Part 7
«Raconte ton histoire.»
Mais je ne pouvais m’empêcher de prêter l’oreille au petit coassement, si cocasse, d’une grenouille, près du puits.
Cigogne se tenait debout, à côté de moi, regardant de droite et de gauche, et me serrant le bras par saccades, comme s’il avait peur. Certes, il n’écoutait pas la petite grenouille, il ne voyait ni le clair de lune, ni l’arbre au chapeau d’argent!
«Allons! un peu de calme! lui dis-je, et raconte ton histoire.
--C’est une pénible confession, Serval!»
Sa voix aussi trahissait un profond effroi. Quelque temps, il chercha ses mots; enfin:
«Mon ami, dit-il, je suis un misérable!
--C’est entendu!... et puis?
--J’étais resté à la cote 316; le capitaine a passé et m’a dit: «Maxence, vous allez porter ce pli au colonel. Il doit être à Altenach, en ce moment, avec son auto. Inutile de revenir ici; il enverra la réponse plus tard. Et, surtout, pas d’imprudences!» Je suis parti; je suivais le chemin qui longe la prairie inondée, c’est plus court, tu sais bien!... En contournant le Bois Carré, voilà que le bombardement recommence... Oh! c’était beau! une vingtaine d’obus ont éclaté devant moi et à ma gauche. J’avais la tête libre; je me sentais heureux, tranquille.»
Cigogne n’exagérait pas en parlant ainsi. Ce bon toqué n’a jamais tant de sang-froid que sous un arrosage d’obus.
«Et je marchais vite en me disant: si j’arrive,--si je suis un peu blessé, si j’arrive quand même, c’est une seconde citation, peut-être la médaille! Dans vingt minutes, je saurai... Mais ça tombait! ah! oui, mon vieux, ça tombait!... La même chose qu’à midi! Tu te rappelles?... Et voilà que, derrière un arbre, j’aperçois une paysanne. Elle semblait avoir très peur. Elle était couverte d’une pèlerine avec un capuchon. Elle se cachait la tête dans le capuchon, pour ne pas voir, tant elle avait peur!...»
Lui aussi avait très peur en me racontant ces choses. Je le sentais frémir et sa voix se déclenchait, soudain, en petits cris d’oiseau.
«Puis, elle part en courant, parce qu’un nouvel obus... Elle courait, la tête basse, les mains serrées sur son capuchon. Je la rattrape et, en rigolant, je lui dis: «Mademoiselle, si vous voulez marcher près de moi, ce sera plus sûr. Les obus ne me touchent pas!»
«Elle s’est blottie dans ma capote, comme une enfant, et, tout à coup, j’ai vu qu’en effet, c’était une enfant. Elle avait pris un mauvais chemin pour aller à Altenach; elle n’était pas encore certaine d’avoir trouvé le bon. Perdue! elle se croyait perdue... tout ce bruit d’enfer! ah! qu’elle avait donc peur! une enfant, je te dis! quinze ans! Et les obus tombaient toujours... Nous avons fait route ensemble; je ne pouvais la laisser aller seule... et puis..., et puis... Tu vas me mépriser, Serval!
--Tu peux y compter!
--Et puis j’ai vu, tout à coup, qu’elle était fraîche et jolie, et propre pour une fille d’ici, et il m’est venu une idée de fou. J’ai voulu la violer. Je l’ai serrée contre moi... Je marchais toujours plus vite, je l’entraînais et je m’imaginais, en marchant, que je la renversais sur le talus et que je troussais ses jupes! Je l’entendais pleurer, je l’entendais me supplier, crier... je l’entraînais toujours, toujours plus vite. Alors elle disait tout bas: «Oh! je suis essoufflée!» Moi, je répondais: «Il faut se dépêcher! Il faut que j’arrive à Altenach! Il faut!...» Et elle riait, la pauvre gosse! mais j’entendais encore ses cris, ses injures! Elle ne voulait pas! Elle se débattait!... Je la portais presque, en marchant. Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, si clairs; elle riait, tout près de moi, serrée tout contre moi. Elle avait encore peur. Elle riait...
«Enfin, j’ai vu la maison blanche au coin d’Altenach. Le bombardement avait cessé. J’ai lâché la fillette et je me suis mis à courir comme un dératé, tout seul, en avant, et quand j’ai remis le pli au colonel, je pouvais à peine me tenir sur mes jambes.
