Le monarque

Part 7

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Le fou les regarda, le plus longtemps qu’il put, paraître, puis disparaître et reparaître encore au hasard des lacets de la route. Il avait l’inquiétude qu’on le regardât aussi, il voulait conserver, aussi longtemps qu’il le fallait, la dignité de son attitude. La vigoureuse automobile ralentissait aux descentes, puis prenait son élan pour escalader les côtes comme une bête de sang. «Quelle bêtise, songea-t-il amèrement, quelle bêtise qu’il y ait encore des chevaux, puisqu’ils ont inventé ces machines-là!» Maintenant que cette petite nuée de poussière mouvante commençait à se perdre dans toute la poudre aérienne que l’heure du midi dorait, une noire mélancolie lui faisait courber les épaules. Devant le café de l’ami Muraton, Touloumès le héla. Pour la première fois de sa vie il ne répondit point. Mais il redressa le torse, pourtant, en faisant «Bonjour! Bonjour!» d’un geste vif de la main, comme un homme occupé. Et c’est vrai qu’il était occupé! Bon Dieu! jamais il n’avait été si occupé, ni si étonné de l’être: le Monarque est un homme qui ne connaît pas les soucis, il «se parle» au jour le jour, il vit en imagination. Aujourd’hui, on le forçait de réaliser une chose qu’il avait dite: il éprouva la conscience irritée que ces gensses du Nord lui faisaient une injustice, l’obligeaient, comme des imbéciles qui ne savent pas les règles du jeu, à sortir de sa partie. Il dépassa Touloumès de quelques pas, puis, frappé par une idée subite:

--Sais-tu, lui dit-il, si Racamond est chez lui?

--Racamond le protestant? fit Touloumès. Sûr! Je l’ai vu tout à l’heure, avec son valet, qui rentrait sa herse. Pourquoi?

--Rien, répondit le Monarque qui réfléchissait. J’ai affaire à lui. Ça te suffit?

Ce n’était pas la manière ordinaire du Monarque. Et cela fit impression sur Touloumès, qui n’insista pas.

Le Monarque rentra chez lui, d’un pas égal, à force de volonté, mais la tête basse, pour n’avoir plus à parler à personne. On le fatiguait. La vue des hommes fatiguait le Monarque! Il n’avait pas, depuis sa naissance, ressenti cette impression. C’est aussi qu’il n’avait jamais médité, jamais souhaité la solitude pour méditer: il avançait à cette heure dans un monde nouveau, si étrange pour lui qu’il avait envie d’étendre les mains, comme lorsqu’on entre dans une chambre obscure. Madame Emma lui servit de la salade avec deux œufs durs, coupés en petits morceaux, et ensuite un peu de lard froid, reste du souper de la veille.

Telle était son habitude, à madame Emma: elle servait toujours les légumes d’abord, parce que cela tue le gros de l’appétit; et la viande alors n’est plus qu’une espèce de dessert, un luxe. Elle avait de l’économie. Mais elle restait debout pour le servir, ainsi qu’il convient, et, puisque son mari gardait le silence, elle ne lui adressa pas la parole. Toutefois, ce silence même était si nouveau qu’il lui parut épouvantable. Elle avait le cœur serré. Le Monarque avala un verre de brandevin, s’essuya la bouche et se leva.

--Monarque, dit-elle, où vas-tu? C’est l’heure de la sieste, et le soleil est déjà chaud!

--Si on te le demande, fit le Monarque rudement, tu diras que tu n’en sais rien.

Racamond habitait, un peu en dehors de l’Espélunque, un des plus beaux mas du village. Sa femme était pieuse, il était austère. Ce huguenot, descendu des Cévennes, avait le nez aquilin, les pommettes hautes et l’air grave d’un Maure. Et, sûrement, ce n’était pas un Latin: il prenait tout au sérieux. Un de ses aïeux avait été tué aux côtés de Roland, le camisard; son grand-père avait été assassiné lors de la Terreur blanche. Il en conservait de l’orgueil, cela lui faisait une noblesse; et, plein de commisération pour ceux qui n’étaient pas calvinistes, il ne souhaitait pas cependant leur conversion. Il était reconnaissant au ciel, il était content de lui, il était riche; il n’était pas gai.

