Part 9
Singulier plaisir que d’entendre une appréciation nouvelle de questions qui m’avaient intéressé, jadis, et me croyant médecin moi-même, de voir un autre médecin ausculter mon malade et tirer des ficelles dont j’avais essayé l’action sur cet esprit. Mahoudiaux était venu à l’hôpital en toute hâte, pour donner à Cigogne quelque courage, pour détruire en lui certaines pensées, pour en faire naître d’autres et, ma foi, il s’y prenait fort bien.
Non, Mahoudiaux n’était pas la bonne brute épaisse que l’on aime par habitude, le brave garçon sans conséquence que l’on a connu au collège, le colosse blond plein de qualités primitives et mal équarries, l’être affectueux, fidèle mais sommaire, que Cigogne m’avait présenté, un jour où il en était presque jaloux! Non, dès l’abord, il m’apparut très averti, très fin, et sous sa rude enveloppe, d’une délicatesse charmante. Une demi-heure n’avait pas encore passé que, dans la grosse voix de nourrice normande, je devinais une émouvante, une insigne bonté.
«Alors... tu es sûr... disait Cigogne sur un ton mal assuré, tu es sûr que je puis...
--Je suis sûr, interrompit Mahoudiaux, que tu es perdu si tu te laisses couler maintenant. Tu n’étais pas fait pour cette guerre: voilà, sans doute, pourquoi elle t’a si brutalement frappé. Oui, c’est très dur, j’en conviens, mais d’où te vient cette rage de gratter ta plaie pour souffrir plus encore?
--Voyons, mon vieux, dit Cigogne avec un sourire d’une amertume soulignée, mon pied est bien trop enveloppé de bandages; je ne gratte rien du tout.
--Tais-toi! reprit Mahoudiaux, je devrais te fouetter comme un enfant! Tu m’entends parfaitement. Avec ce système, mon petit Roger, tu n’arriveras qu’à t’exaspérer, à exaspérer ceux qui t’entourent, à leur enlever le courage que tu as déjà perdu. Tu n’as pas eu de chance, mais un joueur en déveine est-il forcé logiquement de se jeter à l’eau?--Dans tes souvenirs, tu ne choisis que les plus affreux pour les enlaidir encore; les autres, tes beaux souvenirs, tu les tripotes, tu les gâches, tu les abîmes, jusqu’au jour où ils te font de la peine. Alors tu es content et tu retournes à tes souvenirs noirs! Le résultat est simple: pour un accident très pénible qui pouvait en effet t’attrister quelque temps, tu perds la tête, tu la feras perdre à ceux qui t’aiment! Roger, tu es un gosse insupportable! Je ne reconnais plus l’ami de vingt ans que tu étais pour moi, et que va dire Lucienne, en te voyant à ce point brisé? Songe que dans une heure (une heure, mon petit Roger!) son train sera en gare et que, peu après, tu la verras entrer ici! Songe à cela! Il faut que tu redeviennes ton maître, que tu redeviennes toi-même et puisque ce rêve de gloire que tu avais fait (tout de travers d’ailleurs) t’est refusé, t’échappe, il faut que tu t’en refasses un autre, un rêve à ta taille, cette fois un rêve que tu pourras vivre auprès de ta femme, chez toi.--Et c’est en somme tout ce que j’ai à te dire.»
Mais, néanmoins, il continua de parler et je pus voir qu’il connaissait bien Cigogne. Quelques instants plus tard, il regarda sa montre et vérifia l’heure du train de Mme Maxence. Il voulait l’amener lui-même à l’hôpital. Alors je crus bon de me réveiller officiellement; nous fûmes nommés l’un à l’autre et quelques phrases aimables s’ensuivirent. Enfin Mahoudiaux sortit et je restai seul à côté de Cigogne qui semblait un peu agité.
«Serval... tu sais: ma femme va venir.
--Ah! vraiment...»
Je dis le plaisir que j’aurais à lui être présenté et me hâtai de parler de Mahoudiaux.
«Un brave type, affirma Cigogne; je te l’ai souvent décrit. Il voit un peu court, mais c’est un brave type, et il m’aime beaucoup... Serval! Lucienne va venir; je suis bouleversé. Devant elle, je ne dois pas me laisser abattre: il faut que je me tienne.
