon environ 4300. (Caillaud.)
Les Oursins se meuvent avec leurs filaments et leurs épines. Edward Forbes en a vu _grimper_ sur les parois verticales d'un vase très-lisse.
Pour comprendre la manière dont ces animaux se servent de leurs organes, supposons un individu au repos. Tous ses piquants sont immobiles et tous ses filaments retirés dans la coque. Quelques-uns de ces derniers commencent à sortir, ils s'allongent et tâtent le terrain tout autour; d'autres les suivent. L'animal les fixe solidement. S'il veut changer de place, les filaments antérieurs se contractent, pendant que ceux de derrière lâchent prise, et la coquille est portée en avant. L'Oursin marche ainsi avec aisance, et même avec rapidité. Pendant sa progression, les suçoirs ne sont que très-faiblement aidés par les piquants; ceux-ci ne servent que de points d'appui sur lesquels roule l'animal.
Les Oursins peuvent voyager sur le dos comme sur le ventre. Quelle que soit leur posture, il y a toujours un certain nombre de piquants qui les portent et de suçoirs qui les fixent. Dans certaines circonstances, l'animal marche en tournant sur lui-même, comme une roue en mouvement.
II
La bouche des Oursins est située au-dessous du corps, ordinairement vers le milieu.
Autour de cet orifice existent des tentacules charnus, palmés, peu ou point rétractiles. Ce sont les organes de la préhension alimentaire.
Le système digestif présente un appareil osseux très-compliqué, de forme bizarre, connu depuis longtemps sous le nom de _lanterne d'Aristote_. Cet appareil se compose de cinq sortes de parties: les _dents_, les _plumules_, les _pyramides_, les _faux_, les _compas_. Les dents sont au nombre de cinq; elles ont une base prolongée et dilatée qui constitue la plumule; elles sont contenues dans une gouttière résultant de l'assemblage des pyramides. Celles-ci, au nombre de dix, sont réunies par deux; leur partie inférieure est consolidée par les cinq faux et par les cinq compas. Ce qui fait que, en résumé, l'appareil dentaire présente trente pièces[78]. Il faut beaucoup de bonne volonté pour lui trouver le moindre rapport avec une lanterne!
[78] D'après M. Caillaud, il existe quarante pièces dans l'appareil de l'_Oursin livide_, réduites à vingt par soudure.
Les dents sont longues, aiguës, arquées et très-dures. Leur tranchant est parfaitement organisé pour couper les substances les plus résistantes. Cependant, malgré sa dureté pierreuse, il serait bien vite limé par le travail; mais la Nature y a sagement pourvu. Les dents croissent par la base, à mesure qu'elles s'usent par la pointe, comme les incisives des Lièvres et des Souris; de telle sorte qu'elles se maintiennent toujours aiguisées et toujours en bon état.
Les Oursins mangent des Varecs, des Vers, des Mollusques et même des Poissons.
M. Rymer Jones a vu un individu s'emparer d'un Crabe vivant, lequel parut comme paralysé et ne tenta aucune résistance.
Un autre Oursin enlaça une _Galatée striée_[79] avec ses appendices buccaux; mais cette dernière, heureusement pour elle, ouvrit une de ses pinces, coupa les appendices, et se délivra de la fatale étreinte.
[79] _Galatea strigosa_ Latreille.
III
Plusieurs Oursins, ne se trouvant pas suffisamment protégés et par leur coque calcaire et par leurs piquants pointus, se taillent une demeure dans les roches les plus dures, dans le grès et le granit: cette demeure semble faite avec un emporte-pièce. L'animal s'y loge et s'y retranche merveilleusement. Il en défend l'entrée avec une partie de ses épines.
Des observations très-suivies et très-intéressantes ont été publiées par MM. Caillaud, Robert et Lory, sur la propriété perforante des Oursins. Les jeunes individus, alors qu'ils sont à peine gros comme des pois, creusent des trous en rapport avec leur taille. Ils se fixent d'abord au corps solide à l'aide de leurs filaments tentaculaires, entament ce corps avec leurs fortes dents et le rongent peu à peu. Ils enlèvent au fur et à mesure, avec leurs épines, les détritus qu'ils ont ainsi détachés.
Pauvres petits piqueurs de pierres! passer une partie de leur vie à travailler le granit avec les dents!