Le Monarque le trouva encore à table, avec sa femme et ses cinq enfants, trois fils et deux filles. On le fit asseoir, on lui offrit le brandevin. Il but. Puis, sans hésiter, connaissant cette fois la redoutable puissance de l’idée fixe:

--Monsieur Racamond, dit-il, est-ce que vous avez besoin de Pie Douze demain?

--Pourquoi faire? demanda Racamond, étonné.

Pie Douze, c’était le cheval de la Camargue qu’il avait acheté l’année dernière en Avignon; et il l’avait d’abord appelé Pie Dix parce que ce cheval est pie et aussi que, étant protestant, Racamond est anticlérical; puis Pie Douze, sur les représentations de sa femme qui lui avait remontré qu’il ne fallait pas faire de la peine au curé. Pie Douze n’a pas encore existé. Alors n’est-ce pas, on peut...

Le Monarque rougit légèrement.

--C’est pour... pour me promener! dit-il.

Alors, Racamond, celui qui n’est pas gai, se mit les mains sur le ventre et commença de rire, mais de rire! Et ses trois fils, dont l’un avait la figure d’un Romain et les deux autres d’Arabes, voyant qu’il riait, virent que c’était permis de rire. Ils regardaient les jambes du Monarque, ils regardaient ses fesses, ils regardaient son buste. Et ils recommençaient à rire, et madame Racamond et ses deux filles, brunes avec des cheveux en bandeaux plats, des taches de rousseur sur les joues, et de beaux yeux, baissaient le nez dans leur assiette, pour la décence.

--Mais, Monarque, dit Racamond en reprenant haleine, il y a bien... il y a bien vingt ans que tu n’es monté à cheval?

--Dix-huit! corrigea le Monarque, dix-huit! quand je faisais mon service à Nîmes, dans l’artillerie. Mais ne me refusez pas, monsieur Racamond. C’est... c’est pour ma santé.

Racamond réfléchit. Le Monarque était un personnage douteux, et, d’après sa manière de voir, immoral. Mais un personnage tout de même, dans le pays. Telle fut l’excuse qu’il voulut bien se donner à lui-même. Dans le fond de son âme, caché à sa propre conscience, il y avait un autre sentiment: c’est que l’air qu’il respirait lui avait versé ses poisons indulgents, c’est qu’il aimait le Monarque, le Monarque indolent, le Monarque luxurieux, mais chanteur, mais conteur, mais magnifique, mais innocent, malgré tout, et poète, enfin, oui, poète! Il répondit:

--Ce sera selon ton désir, Monarque.

Et, comme il se levait pour le conduire aux écuries, tous se levèrent, par respect, mais aussi par curiosité. Ils l’accompagnaient.

Pie Douze avait une tête fine sur un col épais, mais nerveux, la robe isabelle, les jambes sèches, la croupe ravalée. Mais tout cela poilu, mal tenu, barbare: une bête pareille à tous ces gens qui étaient là, de bonne race, et paysanne. De le voir, le Monarque eut tout à coup un frisson qui lui glaça l’échine. Comme le condamné qu’on mène à l’échafaud, il venait d’apercevoir le bourreau, la machine, et son corps reculait. Il demanda pourtant, de l’air le plus indifférent qu’il put:

--Il paraît que ça peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos, ces bêtes-là?

--Il paraît, répondit vaguement Racamond.

--Il paraît? fit le Monarque, inquiet. Mais vous ne l’avez jamais fait?

--Non, naturellement, admit Racamond. C’est une chose qui se dit comme ça.

--C’est une chose qui se dit comme ça! reprirent les trois fils, en écho.

--Et ça vous suffit! cria le Monarque emporté d’une rage subite. Ça vous suffit! Vous ne valez pas mieux que tout le reste du pays, alors! Un pays de blagueurs, un pays de fumistes! Un pays où on parle, on parle--et on ne f... jamais rien! Vous n’avez pas honte?

Les autres courbèrent la tête. C’était vrai, tout de même. Leur religion leur avait inculqué l’habitude des examens de conscience en commun, et ils reconnaissaient en silence leur faute, s’étonnant seulement de la bouche que le ciel avait choisie pour la leur reprocher.

--Enfin dit le Monarque en soupirant, je viendrai chercher le cheval demain à six heures.

Et il s’éloigna, lugubre.

