Part 4
Touloumès doutait qu’il eût, dans l’espèce, le droit de confiscation. Mais il ne protesta point, espérant que l’abandon de ses prises finirait d’amollir le cœur de ce gendarme si poli.
--Vous ne confisquez pas mes instruments de pêche, du moins? fit-il avec un sourire et pour faire bonne mine.
--Non, monsieur, non, dit le gendarme. On n’est pas des Turcs. Emportez tout ça, allez!
Touloumès, étouffant mal un soupir, commença de ramasser ses boulettes d’appât et la caisse où il avait mis ses grosses boules d’amorçage.
--On voit que vous savez pêcher! dit le gendarme, flatteur. Qu’est-ce que c’est que ces boules-là?
--C’est le mélange Florent, un mélange antique, mais le meilleur, déclara Touloumès avec un peu de vanité: du croton cascarilla, de l’argile, de l’écorce d’encens, de la myrrhe, de la farine d’orge détrempée dans du vin, du foie de porc, de l’ail et du sable fin. C’est merveilleux. Et ça ne sent pas mauvais, c’est délicat.
--Et ça amuse le poisson, ça le grise, fit le gendarme.
--C’est idiot, de dire que ça le grise, protesta Touloumès, c’est absolument idiot!
--Bien sûr, bien sûr! concéda le gendarme toujours bénévole. Allons, au revoir, monsieur, et tous mes regrets.
--Gendarme, interrogea timidement Touloumès, est-ce que ça suivra son cours?
--Ne vous inquiétez pas, dit le gendarme, c’est des petits malheurs. Vous avez votre conscience pour vous, n’est-ce pas?
Touloumès avait sa conscience pour lui. Et ce gendarme avait été si poli qu’en rentrant chez lui il ne songeait plus guère qu’à la perte de sa pêche et de sa gibecière. Ce fut donc avec une profonde stupeur qu’il reçut, quelques jours plus tard, une assignation à comparaître devant le tribunal correctionnel de Blanduze, «pour contravention aux ordonnances et décrets sur la police de la pêche, délit de pêche, injures à un agent de la force publique et tentative de corruption d’un fonctionnaire».
--Ah! le cochon! gémit Touloumès en pensant au gendarme.
Toutefois, il espéra encore, au fond de l’âme, qu’il n’y avait là qu’une erreur. Sa bonne foi ne pourrait manquer d’éclater au grand jour de l’audience, et l’on saurait bien comment les choses s’étaient passées. Mais on n’avait pas idée de mettre autant de mensonges dans une citation. Celle-ci avait été mal rédigée, on n’avait pas compris le procès-verbal, sûrement!
L’attitude du gendarme, qu’il rencontra faisant les cent pas, en grand uniforme, sur la place du Palais, le confirma dans cette opinion. La candeur, l’indulgence, la bonne volonté étaient peintes sur les traits de ce modeste serviteur de l’État.
--Quelle surprise! dit-il, allant tout droit à Touloumès. Hein? Ça a donc suivi son cours! Je ne l’aurais jamais cru. Faut-il qu’ils soient rosses, au Parquet! Mais j’arrangerai ça, allez, j’arrangerai ça; je témoignerai en votre faveur.
L’espérance rentra dans l’âme du pêcheur inquiet. Et quand on appela sa cause, il attendit, avec confiance, les explications du gendarme.
Le gendarme prit, en effet, la parole avec aménité.
--Le 22 janvier 1910, dit-il, j’ai dû dresser une contravention à l’inculpé pour pêche, en temps prohibé, d’un poisson qu’il a reconnu être un ombre-chevalier.
--Par exemple! s’écria Touloumès, c’est moi qui lui ai dit le nom du poisson. Il n’en savait rien, ce gendarme. Ah! que j’ai été bête!
--Sur mon observation que c’était un poisson prohibé, poursuivit le gendarme, l’inculpé ici présent m’a répondu avec légèreté que c’était plutôt rare d’avoir le bonheur de le pêcher dans le Gardon, et n’a manifesté aucun regret. Lui ayant dressé procès-verbal, il a tenté de m’offrir une pièce de deux francs, et, sur mon refus, a voulu dissimuler des boulettes d’amorçage dont il a dû ensuite m’avouer la composition enivrante, pernicieuse au poisson. Lui en ayant fait reproche, comme étant contraire aux décrets et ordonnances, l’inculpé n’a témoigné aucun regret de sa conduite et m’a donné le nom d’idiot, étant en uniforme et verbalisant dans l’exercice de mes fonctions.