Lorsqu'un Oursin s'est aventuré un peu trop vers le rivage, et que la marée l'abandonne sur la côte, il s'enterre dans le sable, qu'il creuse avec ses appendices épineux. Sa cachette est reconnaissable au trou en entonnoir qui reste béant au-dessus. Les pêcheurs prétendent prévoir les orages d'après la profondeur plus ou moins grande où se tient le Hérisson de mer (Rymer Jones).
IV
Linné n'a mentionné que dix-sept espèces d'Oursins. Gmelin en a signalé cent sept. Aujourd'hui, on en connaît plusieurs centaines, et ce petit groupe d'animaux (_Echinus_) est devenu le type d'une classe tout entière (_Échinodermes_).
Dans beaucoup de pays, on mange les Oursins crus. Les ovaires de la plupart des espèces sont d'un rouge orangé et d'un goût agréable.
On estime en Provence le _comestible_, le _granuleux_[80] et le _livide_[81]. Cette dernière espèce est recherchée à Naples et sur les côtes de la Manche. On sert sur les tables, en Corse et en Algérie, l'_Oursin melon_[82].
[80] _Toxopneustes granularis_ Agassiz.
[81] _Toxopneustes lividus_ Agassiz.
[82] _Echinus melo_ Lamarck.
CHAPITRE XVI
LES HOLOTHURIES.
Pourquoi des animaux faits comme des _cornichons?_--Et pourquoi des _cornichons?_
I
Les savants comprennent dans la même famille que les Oursins de modestes animaux appelés _Holothuries_, ou plus vulgairement, _Cornichons de mer_.
Ces animaux sont allongés, tantôt cylindriques, tantôt pentagonaux, droits ou arqués, quelquefois sans forme déterminée. Plusieurs ressemblent à de gros Vers disgracieux.....
Leur longueur varie de quelques centimètres à un mètre. Les plus petits sont les moins rares.
Les Cornichons de mer ont une peau coriace, opaque ou transparente, souvent raboteuse ou granuleuse, farcie (c'est bien le mot) de parties calcaires. A travers cette enveloppe, sortent habituellement des filaments (_pieds tentaculaires_), creux, extensibles, épars ou symétriques, terminés, comme les pieds des Oursins, par une ventouse en miniature.
La bouche est placée à l'un des bouts du cylindre. On voit autour des appendices lobés, pinnés ou ramifiés. Cette bouche offre en dedans un anneau osseux, de dix à douze pièces calcaires. C'est un rudiment de la _lanterne d'Aristote_. A l'extrémité postérieure, se trouve un autre orifice par où jaillit de temps en temps un courant d'eau semblable à une petite fontaine.
Les Holothuries habitent généralement à de grandes profondeurs. Leurs mouvements sont assez bornés. Elles exécutent une sorte de reptation au moyen des ondulations plus ou moins fortes de leur corps, ou bien à l'aide des contractions plus ou moins nombreuses de leurs pieds.
Toujours baisent la terre et rampent tristement.....
Leurs pieds sont tantôt vers le milieu du ventre, dans un endroit qui forme comme un disque (sur lequel rampe l'animal à la manière des Limaces); tantôt disposés en séries nombreuses tout le long du corps. Chez l'_Holothurie frondeuse_[83], des mers du Nord, ils forment cinq rangées longitudinales.
[83] _Cucumaria frondosa_ Blainville.
Certaines espèces sont armées de petits organes en forme d'hameçons ou d'ancres, qui leur permettent de s'amarrer aux roches sous-marines. Lorsque ces crochets agissent sur la peau des mains, ils peuvent causer une sensation cuisante de brûlure.
Une Holothurie de la baie de Matavaï, dans l'île d'Otaïti[84], décrite par Lesson, longue d'un mètre et très-contractile (au point de se réduire à 33 centimètres), est lubrifiée par un liquide âcre et corrosif qui fait naître un prurit intolérable sur les doigts, lorsqu'on la touche sans précaution. Aussi les naturels de la mer du Sud témoignent-ils la plus grande répugnance à sa vue. (Lesson.)
[84] _Holothuria (Intestinaria) oceanica_ Lesson.
Beaucoup de Cornichons de mer, quand on les irrite, rejettent volontairement et brusquement leurs viscères, et ne tardent pas à périr. Ce phénomène est bien une des choses les plus étonnantes et les plus inexplicables qui existent dans les mœurs des animaux!
«Il est bon de comprendre clairement, dit le père Malebranche, qu'il est des choses qui sont absolument incompréhensibles.»
