Le Mirage

Part 8

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--Si ta femme, lui répondis-je, dessine ce croquis d’après ce que tu lui as dit de moi, je suis peu flatté, mon cher Cigogne, non pas de son appréciation à elle, mais des renseignements qui la motivent.

--Ne dis pas de bêtises! Comment peux-tu penser!... Non! les femmes ont des imaginations si singulières, si baroques! On les croirait folles, quelquefois... les plus sensées! Lucienne écrivait au hasard. En répondant, je lui dirai qu’elle est une bécasse!

--Ah! non, par exemple!

--Mais tu m’avoueras, Serval, qu’elle est bien bonne!»

Malheureusement, on juge de l’excellence d’une plaisanterie à des points de vue très différents. Cette convergence de nos opinions sur un sujet sert souvent à donner du relief.--Ah! certes, la plaisanterie, jugée de façon impartiale, est d’un goût délicieux!

CHAPITRE XXXV

Du cahier lavande.

Dans les journaux, aucune nouvelle intéressante; le temps est gris, je suis souffrante et l’on m’a mise à la pharmacie de l’hôpital, le service des salles me fatiguant trop.

Les dernières lettres de Roger sont gentilles, affectueuses... Oh! je lui pardonne de grand cœur tout ce qu’il m’a écrit de méchant! Il ne se doute d’ailleurs pas de la peine qu’il me faisait. Pourquoi y repenser moi-même? C’est une belle et bonne nature, avec des petits écarts dus à son imagination et que j’oublie vite.

Je reçois de Mahoudiaux des visites régulières. Il a sur moi une influence excellente: il m’empêche de m’inquiéter. Son bras va peut-être un peu mieux. Hier au soir il s’amusait à jouer du piano avec une main et un doigt. Il espère qu’à la longue...

Roger a tort de défendre son ami Serval, vraiment indéfendable! Il s’obstine à me dire que c’est un homme d’excellente éducation et plein de finesse. S’il savait! Par plaisanterie, il m’a menacée de lui lire la lettre où je donnais mon opinion sur ce monsieur, (moins durement que dans les pages de ce cahier, mais de façon un peu sèche). Roger n’osera pas.

On s’ennuie; je fais de petits ouvrages, le soir, en causant avec Maurice, toutefois Maurice, lui aussi, malgré sa belle humeur ordinaire, est un peu mélancolique. Ce temps gris, cette constante humidité, ce manque de nouvelles... On serait triste à moins.

Il me vient des idées singulières. Ai-je rendu Roger heureux? Ai-je fait tout mon possible pour lui donner le bonheur auquel il a droit? Je disais plus haut que ses dernières lettres étaient affectueuses et gentilles... Mais ne se force-t-il pas pour me les écrire? Il semble qu’il soit inquiet de moi et, si tendres que fussent ses phrases, elles me faisaient l’effet de celles que l’on dit à un enfant pour l’endormir, à un malade pour le consoler de son mal.

Voilà encore des folies. Je me sens si nerveuse depuis quelques jours!--Assez parlé de ma petite personne, si importante: j’entends Maurice qui, dans l’antichambre, accroche son manteau.

Maurice vient de partir. Il m’a beaucoup intéressée, ce soir, en m’entretenant de Roger. Il a de lui une idée très particulière, un peu compliquée.

«Depuis dix ans que je le connais, il n’a pas changé d’une ligne, disait-il. C’est un homme qui rêve trop de ce qu’il voudrait faire avant de le faire et qui en rêve jusqu’au moment où il n’est plus temps de le faire, et qui s’imagine presque l’avoir fait, parce qu’il l’a rêvé.»

Je crois bien que c’est la phrase exacte.

«Et qui, ajoutait-il, souffrirait moins de la faillite d’une action entreprise que de la faillite du rêve trop ambitieux qui la motivait.»

Il parla très longuement ainsi et finit en disant avec un éclat de rire:

«C’est effrayant! je deviens philosophe!»

Etrange jugement! Il y a là quelque chose que je comprends mal. Cependant, Maurice aime bien Roger; il l’a beaucoup suivi dans sa vie. J’y réfléchirai demain.

Mon Dieu! que je suis lasse! Je vais me coucher!

