Part 3
Ils durent faire deux lieues à pied jusqu’à l’Espélunque. Mais l’air était doux; dans les broussailles, au lit presque desséché des deux Gardons, des lucioles s’enlevaient comme des flammèches éventées. Des cascatelles chantaient. Il y avait aussi la palpitation presque douloureuse des tendres petites étoiles. Le ciel était sublime; il en tombait de la volupté. Le village était tout sombre et endormi quand on y parvint, et madame Emma presque pâmée, sans qu’elle pût savoir elle-même si c’était de fatigue ou de désir.
Touloumès et Bécougnan avaient disparu dans la nuit.
Le Monarque ouvrit une porte au milieu de pierres disjointes.
--C’est ici, fit-il, d’une voix basse et malheureuse.
Il n’y avait rien dans ce bouge, et il y avait de tout, comme il est de coutume chez les misérables: le lit, trop étroit même pour un seul, l’âtre avec la marmite, la table, quelques chaises de bois, une huche, des guenilles pendues et la provision de bois, des ceps de vigne arrachés, entassée dans un coin.
--Qu’est-ce que c’est, dit Emma interdite, où sommes-nous?
Le Monarque, comme pour mieux tenir le coup qu’il prévoyait, se cala sur ses deux jambes écartées. Il n’était pas fier.
--C’est chez moi, fit-il humblement. C’est tout ce que j’ai, mon Emma... J’avais menti.
Emma comprit. Elle suffoqua et se mit à pleurer. Puis, marchant vers son mari, elle lui enfonça d’un seul coup huit ongles dans les oreilles. Il ne sentait pas la douleur, mais la coulée lente du sang l’importunait comme des pattes de mouche. Y portant les mains machinalement, il les ramenait sur sa figure, qui apparut, à la lueur d’une chandelle, barbouillée de rouge, ridicule et bouleversée. Le Monarque avait posé à terre la valise de madame Emma, qui fit un geste pour la reprendre.
--Tu peux t’en aller, fit-il, je t’ai menti: c’est ton droit.
Et il ajouta, désespéré:
--Le mariage n’est pas consommé. C’est nul!
Mais madame Emma cria:
--Le mariage! Eh! consommé ou non, c’est un mariage. La misère, ça me connaît, je n’en ai pas peur, Bonnafoux. Mais mon frère de Marseille!
--Eh bien? demanda le Monarque sans comprendre.
--Lui, à qui j’ai dit que je faisais un si beau mariage! Et ma belle-sœur, que j’avais mise en dédain, et j’en ai eu tant de plaisir! Qu’est-ce que je vais leur avouer, maintenant?
Elle s’était remise à pleurer, par chaudes larmes. Et le Monarque comprit: elle était digne de lui; elle n’avait pas de besoins, non! mais de l’orgueil et de l’imagination. Son visage s’éclaira:
--Vaï, dit-il, ce n’est que ça? Est-ce que je ne sais pas blaguer? Est-ce que je n’ai pas prouvé que je sais y faire, pour blaguer? Emma, Emma, tu verras!
Ils s’étreignirent sur le lit misérable. Et, dans l’ombre voluptueuse, ils méditèrent, à deux cette fois, un autre grand complot.
* * * * *
Même quand l’eau du Gardon n’a pas de vagues ni de chute, qu’elle se contente de courir, un peu vivement, d’une allure à la fois régulière et pressée, sur l’arène et les cailloux du fond et des rives, le bruit, le tout petit bruit de ses ondes légères est si plaisant! C’est comme l’haleine fraîche d’une fille très jeune.
Le Monarque descendit vers elle. Ses pieds nus foulèrent une plage de beau sable jaune, mais si étroite que si les ondines y viennent encore danser le soir, en vérité il faut que leur taille ait diminué, depuis le temps, qu’elles ne soient guère plus grandes aujourd’hui que des poupées. Au-dessus de la tête les arbres se joignent en berceau; plus loin, ils retombent presque au niveau du lit vague de la rivière. Cette place creuse est cachée, verte, discrète, imperceptiblement mélodieuse.
