Le monarque

Part 6

Chapter 63,706 wordsPublic domain

Il avait envie de dire cette chose, et beaucoup d’autres. Dans le train, il avait rencontré des gens à qui parler; il se rendait même cette justice qu’il avait parlé tout le temps, et d’une façon intéressante. Mais, depuis qu’il était dans cette sale ville, on le regardait comme une bête curieuse, on s’écartait, et voilà tout. Ils ne le connaissaient pas, c’est vrai, mais ils auraient bien pu deviner qu’il n’était pas quelqu’un comme les autres. Voilà des années qu’on ne le prenait plus pour quelqu’un comme les autres!

Cependant, à la table qui était tout juste à côté de la sienne, on se mit à causer à haute voix. Le Monarque présuma tout de suite que ce ne pouvait être des Lyonnais. Des Parisiens, sans doute: il paraît que les Parisiens sont presque comme des gens du Midi: même qu’en réalité, maintenant, c’est presque tous des gens du Midi! Le Monarque prêta l’oreille. On parlait d’un raid de cavalerie accompli par des officiers de réserve. Et il lui sembla qu’on en parlait un peu comme il en eût parlé: parce que c’était un sujet de conversation, parce que, après tout, autant parler de ça que de parler d’autre chose. Sûrement, ce n’étaient point des cavaliers; c’était mieux: des hommes qui aiment à s’entretenir de grandes choses qu’ils ne connaissent point, et qui sont belles, parce que c’est bien meilleur que de s’entretenir de ce qu’on connaît, et qui ennuie... Quels sont les meilleurs chevaux, des pur sang ou des tarbais, dont les ancêtres eux-mêmes, comme les pur sang, sont venus d’Arabie? Quelle est l’allure à donner aux bêtes pour leur permettre de fournir une longue course? Et l’on évoquait aussi la résistance résignée des chevaux de fiacre de Paris, qui meurent à la peine, mais abattent, jusqu’à l’heure de l’équarrissage, leurs soixante-dix kilomètres par jour.

Il y avait trop longtemps que le Monarque n’avait ouvert la bouche. Et un sujet comme celui-là, un sujet général, un sujet comme on en débat le soir, au cercle de l’Espélunque, sur quoi tout le monde, voyons, peut avoir une opinion! Il approcha son verre d’absinthe de ses lèvres, le reposa sur la table avec un petit tintement décidé, qui attira l’attention, et tourna brusquement sa chaise.

--Messieurs, dit-il, messieurs...

Ils étaient trois, autour de cette table de marbre, là, à côté de lui: un monsieur décoré, en redingote, petit, sec, presque aussi sec et mince que le Monarque lui-même, et deux autres, qui portaient des costumes d’automobilistes. Des personnes riches, c’était certain. Et des poseurs, qui prirent un air un peu pincé, pour montrer qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être interrompus par des consommateurs qui ne leur ont pas été présentés. Mais le Monarque s’en fichait. Le Monarque se fiche de tout, quand il a envie de causer. Est-ce que personne cause comme lui, est-ce qu’on ne l’écoute pas, toujours?

--Messieurs, dit-il, je ne sais pas ce que c’est que vos chevaux du Nord! Je ne les connais pas et ce que vous en dites ne me donne pas envie de les connaître. Péchère! Des demoiselles, des vieilles dames... Un cheval de la Camargue, un cheval de mon pays, peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos!

--Par semaine? dit le petit monsieur décoré, légèrement.

--Par jour! Je vous parle sérieusement. Je vous prie de m’entendre sérieusement.

--C’est bien, monsieur, c’est bien! dit le monsieur décoré, d’un air d’ennui.

Puis, levant les yeux et ayant considéré le Monarque, il se prit à sourire. Il souriait parce que le Monarque était un homme du Midi, et qu’il ne le croyait pas, ça se voyait. Et cette ironique incrédulité fit bouillir le sang du Monarque. Ces gens du Nord, qui se moquent de vous sans le dire, poliment: il y a de quoi les tuer!

--Comment le savez-vous? demanda un des automobilistes, en rigolant.