--Oui, c’est évident, répondis-je. A ce propos, je suis content que cette salle soit propre et ne donne pas une impression trop lugubre. Tiens, regarde: en ce moment elle est tout à fait gaie... Les femmes se laissent si facilement influencer par ces choses!»
Puis je lui parlai de la nouvelle infirmière et lui fis part de divers potins. Nous causâmes ainsi, quelque temps. Bien que sans fièvre depuis trois jours, Cigogne paraissait encore très nerveux. Quand il voulait m’entretenir de sa femme, vite, je changeais de conversation, mais moi aussi j’étais fort anxieux de voir réellement et de mes propres yeux Mme Maxence.--Elle entra enfin, suivie de Mahoudiaux, qui ne resta pas longtemps.
Mme Maxence... que pourrais-je en dire? Depuis lors, je l’ai vue presque tous les jours et mon opinion n’a guère varié.--C’est une personne de petite taille, assez mince, fort jolie, dont le visage inspire confiance par ses traits nets. Des cheveux châtain foncé, coiffés de façon tranquille, une robe beige, tranquille aussi; une allure décidée, sans affectation d’importance; de ravissantes, de délicieuses mains qu’elle déganta: des mains fines, intelligentes, sans bagues...
Lucienne Maxence a de la bonté dans le regard et de la gaîté, mais sa bouche est précise. Ses yeux savent rire, sourire, être tendres; sa bouche, avec moins d’expressions diverses, se tient dans un calme bienveillant. Jamais d’ironie, jamais ce pincement sévère qui durcit les lèvres; non, simplement de la sécurité. Les yeux gris sont plus jeunes que la bouche; il y reste quelque chose de puéril qui me plaît; je crois qu’ils rêveraient volontiers.
Dès l’abord, la femme de Cigogne eut toute ma sympathie, mais, songeant à ce que mon camarade me disait d’elle, naguère, je pensai:
«Comme vous vous expliquez mal, chère Madame! comme vous vous expliquez mal, Florimonde!»
Je vis bientôt que cette sympathie spontanée qu’elle m’inspirait ne m’était pas rendue. D’abord, elle me regarda d’un air grave:
«Ah! oui... M. Serval...»
Un éclair furtif passa dans ses yeux, puis elle ajouta:
«Parfaitement.»
Un peu sec ce «parfaitement»... et l’on se mit à causer.
Tout en débitant mille banalités, je me donnai quelque peine pour la prévenir en ma faveur. Devant Cigogne, je parlai de Cigogne avec affection: à lui, j’affirmai que ses angoisses seraient allégées par la présence de sa femme, à elle, je contai des anecdotes aimables sur son mari, à Mahoudiaux, je redis combien de fois Roger m’avait vanté son ancienne et solide amitié. Puis j’ajoutai:
«Il a surtout besoin d’un repos moral qu’il ne trouvera ni dans des infirmeries, ni dans des hôpitaux; il a trop souffert, de toutes façons et particulièrement des pires; il n’était pas fait pour cette souffrance-là, Madame, et son courage n’en est que plus grand puisqu’il la supporte.»
Elle sourit avec une expression étonnée. Mahoudiaux sourit aussi et je crus voir, sur sa bouche de brave homme averti, des intentions sarcastiques. Il me semblait que Lucienne Maxence se disait: «Tiens, tiens, il parle mieux qu’il n’écrit, cet imbécile!» et Mahoudiaux: «Tiens, tiens, il s’est aperçu de sa gaffe; il tâche de s’en dépêtrer!»
Insensiblement, les lèvres de la jeune femme perdaient leur aspect sévère. Enfin, je dis encore à Cigogne:
«Et tu vas reprendre goût à la vie, n’est-ce pas, Roger?
Il me lança un regard sinistre.
«Tu prononces mon nom comme on avale une pomme de terre chaude! Appelle-moi Cigogne, si Roger te gêne!
--Mais, interrompit Mme Maxence, pourquoi Cigogne? Je ne comprends toujours pas!»
Elle me regardait bien en face...
«Allons, ma chère! dit Mahoudiaux, n’expliquons pas les surnoms: ils ont toujours leur raison d’être et sont parfois drôles.
--Je ne trouve pas, dit Mme Maxence.
--Moi non plus!» murmura Cigogne.
Quelle voix pitoyable d’enfant malade que l’on harcèle! Je repris aussitôt:
«Oh! mon pauvre vieux, nous t’avions ainsi nommé parce que tu étais maigre et que tu te tenais si souvent perché sur une patte, comme font les cigognes, alors...»