--Ah! cria Touloumès, la crap...
Mais son avocat le fit taire, craignant qu’il n’aggravât son cas.
Touloumès s’entendit condamner à trois cents francs d’amende et à huit jours de prison «seulement», le maximum étant de trois mois «en considération de ce qu’il n’avait encore subi aucune peine», et de ce qu’il était de bonne vie et mœurs, ce que fit valoir son défenseur. Celui-ci s’empressa de le suivre hors du tribunal, craignant que son client ne se livrât à des manifestations funestes. Touloumès, en effet, s’était précipité sur le gendarme.
Mais le gendarme le regarda d’un air de bénignité qui donnait quelque chose de sublime à sa figure à la fois douce et mâle. Et avant que le condamné eût ouvert la bouche:
--Hein, fit-il, ils vous ont salé! Mais je connais le geôlier de la prison, et si vous voulez...
Touloumès avait refusé d’en écouter davantage.
V
LE TIENNOU
Le Tiennou lui-même, celui qui est un peu innocent, le pauvre, et qui, sur l’instigation du Monarque, accusa les loups d’avoir dévasté le poulailler de Peyras, le Tiennou a une histoire. Seul à l’Espélunque, et même jusqu’à Sommières ou Maillezargues, le Tiennou «connaît le Nord». Il l’a traversé jadis, en tous sens, sous la conduite de M. Maillecoche, directeur du Cirque des Deux-Mondes. Mais ses voyages ne lui ont guère servi parce que sa tête est assez faible. L’opinion générale qu’il en a rapportée est que la France, ça n’est pas des bons pays: ce jugement, qui est téméraire et même injuste, est fondé cependant sur une expérience personnelle.
Les idées du Tiennou se bornent à la satisfaction de ses besoins les plus immédiats, et, quand il a mangé, il est heureux. Par bonheur la nature fut, à son égard, bienveillante. Tiennou a faim, il a faim très souvent: mais son goût est dépourvu de sens critique.
Maillecoche l’avait découvert jadis en Alais, département du Gard, au moment où la ménagerie du Cirque des Deux-Mondes venait de perdre son dernier pensionnaire: un guépard, qui était mort d’une attaque de rhumatisme aigu. Seule et dernière attraction d’un établissement en décadence, ce guépard avait été durant sa vie un animal précieux, à la fois féroce et apprivoisé. Il cassait les reins à n’importe lequel des chiens que les amateurs voulaient bien lui opposer, puis tout de suite se laissait affubler d’un bonnet de nuit, d’une robe de chambre, et feignait de s’en aller au lit avec madame Maillecoche, déshabillée d’une façon chaste et galante. La mort de cet animal était une ruine, car les finances de la ménagerie ne permettaient pas de le remplacer. C’est alors que Maillecoche était par bonheur tombé sur Tiennou dont la voracité le remplit d’admiration. Tiennou mange n’importe quoi. Il a des dents de fer, un estomac comme de bronze articulé, et surtout un manque total d’odorat. Tout lui est bon, pourvu qu’il puisse calmer un appétit toujours renaissant. Maillecoche, qui l’avait vu un jour, dans un cabaret, manger pour quelques sous des chrysalides de vers à soie, l’avait engagé pour faire le sauvage. Cette combinaison était économique. Un fauve, il faut l’acheter. Un homme, ça se paye à la journée.
Mais Tiennou, à la longue, devint lâche à la besogne, et Maillecoche, au bout de quelque temps, ne le reconnut plus. Son sauvage disait parfois, d’un air mélancolique:
--J’ai toujours faim, mais j’aimerais mieux manger de bonnes choses!
Et il se faisait pour lui-même de l’_aigue boulide_, qui est un mélange d’huile d’olive bouillie avec de l’ail, afin de digérer les repas qu’il faisait devant le public. Ce raffinement indignait Maillecoche parce qu’il n’est pas vraisemblable qu’un sauvage sente l’ail: cela donne des doutes aux spectateurs. Cependant, il lui cédait cette fantaisie parce qu’il voyait bien que l’estomac de Tiennou se détraquait. Il poussa la sollicitude jusqu’à lui donner du quinquina. Mais la santé de Tiennou ne supportait même plus l’énergie indulgente de ces encouragements.