La vérité faillit sortir des lèvres du Monarque: «Parce que je l’ai toujours entendu dire. C’est une chose qui ne se discute pas, qu’on n’a jamais discutée.» Mais il songea qu’on lui rirait au nez, et prononça, entraîné par son imagination autant que par son éloquence:

--Je le sais, bon Dieu! dit-il, parce que je l’ai fait, et pas une fois, pas deux fois, mais des dizaines, des centaines de fois; des cavaliers, des chevaux, comme ceux de la Camargue! Zou!... C’est que vous ne les avez pas vus!

Un des automobilistes déclara tranquillement:

--Mais je veux bien voir, moi, je ne demande pas mieux que de voir. Et tenez, je parie vingt-cinq louis que vous ne le feriez pas!

--Monsieur, répondit fièrement le Monarque, je ne suis pas un aristocrate, je ne compte pas en louis!

--Cinq cents francs, si vous voulez. Et cinq cents francs contre une pièce de cent sous.

--Si vous pariez cinq cents francs, monsieur, fit le Monarque d’un air noble, c’est cinq cents francs que je vous dois si je perds. Je les tiens.

De sa vie, il n’avait eu cette somme entre les mains, ni sous les yeux. Elle lui paraissait invraisemblable. Par conséquent, elle ajoutait à l’invraisemblance du défi. C’était des blagues, tout ça, pas moins, c’était des blagues! On pouvait y aller.

--Eh bien! c’est dit, prononça l’automobiliste... Et où vous verrons-nous accomplir cet exploit hippique?

--Pardon? fit le Monarque.

--Je vous demande en quel lieu de la terre nous devons nous rendre pour assister à notre défaite. Chez vous, probablement? Dites-nous quelle est la ville ou la campagne qui a l’honneur de vous posséder?

--C’est à l’Espélunque, à trente kilomètres de Nîmes, sur la route de Sommières, et je suis monsieur Bonnafoux! dit le Monarque un peu pâle, mais magnifique.

Et il ajouta, comme un homme du monde:

--A qui ai-je l’honneur, moi-même, de m’adresser?

--Daniel Malavial, lieutenant de vaisseau... Voici ma carte!

--Bouffre! dit le Monarque, sidéré.

De sa vie, il n’avait possédé un cheval. De sa vie il n’avait su si c’était vrai, cette chose qu’on raconte, qu’un cheval de la Camargue peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos. Et voilà que ça devenait sérieux, voilà qu’il avait parié cinq cents francs qu’il prouverait que c’était vrai. Et avec un officier de marine encore!

--Monsieur, dit-il, j’ai dit cent fois. Je garantis que c’est cent fois!

Il présumait qu’il y avait tout bénéfice à exagérer. Ce marin n’attendrait pas cent jours de suite à l’Espélunque la fin du pari, peut-être?

--Mettons deux fois, en deux jours consécutifs, dit son terrible antagoniste d’un air doux. C’est dit?

--C’est dit, accepta le Monarque, vaincu sur ce nouveau terrain.

Cependant, une bouée de sauvetage lui apparut. Il s’y suspendit avec l’énergie du désespoir.

--Monsieur, dit-il, j’ai mes affaires, je ne retourne pas maintenant à l’Espélunque. Avant trois mois, il me sera impossible, absolument impossible de trouver une minute...

--Eh bien! dit l’autre, impitoyable, c’est entendu: dans trois mois, jour pour jour. Ce sera une charmante promenade en automobile. Au revoir, cher monsieur!

La diplomatie du Monarque lui avait gagné trois mois. Il respirait. Trois mois! Est-ce que lui, il se fût rappelé une promesse à quatre-vingt-dix jours? Il jugeait les autres d’après lui-même. C’était fini, c’était pleuré, cette affaire-là. Toutefois, dans le train qui l’entraîna le lendemain vers le ciel du Sud, il fut mélancolique, il fut presque muet! En tendant sa passe au conducteur, sa main ramena en même temps la carte de celui qui l’avait défié: Daniel Malavial, lieutenant de vaisseau, Toulon... Daniel Malavial! S’il revenait dans trois mois, pourtant, cet imbécile? Lui payer ses cinq cents francs? Pourquoi pas cinq cent mille! Il n’avait rien. Ce n’était pas cela qui l’inquiétait. Mais lui, le Monarque, roulé par des gens du Nord! Sa gloire s’en effondrait.

