Part 6
«Ah! si tu tousses, elle viendra tout de suite. Les hommes sont si maladroits! Mais, pour l’instant, elle est tranquille. Ses doigts se hâtent doucement, sans bruit, et, sous ses doigts, la brassière s’allonge; sous ses doigts, la laine est souple. Les fées doivent tricoter ainsi. Dors, mon enfant! La vie est bonne à vivre; tu sommeilles, moi je te berce et ta mère compose pour toi des vêtements merveilleux. La lune, au dehors, verse de l’argent sur la campagne...»
J’attendais la lune! Notez qu’il n’est pas cinq heures de l’après-midi.
«Dans la cheminée, le vent soupirera de temps en temps, pas trop pourtant: il sait bien que tu sommeilles; le vent qui passe est ton ami. Un chien jappera dans la cour; tu le connais, le gros chien jaune, si poilu, si pataud, jamais il ne te fera peur; le gros chien jaune est ton ami; et nous entendrons crier les hirondelles qui cisaillent l’air autour du toit...»
Où diable a-t-il vu les hirondelles voler la nuit, puisqu’il veut qu’il soit nuit, et autour de quel toit?
«Plus tard, je t’apprendrai à aimer toutes ces choses qui t’entourent et qui font la beauté du monde, toutes ces choses que les passants dédaignent: le chant des ruisseaux, la couleur du crépuscule et son reflet dans les mares, les parfums que les brises apportent, la voix mince d’un crapaud perdu dans le pré vert...»
Ce crapaud, il le lui montrera peut-être...
«Et tu riras en regardant, en écoutant, en respirant la vie, comme... comme... comme une...»
Décidément, la comparaison ne vient pas. Alors il prend un chemin de traverse.
«Et plus tu riras, plus je serai heureux, car dans ton rire, je retrouverai le rire que j’aime tant, le rire de ta mère. Ta mère... écoute... elle pousse la porte. C’est vous, mon amie! Je berçais l’enfant!»
La voilà donc, notre chère Lucienne! Elle manquait vraiment à la fête! Puisque Cigogne vous évoque, entrez Madame!
«Elle vient poser une fleur dans ce vase, cette fleur divinise la chambre... Magique, sans doute, cette fleur... Ne te réveille pas, ma petite. Ah! la glorieuse corolle! Il fallait une tache rouge à ce fond brun sombre...»
L’insolent! il parle de peinture! Les couleurs, c’est ma partie! Je ne parle pas de rêves, moi!
«Ah! mon enfant chérie, regarde bien ta mère! Vois comme elle marche légèrement...»
Mais N... de D..., puisqu’elle dort, cette gosse!
«Son pied se pose à peine. Vois comme la fleur rouge tremble dans son industrieuse main, si fine, si jolie.»
Industrieuse main n’est pas mal! J’aime ce souvenir de la récente brassière.
«On dirait que ta mère transforme tout autour d’elle. Maintenant, nous vivons dans un rêve, de l’autre côté d’un grand miroir; nous l’avons traversé. Tu seras princesse, mignonne; je t’apprendrai comment on s’y prend, je t’apprendrai à te bien tenir, je réglerai les fastes de ta cour, mais, pour l’instant, dors, petite, ne pense pas à l’Oiseau bleu! dors en paix, la vie est assez belle ainsi, suave et si tendre, n’est-ce pas? Ecoute l’horloge, elle nous dispense notre bonheur, goutte à goutte...»
L’image n’est pas très neuve, il me semble, ni très sûre...
«Vivons le bonheur quotidien que les pauvres hommes perdus dans le bruit des villes ne connaissent pas; n’en demandons jamais davantage. Dors, mignonne, et moi, je te bercerai.»
J’allais encore faire une critique, mais à quoi bon, puisque je suis ému? car me voilà dans ce rêve où Cigogne, par son discours murmuré bas, m’avait invité, où j’ai glissé sans presque m’en rendre compte... oui, le fond du miroir... je suis au fond du miroir... Pourquoi me moquer de Cigogne quand je devrais lui rendre grâce?
Soudain la porte s’ouvre, pour tout de bon, cette fois, et Mme Dietrich entre à grand bruit, venant d’Ecklingen, un parapluie à la main, un fichu de laine sur les cheveux. Marguerite se réveille en sursaut, elle regarde sa mère d’un air épouvanté, elle agite ses bras, sa figure rose se bouffit, elle pleure. Ah! je puis dire que Marguerite pleure bien! La mère accourt. Quel pas solide! quelle assurance! Elle prend la poupée dans son berceau, sans formalités (Cigogne penserait: sans tendresse!) elle la secoue. Marguerite beugle. Que de voix dans un si petit corps! Mais Mme Dietrich ne s’émeut pas pour si peu.
«Mes bons messieurs! passez dans la cuisine, l’enfant va faire trop de bruit.»