--Cigogne, lui dis-je, il y a des copains qui, pour avoir porté un pli de façon moins dangereuse, ont eu en effet la médaille.»
Je ne voulais pas dire autre chose que je ne disais, je vous le jure! Il crut pourtant à une intention sarcastique.
«Comment peux-tu me blaguer, Serval! J’ai souffert si fort, si profondément, et d’un mal affreux, je t’assure! Oh!... Violer une enfant! pense donc!
--Tu dis ça... Et, en rentrant lui, qu’as-tu fait?
--Je me suis accroupi dans le coin de la cour, comme un singe malheureux, le menton sur les genoux, et je tenais mes jambes; je ne bougeais pas... Oh! je t’ai bien vu passer! tu es entré dans la cuisine du père Dietrich et, sur le seuil, tu t’es arrêté pour jeter ta cigarette, puis tu as tiré de ta poche une lettre que tu as sortie de son enveloppe, puis tu as poussé la porte... Pas vrai?
--Oui, répondis-je gravement, c’est vrai.
--Et moi, je pensais tout le temps: j’ai violé une petite fille!»
Alors, perdant patience, je lui dis:
«Mais, bougre d’imbécile! tu ne l’as pas violée du tout!»
Je fus aussitôt ahuri de l’expression stupéfaite qui se lisait sur le visage de Cigogne. Il n’avait donc pas violé cette enfant? Evidemment mon pauvre ami n’en croyait pas ses oreilles.
«Allons! couche-toi! tu n’as rien de mieux à faire. La grange doit être chaude. Je t’y rejoindrai dans un instant, mais va d’abord te fourrer la tête sous la pompe: tu es encore bien rouge.»
Il me quitta, marchant à pas lents.
Dans la nuit tiède et claire, la grenouille chantait toujours, près du puits; l’arbre gardait son chapeau d’argent; la brise était presque insensible.--Entouré d’un pareil décor, participant à cette magique douceur, entouré de cette paix pleine de parfums, de ce parfait silence, quel homme n’aurait pas rêvé, rêvé les pires folies, rêvé de n’importe quoi et réalisé ses rêves en un rêve nouveau!
Près du puits, la grenouille coassait, sur un ton faussement naïf. Dans sa voix, il y avait un peu d’ironie.
CHAPITRE XXXI
Ce matin, j’ai répondu à Mme Maxence. La lettre est partie. Comme je venais de la dater, en tête, j’ai éclaté de rire; j’allais écrire: «Ma chère Lucienne.» Je pense si souvent à cette pauvre femme, qu’un peu de familiarité me paraissait sans doute naturel; mais je me suis retenu.
Faute de pouvoir faire mieux, j’ai donc composé ceci:
«Madame,
«Loin d’être étonné par la lettre que vous avez bien voulu m’adresser, j’en ai été sincèrement touché et suis ravi de vous donner de votre mari des nouvelles qui je l’espère, allégeront l’inquiétude dont vous paraissez souffrir.
«Et d’abord, la santé de Roger est excellente. Notre cher camarade, qui a si bien su se faire aimer par tous et que nos officiers estiment si haut, a, en ce moment, une mine superbe. Le métier, souvent un peu rude, que nous exerçons et auquel il n’était certes pas habitué, ne le fatigue en rien, car je le vois, chaque matin, aussi prêt à la besogne, retrouvant son entrain et son ardeur de la veille.
«Mais c’est de son moral que vous vous plaignez, Madame; là non plus, je ne vois aucun sujet d’inquiétude. Roger parle constamment de son foyer avec une émotion simple, parfois bien touchante. Il le regrette, il voudrait le retrouver, vous retrouver, par conséquent. Il n’a pas de plus cher désir.
«Les singularités qui vous ont troublée sont, il me semble, dues à ce simple fait qu’il vit dans un milieu nouveau. Son entourage, les conversations quotidiennes (il est très familier avec ses camarades qui, je vous l’ai dit, lui sont fort attachés), les spectacles tragiques ou pénibles qu’il a constamment sous les yeux, doivent exaspérer au plus haut point une sensibilité aussi fine que la sienne, une imagination aussi tendue.
«Dès qu’il reviendra chez lui (sa permission ne tardera guère, je pense), vous le verrez tel que vous l’avez toujours vu, comme vous l’annonçait d’ailleurs votre ami M. Mahoudiaux, et les craintes que vous vous étiez formées à son endroit s’envoleront.