Résolument le Monarque entra dans l’eau, qui ne lui montait pas à mi-genoux. Son corps leste se pencha, ses bras brunis, mais bien faits, des bras d’homme qui ne se donne pas trop de mal, mais qui s’en donne tout de même, qui travaille, si vous voulez, mais pour le plaisir, s’abaissèrent d’un geste doux, prudent, presque câlin: il ramenait vers lui une vieille couverture de laine rouge, qu’il porta vers la berge avec des soins si délicats qu’on eût pensé qu’il glissait sur l’eau légère, au lieu de marcher. Il l’étendit sur le sable, tira son couteau, qu’il affûta sur un grès et se mit à la tondre, comme s’il eût rasé la joue d’une personne, avec des précautions alertes, des calculs précis dans tous ses mouvements. Quand il eut terminé ce travail étrange, dépliant un morceau de lustrine noire, il y étala gravement le produit de sa moisson et repassa une seconde fois son couteau sur la couverture. Et tous ces fils ténus qui formaient maintenant une sorte de bouillie humide, il les versa dans une sébile qu’il agitait lentement. Quand il en eut écumé la surface, au creux du vase de bois quelques grains brillants apparurent et tremblèrent, à peine plus gros que des pointes d’aiguille. Il soupira et rejeta la couverture dans l’eau, la calant avec des pierres.
Des pas sonnèrent. Un homme s’arrêta sur la route, au-dessus du Gardon. C’était Touloumès.
--Eh! Monarque, fit-il, tu cherches donc toujours de l’or? C’est un métier de pauvre, péchère!
Le Monarque dédaigna de répondre. Puisque tout de même il en roule encore un peu, de l’or, le Gardon! Quelquefois une paillette s’accroche à la toison hérissée qu’on lui confie. Et à la gratter patiemment ensuite, puis à la remettre au torrent, et toujours, et toujours, durant des heures, de l’aube à la nuit, on gagne parfois, dans sa journée, quand on est heureux, une petite pièce de deux francs. Le Monarque le savait bien, que c’est un métier de pauvre! Mais il n’en avait pas d’autre, pour l’instant, et ce qu’il ramassait là, c’était de l’or, pas moins! Ce qui brillait, c’était de l’or. La quantité n’est rien, il y a le mot! Il cherchait de l’or, il pensait à de l’or, il en voyait un peu, il en tenait dans le creux de sa main.
C’est aussi que le moment venait, qu’il lui faudrait tenir parole, inviter le frère de sa femme et sa belle-sœur, qui le croyaient si riche, propriétaire de tant de prés, de vignobles et de troupeaux. Voilà pourquoi, depuis des semaines, afin de les recevoir et d’acquitter les dettes que lui avaient imposées son glorieux mariage, il peinait comme un galérien, orpailleur dans le Gardon, batteur de blé dans les granges, gardeur de chevaux, de bœufs, de taures et de génisses à la foire de Blanduze. Même il s’était fait payer pour chanter aux noces, lui Bonnafoux, le bénévole, qui s’était toujours vanté d’être généreux de ce qu’il avait, n’ayant point d’argent! Et il avait été bien étonné de voir qu’on lui mettait si facilement une pièce blanche dans la paume entr’ouverte: il était comme une chèvre farouche qui ne veut pas y croire, quand on la caresse! A la fin quelqu’un lui dit:
--Mais nous savons, Monarque. Va! Touloumès nous a parlé: tu veux faire le riche, une fois. C’est pour la magnificence.
Et l’on riait, sans méchanceté. Le pli des bouches et la lueur des yeux condescendaient à son plan. Alors il comprit: on était avec lui parce que l’histoire était belle, qu’ils n’étaient pas du pays, ceux qu’il voulait abuser, et que tout le monde voulait être complice, par amour de l’art, du mensonge, de la gaieté, qui sont peut-être trois mots pour une même chose, et aussi, allons, par patriotisme, pour l’honneur de l’Espélunque! On l’interrogeait:
--Monarque, pour quand est-ce, la grande fête?
Et il vint un jour où, ayant amassé la somme qu’il fallait, il put dire:
--C’est pour demain!
Madame Bonnafoux était bien heureuse. Elle portait une toilette de dame, commandée à Nîmes, et depuis huit jours ses mains, qu’elle avait tenues à l’ombre et dans l’indolence, étaient devenues plus blanches. Parfois elle les baisait, émerveillée; ensuite elle jetait au Monarque un regard plein d’un grand amour, parce qu’elle admirait son génie.