* * * * *

Dès cinq heures et demie du matin, au même endroit que la veille, tout au sommet de la côte, vers Massane, l’automobile attendait. Tirés trop tôt de leur sommeil, les compagnons de Malavial baillaient. Ils sentaient sur leurs épaules le froid de l’aube naissante, et, dans le petit jour gris, leur humeur s’assombrissait. L’aventure, maintenant, leur paraissait ridicule. De deux choses l’une: ou bien le fou, le fumiste, le Tartarin, l’homme enfin, quel qu’il fût, ne viendrait point, ou bien il allait falloir le suivre, le suivre toute la journée, pendant vingt-cinq lieues, et recommencer le lendemain. A moins qu’il ne claquât en route, lui ou sa bête, ou tous deux ensemble. Et alors cela devenait tragique, c’était pour eux une insupportable responsabilité. Décidément, le mieux était qu’il ne vînt pas!

--Il ne viendra pas! conclut donc Barrier, manifestant son espoir.

--Alors, demanda Malavial, hésitant, les vingt-cinq louis?...

--Eh bien, tu ne les paieras pas, ni lui non plus. Penses-tu donc qu’il est solvable? Tu ne l’as pas regardé. Fichons le camp. Nous irons déjeuner à Carcassonne. Il paraît que c’est très bien, Carcassonne.

Il avait à peine prononcé ces mots que le Monarque apparut.

Et le Monarque était à cheval! Le Monarque venait vers eux, gravement, à petits pas, un peu pâle, mais à peu près bien assis sur son coursier dont l’allure était sage, et qui, ravi par le grand air, encensait un peu de la tête, faisant danser le pompon de laine rouge égayé sur son front. Oui, c’était bien le Monarque, en vérité, un peu raide, redoutant une chute.--Ah! péchère, quelle nuit il avait passée, comme il avait claqué des dents!--Il avait changé son complet couleur d’or pour les humbles braies qu’il mettait à la pêche et je ne sais quelle souquenille, toute verdie dans le dos et dont les manches, rétrécies par tant d’averses reçues, découvraient ses poignets jusqu’à mi-coude. Mais son vaste feutre, qu’il avait conservé, lui donnait malgré tout l’air espagnol et cavalier, mais il était mince, et long, et souple, et déhanché, mais il avait l’air d’une bravade, d’une bravade vivante, tandis qu’il songeait: «Nom de Dieu! Pourvu que je n’aie pas la colique!», et qu’il changeait ses rênes, de la main droite à la main gauche, de la main gauche à la main droite,--c’était environ tout ce qu’il se rappelait de ses anciennes leçons au manège du quartier d’artillerie, à Nîmes,--pour se donner l’air dégagé. Durant toute sa longue et douloureuse insomnie, c’était un problème qu’il avait agité dans sa tête de savoir s’il devait monter à cheval devant l’automobile, ou dans la cour même du mazet de Racamond. Dans la cour du mazet, cela lui faisait un bon kilomètre de plus, mais on ne le verrait pas enfourcher! Il aimait mieux ça, qu’on ne le vît pas enfourcher: après, si ça allait, eh bien, cela irait mieux!

Et son feutre brandi traça dans l’air, au-dessus de sa tête, un accent circonflexe.

--Messieurs, dit-il, je regrette de vous précéder: vous irez bien lentement! Mais vous comprenez bien, n’est-ce pas, que c’est moi qui dois régler l’allure.

C’était encore là une chose à quoi il avait longuement pensé. S’il prenait les devants, on le verrait mieux, de l’automobile, on le verrait tout le temps. On verrait, il laisserait voir qu’il n’était pas un cavalier bien exercé. Mais, s’il accompagnait la voiture, cette bougresse avait une telle habitude d’aller vite! Et Pie Douze voudrait certainement la suivre: que c’est la manie des chevaux, pas moins, de ne pas vouloir se laisser dépasser! Le Monarque répugnait aux grandes allures. Voilà pourquoi il avait pris ce parti.

Il alla se placer à cent mètres puis se retourna:

--Lentement, n’est-ce pas, messieurs, lentement!