«Espérant que ma lettre, hâtivement écrite, aidera à vous rendre le calme bien nécessaire à celles qui attendent, avec une patience et un courage si admirables, le retour de ceux qui sont au loin, veuillez agréer, Madame, l’hommage de mon très respectueux dévouement.
«André SERVAL.
«_P.-S._--Pour ce qui est du sobriquet que ses camarades ont donné à Roger, il s’explique par la quantité de cigognes que l’on voit ici, perchées sur les toits et dont beaucoup de cartes postales illustrées ont reproduit l’image.»
... Oh! que j’aurais aimé dessiner, au bas de la feuille, un bout de caricature où Mme Maxence aurait reconnu à la fois son mari et l’oiseau si poétique dont il porte le nom! Mais je me suis retenu encore une fois.
Cette lettre est partie; je puis la juger maintenant. Elle me semble sotte, dépourvue de toute espèce de psychologie, inutile et même maladroite, car les lieux communs que j’ai débités à propos de mon ami Cigogne ne sauront en rien, lus par son épouse, «alléger l’inquiétude dont elle paraît souffrir», comme cela est élégamment écrit!--ils l’aggraveraient plutôt!--Eh bien, le croirez-vous? j’ai dû déchirer trois brouillons avant d’aboutir à ce pauvre fatras! La littérature n’est pas mon fort! Certes, Cigogne aurait mieux expliqué son cas à Lucienne! Il aurait mieux menti!
Ma seule excuse est que je ne connais pas cette bonne Lucienne (pardon!)... que je ne connais pas Mme Maxence. Je ne la vois pas. Comment parler à une ombre, à un fantôme sans figure? comment parler à quelqu’un qui n’est pour moi qu’un nom et qu’un prénom (deux, avec Florimonde!)? Cigogne, qui connaît sa femme, pourrait... Au fait, la connaît-il?... Et si je n’ai rien eu à dire à Lucienne Maxence, n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout, que je ne connais pas Cigogne? Est-il un personnage de vaudeville, de drame ou de divertissement masqué? Que sais-je de lui? Rien que de petits détails plaisants ou tristes qui ne me recomposent pas le personnage. Est-ce un homme qui souffre? qui s’amuse à souffrir? un fou? un pauvre diable?
Si je n’ai pas su écrire à Mme Maxence, c’est peut-être que je ne connais pas son mari. Si je tentais de faire le portrait de Cigogne, ce serait en effet une banalité ou une caricature, l’image de n’importe qui, ou d’un oiseau grotesque; je m’y suis déjà bien souvent essayé.--Son portrait?... un reflet changeant!--Comment peindre cela?
CHAPITRE XXXII
Du cahier lavande.
La laitière qui nous sert depuis que nous sommes ici et dont la boutique fait l’angle du cours et de la rue des Clarisses, est une brave femme, très méritante. Souvent je m’arrête, à ma rentrée de l’hôpital, pour causer un moment avec elle, parfois même, je vais la voir exprès, car elle connaît tout le quartier (je devrais dire toute la ville) et me donne des indications précieuses sur tant de pauvres gens dont personne ne s’occupe, dont la misère reste cachée et que l’on peut aider de façon bien simple, en y mettant un peu de discrétion.--Que ne me suis-je bornée à l’écouter, elle seule! Mais non...
Près de leur mère dont la tête était couverte d’un vieux châle en loques, ces deux enfants si maigres me faisaient peine. Je les rencontrais, presque tous les jours, devant l’hôpital ou dans une des rues avoisinantes. Ils ne tendaient pas la main, ils avaient froid, ils avaient peut-être faim. Je leur parlai. La mère me conta sa triste histoire: elle était malade; son mari, au front, ne donnait aucune nouvelle... un récit pitoyable, celui que l’on entend constamment. Elle reçut ma petite offrande avec un air si gêné que je pensai: la pauvre femme n’a pas encore l’habitude.
Si courbée, si lasse, entre les deux mioches qu’elle tenait par la main, tout près, comme si elle avait peur de les perdre, cette malheureuse représentait pour moi toute la misère. J’avais brodé à son propos un petit roman, j’avais même attendri Maurice (qui, pourtant!...), je me promettais de lui venir en aide d’une façon plus durable et plus efficace, quand elle disparut, tout à coup.