Je n’en dis pas plus: Mme Maxence riait.
«Ah oui! ah oui! c’est vrai; je ne voyais pas, je ne comprenais pas. Je l’ai remarqué plus d’une fois chez nous: une jambe pliée, l’autre bien droite, tout à fait à la manière des cigognes... On en voit sur les cartes postales.»
Elle riait de bon cœur.
«Excusez-moi, Monsieur, ajouta-t-elle, je n’y pensais plus!»
Et changeant de sujet, elle me demanda d’un air amical et sérieux:
«Serez-vous longtemps alité?
Alors nous parlâmes de moi.
CHAPITRE XXXIX
Je pus bientôt me lever et traîner dans la salle ma jambe douloureuse, puis descendre au jardin et regarder, en nombreuse compagnie d’infirmes, de malades, d’éclopés, les impertinents moineaux. Tous les jours, aux heures de visite, je retrouvais, près du lit de Cigogne, mes nouveaux amis, chaque fois avec plaisir. Quelques causeries seul à seul me permirent d’expliquer à Mme Maxence l’exaspérant effet qu’avait eu la guerre sur l’esprit nerveux de son mari et je compris qu’elle m’était reconnaissante. Malgré les gronderies du sage Mahoudiaux, la pauvre petite croyait son cher Roger déjà fou.
Du temps passa et l’on venait de me réformer pour tout de bon, quand, revenant d’une visite à l’hôpital de Cigogne, je fus accosté par Mahoudiaux.
«Dites-moi, Serval! Quand vous rentrerez chez vous, à Paris où je compte passer aussi, cela vous gênerait-il que je vous accompagne un jour jusqu’à votre atelier?
--D’autant moins, cher ami, répondis-je que je pourrai ainsi vous montrer des gravures dont je vous ai parlé?
--Parfait! Vous me sortirez aussi de vos cartons les caricatures et croquis que vous avez de notre ami Cigogne. Voyez! je ne lui donne pas d’autre nom... Mais je veux vous entretenir d’un autre sujet, d’une idée que j’ai eue... (cela m’arrive!) et qui m’est chère.»
Il me l’expliqua tout au long.--Ma foi! je finis par y souscrire.
«Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, Serval!»
Mahoudiaux parle d’une façon plaisante, ses phrases n’accrochent pas: toutes rondes, elles roulent et rebondissent.
Il possède dans le Midi, aux environs d’Hyères, une campagne qui lui vient de famille et qu’il nomme «la Cassolette». Avant la guerre, il s’y rendait chaque année, maintenant, il veut y mener Cigogne et Mme Maxence, Cigogne ayant besoin de repos et sa femme de répit, après tant de jours d’hôpital, mais Mahoudiaux tient à ce que je sois de la partie.
«J’y tiens absolument. Vous aussi, vous avez besoin d’un long repos, or je vous promets, là-bas, un air délicieux, des chaises-longues sur une terrasse, avec des roses grimpantes le long du mur, oui, mon cher! une température qui vous plaira puisque vous ne craignez pas la chaleur, un soleil comme on n’en fait plus et, devant votre fenêtre, un charmant paysage: l’étang des Pesquiers, Giens et les deux golfes, tout cela de tons lumineux tout préparés pour un peintre. La Cassolette fut achetée par mes arrière-grands-parents et garde encore son aspect de vieille maison provençale. C’est un «mas» (ce mot vous dit-il quelque chose?) Vous emporterez de quoi travailler; vous entoilerez le soleil, mon soleil! Et... mais il est indécent de vanter ainsi sa marchandise. Je me tais. Ne faites pas de phrases et venez.»