Et, cependant, résolu à tout, comme s’il se précipitait dans un abîme, il partit au petit trot, pressant doucement sa bête avec le côté du pied et non pas du talon, parce qu’il avait des éperons. Ses éperons, ses vieux éperons du régiment, comme il avait hésité avant de prendre le courage, le courage héroïque et désespéré de les fixer à ses vieux souliers! Mais il était le Monarque, il n’était pas un autre! Il était toujours séduit, entraîné, ravi par le côté extérieur des choses, par la mise en scène, le théâtre. Il était un cavalier, aujourd’hui, hein? Donc il devait avoir des éperons. Il avait passé une heure à en limer les molettes, il en avait fait une apparence, une imitation, une blague d’éperons. Mais tout de même, tout de même, il en avait encore peur! Il n’aimait pas se rappeler qu’il les avait, et il se disait pourtant: «Je vais me faire attraper du mal, si j’oublie que je les ai.»

Et cependant Pie Douze allait. Il allait, de ce petit trot assez vite et heureusement doux qu’ont les bêtes souples de sa race. Il était de son pays; il avait du sang et de la philosophie, il ne se foulait pas, mais il ne se fatiguait pas, et il allait. Le Monarque s’appuyait au troussequin de la selle, qui était assez haut et comme mauresque, et songeait, avec un étonnement ingénu: «Mais je tiens dessus, je tiens dessus, je tiens dessus!» Ces paroles lui paraissaient s’élever du sol même de la route, avec le bruit des fers: «Je tiens dessus, je tiens dessus, je tiens dessus.» Il éprouva cette ivresse légère que donne le sang secoué par les premières minutes de la course. Puis il remit son cheval au pas.

Ils traversèrent Gissac, Eygurande, Maillezargues, Combarelle, Villeneuve, et les gens s’étonnaient de ce cortège étrange: un cavalier qui ne se pressait point, et, derrière lui, cette automobile qui faisait la tortue. On n’était pas encore à la moitié de la première étape, ce Montbrul qui, dans l’esprit du Monarque, maintenant un peu obscurci, paraissait reculer dans un lointain fabuleux, devenir une ville imaginaire, un impossible lieu de repos, de fraîcheur, d’immobilité, comme on n’en peut voir qu’en rêve ou bien... ou bien quand on est mort. Maintenant, il réfléchissait: «Que c’est long, que c’est long, cette route. Je vais claquer, claquer, claquer! Ou bien ce sera le cheval. Ou bien nous deux!» Le cheval tenait bon, pourtant. Il paraissait comprendre ce qu’on lui demandait, il se mettait de lui-même au pas ou à une allure plus vive. Mais le Monarque commençait à éprouver, tout le long des muscles de la cuisse, d’intolérables douleurs. Au pas, il souhaitait le trot. Au trot, comme un homme à qui on tire les nerfs, un à un, avec des tenailles, il aspirait au moment où ça finirait, ces horribles secousses. Et puis survenaient, sans qu’il sût comment, des minutes bienheureuses de complète insensibilité. Et alors le chant bruissait de nouveau à ses oreilles, ce chant qui semblait sortir maintenant, immense et fatidique, des oliviers, des prés, des vignes, des froments verts: «Je me tiens dessus, je me tiens dessus, je me tiens dessus!» Il avait la figure tirée, la bouche amère, les paupières rougies par le vent et le sable, les yeux qui papillotaient comme un qui va mourir. Et Pie Douze allongeait les jambes.

Aux Calmettes, au sommet de la grande causse, il entendit qu’on l’appelait de l’automobile, et il lui parut que quelqu’un arrêtait son cheval. C’était lui-même qui avait tiré sur les rênes, mais il ne s’en était pas douté. On allait casser une croûte, on avait faim, dans l’automobile! Et les automobilistes étendaient les bras, comme s’ils étaient fatigués, les pauvres, comme s’ils étaient fatigués! Sorti de sa torpeur le Monarque ricana. Il vit Malavial qui lui offrait la main avec une sorte de respect. Alors il déjamba, pesa lourdement du pied gauche sur l’étrier et s’abattit presque sur la route. Mais ce repos lui fit du bien. Il mangea presque sans parler, il but du vin blanc, du café, du cognac. Ce fut lui, au bout d’une demi-heure, qui se leva en disant, d’un air un peu égaré: «En route, messieurs, en route!» Il ne savait plus où il en était. A cheval, c’étaient les cuisses qui le faisaient souffrir; debout, il éprouvait aux reins, et jusque dans les épaules, une effroyable lourdeur. Sans fausse honte, il se servit d’une borne pour se remettre en selle. Jamais il ne sut comment il parvint à Montbrul. Il regardait peiner, trotter, martyriser un autre. C’était à la fois désagréable et indifférent. C’était aussi très curieux. Il était aliéné.