Ce matin, la laitière à qui je demandais de me renseigner, s’écria:
«Ah! ma bonne dame! pour sûr que je vous dirai ce que la fille Angèle est devenue! Vous auriez bien dû me le demander avant! Un paysan peut vous mettre dans sa poche en faisant semblant d’être enrhumé. Vous courez tout de suite pour lui chercher un mouchoir! Votre pauvre femme, eh bien, c’est, sauf votre respect, Madame, une traînée qui, avant la guerre, arrêtait les matelots sur le port. Depuis près d’un an, elle a loué ces deux bambins à une rempailleuse de chaises pour attendrir les braves gens comme vous, Madame. Ça rapportait plus que son premier métier. Et elle parle bien! «Mon mari perdu, mes pauvres petits qui meurent de faim, et je n’ai pas l’habitude de mendier, et je suis malade!» enfin tout ce qu’elle vous a certainement débité. Mais elle ne passait pas devant ma laiterie!--On l’a arrêtée voilà quatre jours et les mioches sont rentrés chez eux...»
Ma laitière en avait trop long à raconter. Je suis partie. Quelle horrible aventure!
Alors, pour tout le monde, c’est donc la même chose! On ne peut pas se faire une idée de quelqu’un sans se tromper grossièrement, ou bien est-ce moi qui me trompe toujours?--J’ai avoué ma bévue à Mahoudiaux, mais, cette fois, il n’a pas ri. Il m’a répondu assez amicalement:
«Ma chère Lucienne, on a tout juste le droit de dire d’un âne que l’on devine par le bout de l’oreille: voilà qui pourrait bien être un âne.--De là à dire: c’est l’âne qui portait Notre-Seigneur, le jour des Rameaux, il y a loin, eût-on vu ses deux oreilles, ses quatre sabots et sa queue.»
Et c’est moi qui ai ri.
Je me souviendrai de cette première leçon, (quand j’étais petite, m’a-t-on assez mise en garde contre les jugements prématurés!) mais il paraît qu’elle ne suffisait pas: il m’en fallait une seconde. Je l’ai reçue par la poste de ce matin.
M. Serval m’a répondu... Cet homme, je le croyais intelligent, compréhensif; je comptais sur lui, puisque Roger l’aime tant; je me faisais de lui une image (comme pour la pauvre femme aux deux mioches), et sa lettre m’a plus décontenancée (ah! certes oui!) que le petit discours de la laitière.
Je ne voudrais pas me montrer sévère, mais on n’est pas plus bête! Il n’a rien compris, il s’est montré aveugle et sourd, il ne connaît pas Roger, il n’a pas deviné ma peine (je ne la lui cachais guère, pourtant!), et son barbouillage d’encre est un pâté de sottises. Au fait, je ne sais pas d’où il sort: de quelque magasin de nouveautés, sans doute, ou d’une étude de notaire de village. Il doit peindre (puisqu’il est peintre!) à ses moments perdus. Sa lettre est polie, en somme, mais comme on sent bien qu’il n’a pas d’usage, que ça le gêne d’écrire à une femme! L’imbécile! et, pour moi, quelle leçon! Non! on n’est pas si bête! (je parle de moi-même, pour le coup). Mais je pourrai rire quand Roger me vantera encore le goût et la sensibilité de son cher Serval... Sensibilité! Ah! si ses peintures (que Roger n’a d’ailleurs pas vues) sont d’une sensibilité du même genre, moi, je les vois d’ici.
Bien entendu, je ne dirai rien à Maurice de tout cela: il aurait vraiment le droit de se moquer.
Je vais brûler la lettre de M. Serval.
CHAPITRE XXXIII
Il fait nuit dans la grange, nuit noire, cette fois. On se sent comme un enfant, tout seul, dans sa chambre; on aurait volontiers peur. Je retrouve des impressions de jadis, du temps où j’étais gosse, des terreurs perdues, enfin cette vitre (vous savez bien: celle par où entre la lune), elle a l’air, maintenant, d’un visage sombre et sale. Demain, sans faute, je lui donnerai un coup de torchon mouillé.
Je n’ai pas envie de dormir. Je songe à la lettre que la femme de Cigogne m’a écrite; non pas à ma réponse: à sa lettre à elle; ma réponse était trop stupide... Cigogne... Lucienne... je songe au coin de port que l’on découvre des fenêtres de leur salon, avec les voiles et les mâts; je songe au rêve qui peut naître à cette vue; je m’imagine Cigogne, assis dans un fauteuil, fumant des cigarettes et regardant ce carré de paysage baigné de la lumière mauve d’un beau crépuscule; je songe à l’influence évocatrice de la moindre échappée sur la mer, je songe aux songes que j’aurais si j’étais là, à cet endroit-là, enfoncé dans ce fauteuil-là, les jambes allongées, les pieds croisés sur le tapis, tandis que Maurice Mahoudiaux et Lucienne Maxence discutent paisiblement des nouvelles du jour... Mais pourquoi donc rêver à la place de Cigogne? laissons-le rêver pour son propre compte.