Le docteur Johnston raconte qu'il avait oublié une pauvre Holothurie, pendant deux ou trois jours, dans de l'eau non renouvelée. L'infortunée devint triste et malade (on le serait à moins). Bientôt elle vomit tout à la fois ses tentacules, son appareil buccal, son tube digestif et une partie de ses ovaires..... Ces organes tombèrent çà et là au fond du vase. L'effort musculaire avait été sans doute bien terrible, pour déterminer un pareil effet, et cependant la vie de la malheureuse n'était pas éteinte; car sa peau vide se contractait au moindre attouchement, et prouvait, par ses contorsions, qu'elle n'avait presque rien perdu de son irritabilité.
Mais ce qui est plus extraordinaire encore que ce vomissement et cette contraction, c'est que l'animal, privé de ses anciens viscères, en _reproduisit de nouveaux_ au bout de trois ou quatre mois, et recommença, _tout joyeux_, son train de vie habituel. (J. Dalyell.)
La division spontanée de certaines Holothuries, qui se partagent en deux morceaux, n'est pas moins digne de remarque que le rejet et la restauration de leurs organes. L'individu demeure quelque temps stationnaire; chacune de ses extrémités s'élargit et s'aplatit. En même temps, sa partie moyenne devient graduellement étroite, et finit par se réduire à un fil très-mince. Ce fil se rompt. On a alors deux demi-Holothuries de grosseur égale ou inégale. Plus tard, chaque portion se complète, et il en résulte deux animaux exactement semblables au premier. (Rymer Jones.)
II
Les Chinois mangent les Holothuries, ils estiment surtout le _Trépang_. Cet animal est chez eux l'objet d'un commerce considérable. Des milliers de jonques malaises sont équipées, tous les ans, pour la pêche de ce Zoophyte, et même des navires anglais et anglo-américains se livrent à la vente de cette denrée.
La récolte du Trépang exige beaucoup de patience et d'adresse. Le pêcheur malais se tient penché sur le bord de son embarcation, ayant dans les mains une longue perche formée de plusieurs bambous attachés bout à bout, et terminée par un crochet acéré. Sous le beau ciel de ce pays, son œil exercé aperçoit à une profondeur souvent considérable l'Holothurie qui rampe sur les fonds de sable ou de roche. Alors le Malais descend doucement le harpon, et, d'un coup prompt et sûr, il accroche l'animal.
On fait ensuite dégorger les Trépangs dans de la chaux de corail, et on les dessèche à la fumée (Lesson). La plus grande partie est expédiée en Chine. La tonne se vend jusqu'à 1800 francs.
Coupés en filaments, on en fait des potages qui rappellent, par leur délicatesse, la soupe à la Tortue.
La pêche a dépouillé les localités où ces animaux étaient autrefois très-abondants. Il serait à désirer qu'elle fût soumise à une réglementation.
Aux îles Mariannes, on recherche le _Guam_[85], et à Naples, la tubuleuse.
[85] _Mulleria guamensis_ Jäger.
III
Il est des animaux analogues aux Holothuries qui méritent notre attention: ce sont les _Synaptes_.
Ces animaux sont dépourvus de pieds tentaculaires; leur peau est transparente et laisse voir leur intérieur. Le microscope montre dans leur tissu des spicules nombreux qui occupent une disposition particulière dans les tentacules.
Les Synaptes vivent dans le sable tourbeux; elles se nourrissent des matières organiques qu'elles y rencontrent.
L'une des espèces les plus curieuses est la _Synapte de Duvernoy_[86], découverte aux îles de Chausey par M. de Quatrefages.
[86] _Synapta Duvernæa_ Quatrefages (voy. planche XIV).
Figurez-vous un cylindre de cristal, d'un rose tendre un peu lilas, ayant quelquefois jusqu'à cinquante centimètres de longueur, parcouru dans toute son étendue par cinq petites bandelettes de soie blanche opaque, et surmonté d'une fleur vivante à douze pétales étroits et pinnatifides, d'un blanc mat, garnis de petites ventouses qui se recourbent gracieusement en arrière. Au milieu de ces tissus dont la délicatesse semble défier les produits les plus raffinés de notre industrie, placez un intestin de la gaze la plus ténue, gorgé d'un bout à l'autre de corpuscules de granit dont l'œil distingue parfaitement les pointes vives et les arêtes tranchantes. Les parois du corps ont à peine un demi-millimètre d'épaisseur, et cependant on peut y compter sept couches plus ou moins distinctes, une peau, des muscles, des membranes..... L'animal est protégé par une espèce de mosaïque composée de petits boucliers calcaires, hérissés de doubles hameçons dont les pointes sont dentelées comme des flèches de Caraïbe. (Quatrefages.)
