Le monarque

Part 5

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Le jour des Rois, un coup de mistral, descendant le Rhône, fit le ciel pur et l’air très vif. Tout à coup, comme la troupe mélancolique remontait la vieille route de Nîmes, d’un pas lent et majestueux, frissonnant sous la bise, le Monarque, dont la vue est perçante, saisit le bras de Muraton:

--Est-ce que tu ne vois pas quelque chose, là-bas? interrogea-t-il ardemment, désignant du doigt l’horizon du nord.

--Ce que je vois, dit Muraton, je vois... je vois leur repaire!

C’était l’orphelinat de l’abbé Restif qu’il entendait qualifier. Le vieux couvent, sur la colline aux pentes abruptes, avait l’air d’un château fort. Sa mine rude aidait en vérité l’esprit à s’imaginer qu’il s’y passe des choses, et la croix du clocher, dorée à neuf, s’enlevait victorieusement, luisant d’un éclat net, tel celui d’une foudre figée.

--Mais au-dessus, péchère, au-dessus, près de ce nuage, dans le ciel?

--Je ne distingue rien, dit Muraton.

--Je vois comme un point, fit Touloumès, le chasseur.

--Un point! Toi qui as de bons yeux, regarde mieux, ami, regarde!

--C’est un ballon! déclara Touloumès.

Durant quelques minutes, dans l’espèce de langueur délicieuse qu’on éprouve à fixer les choses qui voguent dans le ciel, tous contemplèrent le ballon. Il grandissait à vue d’œil. On distingua bientôt sa forme oblongue, puis un petit drapeau tricolore accroché à un hauban, et qui s’agitait parfois, tenu par une invisible main. Quand il passait sous l’ombre d’un nuage il baissait légèrement vers la terre, et dès que le soleil l’éclairait de nouveau il remontait, plus éclatant, d’un jaune d’or, tout pareil à ces bouchons de liège qui flottent au bout de la ligne des pêcheurs.

--Et maintenant, cria tout à coup Touloumès, qu’est-ce que c’est que ce ballon?

Les membres du comité gardèrent le silence. C’était un ballon comme tous les ballons, hein! pas plus.

--Réfléchis, Touloumès, continua le Monarque, inspiré; réfléchis Bécougnan! Est-ce qu’il y a quelque part, à Massane, à Gers, aux Espélunques, jusqu’à Uzès ou Montpellier, une fête votive, un motif pour qu’on enlève un ballon?

--Il n’y a pas de fête votive, déclara Touloumès.

--Une foire, alors, ou des comices agricoles?

--Il n’y a ni foire, ni comices, admit Bécougnan.

--Et tu vois où il passe, le ballon, poursuivit le Monarque; tu vois au-dessus de quoi il fait des signes, le drapeau: au-dessus de la chapelle de Saint-Peyre. Eh bien, c’est...

Il s’arrêta une seconde, et tous l’interrogèrent du regard, dans l’attente de paroles décisives. Il les tira du fond de sa poitrine, comme un rugissement:

--_Ce sont les Jésuites qui communiquent!_ proféra le Monarque.

Tous demeurèrent fixés au sol, éblouis et convaincus.

--Monarque, dit enfin Falgarettes, tu as trouvé la plate-forme. Le parti est sauvé.

--Je le crois, répondit le Monarque modestement.

Ce fut, en effet, l’opinion presque générale à l’Espélunque. Le ballon, dans sa course vers le sud, emporta le souvenir des malheurs de Peyras, de la trahison de Mestrelou. Par lui, les Jésuites avaient communiqué. On ne le crut pas avec la raison, mais d’imagination, et cela suffisait. Même, au débit de madame Foucharesses, les adversaires ne firent entendre que de molles protestations; eux-mêmes étaient flattés, parce que la supposition était plaisante et merveilleuse.