CHAPITRE XXXVI

Je me sens gêné. Ce qu’il me faut raconter est bien simple, mais cependant je n’ose l’écrire, quand je songe à la déception de mon brave Cigogne, et, comme j’ai pour lui la plus sincère affection, le peiner, fût-ce indirectement et sans l’avoir voulu, voire même le désappointer, me navre.--Que dira-t-il de mon aventure? que pensera-t-il de ma chance?

J’ai été donc chargé, hier, lundi, d’une mission assez analogue à celle dont Cigogne avait profité pour rêver un peu chaudement d’une jeune fille dont il dirigeait les pas. Il s’agissait de porter à travers champs un billet, de la même tranchée à ce même village où se trouvait encore le colonel, et suivant le même chemin.

Je n’ai pas rencontré de paysanne, moi, mais les obus sont tombés dru. Je n’ai pas eu, moi, cette joie tranquille dont me parlait Cigogne. Il me semblait que j’avalais ma peur à grand’peine, et je ne distinguais pas du tout l’héroïsme de mon action, ni le brin de laurier que je cueillerais en fin de course. Non, j’avais simplement le ventre inquiet, si j’ose dire, et je souffrais d’un engourdissement assez pénible dans les mollets.

Comme j’atteignais les premières maisons du village, tout à coup, je mets un genou en terre (oh! sans grâce, sans élégance!) et je me rends compte que je suis blessé à la jambe.

En traînant un peu la patte, j’ai pu arriver quand même à bon port et remettre le pli au colonel qui, précisément, était en conférence avec le médecin-major, à l’ambulance. Je fus donc reçu à la fois comme blessé et comme agent de liaison. Durant qu’on me pansait, le colonel me félicita, me parla de l’arrosage, me serra la main et, ma foi, au bout de quelques instants, je compris qu’il allait demander pour moi la croix de guerre, ce dont je fus très satisfait.

Comme il causait encore, je crus pouvoir glisser quelques paroles tendancieuses concernant Cigogne, ou plutôt Roger Maxence; alors un petit lieutenant qui se trouvait là éclata de rire:

«C’est bien celui que vous appelez tous Cigogne?»

Et il le décrivit au colonel de façon un peu inexacte, mais fort drôle, je l’avoue.

«Il est d’ailleurs insupportable!» ajouta-t-il.

Insupportable! Pourquoi donc? Ce lieutenant n’aimait pas Cigogne; il n’avait nulle autre raison de le trouver insupportable.

La seconde citation de Cigogne était fichue; elle eût peut-être entraîné l’octroi de la médaille.

Pour conclure, le colonel décréta:

«La façon dont vous avez accompli votre mission, Serval, vous met tout au premier plan et vous pouvez en être fier.»

Je ne vois vraiment pas pourquoi, sinon que moi, j’ai eu la maladresse de me faire blesser.

Je m’apprêtais à expliquer à insister... Le colonel sourit... et me montra la porte de l’ambulance: sans doute, n’avait-il pas de temps à perdre.

La guigne s’attache donc à Cigogne?

CHAPITRE XXXVII

Et voici la fin de notre vie guerrière; triste, bien entendu, cette fin, comme sont presque toutes les fins, car on espère beaucoup plus et mieux que l’on n’a et l’on regrette ce que l’on vient de perdre. Ainsi l’homme oublie volontiers qu’il est heureux, mais il se rappelle l’avoir été. Les moments que l’on vit paraissent incomplets, même quand on se plaît à les vivre, au lieu que, dans le souvenir, les moments vécus se parent d’une splendeur étrange, leur ennui s’estompe, leur charme, leur beauté tragique ou pittoresque s’augmente, la peine quotidienne, si lourde parfois, devient un beau travail passé, l’affreuse lassitude de certains soirs se mue en bonne fatigue, la morsure cruelle du froid provoque un sourire, quand on y songe, et les accablantes heures de soleil où le casque pesait sur la tête, où le linge collait au corps, où l’on se sentait sans force et sans allant, ces heures-là font dire: «Bon Dieu! avions-nous assez chaud!» Un jour, je plaisanterai, peut-être, en me voyant patauger, naguère, dans la boue! Plaisanter à propos de la boue... quelle inconvenance!

Que voulez-vous! c’est le passé, c’est tout simplement le passé, un pays où l’on ne retourne pas et qui vous laisse sa nostalgie, un pays où la douleur perd quelque chose de son amertume, où la joie s’auréole, car un plaisir d’hier a le visage plus rayonnant qu’une joie d’aujourd’hui.--Merveille, n’est-ce pas, que l’herbier de notre mémoire nous conserve les plus fraîches teintes, les plus suaves parfums de fleurs que nous n’avions ni bien vues, ni bien respirées, quand ces fleurs furent cueillies au jardin?