--J’ai faim, disait Tiennou, j’ai encore faim. Mais je n’aime plus que les légumes. Je voudrais manger des légumes, monsieur Maillecoche!
C’est qu’il connaissait enfin cette suprême torture: le dégoût de tout ce qu’on lui offrait, alors que ses entrailles continuaient d’être tiraillées par un perpétuel désir de nourriture.
Ce fut ainsi que la troupe de M. Maillecoche parvint jusqu’à Chamery, en pleine Champagne. Tiennou gémissait toujours. Le souci du pays natal grandissait chez lui en même temps que la torture de ses viscères.
--Ah! disait-il, que je voudrais m’en aller, retourner là-bas, manger des figues: il y en a sur toutes les routes, et qui ne sont à personne. Ou du cresson: il y en a dans toutes les fontaines! Et aussi un raisin. On en donne, quand c’est vendange, on en donne à tous ceux qui veulent!
Au delà du rideau, sous la tente, les villageois de Chamery s’impatientaient.
--Allons, ouste! fit Maillecoche. Il y en a aussi, du raisin, en Champagne. Tu en auras après la représentation... Madame Maillecoche, lâche-leur le gramophone.
Le gramophone, déclenché, exhala d’une voix enrouée la _Marche de Sambre-et-Meuse_, et M. Maillecoche quitta les coulisses afin de faire aux populations le discours d’usage. Son habit noir, bien qu’un peu usé, était tout à fait correct. Derrière lui, au-dessus de l’estrade où il lançait le boniment, les toiles peintes de la tente foraine représentaient un boa sur un palmier, en train d’avaler un nègre; un rhinocéros transperçant un lion d’un seul coup de corne, un scaphandrier défendant, avec sa hache, une jeune fille contre un requin, Jeanne d’Arc brûlée par les Anglais, la destruction de Saint-Pierre de la Martinique par le volcan, et un homme tout nu, sauf un pagne de feuilles vertes autour des reins, rouge brique de peau, une couronne de plumes jaunes sur la tête, rongeant tout vif le crâne d’un missionnaire qui portait la robe des dominicains.
Maillecoche posa son chapeau haut de forme sur le guéridon qui servait de comptoir, et madame Maillecoche, dont le maillot figurait les écailles d’un poisson, sans doute d’une sirène, reprit prudemment cette coiffure précieuse pour la mettre plus loin encore, à l’abri des gestes trop éloquents de son époux. Alors, embouchant un porte-voix, celui-ci poussa plusieurs rugissements magnifiques. Puis, abaissant cet entonnoir, il prononça de sa voix naturelle:
--Oui, mesdames, oui, messieurs, le sauvage de l’archipel des Larrons, que vous allez voir, se nourrirait de chair humaine si l’administration le lui permettait. Quand il voyage en chemin de fer, nous sommes obligés de faire pour lui les frais d’un compartiment réservé, et encore est-on obligé de lui mettre une muselière fermée par un cadenas dont seul je possède les clefs: la voici!
Il prit sous le comptoir un masque d’escrime peint en rouge et vert et prolongé par une barbe de crins.
--De tels ornements, dit-il, sont indispensables pour lui faire accepter le port de cette armure de fer; car les sauvages, ainsi que l’ont si bien dit messieurs Claude Bernard, Hovelacque, Pasteur, immortel bienfaiteur de l’humanité; monsieur Thiers et le président Roosevelt lui-même, sont de grands enfants qu’il faut savoir prendre par leur faible. Que la profondeur de mes paroles et l’étendue de mes connaissances ne vous étonnent point. Je m’appelle Maillecoche, et ça se prononce de la même manière en anglais et en français, docteur de la faculté de Tiflis, Minnesota, États-Unis, et si je parcours les plus lointaines campagnes pour y pratiquer la diffusion généreuse des plus récentes découvertes de la science, ce dévouement aux modestes tâches de la vulgarisation a été récompensé par les témoignages d’estime admirative de plusieurs journalistes, et de Sa Majesté l’empereur des Turcs Abd-ul-Hamid: il n’est pas encore mort, mais paix à son âme!