Il songea à des choses folles: à la guerre, qui pourrait éclater: alors il ne se devrait plus qu’à son pays; à un grand voyage: mais où aller? Tout à coup, sa figure s’éclaira. Il avait trouvé!

Il avait trouvé, il était sauvé, le jour lui parut radieux, il sourit aux gens, il leur parla; enfin il fut lui-même! A peine rentré chez lui, sans rien dire de ses noirs soucis à personne, il alla trouver son député, à Blanduze. On était en vacances, le député était à Blanduze: c’était un bonheur!

--Il faut que tu me fasses un plaisir, dit-il. J’ai un ami, un grand ami... C’est à Lyon que j’ai fait ami avec lui, tu ne le connais pas, mais c’est entre nous, à la vie et à la mort: le lieutenant Malavial, lieutenant de vaisseau. Il est à Toulon, en ce moment, mais c’est un marin, tu sais! Un marin qui n’aime que la mer. Il rêve de retourner dans les mers de Chine. Tu ne pourrais pas lui procurer un beau commandement, dans les mers de Chine, tout de suite?

--Mais certainement, dit le député, certainement!

Et il prit une note.

--Ça sera fait, dit-il, dès mon retour à Paris.

Jamais l’absinthe que le Monarque prit ce soir-là au cercle de l’Espélunque ne lui avait paru aussi bonne. Et il paya aussi celle de Touloumès, de Peyras, de Bécougnan, il l’aurait payée au monde entier.

--Je viens de procurer un bel avancement à quelqu’un, dit-il confidentiellement. Et ça réchauffe le cœur, d’avoir fait du bien!

* * * * *

A compter du jour où le Monarque--du moins, telle était sa ferme conviction--fut débarrassé de ce pari qu’il ne savait guère comment tenir, en procurant à son funeste antagoniste, par l’intermédiaire du député de Blanduze, un commandement, un très beau commandement dans les mers de Chine, il fit plus grande figure encore que par le passé devant les habitants de l’Espélunque: car ceux-ci ne savaient rien des secrets motifs qui le faisaient agir; ils ne voyaient que sa puissante pensée, étendue, pour les protéger, jusqu’à ces navires d’acier, portant le pavillon de France, qui flottent sur des mers dont on ne sait pas les noms.

--C’est donc, Monarque, lui disait-on, que tu t’intéresses aux choses de la marine?

S’il s’y intéressait! Il s’y intéressait passionnément: mais on n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Il prenait donc un air grave, en hochant la tête, et on lui posait des questions. Le Monarque répond toujours aux questions: il a cette mémoire miraculeuse des gens qui savent parler, qui aiment parler, qui répandent naturellement leurs paroles, comme les arbres laissent tomber des fruits. Plus les mots qu’il avait lus dans les journaux, voici déjà des années et des années, étaient rares, inusités, signifiaient pour lui des choses inconnues, plus nettement il se les rappelait; et leur magnificence, à mesure qu’ils sortaient de sa bouche, faisait briller ses yeux. Comme tous les véritables spécialistes, il tenait pour les grands cuirassés, qu’il nommait «les géants de la mer», contre les torpilleurs et même les sous-marins, «cette poussière navale». Il savait les noms des navires, il citait leur tonnage. Et, parfois, au coucher du soleil, devant son absinthe à demi bue, où il rajoutait de l’eau pour faire durer le plaisir, il prononçait d’un air pensif: «C’est l’heure! On amène le pavillon!» Ce terrible lieutenant de vaisseau, dont le défi l’avait fait frémir, maintenant qu’il espérait bien ne plus jamais le revoir, il se sentait pénétré à son égard d’une affection toute paternelle. «Je l’aime comme mon fils, confiait-il à ses amis du cercle... Si les requins ne le mangent pas, nous en ferons un frégaton.»