J’allais ouvrir la bouche pour répondre quand il reprit:
«Non, je ne me tais pas. Il y a d’autres plaisirs pour vous à la Cassolette, ceux qui couronnent une bonne action. Si vous ne venez pas chez moi par agrément, vous y viendrez par charité. Cigogne a besoin de vous: Lucienne, plus encore. Ecoutez. Ce grand fou, je l’aime comme un frère, mais il est de la terrible race des gens qui sèment le malheur autour d’eux, sans le vouloir, qui le distribuent à pleines mains, avec de beaux gestes larges! Lucienne, la pauvre gosse, a vécu une vie abominable en l’absence de son mari, abominable, vous entendez! avec cet air tranquille et cette bouche bien sage que vous lui avez vus. Il écrivait des lettres (j’en ai lu quelques-unes) qui mettraient tout être sensé hors de lui. Eh bien, je crois que vous avez sur Roger une influence excellente. Vous l’avez prouvée. Lucienne n’était pas d’abord de cet avis, mais les femmes, ça déraisonne à plaisir. J’ai peur de me trouver seul avec lui. Il n’y a pas d’autre manière de le dire; j’ai peur! Je ne m’en tirerais pas. Il partirait sur une piste nouvelle, au hasard, comme il a toujours fait, et alors, pour le rattraper, le bougre! Parfois, Lucienne ne le reconnaît plus. Il est tellement changé!... Ou peut-être se l’imagine-t-il, ce qui revient au même... Venez passer quelques semaines chez moi, Serval; vous garderez votre bienfaisante maîtrise sur Roger, vous m’aiderez à le retrouver, car je le perds, moi aussi, enfin vous ôterez à sa femme un cauchemar. Venez à la Cassolette, Serval!
--Affaire conclue!» lui dis-je.
Que pouvais-je dire d’autre?
CHAPITRE XL
Du cahier lavande.
Le monde est meilleur qu’il ne paraît. C’est là, pour moi, une pensée presque quotidienne, depuis que je rends visite à Roger tous les jours. Il commence à se lever; nous nous promenons dans le jardin de l’hôpital, à petits pas, (il boitera toujours, le pauvre garçon!) je cause avec lui, nous évoquons nos vieux souvenirs, si chers, nous parlons du passé et ce passé je crois le revoir, je retrouve Roger tel qu’il était jadis.
J’ai eu tort, il faut bien l’avouer. Son absence m’a rendue injuste. Ces phrases qui me faisaient souffrir, il me les eût expliquées par quelques autres phrases, avec cet accent si tendre qu’il a pour me parler; écrites, elles gardaient toute leur mauvaise allure jusqu’à paraître méchantes et méchamment voulues. Ce n’étaient que des maladresses. S’il avait été là, il m’aurait dit: «Lucienne, ma chérie, ce n’étaient que des maladresses!» Comment ne pas se laisser convaincre?... Et la si pénible impression se fût effacée, aussitôt.
Cette longue séparation m’a changée. Je ne suis plus telle que j’étais jadis... Devenue maladroite aussi? Encore faut-il que Roger ne s’en aperçoive pas, n’en souffre pas! Depuis un an, la moindre chose, la plus futile servait à m’exalter. Suis-je donc une enfant! Un exemple entre mille: ce surnom que ses camarades avaient donné à Roger: Cigogne, comme je le comprends bien, aujourd’hui! Cigogne, c’est tout simple... une position perchée que Roger prenait souvent... Ah! je me souviens, devant la cheminée, chez nous, tant de fois! Cigogne... un croquis rapide à la manière japonaise... M. Serval aurait pu le faire. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que je dise des choses désagréables à M. Serval parce qu’il appelait mon mari Cigogne! Je me rappelais sa lettre!
Ah! M. Serval! Je l’ai vraiment trop mal jugé! Un brave garçon qui paraît même avoir du goût et qui certainement nous aime bien. Sa façon de parler à Roger est touchante. Cela n’empêche pas que j’étais toute prête à le détester! Un jour Mahoudiaux m’a dit que, lorsqu’elles y mettent tout leur cœur, la plupart des femmes déraisonnent. Il parlait peut-être pour moi... Il ne parlait certes pas au hasard. Je suis curieuse de voir la peinture de M. Serval. Il m’a dit qu’il faisait des portraits. Et puis aussi, il est très modeste; il s’exprime comme tout le monde.
Avant-hier, on a parlé de cette aquarelle ridicule que Roger aimait tant et qu’il m’a fait photographier. Ridicule... non, tout de même. Nous étions, M. Serval et moi, d’un avis pareil: jolie chose, pas très originale, trop cherchée, mais faisant preuve de talent. Roger l’avait nommée Florimonde. C’est le personnage de l’aquarelle que Roger avait nommé Florimonde. M. Serval riait aux éclats en me le disant. Et moi qui croyais que c’était un nom que Roger me donnait, à moi! à moi! J’en étais désespérée. J’en parle probablement dans ce cahier... Oui, l’absence est une terrible épreuve que j’eusse dû supporter mieux.