Ils allèrent chercher le frère de Marseille et la belle-sœur dans un landau qu’ils avaient loué à Blanduze: Les deux chevaux gris pommelé qui le traînaient avaient des roses au-dessous des oreilles et secouaient la tête en trottant comme pour balancer des encensoirs. Les panneaux des portières luisaient d’une couronne comtale, dorée sur un fond de laque noire épaisse et glacée. C’était la même voiture qui servait pour les tournées du préfet, et quand les deux invités descendirent de wagon le Monarque alla au-devant d’eux la mine brave, de son pas vif et fier, un bouquet à la main pour la dame. Madame Bonnafoux embrassa sur chaque joue sa belle-sœur, avec un air de bon accueil, de plaisir et de dignité tout à la fois. C’était comme la réception d’un couple princier par des rois, telle qu’on la voit peinte, presque chaque année, sur les journaux à images; et tous ceux qui étaient là en eurent de l’orgueil, tant c’était bien fait, honorable et ressemblant.
Les chevaux reprirent d’un trot plus allongé, les jambes hautes, la route de Gers, la même que le Monarque avait faite avec la nouvelle épousée, quelques mois auparavant, le cœur plein d’un si noir et pesant souci. Que tout était changé, baigné dans une atmosphère d’aisance et de gloire! Les premiers jours d’automne étaient venus; au vent du matin, indulgent et tiède, les peupliers mêmes semblaient laisser tomber des pièces d’or vieilli sur la somptuosité des eaux et des herbes, sur ce char élégant, et bientôt sur ce cortège! Car, sous les pas d’une cavalcade, on entendit chanter les échos du talus. Pour le coup, il fut étonné, le Monarque! Ce n’était pas dans le programme, il n’espérait pas tant: mais ils avaient couru à sa rencontre, les jeunes hommes de l’Espélunque, montés sur les chevaux des fermes, des bêtes pesantes, sonores, larges de poitrail et rebondies de croupe, des guirlandes de fleurs en papier leur retombant sur le garrot; et leurs cavaliers, chacun leur tour ou tous ensemble, tiraient des coups de fusil. On n’avait pas fait ça dans le pays, depuis le jour que le capitaine Dreyfus avait été gracié! Ils criaient:
--Vive monsieur de Bonnafoux!
--Mais vous n’êtes pas noble, monsieur Bonnafoux, dit la belle-sœur, étonnée.
--Vous savez, répondit-il modestement, ici, ils aiment exagérer. C’est pour la flatterie, pas plus. Mais ça fait bien, par un beau jour.
Il avait feint, pour les inviter à l’auberge, que sa maison fût toute livrée aux ouvriers: «Une fantaisie de femme», dit-il légèrement. Mais on l’accueillit, au café Muraton, d’une façon si respectueuse et avec un repas si noble!
--Allez, allez, faisait le père Muraton, buvez ce vin, il est bon: c’est de la vendange à monsieur Bonnafoux. Et ce lièvre, quel fumet! C’est tué sur ses terres: ils y engraissent, ces longues oreilles!
Le Monarque s’exaltait. Jamais un vrai riche n’eût pu jouir d’une bienvenue si sincère et si pleine, d’une sympathie si dépourvue d’arrière-pensée. On l’aimait, oui! On l’aimait d’autant plus qu’on n’avait pas à l’envier. On l’aimait de n’être que le poète de la fortune. Ah! que c’était bon, joyeux, délirant et facile! Lui-même s’admirait d’avoir été le créateur de ce conte magnifique. Il était comme un orateur acclamé, comme un roi de théâtre, un millionnaire, mais illusoire et par conséquent sans inquiétudes: tels sont les sublimes avantages de la fiction.
Il rêva d’un dernier coup, d’une invention éblouissante qui couronnerait son œuvre. Laissant ses convives avec madame Emma, il alla trouver celui qui, à l’Espélunque, était l’homme riche en vérité, celui dont il n’était que l’image fausse, mais illuminée de génie.
--Monsieur Racamond, dit-il, vous ne voudriez pas me donner, pour aujourd’hui seulement, la clef de votre mazet?
Et la vérité sourit au mensonge, elle l’adopta, elle en fut complice, elle l’épousa, toujours pour l’amour de ce qui n’est pas, seule joie de ce misérable univers: Racamond donna la clef de son mazet! Le Monarque revint en disant:
--Nous pourrions faire maintenant un petit tour vers ma maison de campagne au milieu des vignes...