«Toi qui aimes les paysages, Cigogne, quel paysage aperçois-tu de tes fenêtres, chez toi?»
Une voix sort de la nuit:
«Drôle de question!
--Je pensais que ce paysage, s’il est beau, s’il est très laid, s’il est triste ou s’il est souriant, tu dois le revoir quelquefois. Le carré de nature que l’on admire de sa fenêtre nous accompagne jusqu’au bout de la terre.
--Comme tu as raison, Serval! De ma chambre, je ne vois que la maison d’en face, grise et malpropre, dont le mur est coupé d’une longue lézarde oblique, mais du salon, qui est en pan coupé, je puis voir un coin du port, avec des voiles et des mâts, un coin du quai, avec des gens qui passent, des piles de cordages, des sacs et des paniers, un coin d’océan sombre, tout au loin, un coin du ciel, avec des oiseaux et le vent qui souffle, car on voit le vent quand il souffle fort, n’est-ce pas?
--Oui, murmurai-je, on voit le vent quand il souffle fort; c’est vrai... Mais comme ils sont beaux, les bateaux à l’ancre! et comme on rêve à leur sujet!
--Et comme il est bon, dit Cigogne, de regarder cela sans bouger, sans vouloir en voir davantage, parce que le monde tient tout entier dans ce petit cadre.»
La nuit devenait plus épaisse, semblait-il. On n’entendait plus les petits bruits familiers, ceux de la paille que l’on chiffonne; ceux des souris qui vont à leurs affaires. On les avait oubliés.
Et je dis encore, à voix basse:
«On suit sa fantaisie, on passe par la vitre, on s’évade, on se promène le long des quais, on monte sur un bateau, puis le bateau appareille, le bateau part, on se sent balancé par les premières houles, on gagne le large, on va, on va tout au loin!
--Tu as voyagé, toi! répondit Cigogne; tu connais ça! mais moi, qui n’ai guère quitté la France que pour me rendre à Alger, il m’arrive pourtant de rêver des mêmes choses.»
Je ne l’écoutais pas. De temps à autre, mais seulement de temps à autre, j’ai bien le droit de me laisser prendre par ma fantaisie!... Aussi, je parlais un peu comme l’eût fait Cigogne, et je lui disais, à la manière du coureur d’aventures qui feuillette d’anciens souvenirs:
«J’aborde en Birmanie, en Indo-Chine, en Chine, je retrouve des pays que j’adore, que j’ai connus autrefois pour y avoir passé quelques heures, quelques jours, quelques semaines, et que je n’ai jamais oubliés. Je reconnais de beaux temples, et ce fleuve lourd, et ce parler bizarre... Puis une escale au Japon, quand fleurissent les cerisiers, puis, de nouveau, la mer et des îles aimées, la côte de Sumatra, des promenades solitaires dans un si beau jardin! la mer... Bornéo qui est toute une tentation! la mer, puis les Indes et leurs délices, et leurs parfums, et leurs couleurs, et leur magnifique histoire, et les ombres épaisses de leurs forêts. Puis, un repos en France, puis, la mer... et je retourne au chant des vagues, au chant des brises, des oiseaux, aux plaintes dans le vent; je connais les tons d’ambre d’un crépuscule dans la baie du Requin, j’entends le bruit sauvage de la barre, au Sénégal, je me grise du parfum d’un fruit trop mûr qui m’avait déjà grisé... Oh!...
--Oh!» murmura doucement Cigogne comme un lointain écho.
Je reviens à moi: l’heure présente finit toujours par me reprendre, par me rappeler, si loin que je sois parti. Et j’écartai Cigogne.
«Bonsoir! laisse-moi dormir!»
Je craignais qu’il ne voulût me répondre.