Telles étaient les paroles retentissantes qu’il lançait aux habitants de Chamery. A demi improvisées, à demi récitées d’après un motif appris par cœur, il s’enchantait lui-même de leur lyrique incohérence. Dans le pays, on venait d’achever les vendanges. Le vin de l’année s’annonçait bon et les vignerons champenois se disaient entre eux, orgueilleusement:
--Le vin se vendra cher, cette fois! On pavera les rues avec des pièces de cent sous!
--Et on les mettra de champ, point à plat! répondaient d’autres.
Cependant, avant d’entrer dans la baraque à Maillecoche, ils hésitaient, rapport aux vingt-cinq centimes qu’il leur faudrait débourser.
Alors, pour les décider, la bouche tordue vers l’intérieur, le forain hurla ces mots, dans un langage qu’ils ne pouvaient comprendre:
--_Brama, Tiennou, brama, poucel!_
Et du dessous même des planches jaillirent des cris farouches, inhumains en vérité, qui déchiraient l’air.
--Le voilà qui rugit, le sauvage, messieurs, dit Maillecoche. Entrez, entrez! Vous verrez ce que vous n’avez jamais vu. Il mangera ce soir des cailloux, de la viande crue, du verre, des animaux morts et vivants, à poil et à plume. Il mangerait de l’homme, je vous dis, si je ne le retenais pas! Mais ne craignez rien, il est attaché par une chaîne: je me méfie de ses mœurs et j’obéis aux précautions dictées par monsieur le commissaire de police.
Un à un d’abord, puis par groupes assez compacts, les villageois se décidèrent à entrer. La parade était finie, ils s’entassèrent sur les bancs. Devant eux s’élevait une estrade faite de planches posées sur des tréteaux et fermée par des rideaux de toile dont la peinture figurait un velours incarnat. Le forain, abandonnant l’estrade, entrebâilla ces rideaux et s’introduisit dans ce qu’on pourrait appeler les coulisses. Un homme tout pareil à celui qui était représenté sur les décors de la tente, nu jusqu’à la ceinture, le corps et la face teints au brou de noix, une couronne de plumes jaunes sur la tête, un pagne d’herbes artificielles autour du corps, y était assis sur une chaise. Madame Maillecoche, qui n’avait pas pris le temps d’enlever son costume de poisson-sirène, achevait de lui figurer sur la poitrine un tatouage émouvant: un aigle aux ailes éployées enlevant une négresse. Un nuage aux volutes bleues ajoutait à la beauté du dessin et servait à dissimuler les mamelles.
--_Es prêt, Tiennou?_ demanda Maillecoche en provençal.
--Tu le vois bien, dit Tiennou dans le même dialecte. Mais j’ai faim, Maillecoche, j’ai si faim: il y aura des tomates?
Maillecoche répondit d’une voix autoritaire et significative:
--Nous dînerons quand tu auras mangé.
De nouveau, dans l’entonnoir du gramophone, retentirent les strophes cuivrées de _Sambre-et-Meuse_, et, sur les derniers accords de cet hymne patriotique Tiennou s’élança sur l’estrade. Maillecoche lui avait cerclé le torse d’une chaîne de fer dont il tenait l’extrémité dans la main.
Et Tiennou dansa une danse de guerre. Il entendit répéter, une fois encore, qu’il avait dévoré entièrement et sans remords le pieux missionnaire, son père spirituel. Il broya sous ses dents les pierres artificielles, faites de sable amalgamé avec du sucre, par lesquelles Maillecoche remplaçait adroitement les cailloux et les fragments de brique rouge que lui passait le public. Il mâcha un morceau de lapin cru. Tout de même, le métier n’était pas trop dur aujourd’hui! Souvent il lui avait fallu forcer ses mâchoires sur des animaux immondes. Quel bonheur si les choses se passaient à peu près bien ce soir!
Mais un paysan à moitié ivre tira un mulot de sa poche, et tout le monde rigola.
--Mords-y un coup tout de même, fit Maillecoche à voix basse, mais impérativement.
Et il ajouta pour les assistants:
--Le sauvage de l’archipel des Larrons ne reculerait pas devant un rhinocéros!