VII

LA REINE DE CHYPRE

Le Monarque, en temps ordinaire, est d’une sobriété dont il tire quelque orgueil. «Car, dit-il, comme tous les grands intellectuels, je ne supporte pas la boisson.» Il ne prend que son absinthe, tous les soirs, une absinthe qu’il fait durer deux heures, savamment, en l’allongeant d’eau chaque fois qu’il y trempe ses lèvres. Et ce n’est pas pour l’absinthe, c’est pour le sucre. A bonne preuve que les chiens n’aiment pas le Monarque: jamais il n’a daigné leur abandonner un seul des trois morceaux qu’on met à côté de lui, sur une soucoupe. Ceci seul, selon lui, prouve qu’il n’est point alcoolique: un véritable alcoolique a horreur du sucre. Telle est, du moins, son affirmation. En dehors de cet apéritif quotidien, le Monarque se contente d’un ou deux verres de vin blanc, le matin, et de deux litres de vin à chaque repas: les alcooliques ont horreur du vin. Et ce petit vin du Gard est si supérieur à celui de l’Hérault, n’est-ce pas? Il est léger, il est frais; on voit bien que les grappes dont il sort ont poussé sur la montagne. Ce n’est point un breuvage enivrant; on le boit pour se désaltérer: c’est l’eau du travailleur. Quant à l’eau véritable, pure de tout mélange, le Monarque la considère comme un liquide dangereux. Personne ne boit d’eau pure, excepté les Parisiens. Ceux-là, c’est différent. Le Monarque en a vu un, jadis, repousser comme un poison tous les autres breuvages. Cet homme lui avait inspiré une pitié profonde, que sa seule courtoisie l’empêcha de manifester. «Ne vous gênez pas, monsieur, lui dit-il ingénument, en lui tendant la carafe. Cette année, il en tombe!»

Il n’y a qu’en temps d’élections que le Monarque fait exception à son régime: mais c’est son devoir de membre du comité socialiste de l’Espélunque. «Je suis du comité socialiste, explique-t-il, parce que le comité républicain est monarchiste.» Telle est sa façon de penser. Il est patriote et libre penseur, ami des lumières et plein de respect pour les sœurs de charité; enfin, il redoute les innovations. «Il est bon, s’écria-t-il un jour avec éloquence, de parler des réformes. Il est imprudent de les faire!» Le sous-préfet dit alors de lui que c’était un homme utile. Il l’apprit et il en fut fier, car il aime intérieurement les puissances.

Voilà pourquoi, en temps d’élections, il ne quitte pas ie café Muraton, qui prend alors le titre de «Permanence», inscrit en lettres noires, au-dessus de sa porte, sur une bande de calicot blanc. Le Monarque est heureux. Il improvise de magnifiques poèmes oratoires, il salue l’aube des temps nouveaux. Les mots, pour lui, évoquent sensuellement des images; il étend les mains pour les saisir. De deux heures à cinq, alors que Muraton n’ouvre que des canettes, la démocratie ne lui apparaît encore que comme une abstraction; mais, aux apéritifs, la voilà qui devient, en vérité, une Minerve éternelle et vivante. Il en parle comme d’une maîtresse divine, il la chante, il la loue, il la baise. Et quand il dit: «Nous précipiterons dans la boue ses obscurs ennemis!» il se sent physiquement un Hercule terrassant des monstres, il contemple avec fierté les muscles de ses bras.

Muraton ne lui présente jamais le compte des consommations bues au cours de la période électorale. Le candidat solde celui-ci plus tard, et avec gratitude. Les quinquinas succèdent aux canettes, les vermouts aux quinquinas, puis les généreux amers et les absinthes enthousiastes. On chante. Bécougnan, Muraton et Touloumès s’obstinent d’abord à l’_Internationale_. Le Monarque, un peu dédaigneux d’un hymne si banal, y fait succéder la _Muette de Portici_, en rappelant le rôle héroïque et insurrectionnel que ce drame musical joua dans la révolution de Brabant. Et enfin, à force de chanter, on chante n’importe quoi, tout ce qui est beau: la _Bénédiction des poignards_, _O grand saint Dominique_, et _Halte-là, halte-là, les montagnards sont là_. Puis, le Monarque entonne:

Tout n’est, dans ce bas monde, Qu’un jeu, qu’un jeu!

C’est le grand air de la Reine de Chypre, et Bécougnan, Muraton, Touloumès, tous les assistants, madame Muraton elle-même, répondent en chœur:

Le vrai sage le fronde Un peu, un peu.

Ils ont de belles voix, tout de même, et le Monarque une «grande» voix. Ils s’admirent sincèrement, épanouis, ardents, délectés, et un sentiment obscur, mais que la foule partage, leur fait bénir la République, qui leur donne de tels loisirs.