Fraîchement repeinte à la chaux, avec son toit de tuiles ondulées, pareilles à de petites vagues rousses, la maison fleurissait toute blanche, au milieu des pampres; et, devant son portique aux colonnes de bois clair, deux palmiers, à l’abri du mistral, sur les écailles de leurs troncs rugueux laissaient tomber de vastes feuilles vertes. Les hôtes du Monarque entrèrent, émus et presque interdits. On y voyait des meubles couverts de housses claires, un piano, des gravures qui représentent un chasseur aidant une belle fille à franchir un fossé, ou bien deux jeunes mariés qui excitent, dans sa cage oblongue, l’éloquence d’un perroquet. Au fond d’une chambre à coucher, le baldaquin d’un lit majestueux, en palissandre, abritait une photographie. Dehors, c’était les vendanges. Des enfants, des filles, des femmes, des jeunes gens qui leur riaient aux yeux, arrachaient aux flancs des ceps touffus, dont les feuilles rougissaient un peu, les grappes innombrables d’un raisin presque noir dont les grains crevaient dans les paniers. L’air, alentour, avait l’odeur d’un rayon de miel qu’on vient d’arracher de la ruche.
--Et c’est à vous, ce beau vignoble? demanda le frère de Marseille, ébahi.
--Il y a eu quelques petites pluies, la semaine dernière, fit le Monarque sans répondre directement, comme un grand seigneur: le vin sera bon cette année.
... Quand les invités eurent été ramenés à la gare de Gers, ivres de vin muté, de soleil et de splendeurs, mais silencieux et mâchant une envie jalouse, Emma jeta au cou du Monarque deux bras tendres et passionnés. Lui regardait les nuées du couchant. Il avait l’air de vouloir leur ravir encore des trésors imaginaires, des améthystes, des rubis, des topazes, pour s’en faire une couronne.
--Il n’y a que ça de vrai! dit-il sérieusement, songeant à tant d’illusions.
Le lendemain, comme ils sommeillaient encore dans leur lit trop étroit, le facteur frappa deux coups bien secs à leur porte. Le Monarque ouvrit:
--C’est une lettre pour madame, dit le facteur poliment.
Durant qu’il s’éloignait vers Massane, Emma ouvrait l’enveloppe. C’était de son frère de Marseille. Elle lut:
«Nous sommes bien contents de voir que tu es si bien mariée, ma chère sœur. Alors, puisque tu es si à ton aise, sûrement cela ne te fera rien de ne plus recevoir ta rente de quatre cents francs, car nous en avons bien besoin nous-mêmes...»
Et la pauvre Emma fondit en larmes.
IV
HISTOIRE AFFLIGEANTE DE TOULOUMÈS ET DU GENDARME INDULGENT
Je crois déjà avoir fait entendre que le Monarque n’est point, à l’Espélunque, un homme «considéré». La considération va aux riches, et le Monarque est pauvre, non point de cœur, comme François d’Assise, mais cyniquement, comme Diogène; ou bien encore aux gens vertueux: le Monarque ne se connaît nulle vertu, à plus forte raison ne lui en reconnaît-on aucune. Mais on l’admire, on en jouit, on l’aime: parce qu’il est gai, parce qu’il est insouciant, parce qu’il est «inventeur», pour ne point dire poète, parce qu’il n’est pas bien loin d’Ulysse et plus près de Panurge; parce qu’il pourrait être brave, s’il n’était si prudent, et généreux, s’il avait de quoi. On ne voudrait pas être le Monarque et on lui est cependant reconnaissant d’exister: il montre des défauts ou des vices que la plupart possèdent autour de lui; mais, chez lui, ils sont aimables. Et il n’est rien de tel enfin pour attirer la sympathie que de n’avoir point droit au respect.