Lorsque l'on conserve pendant quelque temps les Synaptes vivantes dans un vase d'eau de mer, on les voit se morceler d'elles-mêmes. Il se forme un étranglement dans une partie du corps, et la séparation s'opère brusquement. On dirait que l'animal, sentant qu'il ne peut se nourrir tout entier, supprime successivement les parties dont l'entretien coûterait trop à l'ensemble, à peu près comme on chasse les bouches inutiles d'une ville assiégée. Singulier moyen de combattre la famine, et qu'il emploie jusqu'au dernier moment! Car, au bout de quelques jours, il ne reste souvent qu'un petit ballon sphérique couronné de tentacules. La Synapte, pour conserver la vie à sa tête, s'est à peu près retranché tout le corps! (Quatrefages.)
Que de merveilles dans la vie et dans les mœurs des animaux de l'Océan!
CHAPITRE XVII
LES BRYOZOAIRES.
«_Sigillatim mortales, cunctim perpetui._»
(APULÉE.)
I
Les plantes marines sont quelquefois recouvertes d'une matière abondante, veloutée, parasite, qui ressemble à un tapis de mousse. Cette matière, étudiée au microscope, paraît comme une agrégation d'animalcules à cellules charnues, cornées ou calcaires, le plus souvent transparentes. Ces animalcules sont des _Bryozoaires_ ou _Animaux-mousse_.
Chaque cellule loge une bestiole délicate, laquelle, à certains moments, fait sortir de nombreux petits bras; les étale, les agite, les balance, pour guetter, attirer et saisir sa proie. Cette proie doit être bien mignonne!
Au moindre danger, au plus léger frôlement, les Bryozoaires se contractent et se retirent dans leur logette d'écaille ou de cristal.
Cette cellule n'est pas inerte comme celle de la plupart des Polypiers; elle jouit de la faculté de se mouvoir, surtout quand elle est bien éclairée. Lorsqu'on l'excite, elle s'incline vivement, comme un rameau de Sensitive qu'on touche avec le doigt. Elle tombe sur une de ses voisines; celle-ci se précipite sur une autre, celle-là sur une quatrième, et, au bout d'une seconde, toute la communauté est mise en mouvement. Mais bientôt la tranquillité se rétablit, et les bras, qui s'étaient repliés et retirés, reparaissent et s'étalent de nouveau. (Rymer Jones.)
Les Animaux-mousse ont été bien étudiés par MM. Ehrenberg et J. W. Thompson, qui ont fait connaître les différences qui les éloignent des Polypiers ordinaires.
On les regarde comme des Mollusques dégradés[87].
[87] Voyez les chapitres suivants.
La petite loge de chaque animalcule est formée par une sorte de couvercle membraneux, qui se retourne comme le doigt d'un gant toutes les fois que le Mollusque veut sortir. Cette loge est plutôt une boîte qu'une maison.
Quand le Bryozoaire se déploie, un cercle de soies microscopiques, d'une ténuité excessive, se montre tout d'abord, s'élevant au-dessus du sommet de la cellule. Il est suivi de son support, lequel est plus ou moins flexible. Les tentacules passent ensuite entre les soies, et les poussent de côté.
Ces tentacules sont armés, sur le dos, d'une douzaine d'appendices semblables à des cheveux très-fins, attachés presque à angle droit. Ils ont de plus, de chaque côté, un nombre très-considérable de cils vibratiles.
Les cils vibratiles jouent un rôle très-important chez la plupart des animaux microscopiques. Il n'est peut-être pas d'organes plus répandus et plus simples, chargés de fonctions aussi utiles et aussi variées.....
Au moment où les tentacules paraissent à l'extérieur, la tunique de l'animalcule se déroule peu à peu.
Bientôt, le Bryozoaire étale ses jolis petits bras. Les appendices et les cils de ces derniers commencent leurs rapides vibrations. L'œil, trompé par la vivacité et par la régularité des mouvements qu'ils exécutent, croit voir des chapelets de gouttelettes de rosée balancés, tordus, noués et dénoués!
Les corpuscules qui flottent autour de l'animal sont violemment agités, comme s'ils étaient sous l'influence de quelque tourbillon. Malheur, dans ce moment, aux infortunés Infusoires que le hasard amène dans ce cercle fatal! (Rymer Jones.)