... Ce jour-là, pourtant, quand le Monarque enfin quitta le café, ce ne fut qu’à cause même de son délire qu’il ne s’aperçut point que ses jambes n’avaient pas autant de solidité que sa cervelle éprouvait de lucide enthousiasme. Du centre de l’Espélunque au sommet de Massane, où il habite, la côte est rude, bien que la route s’élève en lacets harmonieux. Il l’attaqua d’un grand courage, levant les bras au ciel. C’était pour exprimer l’exaltation démocratique où il se sentait, mais aussi pour garder son équilibre. Il déclama: «Nous monterons à l’assaut de toutes les réactions!» et brandit sa main droite comme s’il tenait un sabre. Ce geste le porta subitement contre le trottoir, que son pied heurta violemment, mais il ne s’en aperçut point. L’essentiel était que, dans les avenues magnifiques de son cerveau, il continuât à ne pas broncher. «Décidée à maintenir ses droits, résolument pacifique, la France, appuyée sur son épée, attendra sans bouger, immobile et fière, les attaques de l’extérieur.» Cette phrase du programme de son candidat lui revint à la mémoire, et il la répéta d’un air majestueux. Cela lui donna l’occasion de s’arrêter. Il aspira l’air, sentit que son corps pointait en avant et fit quelques pas précipités. Ce qui l’étonnait, c’était d’apercevoir si bien toutes les choses à quoi il pensait, et si confusément les objets extérieurs. Mais il eut aussi l’impression qu’on criait derrière lui.

C’était les gamins de l’Espélunque. Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis que le Monarque était sorti du café Muraton, et déjà tous les gamins de l’Espélunque savaient que le Monarque était saoul. Nul n’a jamais bien expliqué la cause de la curiosité fatigante que la jeunesse témoigne à l’égard des ivrognes. Elle se refuse obstinément à les laisser en paix, alors qu’ils n’en veulent à personne et n’éprouvent, au contraire, que des sentiments d’universelle sympathie. La jeunesse de l’Espélunque, remplie d’une joie tumultueuse et sans bornes, s’acharna sur les pas du Monarque. Une crainte vague cependant la maintenait à quelque distance derrière lui, et quand il se retournait, de l’air méprisant et indigné qu’il prend dans les réunions publiques pour écraser ses contradicteurs, frroutt... on entendait ce bruit sourd et terrifié des bandes de moineaux fuyant une meule de blé à l’approche de son propriétaire. Puis la troupe revenait, frémissante, importune, apeurée et pourtant hardie, transportée d’une joie insolente et désastreuse.

Tout à coup, Milou Dehodencq, le fils de Dehodencq, justement, un réactionnaire, conçut une idée qu’on peut, à un âge si tendre, qualifier de géniale. Elle inspire également la plus haute idée de son intrépidité. Seul, sans appui, sans que personne lui eût rien suggéré, s’approchant à pas de loup du Monarque égaré et glorieux, tout doucement il le prit par derrière, tout doucement il le fit tourner sur lui-même, tout doucement il lui donna l’impulsion qu’il fallait... le Monarque, maintenant, avait le dos vers son logis de Massane, où l’attendait madame Emma, son épouse inquiète et sévère, et la face vers l’Espélunque. Ses yeux brouillés ne s’en aperçurent pas. Il était dans les nues, il planait, battait les airs de ses mains, que toujours il agitait comme des ailes. Et même la marche eût dû lui être plus facile: il redescendait. Mais comme il levait, au contraire, les pieds à chaque pas pour l’ascension qu’il croyait faire, il semblait un lourd vaisseau dont la proue plonge dans la houle; et j’ignore si c’est pour cette cause qu’il eut un peu le mal de mer. Les gamins de l’Espélunque, rugissant de joie dans son sillage, lui donnaient l’impression de la tempête. Et cela lui parut si beau qu’il se mit à rire aux anges.

C’est ainsi qu’ondoyant, magnanime et doux, il se retrouva devant le café Muraton. Madame Muraton, qui l’aperçut de sa porte, lui dit avec un peu d’inquiétude:

--C’est encore vous, Monarque?

Il répondit, avec un bon sourire, et sans s’étonner:

--C’est encore vous aussi, madame Muraton?