Tout le monde l’abreuve. Beaucoup le nourrissent. Cazevieille, qui est maire, le protège. Falgarette, qui est pharmacien, s’excuse de son indulgence à son égard en affirmant qu’il est très intelligent. Peyras, qui n’est pas intelligent, le suit pour voir ce qu’il va faire. Bécougnan, qui est parfois un peu mélancolique parce que son foyer connut des drames intimes, mais qui n’est pas sans ressembler un peu au Monarque, l’envie parce qu’il souhaiterait lui ressembler davantage et l’écoute comme une chanson gaie--et tous le traitent avec une nuance de familiarité condescendante. Ils ne craignent pas de le contredire, ils ne craignent pas de le railler, quitte à l’obliger ensuite: dans ce pays d’esprit clair et léger, nul qui se puisse offenser d’une plaisanterie. Il n’est guère que Touloumès qui demeure sur la réserve. Pourtant Touloumès a de l’argent, Touloumès a des vignes, un pressoir, des chais, des valeurs dans son tiroir; c’est un gros propriétaire. Et il est bon chasseur, pêcheur aussi adroit, plus passionné encore que le Monarque. Mais en face du Monarque il montre--il ne l’avouerait point!--quelque chose qui ressemble à de la déférence un peu craintive. C’est que le Monarque peut lui dire: «Touloumès, moi, je ne me suis pas fait rouler par un homme du Nord!»
Cet homme du Nord était un gendarme alsacien. Et Touloumès n’aimerait pas qu’on fît allusion à cette aventure, qui le déshonore.
* * * * *
C’était un jour qu’il pêchait dans le Gardon.
L’hiver avait été pluvieux, mais tiède; et, bien qu’on ne fût qu’à la fin du mois de janvier, à travers l’herbe pauvre, des perce-neige sortaient déjà leur tête.
Sous les arbres, qui comme un treillage entre-croisaient leurs branches au-dessus de la rivière rapide, étroite, sinueuse, et dont l’eau très pure paraissait noire à cause des feuilles tombées, naufragées depuis des mois déjà et pourrissant au fond, ces premières fleurs de l’année sortaient par touffes leurs petites urnes blanches, frileuses, sans parfum, mais comme émerveillées qu’il fît assez tiède pour que s’accomplît le mystère de fécondation gardé par leurs corolles candides. La terre moussue, quand on y posait le pied, rejetait l’eau comme une éponge, et l’air était encore tout plein de l’odeur des choses qui lentement se sont décomposées sur les rives, au cours des mois mortels, des mois sans chaleur et presque sans lumière où la végétation s’arrête. Mais parfois cependant, durant quelques secondes, le vent du sud apportait avec lui, comme une bonne nouvelle, des senteurs de résurrection levées très loin, dans les pays où les plantes s’étaient mises à bourgeonner.
Touloumès descendit prudemment jusqu’à la berge.
Ayant reconnu la place qu’il avait amorcée la veille, il commença de monter, à petits gestes patients et adroits, sa belle canne à pêche à quatre brins, terminée par un scion d’épine noire et un autre en bambou fendu. Il y fixa sa ligne, terminée par une racine de Florence, solide, nerveuse d’aspect, et un hameçon unique, tout neuf, couleur des élytres d’un scarabée bleu.
Comme, pour pêcher le poisson, il méprisait le blé cuit des pêcheurs vulgaires, il posa sur cet hameçon une boulette légère, de la grosseur d’un pois, faite de mie de pain, de miel et d’_assa fœtida_; ayant pris la profondeur de l’eau, à la sonde, il descendit sa ligne de façon que l’appât demeurât libre, à dix centimètres du fond à peu près... Et puis il n’y eut plus dans son âme qu’un calme passionné, une espèce d’ivresse sereine: il pêchait!
De l’azur et du gris tombaient alternativement sur ses yeux, du haut du ciel. Parfois une ondée ruisselait sur le coutil imperméable qui recouvrait son gilet de chasse et son gros caleçon de laine molle; et il ne voyait plus rien que le flotteur en liège qui, sur l’eau, tremblait sous l’averse; mais il attendait patiemment, sachant que le poisson vient mieux à l’appât après la pluie. Parfois, au contraire, le soleil brillait, les arbres dénudés, au-dessus de la rivière paisible et noire, prenaient dans le lointain une teinte lilas très douce, et de temps en temps une tanche ou un chevesne mordait: c’était la grande bataille, le duel, moins inégal qu’on ne pense, entre le poisson qui se débat, furieux dans sa douleur, et l’homme qui l’amène lentement, suffoqué, jusqu’à l’épuisette, puis à la gibecière pleine d’herbe mouillée. Alors Touloumès mettait un nouvel appât, le bras fier, tout exalté encore par la vigueur patiente déployée dans la lutte.