Et à Montbrul, on déjeuna!

D’abord, le Monarque n’avait pas faim. Un lit, un lit, est-ce qu’on ne pourrait pas lui donner un lit? Au lieu de ça, il entendit une voix qui lui disait: «Qu’est-ce que vous prenez?» Et il répondit, par habitude: «Une absinthe!» Il la but d’un trait, se versa encore deux verres d’eau par là-dessus et, alors, se mit à faire des recommandations pour Pie Douze, d’une voix égale et blanche. Puis, se redressant sur sa chaise, il prononça, d’une voix un peu faible, mais égale et calme:

--Mon commandant, vous avez dû bien vous ennuyer!

Et l’autre, l’autre qui ne savait pas tout ce qui s’était passé dans la tête, dans le cœur, dans le corps et les reins suppliciés du Monarque, fut cependant ému, sans savoir pourquoi...

Il y eut du champagne, il y eut des plats fins, il y eut des toasts, portés galamment, et le Monarque tint tête, il parla, il discourut, il s’éleva au-dessus de lui-même. Dans son cerveau enthousiaste, il se voyait déjà rentré chez lui, il ne craignait plus, il méprisait sa guenille. Quoi! Est-ce que la moitié de la route n’était pas faite? Si Pie Douze tenait le coup, lui, il le tiendrait. Il se sentait puissant, délivré de son poids, impavide. Après le café, ses yeux brillaient, il voulut se lever. Ses compagnons eurent presque peur, à l’entendre crier. Car il cria, le pauvre homme, en portant la main à ses lombes douloureux. Tous ses muscles, à cette heure, lui paraissaient tordus, enchevêtrés, liés ensemble. C’était épouvantable, atroce, écrasant.

--La courbature, hein? demanda le lieutenant Malavial, d’un air de pitié sincère.

--La courbature! répliqua le Monarque, intrépidement, ça ne me connaît pas, la courbature! Une petite douleur de ventre: j’y suis assez sujet, après le repas... Le temps de passer chez le pharmacien, et je suis à vous.

Il sortit, parfaitement droit, parfaitement beau. Mais, hors de la vue de ses bourreaux, il n’avança plus que courbé en deux et montra à M. Cazalès, le pharmacien, une figure ravagée, une figure effrayante, la figure qu’il aurait un jour, quand il serait bien vieux, à sa dernière maladie.

--Cazalès, dit-il, Cazalès, vous me connaissez. Vous allez me donner tout de suite une injection de morphine!

--Et l’ordonnance? fit le pharmacien, interdit. On ne donne pas de morphine, on ne donne pas d’injection de morphine sans ordonnance!

Le Monarque avait déjà enlevé sa veste. Il prit Cazalès à la gorge.

--Si tu ne me donnes pas une injection de morphine tout de suite, entends-tu, je t’étrangle, là, tout de suite, devant tes bocaux!

Dix minutes plus tard, la drogue redoutable et magique avait produit son effet. Le Monarque ne sentait plus rien, le Monarque avait la tête dans les nues, il chantonnait, il riait aux anges. Il s’était coupé une baguette de noisetier, il montait à cheval et poussait Pie Douze à côté de l’automobile.

--Ne ferons-nous pas la conversation? dit-il. La route est si longue!

Et, trois heures durant, il parla. Pie Douze résistait, lui aussi, à l’épreuve. A la fin, toutefois, il devint plus lourd et plus mou, entre les jambes de son cavalier. Aux Calmettes, il fallut le faire reposer, le frictionner, lui donner de l’avoine et du sucre. Mais, quand il sentit l’air du pays, quand il passa les ponts de Gers, entre les deux Gardons, il leva les naseaux vers le rouge soleil couchant, aspira l’air, hennit légèrement, et partit au galop. Le Monarque chancela sur sa selle.

--Eh bien, cria-t-il, eh bien?...