Les gamins de l’Espélunque se tenaient maintenant à bonne distance. Un grand silence plana. Le Monarque ne s’étonna de rien. Le fait qu’ayant marché exactement le nombre de pas qui le devaient mener chez lui, dans sa maison, il était de nouveau devant le café Muraton lui parut seulement un phénomène favorable: il avait la langue très sèche.

--Je prendrais bien, dit-il, un vin blanc eau de seltz.

Ses désirs étaient des ordres. On le servit sans discuter. Une fois assis, l’univers reprit pour lui son équilibre, et l’eau de seltz lui fit du bien. Il leva son verre du côté du soleil couchant, comme pour un salut, cracha pour s’éclaircir la voix et donna de toute sa poitrine:

Le vrai sage le fronde Un peu, un peu. Mais le fou s’en amuse Bien fort, bien fort, Et jamais il n’accuse Le sort, le sort!

Alors, un long frémissement d’admiration agita l’Espélunque, et même les gamins furent émus: le Monarque, même quand il était saoul, chantait juste!

Cela lui fit le plus grand honneur.

VIII

LE FANTOME DE CAUSSANEL

Ce fut Bécougnan, non point le Monarque, il le faut avouer, qui fut le héros de l’histoire que je vais dire. Mais celui-ci y prit un si grand plaisir que ce serait lui faire grande injure, comme à ses amis, de ne pas lui donner ici sa place.

... La saison était si douce, le printemps si précoce, que, vers ce milieu de février, dans cette plaine du Gard, il y avait déjà des amandiers en fleurs, des oiseaux qui faisaient l’amour, et des mouches. Tant de mouches même qu’on avait tendu devant la porte ouverte, pour s’en préserver, ce léger rideau fait de tubes de verre multicolores, enfilés sur de minces cordelettes, qui est d’usage dans toute la Provence. Le tiède vent du sud-est l’agitait doucement, et le faisait chanter. Dehors, un cochon gras fouillait le fumier, suivi de poules qui caquetaient; et dans la chambre, assis devant un siphon de limonade gazeuse, car il avait refusé tout autre breuvage, étant membre d’une ligue antialcoolique aussi bien que de la Société des recherches psychiques et du Bureau international du Spiritisme, dont le siège est à Londres, M. William Simonson prenait des notes.

--Oui, monsieur, lui disait Bécougnan, c’est dans cette pièce que le fantôme revenait; quatorze nuits de suite, à minuit sonnant, il est revenu: et je l’ai vu comme je vous vois. C’est une erreur de croire, comme on le fait dans votre pays, qu’il n’y a de fantômes que dans le Nord; il y a de tout dans le Midi, monsieur, c’est une terre opulente, une terre privilégiée, une terre où il ne manque rien. Seulement, les fantômes, on n’en a pas peur, on ne leur permet pas de faire tout ce qu’ils veulent, comme chez vous. On est brave, quoi!

»Cette maison où vous êtes, je l’ai achetée pour pas cher, à la mort de ce pauvre Caussanel qui s’est pendu. C’est le phylloxera qui en est cause. Je me rappelle comme il disait, notre Caussanel, au temps où tout le monde mettait ses économies dans le Panama:

»--Placer mon argent! Placer mon argent! Ici, il y a la vigne, et ça doit suffire! Ça me donnera-t-il quinze du cent comme ma vigne, votre Panama?

»Et toujours plus haut sur la côte, derrière la maison, arrachant les figuiers sauvages, arrachant tout le broussaillon, il faisait grimper ses plants de carignan et d’aramon. Il y mettait tous ses écus, il hypothéquait son bien de plaine pour engraisser ses cailloux... Et puis le phylloxera est venu. Alors il a emprunté sur tout son reste: aux notaires, au Crédit Foncier; il a essayé de toutes les drogues, il a creusé des puits profonds comme l’Espélunque pour aller chercher de l’eau, et noyer ses pieds de vigne. Et à la fin, quand les autres, qui avaient attendu en se serrant le ventre, ont vu qu’il y avait moyen d’y faire, avec la vigne américaine, et qu’ils ont commencé à replanter, lui était à bout de souffle, et il ne récoltait que du papier timbré: tout un plein de charrette de papier timbré. Il était devenu tout jaune comme ses pampres et tordu de misère comme les ceps qui agonisaient. Voilà pourquoi il s’est pendu, quand on a mis l’affiche pour le faire vendre, vendre la maison, les chais, les terres, les meubles, enfin tout. Il s’est pendu, je vous dis. Quand ces messieurs de la justice sont entrés, il tournait autour d’un chevron, au-dessus de la cheminée, et il s’était attaché aux pieds tout son papier timbré, des kilos de papier timbré! Il avait l’air de les regarder, en leur tirant la langue.