Alors, le cœur soulevé, d’une voix barbare, dans une langue qui pouvait paraître à tous celle des mers du Sud, Tiennou cria:
--_Si me lou fas mangea, disé que sey d’Alais!_
Le forain comprit ce que cela voulait dire: «Si tu me le fais manger, je dis que je suis d’Alais!»
Le scandale eût été trop grand: les sauvages ne naissent pas en Provence. Maillecoche n’insista pas.
* * * * *
Mais Tiennou, dégoûté tout de même, était revenu à l’Espélunque: il aimait mieux décidément porter les bagages des voyageurs qui arrivent de Gers par le chemin de fer.
VI
LE BALLON
... Ce jour-là, quand le Monarque rentra chez lui, les étoiles brillaient très fort dans l’air sombre et sec: il était plus de dix heures du soir, long temps de veille dans ce bourg de l’Espélunque, où l’on soupe d’habitude dès le soleil couché ou à peu près. Madame Emma était demeurée debout pour l’attendre, car il n’est guère convenable qu’une épouse se mette au lit avant son époux. Elle dit, avec une soumission qui enveloppait un léger reproche:
--Comme tu reviens tard!
Le Monarque prit un air grave et presque sublime, mais garda le silence. Ce n’était point qu’il n’eût envie de parler, mais il jugeait que ses paroles auraient plus de majesté s’il prenait d’abord un temps: dans le Midi, on a conservé le sens très subtil des effets d’éloquence. Suspendre quelques instants l’expression de sa pensée n’est pas l’un des moins sûrs.
--Tu viens du cercle? interrogea madame Emma.
Le Monarque ne répondit encore que par un geste, sans ouvrir la bouche: mais il mit, dans cette simple inclination de tête, une magnifique expression de tristesse. Il avait plié le cou comme un gladiateur qui avoue sa défaite, avec une indestructible fierté. Il se le devait à lui-même, ayant dit depuis longtemps: «Je suis un demi-Romain. C’est le sang qui veut ça. En Provence, nous sommes tous des demi-Romains.»
--Oui, fit-il, je viens du cercle: Les Jésuites triomphent!
Et il tendit les mains avec une infinie noblesse.
A l’Espélunque, qui compte huit cents habitants, il y a toujours eu deux cercles: le premier, considéré comme réactionnaire, se nommait jadis le Cercle républicain; le second, qui est républicain, se nommait Cercle socialiste. Mais, peu à peu, ces appellations sont elles-mêmes tombées en désuétude. Comme il est devenu évident que les républicains ne sont pas plus socialistes que les réactionnaires ne sont républicains, elles ont fini par sembler trop évidemment dépourvues de signification. L’Espélunque est une petite cité entièrement peuplée de propriétaires vignerons. Pour eux, la Révolution a véritablement été faite en 1789: ils sont tous égaux, raisonnablement prospères, et n’ont plus rien à désirer qu’une petite place, de temps à autre, pour leurs fils, parfois une décoration du Mérite agricole et des exemptions d’impôt, ou même une indemnité pour un sinistre dans les six mois qui précèdent les élections générales. Mais pour cette population d’imagination très vive, et qui jouit profondément de toutes les démonstrations oratoires, les luttes politiques sont un sport cérébral. Sans elles, on vivrait dans un profond ennui.
C’est donc un réel souci pour les compatriotes du Monarque de retrouver tous les quatre ans un terrain de mésentente. Pour employer leur propre expression, ils font «le contre». Par bonheur, de récents événements ont restitué quelque intérêt aux conflits religieux. L’un des cercles de l’Espélunque est donc aujourd’hui anticlérical, et l’autre clérical. Le premier porte l’épithète de maçonnique, quoiqu’il n’y ait dans le pays qu’un seul franc-maçon, âgé de quatre-vingt-deux ans, et bonapartiste. L’autre comité est qualifié de Cercle des Jésuites, bien qu’à aucune époque on n’ait vu de Jésuites dans la région. Mais il existe un ancien couvent, juché sur le mont Saint-Peyre, et racheté par l’abbé Restif, qui y a installé un orphelinat. Le cercle maçonnique a pour premier devoir de croire que l’abbé Restif y trame de noirs complots, de concert avec les autres supposés Jésuites, qui se réunissent le samedi soir chez madame Foucharesses, débitante.