Un projet de Mahoudiaux nous occupe beaucoup. Ce cher Maurice ne sait quoi inventer pour amuser et entretenir ses amis. Il veut que nous nous transportions tous à la Cassolette, Roger et moi, lui et M. Serval. Ce serait exquis, cela me tente, surtout à cette époque. Il fera chaud, on pourra se reposer, contempler la mer, respirer à l’ombre des pins, écouter le vent et les oiseaux (car il y a des rossignols), enfin se promener, le soir, aux étoiles.
Avant la guerre, Maurice nous avait déjà invités à «la Cassolette» bien souvent, mais alors la campagne ennuyait Roger. Nous n’y sommes pas allés. Cette fois, Roger hésite, il ne dit pas non. Quand il m’a demandé mon avis, j’ai répondu que je n’y voyais aucun inconvénient et que, pour ma part, cela m’agréait fort.
Oh! ne plus voir ces maisons tristes et toutes ces choses qui ne sont pas de mon pays; tout ce gris, tous ces tons très fins mais un peu ternes. Je me souviens d’Alger en rêvant à «la Cassolette». C’était si beau! ce sera quelque chose de semblable. Je dormirai au soleil, comme jadis, sous une grande ombrelle blanche, et Roger, tranquille, lui aussi, rêvera de moi. Un autre jour, si M. Serval se met au travail...
Je serai ravie qu’un bon peintre fît mon portrait, sur le fond d’un vrai paysage, plein de lumière.
CHAPITRE XLI
Une lettre de Cigogne:
«Nous allons donc passer quelques semaines ensemble, mon vieux Serval! J’en ai de la joie, pour sûr! Tu n’en doutes pas, j’espère? Mais, tout de même, avoue que ce n’est pas drôle de se retrouver ainsi, et qu’on aurait pu, sans se donner beaucoup de mal, imaginer des circonstances plus heureuses. Que veux-tu! le destin est une vieille fille acariâtre qui fait des patiences: elle arrange minutieusement des combinaisons humaines en y mettant le maximum d’amertume. Ce jeu l’amuse. N’importe, mon ami, on causera, on rêvera, on se racontera des choses... Oh! pas de souvenirs! non, pour l’amour de Dieu, pas de souvenirs! d’autres choses, de préférence des choses tranquilles, immobiles, des choses de tout repos! Les souvenirs, vois-tu, ça vous navre trop, avec cette sacrée manie qui les possède de changer, à chaque instant, de forme, de couleur et d’expression, suivant qu’on les regarde de gauche ou de droite, de face ou par derrière. On en retire un du coin d’ombre où il dormait, on le secoue, on le plante devant soi, on lui sourit, dans l’espoir qu’il vous charmera, et puis on s’aperçoit qu’il a changé de gueule, que ce n’est plus ça du tout... Et le souvenir vous fait de la peine!
«Je sais! tais-toi, Serval! tu vas me dire que je raconte des histoires... Je l’admets, je ne discute pas, mais elles sont vraies, mes histoires, et ça ne les rend pas plus agréables, surtout quand il faut les vivre.
«Serval, mon camarade, quelle coupure! Nous vivions ensemble; on se rencontrait tous les jours, et voilà, soudain, ces points de suspension... Maintenant, nous allons reprendre contact, mais, Serval, c’est terrible de rencontrer quelqu’un qu’on aime dans un nouveau décor! Tu es peintre... (tu es encore peintre, n’est-ce pas?) Un peintre peut-il ignorer que les tableaux changent d’aspect en changeant de cadre? Les maîtresses, les amis, les camarades subissent cette loi. Un ancien domestique auquel on s’était attaché devient intolérable parce que l’on n’habite plus la même rue ou que, dans la même maison, l’on est descendu à l’étage au-dessous. L’appartement est plus commode, mais Martin, ce vieil ami qui a servi vos parents, comment le supporter huit jours!