»Ça n’est pas ici un pays où l’on désespère, d’habitude, et ça fit mauvaise impression. Quand on mit la maison et le bien en vente, personne ne voulut rien acheter. Et puis on s’était déjà tant saigné pour remettre en valeur ce qu’on avait: rien que des poches vides, dans le pays. Il n’y avait que moi pour être plus heureux, à cause de la mort de l’oncle Bécougnan, celui qui tenait un débit de tabac à Nîmes, rue de la Grille. Donc, j’achetai, à la fin, sur baisse d’enchères, et bon marché, il faut le dire, bien bon marché!

»Mais voilà que la première nuit que je couchais là, je me réveille à minuit--je ne sais pas pourquoi je me suis réveillé, on est comme averti...

M. William Simonson approuva de la tête: on est toujours averti quand arrivent les fantômes. Il nota seulement ce nouveau cas, qui confirmait tant d’expériences antérieures.

--... Je me réveille, et qu’est-ce que je vois: ce pauvre Caussanel qui entrait par la porte fermée. Il n’eut pas l’air de me remarquer, il ne me fit pas de mal--avez-vous jamais entendu dire qu’un revenant ait fait du mal à quelqu’un? Ça n’a pas de forces, ces ombres!--traversa toute la chambre en poussant des soupirs à fendre l’âme, alla se mettre devant la cheminée, tira une corde de sa poche, avança une chaise, monta dessus, attacha la corde au chevron et se pendit. Moi, je l’appelai bien doucement:

»--Caussanel! Caussanel!

»Il ne répondit rien, absolument rien. Il était pendu, voilà tout.

»--Caussanel, lui dis-je, tu l’as déjà fait!

»Je croyais que cette observation l’impressionnerait. Elle était raisonnable. Mais ce fut comme s’il n’avait rien entendu. Et il resta là, monsieur, jusqu’au chant du coq.

--Cela est fréquent, déclara M. William Simonson. En cas de mort violente, et surtout quand cette mort est volontaire, la «coquille» du suicidé renouvelle indéfiniment son acte de destruction criminelle. Nous en avons déjà collationné de nombreux exemples.

--Au chant du coq, poursuivit Bécougnan, il disparut sans que je pusse voir comment, ce qui ne m’étonne point, puisque c’était un fantôme, et je me gardai bien, vous comprenez, de raconter l’aventure: il y a toujours du monde qui est jaloux quand on a acheté du bien dans de bonnes conditions. Je pensai aussi qu’une fois suffirait à Caussanel et qu’il se découragerait de sortir la nuit pour recommencer à se pendre. Pourtant, je dois vous avouer que tant que la grosse horloge, à l’église, n’eut point sonné les douze coups, le lendemain soir, je ne parvins pas à m’endormir. Ça m’ennuyait, ça m’inquiétait. Et il reparut, exactement comme la veille, refit tous les mêmes gestes, et se pendit encore une fois. Je lui dis:

»--Caussanel, c’est bête ce que tu fais là! Ça ne peut te servir à rien. Veux-tu que je te fasse dire des messes?

»Mais il remua la tête autour de sa corde, négativement.

»Le matin, j’allai trouver le curé pour lui expliquer la chose. J’allai le trouver bien que je sois protestant, parce que les pasteurs, en France, ne peuvent rien contre les fantômes, tandis que les curés ont la manière. Et le curé me dit qu’il viendrait à l’heure qu’il fallait, pour faire les exorcismes et bénir la chambre, attendu que les apparitions étaient l’œuvre du diable. Mais ça ne me convenait point, à cause des voisins: puisque je ne voulais pas leur laisser savoir, aux voisins! Donc je répondis:

»--Monsieur le curé, nous ne sommes plus au Moyen âge!