Cependant il entendit, au-dessus de sa tête, des pas qui se rapprochaient, à la fois prudents et majestueux, sur l’herbe molle. Il se retourna: un gendarme était là qui le regardait curieusement. Touloumès n’en fut nullement inquiet: il ne pêchait pas en temps prohibé, la rivière est à tout le monde, sa conscience, enfin, ne lui reprochait rien. Le gendarme, d’ailleurs, demanda seulement, d’une voix sympathique et basse, comme s’il avait eu peur d’effrayer le poisson:
--Ça mord?
--Oui! répondit Touloumès d’un silencieux signe de tête.
Il abaissait des yeux satisfaits sur la gibecière ouverte où les beaux poissons s’agitaient encore: les gardons luisants, presque semblables à des carpes, mais plus minces; les chevesnes aux yeux jaune pâle avec une tache noire. Leur dos était d’un vert sombre qui passait au bleu sur les côtes; leurs flancs et leur ventre luisaient, d’un blanc de nacre qui frémissait dans l’agonie. Le gendarme, ayant regardé à son tour, déclara que c’était une belle pêche.
Tout à coup le flotteur fila, faisant un angle droit avec la rive, et plongeant avant même que Touloumès eût ferré. La longue canne plia, si brusquement qu’on eût cru qu’elle allait se rompre. Mais Touloumès, bien qu’ému jusqu’au cœur, avait pourtant gardé son sang-froid. Les lèvres pincées, il laissa le flotteur fuir aussi loin que la ligne le permettait, tira, rendit du fil de nouveau... Du vert très vif et de l’ocre moirés, des reflets blancs, des nageoires d’un vert éclatant, une tête forte et effilée, voilà ce qui apparut enfin à la surface de l’eau, au moment même où le poisson capté donnait de sa queue un si formidable coup que Touloumès en eut le bras presque démanché. Encore une fois il rendit du fil.
--La belle pièce! dit le gendarme, avec un bon accent d’Alsace, la belle pièce! Ah! si vous alliez la perdre!
Et il tendit lui-même l’épuisette quand la proie bondissante revint près du bord. Prisonnier, le poisson remplit le filet, dont la hampe ployait sous son corps. On vit sa tête verte, sa gorge plus verte encore, couleur de prairie, ses yeux jaunes et ses lèvres jaunes qui claquaient désespérément.
--Comme il est grand! dit le gendarme d’un air d’admiration. Il est grand, grand... comme un de mes pieds! Et qu’est-ce que c’est? Je n’en ai jamais vu comme ça.
--C’est un ombre! répondit Touloumès, qui se vantait de connaître tous les poissons de France. C’est un ombre-chevalier. C’est un poisson rare, ici: il aura été enlevé par les inondations. Et il faut qu’il soit désorienté, affamé, pour avoir mordu sur une boulette.
--Ah! fit le gendarme d’une voix toujours très douce, c’est un ombre-chevalier?... Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant!
--Pourquoi ça? demanda Touloumès, qui continuait à regarder sa prise avec orgueil.
--Du 15 octobre au 31 janvier, c’est interdit, la pêche de l’ombre-chevalier: décret du 18 mai 1878... C’est interdit, interdit! Il faut que je vous dresse procès-verbal. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant!
--Mais je ne l’ai pas fait exprès, voyons, de pêcher un ombre-chevalier! s’écria Touloumès. Ce n’est pas ma faute si celui-là s’est pris à ma ligne! Ça se pêche à la mouche, d’abord, l’ombre-chevalier, et je pêchais à la boulette. Je vais le remettre à l’eau, si vous voulez.
--Il mourrait de sa blessure, dit le gendarme: pollution des cours d’eau! C’est interdit. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant!
Toute son attitude révélait une infinie compassion, une bienveillance attendrie. L’espoir rentra dans l’âme de Touloumès. Il tira une pièce de quarante sous de sa poche.
--Non, non, monsieur! fit le gendarme, éludant l’offre d’un geste, mais sans indignation. Ne vous inquiétez pas. Une contravention, on la dresse, mais ce n’est pas une raison pour que l’affaire suive son cours. J’arrangerai ça: on n’est pas des brutes. Je dirai les circonstances de la cause. Pour un ombre-chevalier, perdre une si belle pêche, quelle misère!
--Perdre ma pêche? interrogea Touloumès.
--Eh oui, dit le gendarme, il faut que je la confisque. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant!