Part 2
C’était un beau lièvre, qui pesait bien dans les six livres. Il le mit dans une grande poche de sa veste, derrière son dos, et repartit. Et à travers tout le pays, de la Vidourle au Brestalou, on fusilla, fusilla, fusilla, jusqu’à la nuit noire. Je m’étonne qu’il n’ait pas plu, ainsi qu’il arrive, à ce qu’il paraît, dans les grandes batailles d’artillerie.
Enfin nous regagnâmes l’Espélunque.
Tout le monde avait l’air radieux, excepté les gendarmes. Une fois rentré à la maison, le Monarque vida la grosse poche qui gonflait son dos. Il en tira le lièvre, deux perdrix et une douzaine de moineaux qu’il baptisa solennellement du nom d’ortolans.
--Et les autres du village? demandai-je.
--Les autres! Ils en ont aussi, des ortolans et des merles, peut-être, et des palombes, et des tourdes... C’est une fête de Pâques, ça, une fête de Pâques, monsieur!
--Alors, fis-je, bouleversé, il n’y avait pas de loup, vous saviez qu’il n’y avait pas de loup?
Le Monarque devint subitement très grave.
--Il y avait _peut-être_ un loup, dit-il. Rien ne prouve qu’il n’y a pas de loup. Puisqu’il y en avait, du temps de Florian, vous savez! On ne l’a pas vu _tout à fait_, c’est vrai, on ne l’a pas tué, c’est certain; mais c’était un devoir patriotique de le chercher. Spécialement quand la chasse est fermée.
* * * * *
Telle fut ma première rencontre avec le Monarque. Des divers épisodes de son existence, qui vont être le sujet de ce qui va suivre, il en est quelques-uns dont je fus le témoin oculaire, d’autres qui me furent révélés par la seule voix publique. C’est que le Monarque, en effet, est la gloire de l’Espélunque. Il a ses historiographes, il a ses commentateurs et même ses disciples: je n’ai fait que tenir la plume sous leur dictée.
II
SA DISCRÉTION
Le Monarque--de son vrai nom Juste-Claude Bonnafoux--avait tenu à me le faire savoir: aussi bien que l’ami des hommes il est celui des femmes. Cela est vrai: toutefois il se vantait un peu, et il importe à cet égard de nous bien entendre. Le Monarque est l’ami des dames, mais il ne fut point fréquemment honoré de leurs faveurs suprêmes. Dans ce champêtre coin de Provence, aussi bien, je pense, que dans beaucoup d’autres régions campagnardes, l’impossibilité de rien cacher de leurs moindres actions impose à la plupart des femmes une prudence qui préserve presque toujours leur vertu. Se sentant perpétuellement épiées, celles qui sont mariées demeurent fidèles à leurs époux. On ne cite guère, à l’Espélunque et dans les environs, que le pauvre Bécougnan pour avoir eu des malheurs; et aujourd’hui il est veuf: ainsi cela ne compte plus. Ou bien, si ces dames manquent à la foi conjugale, elles tombent si bas quand cela se sait, qu’elles ne peuvent plus guère se refuser à personne--et alors elles ne sont plus intéressantes. Restent les filles, que le diable tente parfois; et encore, au pied de ces Cévennes où catholiques et descendants des vieux huguenots s’épient réciproquement, il y a plus de gaillardise dans les propos que d’aventures dans les familles. Voilà même pourquoi il a bien fallu que le Monarque se mariât, ainsi que vous le verrez tout à l’heure. Mais la vérité est que, jusqu’à son mariage, ses conquêtes furent assez rares. On le félicitait cependant d’avoir obtenu les bonnes grâces de madame Fumade. Cela n’avait fait de mal à personne: madame Fumade était une étrangère; et, contre les étrangers, tout est permis.
Car cette dame, qui était venue passer un mois à Maillezargues, pour prendre le bon air, chez ses amis Fabrenouze, n’était pas du pays, pas même de Nîmes. On la croyait du Nord, c’est-à-dire de Valence, peut-être de Lyon. En tout cas, il était bien certain qu’elle n’était pas mise comme les autres dames. Non seulement pour aller à la messe, mais assez souvent même pour se promener toute seule dans la campagne, elle portait, sous son grand chapeau de paille très fine, orné de deux ou trois roses légères, un «tailleur» de couleur nankin comme on n’en avait jamais vu, et qui jeta dans une grande agitation la population féminine de l’Espélunque. Elle ajoutait d’ordinaire à cette toilette, déjà suffisante pour attirer l’attention et la jalousie, une ombrelle dont la teinte était appareillée à celle de son costume, et des gants de fil. L’opinion générale fut que madame Fumade était une personne de mœurs légères.
Par un hasard peu commun, l’opinion ne se trompait pas tout à fait. Madame Fumade appartenait à cette agréable catégorie de femmes qui, après avoir consacré les quarante premières années de leur vie à la vertu, à leur époux, et même à la patrie, à qui elles ont donné des défenseurs, songent qu’il est temps de s’offrir quelque chose à elles-mêmes, et mènent alors, si l’on peut ainsi parler, la vie de garçon. Elles y mettent du désintéressement, de l’ardeur, et cependant quelque sagesse: entendez par là qu’elles évitent la grande passion, c’est-à-dire les grandes douleurs. Viennent tout à fait les cheveux gris, ce seront de bonnes personnes, leur expérience servira aux générations futures. Peut-être même garderont-elles, ayant eu la prudence de ne les avoir pas trop aimés, des conseillers utiles et reconnaissants.
Au cours d’une de ses promenades solitaires, madame Fumade avait rencontré le Monarque, dont l’aspect l’avait charmée. Le pantalon troussé le plus haut qu’il pouvait sur les cuisses, la chemise de flanelle ouverte, affrontant bravement l’eau froide du Gardon, il pêchait à la main! Oui, ce n’était pas, comme pour moi, une plaisanterie, Cazevieille ne m’avait pas menti! Passant ses doigts agiles sous les rocs épars dans le torrent, sous les racines des arbres, sous les herbes chevelues, le Monarque sentait parfois trembler le ventre d’un poisson engourdi par ces ondes glacées, qui avaient encore un goût de neige: et il le prenait par les ouïes, vivement. Et qu’il était beau à regarder, avec sa peau couleur d’orange claire, ses yeux noirs, son nez mince qui lui tombait sur la moustache, et son torse de lévrier maigre, qui bondirait bien s’il n’eût mieux encore aimé bâiller en s’étirant!
Se sentant regardé, le Monarque s’alla étendre au soleil, sur une grande pierre plate, sous couleur de se chauffer. Puis il chanta, pour son plaisir et pour la séduction. Il chanta _Si j’étais roi_, puis le grand air de Vincent dans _Mireille_, l’_Alleluia d’amour_ de Faure et diverses autres romances, telles que _Vogue, ma balancelle!_ Il chanta ces choses, qui étaient à son goût, d’une voix juste et sentimentale; et c’était pour sa propre satisfaction, c’était aussi pour plaire, c’était enfin parce que de chanter, dans son idée, ça grandissait la scène: tant il a besoin de mettre quelque chose d’un peu artificiel quelque part, quand il éprouve un sentiment vrai! Mais madame Fumade, sans qu’elle en eût conscience, était comme lui: elle se sentit très tendrement émue, avec une pointe de désir, un avant-goût de volupté. Telle fut sa première rencontre avec le Monarque; il ne faut donc pas s’étonner si elle prit quelques dispositions pour le voir encore.
Mais quand au cercle, ou bien au café Muraton, devant le Monarque, on risquait là-dessus quelques allusions flatteuses, il gardait le silence distingué des hommes du monde qui savent ce qu’ils doivent à la réputation des femmes. On ne l’en admira que davantage, avec une pointe de jalousie. Bécougnan, par la raison sans doute qu’il a été trompé par sa femme, a gardé une sorte de rancune contre le sexe tout entier. Voilà sans doute pourquoi il se fit l’écho des bruits fâcheux qui couraient sur la réputation de madame Fumade. Le Monarque se conduisit comme un vrai chevalier.
--Bécougnan, dit-il avec majesté, une étrangère qui vient à l’Espélunque est sous la protection de tous les gentilshommes de la commune!
On apprécia d’autant plus le détour qu’il prenait pour défendre madame Fumade, sans avoir l’air d’invoquer un motif personnel, que tout le monde était au courant des choses. Car s’il manifestait, au cercle, de si nobles réticences, il n’avait point, n’est-il pas vrai, les mêmes raisons de ne se point confier à un ami; l’amour vit de discrétion, c’est entendu, mais aussi de confidences! Il tenait donc, dans le particulier, Touloumès au courant du progrès de ses amours «avec une femme du monde», et Touloumès en faisait part ensuite à ceux que cela pouvait intéresser, c’est-à-dire un grand nombre de personnes. Touloumès ne cachait point à son ami qu’on s’inquiétait un peu que tout jusqu’ici, entre lui et madame Fumade, se fût passé en conversations; et le Monarque baissait la tête, humilié. Un jour enfin, il put dire à Touloumès:
--Je vais vaincre enfin, ami, je vais vaincre! J’aurai demain tout ce que je puis désirer. Mais jure-moi à ton tour que tu garderas le silence. Personne, comprends bien, personne ne doit savoir: une ombre d’indiscrétion, Touloumès, et je te tue ou je me tue!
--Mais, objecta Touloumès, c’est que tu sais si bien y faire, Monarque. Si par hasard tu blaguais? On va croire que tu as blagué.
--On ne pourra pas le croire, répondit-il. Regarde du côté de Tornac, demain. Je ne t’en dirai pas plus, et personne jamais n’en saura davantage. Regarde du côté de la tour de Tornac, demain, vers quatre heures.
* * * * *
On regarda.
A près d’une demi-lieue, droite et rude sur le ciel, la vieille forteresse dresse au-dessus du Gardon son squelette ébréché. Un arbre a crû sur sa cime presque inaccessible, le bosquet de chênes verts qui l’entoure rend sa base invisible, et nul n’y fréquente plus que les touristes, à l’automne ou au printemps. Le Gardon, grossi par les pluies d’hiver, secoue des galets à ses pieds, et l’on voit encore derrière sa masse ruineuse, une autre colline sèche, hérissée d’oliviers maigres, déjà très lointaine sur l’horizon pâle.
... Le Monarque parut, sortant de chez lui. On se précipita comme pour le suivre.
--Messieurs! dit-il d’un air choqué. En vérité, messieurs!
--La discrétion! murmura Touloumès. Songez à la discrétion qu’il doit garder!
En effet, la façon dont le Monarque disparut fut miraculeuse. S’il avait pris par les Garrigues ou par le Gardon, nul n’en vit rien. Il s’était évanoui! Mais on aperçut, venant du pont de Gers, une ombrelle jaune.
L’ombrelle dansa le long du torrent. Sur la route claire, elle s’éclipsa derrière la Corne de Marbre, où sont les carriers, surgit au bout de dix secondes un peu plus près, un peu plus haut: elle montait vers Tornac, rien n’était plus sûr. On l’aperçut, on la perdit à cause des lacets de ce sentier qui grimpe, elle s’enfonça derrière le bosquet de chênes verts; et l’on ne vit plus rien.
--Qu’est-ce que ça prouve, Touloumès, demandèrent les huit cents habitants de l’Espélunque, tous groupés du côté du cours qui surplombe le torrent? Qu’est-ce que ça prouve? La dame est venue à Tornac, mais le Monarque, va voir s’il y est!
--Patience! répondit Touloumès.
Mais il était aussi inquiet que les autres.
... Tout à coup, un petit drapeau se dressa, pour ainsi dire tout seul, au sommet de la tour, un petit drapeau blanc, tout pâle et léger.
--Il faudra que je vous fasse signe, avait dit le Monarque à madame Fumade. La montée est rude, ce n’est pas la peine de la faire, si je n’y suis pas. Je vous ferai signe, discrètement.
Il avait fait signe, donc il était là. Madame Fumade put s’en assurer, et ne s’en plaignit point. Les habitants de l’Espélunque aussi, à cause du drapeau.
* * * * *
Et cette aventure accrut encore la gloire du Monarque, ainsi que sa réputation de galant homme très discret.
III
LES NOCES DU MONARQUE
Le jour où le Monarque apprit que madame Emma, dont il avait fait la connaissance à Nîmes, recevait de son frère de Marseille, chaque trimestre, une rente de cent francs, ce qui faisait, bon dieu! quatre cents francs par an, ce ne fut pas l’avarice, mais l’étonnement et la timidité qui lui donnèrent tant d’émotion. Il ne sut pas deviner que si madame Vidoulenc lui faisait cette confidence, c’est que, de son côté, la splendeur des vêtements du Monarque, qu’elle venait de comparer avec la modestie de sa propre toilette, lui inspirait un sentiment d’humiliation.
Le Monarque portait un complet confectionné à carreaux alternativement jaunes et violets, nuance riche et singulière que seul, dans la nature, le plumage de certains oiseaux peut rappeler, mais avec moins d’éclat. Ses souliers, jaunes également, qu’il venait de faire cirer dans une rue de Nîmes, près de l’endroit où se dresse, en bronze, l’effigie de l’empereur Hadrien, brillaient de telle sorte qu’il y aurait pu mirer, en penchant un peu le corps, son chapeau mou à l’italienne, couleur pain brûlé. Le blanc de son plastron de chemise était relevé d’un semis de petites fleurs rouges; le col, bas et mou, s’ornait d’une régate toute rouge. Ainsi le Monarque apparaissait, sous le soleil couchant, comme une symphonie d’or et de pourpre; et pour sa personne même, elle était vive, mince et dégourdie, vaillante et noble.
Ce complet magnifique était sa seule fortune; le Monarque ne possédait rien autre au monde. Vous vous en souvenez, il avait eu des vignes, dans le temps, mais le phylloxera les avait mangées, et il a aidé le phylloxera dans la mesure de ses propres moyens, qui sont vastes, ingénieux et divers. A cette heure, il ne lui reste plus qu’un petit jardin, autour d’une masure, et quand il a en vérité trop besoin d’argent, il se loue chez les riches. Mais en général, autant que possible, il ne fait rien, et c’est pour cette cause qu’on l’appelle le Monarque, non pour une autre. Car la vie est la vie, va, elle est bonne! Il y a les noces, il y a les naissances, Il y a même les enterrements. Il y a la pluie, qui retient les gens chez eux, et ils s’ennuient, il leur faut quelqu’un; le soleil, qui les égaie, et ils ont besoin qu’on leur chante. Il y a la chasse, il y a la pêche, et les vendanges, et l’époque où les Lyonnais viennent acheter les cocons. A l’Espélunque, on ne peut pas les conduire à l’Opéra, ceux à qui on veut faire politesse, alors: on leur délègue le Monarque. Il est la joie, il est la lumière, il est la musique; et son âme souple et un peu folle n’est voluptueuse qu’avec innocence.
La carrière même qu’il a embrassée l’exige, et je vous l’ai dit. Si l’on veut rester l’ami des familles, il ne faut pas y jeter le trouble. Aussi le Monarque aurait-il vivement souhaité la présence, à l’Espélunque, d’une veuve jeune et indépendante. Mais il n’y en avait plus, depuis le départ de madame Fumade, et voilà pourquoi, y sacrifiant toutes ses économies, Bonnafoux avait fait l’acquisition de ce complet magnifique: il le mettait pour aller à Nîmes et séduire des cœurs.
C’est ainsi qu’il avait rencontré madame Vidoulenc, une veuve, justement, mais dont la vertu lui avait imposé. Il ignorait les manières qu’il faut pour faire la cour aux dames de la ville: ce n’est pas comme à la campagne. Il voyait bien parfois, quand il risquait un mot un peu hardi, les ailes d’un nez droit et fin frémir légèrement; il distinguait l’ardeur secrète qui relevait un instant les coins de la bouche de madame Emma, comme si elle eût savouré une fraise tiède en train de fondre. Mais elle ne s’était jamais laissé rien prendre que la taille. Et maintenant, il découvrait qu’elle était riche à quatre cents francs de rentes! Les distances lui parurent s’accroître démesurément, il la vit aussi complètement inaccessible que celles pour qui, là-bas, on lui demandait parfois de chanter un air de _Mireille_ ou de _Si j’étais roi_, et qu’il était forcé de respecter dans l’intérêt de son industrie; son cœur sensuel et naïf en fut désespéré.
Quelques pièces d’argent sonnaient encore au fond de sa poche: il conduisit madame Emma prendre un madère au café Peloux. Ce geste, et la splendeur des choses, autour de lui, commencèrent de lui donner l’illusion de la fortune. Il baignait dans une atmosphère chaleureuse, il ne rencontrait que des gens qui ne faisaient rien, qui semblaient n’avoir jamais rien à faire, comme lui! Ils vivaient avec une facilité contagieuse et communicative, ils s’asseyaient aux terrasses le visage épanoui. L’air du soir sentait l’anis, à cause de l’absinthe, et la frangipane, pour les acacias.
Un monsieur habillé d’une façon distinguée, comme le Monarque, vendait les billets d’une loterie où l’on gagnait un perdreau rouge. Sagement persuadé qu’on ne gagne jamais, le Monarque ne se souciait pas de faire cette dépense.
Tandis qu’il regardait dédaigneusement le perdreau, une imagination soudaine lui fit dire:
--J’en tue tellement tout ce que je veux, de ces bêtes, chez moi!
Et il est vrai que le Monarque braconne. Mais madame Emma, qui l’admirait, dit naïvement:
--Chez vous, n’est-ce pas, sur vos terres?
--Sur mes terres, dit le Monarque, presque sans le vouloir,--mais il aurait eu tant de peine d’avouer qu’il n’avait rien!--sur mes terres et sur celles des voisins. On va chez l’un, on va chez l’autre...
Madame Emma réfléchissait.
--Ce sont des vignes, affirma-t-elle.
Elle pensait toujours aux terres du Monarque. Il tâcha de répondre d’une manière évasive:
--Dans le Gard, ce sont généralement des vignes, quelquefois aussi des mûriers, quand la terre est grasse et l’eau bien proche. Dans la montagne, ce sont des troupeaux.
--Vous avez aussi des troupeaux! dit madame Emma.
Elle trempait ses lèvres dans un verre de madère; il avait demandé une absinthe dont les essences perfides et généreuses le grisaient déjà.
--Oui... dit-il, des moutons.
Il aurait dit aussi bien des onagres ou des coquecigrues. Pourtant, il avait pensé à des moutons, parce que ce sont tout de même des bêtes plus habituelles, et aussi que vraiment il possède une chèvre. Mais durant qu’il parlait, il avait des remords. Une espèce de discrétion, ou de jalousie, le poussa inconsciemment à peindre les mille embarras des riches qui ont le malheur d’avoir des champs, des vignobles et du bétail: le phylloxera, qu’il connaissait bien; le mildew, la mévente, et, pour les moutons, la clavelée, le charbon, les inondations qui balayent tout au long la vaste vallée du Gard: les peupliers comme des fétus, les brebis comme des rats noyés. Mais l’alcool lui souffla bientôt de la gaieté, de l’enthousiasme, une espèce d’optimisme ironique.
--Ça ne fait rien, dit-il, ça ne fait rien. Les années d’élections générales, nos députés nous font bien rembourser nos inondations. Ça rapporte!
Il avait dit «nous» dans une espèce de délire d’orgueil et parce qu’en pays provençal tout le monde triomphe des faveurs qu’on obtient du gouvernement et des Chambres. C’est comme une victoire patriotique remportée sur les gens du Nord. Et cela prouve que le député «sait y faire».
--Oui, dit madame Emma, pensive, et ne sentant pas à quel degré de scepticisme transcendant le Monarque s’était élevé, on a du mal.
--Bah! fit-il, on a son régisseur!
Il dit cela parce que, dans son imagination, qui s’exaltait, il voyait par la pensée les régisseurs de ceux qui ne font pas valoir eux-mêmes leurs biens, des hommes adroits, forts et retors, durs aux gens du pays et perfides à leurs maîtres.
--Vous en avez un?
--Parbleu! cria le Monarque, entraîné comme dans un torrent. Si j’en ai un, c’est un ancien officier. Ah! le mâtin!
Une idée lui vint, soufflée par l’ivresse qui lui montait au cerveau. Il appela le chasseur du café Peloux.
--Restez là, dit-il, j’ai un télégramme à vous donner.
Et tandis qu’emportée par son propre rêve, apercevant des pampres, des béliers odorants et cornus, des bœufs traînant des chars, et toutes les poules du poulailler, et tous les coqs, et les oies au ventre qui traîne, madame Emma regardait par-dessus son épaule, il écrivit un télégramme impérieux et vague à un régisseur qui n’existait pas et qu’il appelait: «Mon cher commandant!»
--Je l’appelle «mon cher commandant», répéta-t-il. C’est un homme du Nord: il est vaniteux.
Le chasseur porta le télégramme. Le Monarque n’en avait cure. Il l’avait adressé à «Poulbot, régisseur, l’Espélunque», et il n’y avait que l’Espélunque dans tout cela qui se pût trouver. Il savait que ce n’était pas suffisant pour que la dépêche arrivât. Il était tranquille. Jamais il ne fut plus fier, plus amoureux, plus irrésistible que dans les minutes qui suivirent. Son génie l’emportait.
Il avait de la générosité, il avait de la simplicité, il avait de la grâce. Ce fut à cet instant qu’il s’aperçut que madame Emma faiblissait.
--Monsieur Bonnafoux, dit-elle, voulez-vous vraiment de moi?...
Le Monarque fit un geste orgueilleux. L’or du couchant tombait en pièces d’or sur son veston couleur d’or. Il était l’apothéose d’une apothéose, il rutilait.
--... Mais vous savez que je suis une honnête femme, continua-t-elle. Comme mon frère de Marseille sera fier de me savoir si bien mariée...
* * * * *
Voilà comment le Monarque tomba fiancé. Le temps qu’il fit sa cour lui fut atroce et délicieux. Il s’enfonçait avec une volupté inquiète dans ses mensonges imaginifiques, il inventait un roman royal et diamanté--et tout ce qui arriva réellement à l’Espélunque, les grêles, les pluies, la sécheresse, le mistral, les chevaux qui crevaient, les vaches qui faisaient deux veaux, le croît des luzernes, la hausse des esprits de vin, c’est à lui que toutes ces choses advinrent. Il vécut une existence centuplée, millionnaire, grandiose. Il s’annexa l’Espélunque comme un premier ministre peut s’incorporer la France. L’Espélunque était à lui, il se sentait vraiment riche, et il était aimé.
Les noces l’inquiétaient un peu, mais _vaï_, elles devaient se faire à Nîmes, où il n’était pas connu, et pour y subvenir dignement, il emprunta. Pour les témoins, ce furent Touloumès et Bécougnan. Il n’avait mis qu’eux dans la confidence et ils furent discrets, pour le moment, parce que l’histoire était belle, et qu’ils en voulaient voir la fin. Le Monarque expliqua, d’ailleurs, qu’il n’avait point de famille, le pauvre. Ah! c’est un des inconvénients d’avoir hérité! Quand le frère d’Emma vint de Marseille, la veille des noces, avec sa femme, il l’éblouit par sa redingote noire, qu’il avait louée, et sa cravate blanche. Le dîner, chez Manivet, fut somptueux. Les époux et les deux témoins prirent ensuite le train pour Gers, qui est la station la plus proche de l’Espélunque. Le Monarque, glorieusement, prit des premières. Touloumès et Bécougnan avaient des secondes.
--Les pauvres! dit le Monarque d’une voix noble et discrète.
Et il les fit monter avec lui, payant le supplément. Il aimait mieux ne pas être seul avec madame Emma. L’idée de la catastrophe, inévitable et prochaine, commençait à lui serrer le cœur dans la poitrine. Le frère de Marseille mit deux baisers sur les joues de sa sœur.
--Nous sommes bien heureux! dit-il. Si nos amis de Marseille pouvaient te voir...
La femme du frère de Marseille était là, toute jaune de jalousie. Pourtant, elle embrassa tout de même la nouvelle madame Bonnafoux. On peut haïr les parents riches; il ne faut pas se brouiller avec eux.
Dans le wagon, le Monarque fut sombre. De l’argent qu’il avait emprunté, il ne lui restait rien, et il revoyait maintenant la masure triste où ils allaient arriver, à la nuit noire, la misère du lendemain; surtout, il redoutait l’aveu, l’aveu terrible. A la gare de Gers, toutefois, il fit un dernier effort pour retarder le dénouement. Son génie se réveilla:
--Je ne vois pas ma voiture, dit-il. J’avais pourtant bien télégraphié à mon cocher.
--C’est qu’il aura conduit ton régisseur à la foire de Blanduze vendre tes moutons, dit Touloumès d’un air froid.