Mais il était ivre encore, inconscient, sûr de lui. Il reprit son assiette et s’abandonna. L’automobile, derrière son dos, hâta sa marche. Du galop de chasse, le cheval, excité par ce bruit, passa au galop de course. Le Monarque chancela encore et empoigna la crinière. Hourra! Hourra! Il arriverait, il arriverait! C’était la fin, c’était le but, c’était la victoire! Le Monarque, devant la porte fermée du mazet Racamond, sauta de sa selle, sans aide, d’un seul mouvement. Il fut étonné de sentir ployer sous lui ses jambes tremblantes.

--A demain, messieurs, dit-il de sa belle voix. Vous savez que nous devons recommencer encore une fois.

A neuf heures, Touloumès, Bécougnan, Peyras et tous les autres étaient au cercle, en train de prendre leur café. La porte s’ouvrit et le Monarque entra, soutenu par madame Emma. Le poison qu’il avait pris ne courait plus dans ses veines, il vacillait, chacun de ses pas lui déchirait les nerfs, il éprouvait dans la région du cœur comme la piqûre d’invisibles aiguilles. Mais ses yeux resplendissaient.

--Il a voulu venir, expliqua madame Emma en étendant les mains pour s’excuser. Je voulais le coucher, lui mettre des cataplasmes... Si vous voyiez!... Mais il a voulu venir.

Le Monarque s’assit péniblement.

--Écoutez, dit-il d’un air fier: je n’avais pas voulu vous le dire, parce que... parce que je croyais bien que je ne pourrais pas le faire. Mais _je peux_ le faire. Et, boun diou! on va c...ner les Parisiens!

* * * * *

La nuit qui suivit sa victoire, le Monarque dormit profondément. Par instants, un peu de sueur lui venait au front: un coup de fièvre qui passait, la revanche de ses muscles molestés, de tout son sang brûlé par la grande fatigue. Alors, il se retournait dans son lit, mais sans conscience, anéanti; et madame Emma, qui le veillait, essuyait doucement ses cheveux humides. Il lui avait dit: «A cinq heures et demie, réveille-moi, masse-moi, fais ce que tu voudras: mais, coûte que coûte, il faut que je reparte. Je n’ai plus qu’une fois à le faire, pour gagner! Et, puisque je l’ai déjà fait une fois...» Et il avait dit cela d’une voix cassée, grelottante, puérile et vieillie tout à la fois, parce qu’il n’en pouvait plus: mais, avec tant de confiance! Car c’était son imagination toujours qui le traînait; quand il avait pensé une chose, c’est comme si elle était réalisée; toute sa vie, comme ça, il avait vécu en avant de deux ou trois jours...

Emma était obéissante. A l’heure qu’il fallait, elle le réveilla. Le Monarque se mit sur son séant et poussa un cri de douleur. Son corps n’avait plus d’articulations, il était comme une planche, une planche raide, sans charnière, en bois très dur. Et, tout de suite, le dégoût lui vint, un dégoût immense, insurmontable. Il vit la route, et il l’avait déjà faite, et elle était longue, rude, odieuse, douloureuse, cruelle. Pourquoi la recommencer? Il avait montré sa force, une force qu’il ne croyait même pas posséder, il faut dire. Donc il pouvait renoncer; maintenant, on ne rirait pas! Le pari? Eh bien! il avait gagné une fois, perdu une fois: il n’avait rien à payer, on était quitte. Et, durant que madame Emma frottait d’eau-de-vie ses pauvres reins malades et broyait une chandelle ailleurs, un peu plus bas, il dit avec un soupir:

--Tu vas aller les trouver, ces Parisiens, tu leur diras... tu leur diras ce que tu voudras, que je suis malade, que c’est remis à une autre fois, à l’année prochaine!

A ce moment même les sabots de toute une cavalerie retentirent sur la route. Un galop impétueux, triomphal, insolent, lointain d’abord, et puis plus près, et puis devant la porte. Halte! Et plus rien que les ongles ferrés de bêtes impatientes qui frappaient le caillou. Racamond entra.

--Monarque, dit-il, presque respectueusement, je t’amène Pie Douze... Pas la peine que tu viennes jusque chez moi pour le monter, il faut épargner tes forces, Monarque!

Et, dans l’air encore pâle du grand matin, les trois fils Racamond parurent derrière leur père: bottés, éperonnés, le chapeau en bataille, un fouet court à la main.

--Nous te ferons un bout de conduite, Monarque, nous t’accompagnerons à cheval pour te faire honneur.