--Vous pouviez, interrompit M. William Simonson, tracer un cercle magique au-dessous de l’endroit où le revenant se pendait, vous y enfermer, et diriger contre lui, à l’heure de son apparition, la pointe d’une épée nue. Cette méthode a donné souvent, la littérature du sujet l’affirme, d’excellents résultats.

--Je l’ignorais, déclara Bécougnan, et cette présence de Caussanel, qui s’acharnait à vouloir se pendre, m’importuna quatorze jours, comme je vous l’ai dit. Mais, à la fin, quand je vis que l’heure allait sonner, je pris moi-même une corde, je l’attachai au chevron, je fis un nœud coulant à la corde, et je me pendis. Oui, monsieur, je me pendis!

--_Well_... fit William Simonson, hésitant.

Il ne connaissait pas cette manière de chasser les fantômes, et se trouvait déconcerté.

--Je me pendis, confirma Bécougnan. Mais j’avais placé un petit escabeau sous mes pieds afin de ne pas perdre ma respiration. Et quand ce pauvre Caussanel fit son entrée, il avait tellement l’habitude qu’il s’avança jusqu’à deux pas de moi sans rien regarder, sans me voir. Il était toujours aussi jaune, aussi mélancolique, et fouilla dans sa poche pour y trouver sa corde. Alors je remuai un peu. Il leva les yeux et m’aperçut. Monsieur, jamais je n’ai vu une figure plus déconfite! Il ouvrit la bouche, et parla. Pour la première fois, il parla! Il dit:

»--Il y a quelqu’un!

»Et tout de suite, toujours soupirant à fendre l’âme, il repassa à travers la porte. Et il n’est jamais revenu, monsieur, jamais. Je l’avais dégoûté.

M. William Simonson referma son carnet d’un coup sec. Les yeux lui sortaient de la tête. Puis il s’en alla, comme le fantôme. Et, comme lui, il était dégoûté.

IX

LE PARI DU MONARQUE

Le costume du Monarque, son beau costume qu’il avait repris dans l’armoire pour faire le voyage, étonnait un peu les Lyonnais: ils n’avaient jamais rien vu de plus éclatant. Lui-même en éprouvait sourdement un peu d’embarras. Dans le café où il venait de s’arrêter, ce beau café, près du théâtre, qui l’avait séduit à cause de ses glaces, de son or et de son nom italien, il ôta instinctivement son grand feutre mou, couleur pain brûlé, dont il était si fier, et le mit d’un geste discret à côté de lui. Mais nul comme le Monarque, dans cette ville où l’on ignore les règles de la véritable élégance, laquelle ne va point sans quelque fastueux éclat, ne portait une chemise dont le plastron blanc se décorait d’un semis de petites fleurs rouges, un col rabattu qui découvrait très bas sa gorge brune, maigre et noueuse, ni cette étroite régate sang de bœuf qu’illuminait encore un gros diamant, un diamant de verre, mais presque ressemblant. Il n’apercevait non plus un seul de ces vestons pareil au sien, étroit, plaquant sur les hanches, et dont le jaune retentissant, piqué de petits points violets, le faisait ici ressembler à un jeune canard égaré au milieu d’une bande de corbeaux. Parmi tous ces gens tristes et noirs, il se faisait l’effet d’une lanterne au fond d’une cave. Et il avait beau se dire que c’est la lanterne qui éclaire, il avait l’impression que cette sombre cave lui disait: «Ce n’est point ici ta place: tu me choques!»

Mais il en était plus irrité que confus. Il méprisait ces gens du Nord, il pressentait avec dédain que la lenteur de leur pensée les privait de joie, tout en leur laissant le désir de se moquer de ce qu’ils ne comprennent pas ou n’ont jamais vu. Voilà qui lui était bien égal, à lui, le Monarque, lancé maintenant dans la politique, devenu un personnage que le préfet faisait venir, et qui avait fait nommer le député. Un député qu’il tutoyait! Il palpa fièrement la poche de son veston lumineux pour y sentir encore une fois la «passe» de chemin fer dont l’administration déférente lui avait fait hommage: un permis de seconde classe, de Nîmes à Lyon. Un homme qui voyage gratuitement n’est plus un homme du commun; le Monarque avait conscience d’être devenu un grand de la terre, car les grands de la terre, en France, sont ceux qui sont assez riches pour tout se payer, ou assez au-dessus des lois communes pour ne payer plus rien.