Il ne savait pas au juste ce que c’est qu’un frégaton, et d’ailleurs nul ne songeait à s’en informer. Mais la lourdeur même de cette terminaison quasi-italienne leur paraissait à tous comporter le superlatif.

* * * * *

C’est ainsi que, par la seule force de son imagination, le Monarque s’était à lui-même rendu la confiance. Ce fut donc sans appréhension qu’il reconnut, un matin, sur une lettre que lui apportait le facteur, l’écriture de Malvaize, le député. Elle était timbrée de Paris. «Ça y est, songea-t-il, le Malavial a son commandement. Ce bon Malavial!» Décidément, le lieutenant de vaisseau ne lui apparaissait plus que comme un ami. A force de l’avoir dit, il le croyait. Il éprouvait même un peu de peine à ne pouvoir lui faire connaître, à ce brave marin, que c’était à lui, le Monarque, qu’il devait sa chance. Il ouvrit la lettre joyeusement, et ses bras tombèrent le long de son corps, tout à coup glacé.

«Mon cher ami, écrivait le député, le lieutenant Malavial est en congé régulier pour six mois. Les règlements s’opposent à votre désir. Mille regrets...»

Le Monarque blêmit. Le découragement, la peur même, venaient d’entrer dans son âme, en même temps que la rage.

--Ah! le cochon! cria-t-il.

Madame Emma, qui l’entendit, devint toute pâle à le voir si pâle.

--Monarque, dit-elle, qu’est-ce que tu as, pauvre? Qu’est-ce qui vient de t’arriver?

--Rien, dit-il. Mais ces Parisiens ne feront jamais la plus petite chose pour le Midi!

Ce fut tout. Pour la première fois de sa vie, le Monarque avait un secret; il portait dans sa tête une chose qui ne pouvait pas se dire, pas plus à madame Emma qu’à personne, encore moins à madame Emma qu’à personne, une chose qui pouvait l’humilier! Il allait être roulé par des gens du Nord, il allait perdre la face, à l’Espélunque même, dans son pays, devant ses propres concitoyens. Tout le monde vit bien pourtant, au cercle, le soir de ce jour néfaste, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, et il sentit lui-même qu’il ne pouvait garder complètement le silence. Pouvait-on croire, quelqu’un au monde pouvait-il croire que le Monarque, un seul jour, se tairait? C’eût été prêter à tous les soupçons. D’ailleurs, son cœur était trop plein.

--On m’a manqué de parole, à Paris, dit-il amèrement. _Il_ n’a pas son commandement!

Chacun comprit qu’il ne pouvait être question que de Malavial, lieutenant de vaisseau. Ils connaissaient tous Malavial. Malavial, depuis six semaines, c’était «le marin,» le seul marin de l’univers pour l’Espélunque.

--C’est un grand malheur pour la marine, dit Bécougnan, affligé.

--La marine, répliqua brusquement le Monarque, elle est f...tue!

Et, en vérité, un si intime mélange s’était fait dans son esprit entre le désir fervent qu’il avait de voir Malavial commander un beau navire dans les mers de Chine et sa terreur de le voir tomber chez lui, qu’il était sincère. Il ne pleurait pas sur lui, il plaignait la France. On a vu souvent des ministres renversés imbus du même sentiment: ainsi l’inquiétude même du Monarque accrut sa sensibilité, la haussa jusqu’à celle même de ce qu’on peut appeler, si l’on n’est pas difficile, notre élite politique; et, sous l’empire du malheur, il devint sentimental.