En temps de paix, penserai-je autrement? qu’importe! A ce propos, je crois que nous rêvons tous de façon analogue: nos souvenirs de guerre grandiront, la voix sonore du canon étouffera les plaintes, l’ensemble glorieux ne permettra plus de distinguer le détail morne.--Souvenirs de guerre... encore faut-il que ce soient des souvenirs de guerre! Ah! je voudrais que mon pauvre Cigogne, étant donné ce qui lui arrive, oubliât un peu la laideur du chagrin dont il souffre, dont il souffre, hélas! sans phrases et raisonnablement.--D’ailleurs, cette histoire me donne une fois de plus la certitude qu’il n’arrive à chaque être, si fort qu’il s’évertue, que des aventures faites pour lui, tout exprès; celle-ci que je vais vous dire, paraît imaginée par Cigogne en personne pour qu’il en pâtisse davantage. On jurerait que cet homme ne se connaît pas. Détrompez-vous: il se connaît pour placer sa blessure! Le hasard a frappé Cigogne. Le hasard?... Cigogne n’aurait pas trouvé mieux. Je plains Cigogne de tout mon cœur.--Ecoutez.

Ma blessure est plus grave que l’on ne pensait d’abord, et me voilà, pour longtemps peut-être, à l’hôpital. J’aimerais mieux autre chose; je m’ennuie. Je passe la journée à écouter les conversations, à jouer aux dominos; je tâche de m’intéresser aux anecdotes que me racontent les infirmières (il me semble les connaître déjà, ces anecdotes; elles ne sont pas très originales!) A mes moments perdus, je prends, des passants ou des pensionnaires de la salle, quelques croquis, mais je crois qu’ils ne valent rien; je suis fiévreux et dessiner devient bientôt une fatigue. De Cigogne, pas de nouvelles, sauf une carte postale sans intérêt, où il m’annonce son jour de repos qu’il passera à Dannemarie. Cela m’est égal. Cigogne m’oublierait-il?

Hier matin, surprise peu agréable: je vois entrer le jeune Raymond Chert, vous savez bien! ce brigadier de tournure apache, aux ongles sales, aux cheveux pommadés et qui a fait un si charmant mariage d’amour. Cigogne était pour lui plein d’indulgence. Il paraît chercher quelqu’un; il regarde de droite et de gauche.

«Ah! vous voilà, Serval!»

Que me veut-il?

«Bonjour, Serval.

--Bonjour.

--Pas eu le temps de vous féliciter encore pour votre citation; je viens vous serrer les pattes.

--C’est pour cela que vous êtes ici, brigadier?

--Pour ça aussi.

--Et puis?

--Et puis, ça va de soi, pour vous donner des nouvelles des camarades. Hier, le capitaine m’a envoyé ici en mission... vous voyez, margis, que j’ai la confiance! je retourne ce soir, alors le lieutenant Bernaut comme ça qu’il m’a dit: «Passez à l’hôpital et donnez ce billet à Serval...»

--Donne.

--Pour les camarades, ils vont bien, presque tous. Oui, pas d’embêtements nouveaux, sauf...»

Il a un petit sourire déplaisant au coin de la bouche. Il s’interrompt pour me dire des banalités.--Je ne sais pourquoi, Raymond Chert me dégoûte plus que jamais, aujourd’hui.

«Le père Dietrich tousse à se crever le ventre... Et votre jambe, comment va?

--Donne le billet du lieutenant.»

Il fouille longuement ses poches.

«On dit aussi que Moreau, le nouveau téléphoniste, va passer brigadier...

--Donne le billet du lieutenant.»

--Ah! bon Dieu! où l’ai-je foutu, ce billet!... Et on a retrouvé du tord-boyaux dans la cave de...

--Donne le billet du lieutenant.

--Voilà! voilà! patience!»

Il ne se fâche pas. Raymond Chert ne se fâche jamais. Raymond Chert est toujours poli, trop parfois, avec les gens dont il a peur. Il trouve le billet, enfin. Je l’ouvre.--Quelques mots affectueux et gentils du lieutenant Bernaut, mais que signifie donc ce post-scriptum?