«Je te reverrai donc avant peu, non plus à l’hôpital, non plus au dépôt, ni en Alsace, mais dans cette campagne pleine de rayons et de parfums, où, de temps en temps, Mahoudiaux va se recueillir. Tu ne la connais pas, moi non plus; elle nous ravira; de cela, je suis certain: «la Cassolette» est un endroit merveilleux; Mahoudiaux me l’a cent fois décrite. Le hasard de la vie a fait que je n’y suis jamais allé, ni Lucienne, mais j’ai dans les yeux ce paysage. C’est à «la Cassolette» que Mahoudiaux a vu les plus beaux couchers de soleil, les plus belles moirures sur la mer, les plus beaux reflets; c’est dans le bois de pins d’alentour que, certains soirs d’été, il a respiré des parfums vraiment inoubliables, dans ce bois, où quelques rossignols ne cessent de chanter, enfin «la Cassolette» est pleine de petites fleurs dont on ignore le nom, d’abord, des fleurs minuscules, simples, délicieuses, que l’on apprend vite à connaître, à chérir, que nous chérirons bientôt... Ça, c’est parfait. Mais nous allons passer quelques semaines à «la Cassolette», ma femme, toi, Mahoudiaux et moi... Ça, c’est du nouveau, ça c’est de l’inconnu!
«J’ai peur, Serval, j’ai peur que tu manques de charité à mon égard! Bien souvent, je me suis confié à toi, je t’ai dit tout ce que je sentais: mon angoisse, mes plaisirs... La peine dont je souffrais, je te l’ai dite avec maladresse, sans doute, peut-être tout de travers, mais je te l’ai dite. Tiens-m’en compte. Souviens-toi de nos causeries dans la grange, de la chauve-souris qui voletait autour de nous, du rayon de lune qui, parfois, nous rendait visite. Tâche de me comprendre, même si j’ai changé, et surtout, Serval, sois charitable!
«Cette dernière disgrâce m’a brisé, au moral, au physique, dans la chair et dans l’esprit! Je ne suis plus qu’un déchet. Tout de même, c’est pas permis d’avoir une guigne pareille, à soi tout seul! On la dirait faite à ma taille; il semble que l’on ait pris les mesures à l’avance, pour que cette guigne sans défaut ne fasse pas un pli.--Serval, me voilà bien vêtu!
«En somme, je n’ai plus grand’chose à te raconter, mais je te répète ceci: ne sois pas trop dur, ni trop sévère, ni trop logique; oui, ne sois pas trop logique... enfin... débrouille-toi.
«Je te serre les mains. Ton dévoué:
«CIGOGNE.»
Il y avait encore quelques lignes écrites en travers de sa lettre et d’une écriture plus nerveuse, plus instable:
«J’ai signé: Cigogne! Ça colle, les sobriquets! J’ai dû me faire une signature parce que vous m’aviez imposé un surnom! J’ai dû changer de peau parce que vous m’aviez vu autre que je n’étais! Maintenant, je signe ainsi tout naturellement, sans effort. Grâce à mes camarades, je suis devenu Cigogne, pour longtemps.
«A propos des camarades... ce brave Merville s’est fait tuer du côté de Traubach. Je l’ai su par un permissionnaire, par l’ordonnance du lieutenant Bernaut. Le lieutenant se porte bien et croit qu’il va être envoyé à Salonique. Evidemment, il s’y fera tuer à moins de frais qu’en Alsace où, depuis quelque temps, il n’y a rien qu’un peu de bruit, et encore pas tous les jours. Là-bas, à Salonique, il trouvera de bonnes fièvres en plus des obus. Il a de la veine, lui!... Mais, avant de te laisser à tes tableaux, à tes dessins, dis-moi, mon vieux, là, bien franchement, dis-moi ce que tu penses d’elle. Tu l’as vue, vous avez causé ensemble; que penses-tu de Lucienne? C’est bien elle, n’est-ce pas? Tu l’as reconnue? Son image a hanté nos causeries où je voulais te la montrer comme elle est, comme je l’aime. Ai-je réussi?
«A toi de cœur:
«CIGOGNE.»
Je lui ai répondu aussitôt. J’ai tâché de le consoler un peu; je l’ai assuré de mon affection; je lui ai annoncé un séjour tranquille et charmant à «la Cassolette» où lui, Mahoudiaux et moi, ces trois vieux débris se consoleraient entre eux, où sa femme apporterait toute sa bonté, toute sa séduction et tout son bon sens. J’ai tâché de lui écrire gentiment, affectueusement. La moindre phrase tombant à faux ou mal comprise le perdrait dans un nouveau labyrinthe, or il n’en a pas besoin: il souffre déjà trop; je sens bien qu’il souffre trop!... Charitable? il me prie d’être charitable? mais cela va sans dire! Charitable? Je ferai de mon mieux.
CHAPITRE XLII