Le printemps venait de renaître. Cette phrase, traduction exacte d’un hémistiche latin, ne comporte tout son sens que dans ces pays de bénédiction où les premiers soleils, dès qu’ils frappent le sol encore tout gonflé des pluies bienfaisantes de l’hiver, font éclore de toutes parts les fleurs: des fleurs par centaines de mille, des fleurs par millions, des fleurs de toutes les couleurs, fourragées par des abeilles dont les pattes poilues, surchargées de pollen, ont l’air de pistils d’or; et l’on dirait d’autres fleurs, qui s’envolent! Il y a la magnificence rose des amandiers; il y a les violettes, les délicieuses petites violettes, à l’orée des bois; et, dans les broussailles, le regard attendri des pervenches; il y a tous les ronciers, radieux d’étoiles blanches; il y a, sur la montagne, toutes ces plantes épineuses et rêches, dont les amours sentent le sauvage; et la vigne même, quand la sève monte, a son odeur. Le Monarque errait dans ces sensualités, mélancolique, amer et tout nouveau, ne se reconnaissant pas lui-même. Les autres années, il avait été heureux, à cette même saison, mais aussi inconsciemment que n’importe laquelle de ces fleurs. Maintenant qu’il avait le cœur si gros et l’âme si sombre, il se sentait tout différent; il s’opposait aux choses, il leur en voulait de leur bonheur, mais il les voyait comme il ne les avait jamais vues. Puis il pensait, rageusement: «Tout cela ne prouve rien, rien, rien!... sinon que les semaines passent! Dans trois semaines, dans quinze jours, dans huit jours, les trois mois seront révolus! Et alors...»

Alors, ce serait fini de sa royauté. De sa royauté illusoire, de sa royauté de paresse, de plaisir, de romances et de politique. Tout le monde se paierait sa tête: non point ces Parisiens seulement, mais tout le monde! Il ne ferait plus le malin, il ne serait plus le Monarque. Son unique espoir, à cette heure, lui vint de ce qu’il jugeait les autres d’après lui-même: quand on a dit, n’est-ce pas: «Je ferai ça dans trois mois», on ne le fait jamais, on n’y pense plus. On ne fait que les choses qu’on fait tout de suite. Il était si fatigué d’être malheureux qu’il se cramponna comme un noyé à ce raisonnement. Dans ces jours suprêmes, il retrouva presque tout son calme, toute sa gaieté; il dormit! Et à l’avènement du premier jour du quatrième mois, en s’éveillant, le matin, il dit bonjour au soleil. Il n’était pas là, hein! il n’était pas là, le Malavial, lieutenant de vaisseau? Donc il ne viendrait pas. C’était fini de ce cauchemar! Et même, allons plus loin, mettons les choses au pis, supposons qu’il arrive demain. Est-ce qu’il ne pourrait pas lui répondre: «J’ai promis pour cette date, non pour une autre.» Évidemment, comme excuse, ce n’était pas brillant. Mais, tout de même, tout de même...

A une heure de l’après-midi, il distingua une automobile, au bas de Massane, où est la fontaine d’Estelle et Némorin. Elle s’arrêta au carrefour, comme pour assurer sa route, et puis, se décidant, commença de gravir la côte. Et le Monarque sentit sa chemise lui plaquer sur le dos. Il avait la sueur froide. C’étaient eux: il fut, du coup, par un pressentiment certain, sûr que c’étaient eux. La trompe de l’automobile meugla. Ayant vu jouer _Hernani_ à Nîmes, il se rappela le cor de Ruy Gomez: ses bourreaux s’annonçaient. Mais cette réminiscence lui donna du courage. Il appartenait à une vieille race, dont la bravoure a besoin de littérature. Et, tout de suite, sa résolution fut prise: avant tout, il ne fallait pas que l’Espélunque sût qu’il s’était engagé dans un défi qu’il allait perdre. Il descendit donc au-devant de l’automobile, froidement, l’air d’être ailleurs, comme un homme qui se promène. C’étaient bien eux! Il reconnut les casquettes des chauffeurs et le petit homme sec, mince, décoré. Impavide, il tint le milieu de la route.

--Dites donc, vous! dit celui qui tenait le volant, en bloquant son frein.

Le Monarque brandit son large feutre, comme un vrai chevalier.

--Le lieutenant de vaisseau Malavial? interrogea-t-il d’une voix claire.

--C’est moi, monsieur, dit le petit homme sec.

--Je suis monsieur Bonnafoux. Vous le voyez, je vous attendais!

Alors, interdits, pleins d’admiration, ils saluèrent.