«Le brigadier Chert qui vous portera ce pli vous dira l’accident déplorable dont votre ami Maxence a été victime. Si vous voyez Maxence, surveillez-le: son moral paraît mauvais.»

Je demande aussitôt:

«Qu’est-il arrivé à Maxence?

--A Cigogne?»

Raymond Chert est content; il prend un air de parfaite innocence, ses yeux sourient, ses lèvres tremblent d’aise.

«Oui, à Cigogne... Allons, raconte!

--Je croyais que vous le saviez, moi! Ah! le pauvre bougre, il est bien embêté! il faut dire aussi que c’est pas de veine, mais il le prend mal, ah! oui, qu’il le prend mal! Epatant qu’on ne vous l’ait pas dit. C’est arrivé comme ça: trois jours après que vous êtes parti pour l’hôpital, Cigogne avait son jour de repos. Alors il est allé à Dannemarie pour se la couler douce, qu’il disait. Et puis, il rencontre deux camarades et ils dénichent un coin où ils sont allés boire. Ils buvaient à votre santé, margis, à cause de la citation, vous comprenez. Alors ils étaient contents... pas saouls, vous comprenez: contents. Et Cigogne, alors, il va sur la place; il marchait pas très droit, mais on ne l’a pas su, et, vous comprenez, c’est pas moi qui l’aurais dit, n’est-ce pas? et d’ailleurs je l’avais pas vu. Alors il chantait comme ça... Il était content pour votre citation, je suppose. Et voilà qu’il glisse et va se foutre sous une fourragère qui tournait le coin de la mairie, et il se fait pincer le pied. Ah! du joli travail, on peut le dire! Ecrasée, sa patte! en marmelade! On le porte à l’ambulance; peut-être qu’on l’amènera ici, plus tard, et que vous le verrez; ça se pourrait, mais c’est pas sûr. Ah! comme il gueulait, le pauvre! pas pour la douleur, car il a d’abord tourné de l’œil, comme une fille, mais après, parce qu’il disait, comme ça, que c’était pas bien, que c’était de sa faute. L’idiot! pourquoi de sa faute? Il avait glissé sur le pavé mouillé, voilà tout! et une fourragère chargée, c’est lourd, n’est-ce pas? D’ailleurs, les deux autres ont tenu leur langue. Ça les a dessaoulés, comme qui dirait, et on n’a rien su, mais Cigogne est pas joyeux: un pied écrasé, n’est-ce pas? Et tout ça, parce qu’il était content, trop content pour la citation d’un ami... Hein? il y a des gens qui...

--Tu as fini, brigadier? demandai-je.

--Mais... je crois.»

Raymond Chert est un peu inquiet.

«Alors, va-t’en.

--Oui, c’est l’heure... Au revoir, margis... Comment! vous ne voulez pas me serrer la main?»

J’avais retiré la mienne trop manifestement pour que le foutriquet n’y prît pas garde.

«Non, et si je pouvais me lever, je te reconduirais avec mon pied.»

Il fait la grimace; il tâche de trouver quelque chose à dire, une réponse venimeuse; il échoue, et, comme personne n’a entendu, comme nous parlions bas, il passe l’incident à profits et pertes. Il hausse les épaules. Il décampe.

Mais, trois minutes plus tard, il rentre.

«Ah! voilà qui est rigolo! Je vous annonce une visite, margis. Cigogne est là, dans la cour, en ce moment. Oui, oui, je fous le camp! Au revoir.»

Et, en effet, peu d’instants après, Cigogne paraît, soutenu à gauche par un infirmier robuste, à droite sur une béquille.--Il est maigre, il est pâle, il fait peine. A ma prière, on le couche tout près de moi. Il ne dit mot, d’abord, puis, avec un vilain sourire et montrant la béquille:

«Hein, Serval? murmure-t-il, la béquille des grands blessés! Coquette, ma gloire, pas vrai? bien ajustée à mon héroïsme! Lucienne pourra être ravie, ravie, je veux dire, de me revoir!»

CHAPITRE XXXVIII

Je suis rentré chez moi. Je me retrouve tout seul dans mon atelier. Il fait beau. Je m’accoude au petit balcon d’où, tant de fois, j’ai contemplé l’aspect nombreux et divers de Paris, changeant au gré de l’heure et des jeux du soleil. Toute cette étendue, ce peuple de toits, cet air lumineux, facile à respirer, tout cela pour y perdre mon regard, et cette verdure de quelques arbres proches pour le reposer...