* * * * *
... Le Monarque ôta son chapeau comme s’il saluait un deuil et prononça enfin:
--C’est la ruine! Les partis coalisés de la réaction triomphent. Ce n’était pas assez qu’il n’y ait pas eu ici la plus petite grêle, ce n’était pas assez qu’ils aient eu ailleurs des inondations, que dis-je, des tremblements de terre qui légitimaient l’intervention des pouvoirs publics; et nous, rien! Notre président Mestrelou, cette canaille de Mestrelou, le contrôleur, vient de partir avec la caisse: sept cent cinquante francs il emporte, le traître! Nous serons la risée de l’Europe.
Madame Emma ne broncha point. Cette nouvelle la laissait indifférente. Elle releva la tête, plus attentive, quand son mari ajouta:
--Et il n’a pas filé seul! Il a jeté le ridicule sur le comité tout entier: il a emmené avec lui la femme d’un des nôtres, la femme de Peyras, le bon citoyen. Voilà où nous en sommes: le parti ne se relèvera pas d’un tel coup!
Il avala une gorgée d’eau et prononça, d’une voix douce et modeste:
--Ils ont nommé un nouveau président: c’est moi. Une terrible responsabilité pèse maintenant sur mes épaules. C’est à moi qu’incombe le salut du parti.
--Tu le sauveras, Juste! dit madame Emma orgueilleusement.
Mais le Monarque redevint muet, afin de bien montrer qu’il concentrait sa pensée sur des problèmes ardus.
Il apparut d’ailleurs, dès le lendemain, que l’indélicatesse financière de M. Mestrelou et sa fuite inconsidérée avec madame Peyras avaient produit le plus déplorable effet. Non pas qu’on eût, à une autre époque, attaché une grande importance à ces événements. Mais, au moment des élections générales, on mettait une maligne importance à les grossir. On insista, aux séances du comité qui siège chez madame Foucharesses, sur l’immoralité des membres du comité qui tient ses assises au café Muraton. Les enfants de l’orphelinat fondé par l’abbé Restif, déplorablement avancés pour leur âge, quand ils passaient devant les fenêtres de ce café chantaient des choses vagues où il était question d’un «coucou». C’est là, on le sait, l’antique prononciation du terme populaire qui désigne les maris trompés. Le Monarque pliait sous le poids de ces injures politiques. Parfois, il levait des regards fiers et douloureux vers le mont Saint-Peyre, antre des «Jésuites», d’après la doctrine du parti.
--Ils triomphent, répétait-il, ils triomphent!
Le comité qu’il présidait, plongé dans la honte et l’incertitude, ne trouva rien à décider, dans ces circonstances difficiles, sinon qu’il fallait au parti «une nouvelle plate-forme».
Alors ce devint l’idée fixe du Monarque de trouver une plate-forme. Mais il avait beau se creuser la tête, il ne découvrait rien. Bien que les mots qu’il employât pour déplorer son deuil fussent excessifs et redondants, ils exprimaient un sentiment sincère. Ce qui lui plaisait dans la lutte politique, telle qu’il la concevait, ainsi que tous les habitants de l’Espélunque, c’est que cette lutte était idéale et volontaire. C’était de l’art, c’était un jeu. Il faut alors se figurer un acteur sifflé: quelle honte!
--Juste, à quoi penses-tu? lui demandait sa femme quelquefois quand elle le voyait rêveur.
--Je cherche la plate-forme! disait-il.
Et n’ayant jamais pensé qu’en images, mais d’après des choses concrètes, il lui semblait ne pouvoir trouver cette plate-forme que dans l’eau qui coulait sous le pont de Gers, le vol onduleux des corneilles, l’aspect changeant et prestigieux des nuées.
Les membres du comité le suivaient souvent, affectant devant le monde une contenance assurée qui n’était pas dans leur cœur. Il ne fallait pas montrer à l’ennemi qu’on était découragé, bouffre! Il fallait porter haut la tête, étaler, bon sang de Dieu! Ainsi marchaient, derrière lui, Pierre-Honoré Falgarettes, le pharmacien; Touloumès, le chasseur; Bécougnan, Peyras, le même qui venait d’être abandonné par sa femme, Muraton, et jusqu’à M. Cazevieille, le maire. Tous, comme lui, essayaient de trouver la plate-forme.