* * * * *

Devant l’automobile arrêtée, le Monarque gardait sa mine fière. Intérieurement, il était déchiré, il était anéanti, mais il n’en montrait rien. En présence de la catastrophe enfin survenue, les deux qualités magnifiques et en apparence contradictoires de sa race venaient de s’associer pour le tenir debout. D’une part, dans la réalité, il n’apercevait que les conséquences les plus immédiates des événements; de l’autre, l’avenir lointain ne lui apparaissait toujours que comme une terre immense et féconde en chimères, où l’on peut découvrir ce qui plaît, ce qui n’arrivera pas. Et c’est là simplement la forme la plus nette et la plus heureuse du sentiment de la vie: le sentiment de la vie est toujours optimiste chez un homme sain. S’il en eût été autrement, le Monarque n’eût même pas essayé de lutter, il eût avoué, il se fût humilié: «Messieurs, j’ai parlé sans réfléchir: vous savez bien ce que c’est qu’une galéjade, vous avez entendu parler... Je ne peux pas faire ce que je vous ai dit, et je ne puis pas vous payer. Je ne suis qu’un pauvre homme, l’homme le plus pauvre d’ici, et une espèce de poète. Mes paroles n’ont pas d’importance. Et, vous, vous êtes des hommes riches: contentez-vous d’avoir fait une promenade.» Voilà ce qu’il pouvait dire, et peut-être que ces gens s’attendaient bien qu’il le leur dît. Ils n’étaient venus que pour se promener, en effet. Mais le Monarque n’y pensa pas une minute. L’impression salutaire et naïve qui l’emplissait à ce moment, c’est qu’il était beau dans son attitude; ça lui donnait du courage. Et, en même temps, il songeait uniquement: «Je leur ai dit que je ferais cent kilomètres à cheval. Eh! Est-ce que j’ai un cheval, seulement! Je n’ai qu’une chèvre! Il faut que je trouve un cheval.» Voilà tout. C’est ce qui s’appelle la bravoure, quand on y réfléchit. Mais le Monarque ne savait même pas qu’il était brave: il était _lui_, ingénument. Le moteur de la machine continuait à ronfler, faisant frissonner toute la carrosserie comme le ventre d’une énorme cigale; l’échappement des gaz, derrière la voiture, soulevait la poussière de la route. Et la voix du Monarque, tout à coup, sonna comme un clairon:

--Mon commandant, messieurs! dit-il... J’espère que nous sommes entre gensses du monde!

Le lieutenant de vaisseau et ses deux compagnons eurent un léger sursaut. Ils avaient sous les yeux le feutre du Monarque, son complet couleur de canard chinois, sa chemise à fleurs, et pourtant ils n’eurent même pas la plus petite envie de rire. Voilà ce que c’est que d’avoir le ton: un homme tout nu, s’il est très éloquent, s’il a le ton, il peut faire croire qu’il est habillé! Le «commandant» fit de la tête un signe d’assentiment.

--Eh bien, messieurs, poursuivit le Monarque, ne pensez-vous pas que ces défis d’honneur doivent se régler dans le calme et la discrétion? Seriez-vous satisfaits que nous fussions livrés à la curiosité des populaces? De la place où vous êtes à Montbrul, il y a cinquante kilomètres. Trouvez-vous ici demain, dès l’aube, mais ne dites rien à personne. C’est tout ce que je vous demande. Puis-je compter sur vous?

--Mais, cinquante kilomètres... objecta l’un des chauffeurs.

--... Ce n’est que la moitié du trajet? Messieurs, je reviendrai dans la même journée, répondit le Monarque doucement.

S’il parlait avec cette assurance, c’est qu’il ne songeait, pour l’instant, ni à revenir ni même à partir. Il ne concevait qu’une chose, c’est d’abord qu’il fallait que personne ne sût rien à l’Espélunque, ensuite qu’il n’avait pas de cheval. Le reste n’était rien: le reste, il se racontait qu’il l’avait fait! Ce n’était encore qu’une histoire.

Les automobilistes acceptèrent le plan, et rebroussèrent chemin.

--Barrier, qu’est-ce que c’est que ce type-là? demanda seulement Malavial à celui qui tenait le volant.

Celui-ci hocha la tête:

--Je croyais que c’était un blagueur. Probablement, c’est un fou.