La tache blanche du Sacré-Cœur est un peu embrumée, ce matin, mais je reconnais le ton de cette eau lente qui passe, je reconnais les teintes de mon cher fleuve.--J’aimais être si haut perché! j’aimais ce paysage! Depuis nombre d’années, mon encombrante voisine, la tour Eiffel, ne me gênait plus; j’admettais sa présence.

On peut observer la ville tout à loisir de ce septième étage, avec ses ombres, ses buées lointaines, ses détails, bientôt familiers, son dessin délicat et précis, l’agitation du menu peuple qui l’habite, les rêves qu’il vous livrera demain.--Mais aujourd’hui, pourquoi n’ai-je aucun plaisir à me pencher au balcon de mon atelier?

J’ai mal au pied, mal à la jambe, un peu mal à la cuisse... Non, cela ne suffit pas. Il y a autre chose. Il y a que je ne suis pas ici, que je me sens loin d’ici... Eh! quoi donc? me faudrait-il être couché près de Doris, près de Tierspoint?... C’est vrai; je ne pense qu’à ceux-là qui dorment, protégés par quelques planches humides; je songe à ceux que j’ai connus, avec qui j’ai parlé, que j’ai vus vivre et qui sont sous terre, à ceux qui ont passé près de moi, à d’autres, à tant d’autres dont je ne sais même pas le nom, et qui sont sous terre aussi, ou près d’y être. Je ne comprends plus cette ville vivante, étendue à mes pieds, mais il est une autre ville, immense, toute noire, pleine de cellules étroites, mal tenues... Dans cette ville-là, je me promène, tous les soirs.

Ma jambe me fait beaucoup souffrir... De temps à autre, un officier, un camarade permissionnaire, vient me féliciter d’avoir une jambe en mauvais état. Nous causons amicalement, mais toujours, quand il est parti, cette gêne revient de me retrouver seul chez moi. Lorsqu’on est blessé, même comme je le suis (modestement, en somme), il faut, en ouvrant la porte de son logis, y trouver des parents ou une femme et des enfants qui vous accueillent par des exclamations, qui admirent que vous soyez blessé et qui vous traitent de héros. Je n’ai pas connu cela.

Bien entendu, quand je suis allé la voir à Versailles où elle habite, ma chère maman a été délicieuse et ma petite sœur très émue, mais maman reste terriblement absorbée par ses bonnes œuvres et ma petite sœur semble fort préoccupée du sort d’un jeune enseigne de vaisseau que j’aime beaucoup, que maman aime beaucoup, qui plaît beaucoup à tout le monde.

Oui, voilà! Maman m’échappe, ma petite sœur m’échappe. Maman n’a jamais voulu, ne voudra jamais habiter à Paris et ma petite sœur se mariera bientôt (peut-être pendant la guerre). Elle classe encore avec amour les croquis de son frère, mais... ah! si son jeune enseigne faisait des croquis, combien les classerait-elle mieux!

Maman, ma petite sœur, quelles étranges choses vous m’avez dites de ma vie au front! Maman, ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas l’ami intime de tous les aumôniers du secteur; j’en connais un qui est parfait, mais cela ne te suffit pas! Et toi, petite sœur, tu as l’air de ne plus t’intéresser qu’à l’armée navale!--Oui, ceux que je chéris m’échappent; j’échappe à ceux que je chéris.--Je suis rentré de Versailles, le cœur un peu lourd.

A Paris, l’atelier où j’habite, où je me plaisais, où j’avais des souvenirs, n’est tout de même pas un foyer; c’est un logis. Les deux choses ne se confondent pas, hélas!

Et pourtant, ma vieille bonne (elle s’appelle Joséphine) avait tout arrangé pour me recevoir. Que puis-je demander de plus? Elle a enlevé la poussière, elle a battu le tapis et les rideaux, elle a fait disparaître les housses, elle a même accroché toutes les toiles (je les avais retournées contre le mur, dans un coin sombre), elle a su les remettre à leurs anciennes places: «la grande dame nue» au-dessus de la cheminée, «l’ami de Monsieur» à droite de la porte, «la demoiselle en vert» à contre-jour... Grimpée sur une échelle, à quelles dangereuses gymnastiques ne s’est-elle pas livrée, pour que Monsieur se sentît bien chez lui en arrivant!