Une heure passa, je pense. Je dormais presque, je dormais tout à fait, peut-être, quand un bruit singulier me réveilla. Cigogne se levait. Un peu de lune me le laissait voir. Il se rhabillait; il cherchait quelque chose à la lueur de sa lampe de poche; il se rechaussa avec grand soin; il prit sa capote bien qu’il fît chaud, dehors, sa montre qu’il pend d’ordinaire à un clou, son revolver qu’il examina... pourquoi son revolver?... puis, à pas de loup, il gagna le coin de la grange où se trouve l’échelle qui mène à l’écurie. Il descendit avec précaution. Je me levai aussitôt et j’ouvris la petite fenêtre qui donne sur la cour.
Le voilà! Il va, il vient, il fait trois pas à droite, trois pas à gauche. Il s’arrête, le menton levé. On dirait qu’il prend le vent. Il s’approche du puits, il boit quelques gorgées, à même le seau. Il allume une cigarette. Il marche encore de ci, de là. Brusquement, il fait volte-face vers la petite grille de bois, à côté de l’étable. Il la pousse. On peut rejoindre la route, à travers champs, en passant par là.
Alors, je me penche dehors et je crie:
«Cigogne!»
Il se retourne, tout d’une pièce.
«Cigogne! que fais-tu?»
D’abord, il reste immobile, puis il passe la main sur les yeux, puis il revient sans hâte, il entre dans l’écurie, je l’entends qui monte lentement, lentement, avec un petit arrêt à chaque échelon. Le voici dans la grange.
«Cigogne! que fais-tu?»
Il est très calme.
«J’étais allé me promener.
--A cette heure!
--Oui.
--Où ça?
--N’importe... loin!
--Et les sentinelles?
--Bah!
--Qu’avais-tu besoin de ton revolver, de ta montre?
--J’allais... tu avais raconté tant de choses!... j’allais partir.»
Sa voix est toujours très calme.
«Partir? Mais pour où ça? nom de Dieu!
--Partir pour n’importe où, loin, je te l’ai déjà dit. En tout cas, partir pour tout de bon.
--Imbécile! tu aurais été ramené avant l’aube, et de quelle façon!
--Je voulais partir, aller là-bas où il y a ce que tu disais, où il y a les belles choses que tu disais.
--Tu sais, mon vieux, par les temps que nous vivons, ce n’est pas partir, ça, c’est déserter!»
Il lui fallut un long moment de réflexion silencieuse avant de comprendre. J’aurais voulu voir son visage pendant qu’il reprenait conscience, mais la lune n’éclairait pas assez.
«Déserter... dit-il, sans trahir la moindre émotion. Déserter...»
Et le voilà qui tombe dans la paille, à sa place habituelle, tout chaussé, tout armé, sans un mot.
Maintenant il dort.
Allons! il convient de surveiller ses paroles lorsque l’on cause avec Cigogne!
CHAPITRE XXXIV
Cigogne était, ce soir, d’humeur très joviale. Du plus loin qu’il me vit, il leva les bras au ciel et s’écria:
«Elle est bien bonne, Serval! elle est bien bonne!»
Je lui demandai le sujet de sa joie, mais il riait toujours.
«Elle est bien bonne, mon vieux Serval! Tu vas rigoler!»
Enfin, je pus savoir.
«J’ai encore reçu une lettre de ma femme! Figure-toi que Lucienne s’est mise en tête de me donner son avis sur tous mes camarades, d’après ce que je lui en dis. Je parle souvent d’eux, tu sais. Et voilà qu’elle commence par toi. Ah! ça promet pour les autres!--Je saute le début qui traite uniquement de linge, de confitures et de mon ami Mahoudiaux, mais écoute la suite:
«Ton camarade, le maréchal des logis André Serval...
«Tiens! comment sait-elle ton prénom? je ne croyais pas le savoir moi-même! J’ai dû le lui écrire, puis l’oublier.
«Ton camarade, le maréchal des logis André Serval est certainement de la province, de la petite province; ce n’est, d’ailleurs, pas un reproche que je lui fais. Je suppose qu’il est clerc de notaire ou bien employé dans une administration. Bien élevé, mais un peu... empoté, comme dit Mahoudiaux, il n’a jamais dû aller dans le monde, il ne sait pas causer et pourtant ce n’est pas un paysan. Tu m’assurais qu’il fait de la peinture. Elle doit être d’un banal! Je vois d’ici ses aquarelles trop bien lavées. Voilà l’idée que j’ai de M. Serval. Est-ce que je me trompe beaucoup? Cela m’amuserait de savoir si mon portrait est ressemblant.
«Ensuite, elle parle d’autre chose.--Tu avoueras, Serval, que c’est tordant! Ah! elle est bien bonne! J’en rigolerai huit jours!