Ah! ma bonne Joséphine, ni cette propreté, ni cet ordre méticuleux, ni ce pot d’orangeade fraîche préparée de vos vieilles mains n’y changeront grand’chose: mon chez moi est loin d’ici.--Que je voudrais entendre un hennissement de cheval, un roulement de fourgon sur la route, les sifflets vifs de quelques balles, cette grosse voix tonnante, là-bas, puis les voix claires des camarades, un rire franc, même un cri de douleur, et la grosse voix encore qui se rapprocherait! Que je voudrais voir devant moi un horizon tout simple avec deux villages, l’un en face, l’autre plus à gauche, qu’il convient d’observer avec minutie... Mon téléphone est là, tout près... Allons! je déraille! ce retour à Paris ne me vaut rien.

Je crains que ma jambe ne soit pour longtemps une jambe indésirable. Alors... le bureau?... noircir du papier dans un bureau?... pouah!--Si j’ajoute que je n’ai pas la moindre envie de peindre, me voilà en bonne posture pour prendre la vie joyeusement.

Hier, j’ai rencontré trois blessés de la guerre qui n’avaient qu’une jambe à eux trois; ils marchaient avec des pilons, sans béquilles; chacun s’appuyait sur ses deux cannes. Ils se promenaient (ils se promenaient!) avec une jambe à eux trois. Ma jambe à moi est à peine cassée, un peu tordue, un peu abîmée, juste assez mauvaise pour gêner une allure qui jadis fut aisée... Ceux-là que j’ai vus en rentrant hier à Paris se promenaient avec une seule jambe; or ils étaient trois hommes, ayant droit à deux jambes chacun; cela fait six. Ils en avaient une. Moi, j’ai deux jambes, dont une en médiocre état.

Le paysage de cette ville m’ennuie; je rentre dans mon atelier, en clopinant. Le voici, je le reconnais; le jour y est très bon. Tiens! ma dernière esquisse! Je l’ai faite avant de partir, le 3 août. Je n’y comprends plus rien. Ce gâchis de couleurs, c’est donc moi qui l’ai commis, en prévision d’un tableau futur? Ah! vraiment... Eh bien, signez-la Martin ou Durand, et cette esquisse me sera tout à fait indifférente; elle m’est déjà tout à fait étrangère.

Là-haut, sous le plafond, je reconnais mes anciennes toiles accrochées par les mains soigneuses de Joséphine; paysages, portraits, natures mortes, ces essais divers me rappellent des façons de voir et de sentir que je n’ai plus, mais que j’aime encore. Je crois qu’ils sont restés vivants, malgré les fautes évidentes que l’on y trouve et qui témoignent souvent d’une hâte excessive, même de quelque prétention. J’étais jeune; ces fautes, je me les pardonne et cela m’inquiète un peu de m’avouer que je ne saurais plus peindre ainsi.--En ce moment ces toiles font comme une frise de souvenirs chatoyants, en haut du mur de ton bistre et je me laisse prendre au plaisir de les regarder; je retourne vers des circonstances, des impressions, des émotions de la même époque: une heure d’enthousiasme, une heure décevante où tout marchait mal, les débuts faciles de cette grande composition décorative que j’ai fini par gâcher... Tout cela, c’était moi, jadis: j’y vois mon image quotidienne plus nettement que dans les pages d’un journal intime.

Laissons passer quelque temps; il se peut que je me remette à peindre, un jour, mais pour aujourd’hui, je n’y songe guère, et puis ma jambe est vraiment trop douloureuse quand je me tiens debout. Le médecin-major, en me réformant, conseillait un long séjour à la campagne et du repos; j’ai donc eu raison d’accepter l’invitation inattendue que Mahoudiaux me fit, dimanche dernier, de façon si affectueuse et si simple.

L’excellent homme! Je le vis pour la première fois, à l’hôpital, penché sur le lit de Cigogne et déversant, d’une voix sympathique et sonore qu’il étouffait avec peine, tout un flot de bonnes paroles. Je me réveillais d’un somme, quand j’aperçus cette espèce de géant. Ce ne pouvait être que Mahoudiaux, car Cigogne me l’avait maintes fois décrit. Maintenant, je comparais à loisir l’image évoquée et le modèle vivant, me sentant l’esprit libre et clair après cette courte sieste. J’écoutais la causerie voisine: Cigogne ne disait pas grand’chose, mais Mahoudiaux parlait pour deux, il parlait tout le temps.