Le beau palais de songes est par terre.
Dressé, les bras ballants, une jambe repliée, Cigogne regarde le berceau vide avec l’expression de Perrette après la chute du pot au lait.
CHAPITRE XXVI
Il m’a reparlé de cette heure passée à bercer la petite Dietrich, il en reparle souvent. Il vante les douceurs de la vie conjugale, de la paternité, il s’émeut de ses paroles, il aime le tableau qu’elles composent, il a l’air ravi, ses yeux se mouillent de larmes heureuses, il sourit complaisamment. Dans son tréfonds, je pense qu’il se désespère.
Et c’est chaque fois la même histoire, chaque fois qu’il m’ouvre son cœur. Il goûte le bonheur supposé d’un autre, il se l’attribue, il se voit heureux, puis il se lamente de ne point l’être, et quand il vit lui-même quelque chose, il n’en souffre ni n’en jouit: il rêve d’être quelqu’un qui souffrirait ou jouirait autrement.
Je vous disais qu’il en est ainsi chaque fois qu’il m’ouvre son cœur. Chez certains êtres, ouvrir son cœur est une grosse affaire où il faut de la retenue; ce cœur ils le tiennent sous clef, la serrure secrète ne se cambriole pas. D’autres ouvrent leur cœur constamment, à la moindre requête ou même sans qu’on les en prie; y regarde qui veut dans ce cœur facile, y entre qui veut; on ne paye qu’en sortant. D’autres encore mettent leur cœur à l’étal, mais ceux-là n’offrent vraiment pas d’intérêt. Cigogne appartient à une autre école. Il ouvre son cœur à ses amis dès que son cœur est plein, mais l’on n’y trouve jamais ce que l’on croyait y voir.
Imaginez un fruitier qui prétendrait n’offrir aux amateurs que des mangues, des avocats, des figues de barbarie, des letchis savoureux, frais cueillis; il en peignit même les images sur l’enseigne de sa boutique. Vous entrez. Il vous tend une pomme normande, excellente, d’ailleurs, point blette, très mangeable, mais on ne laisse pas que de se dire: «Je pensais goûter des fruits exotiques, cette honnête pomme normande ne me dit rien qui vaille!» Et l’on montre sa mauvaise humeur (moi, du moins).
Ou, si vous préférez une comparaison plus proche de notre ami Cigogne, souvenez-vous de quelle méchante façon l’on accepte au théâtre un tardif changement de spectacle qui vous oblige à écouter une farce quand vous désiriez pleurer sur le sort de deux orphelines (on n’a rien d’autre à faire, ce soir-là; il faut rester!) ou qui mouille vos yeux quand vous vouliez rire. Cigogne ne sait jamais au juste ce qui se joue en lui, mais il invite ses amis à la représentation sur la foi d’une affiche dont la couleur l’amuse et qu’il a décollée d’un mur voisin.
Ainsi Roger Maxence se plaint de ce que sa femme ne lui a point donné d’enfants. Rentrant à son foyer, il ne trouvera pas de petite Marguerite endormie dans un berceau avec un petit édredon piqué de fleurs. Et il se plaint aussi de ce que Mme Dietrich ait le pas lourd et la voix forte, tandis que la voix de Lucienne est, je pense, un susurrement de flûte et son pas, l’évanescence d’un duvet.
De ce fait, Cigogne sera malheureux jusqu’à la prochaine occasion. Elle s’est présentée hier.
Pendant nos jours d’ennui, dans la tranchée (ils sont fréquents), je prête à Cigogne des livres que m’envoie ma famille et qu’elle sait choisir. Je profite de la critique, parfois singulière, que notre ami m’en présente (car je vous prie de croire qu’il n’est point sot), et, par la même occasion, je remets au point d’anciennes opinions tant soit peu scolaires que j’avais gardées de certaines œuvres. Si j’aime la critique de Cigogne, c’est qu’il a le don de vivre ce qu’il lit. Cela donne souvent à ses dénigrements, à ses enthousiasmes, une sincère éloquence. Cette faculté de s’incorporer au rêve d’autrui ne va pas, hélas! sans quelques inconvénients.
Avant-hier, Lucienne (il m’autorise à la nommer ainsi), écrivit à Roger une fort gentille lettre, toute simple et bien tranquille, reposante, sentant bon la province; Florimonde dût se tenir à quatre en composant cette lettre-là, pour peu que la plume d’un oiseau exotique tremble toujours, lourde du bout, dans sa chevelure. Cigogne m’a prié de la parcourir (je ne proteste plus contre cette indiscrétion) et je lui dis la joie que j’avais de savoir Mme Maxence en bonne santé et Maurice Mahoudiaux florissant, malgré sa si gênante blessure. Mais, cet après-midi, Cigogne m’a vanté, avec une soudaine ardeur, l’union romantique de deux êtres dont l’amour se nourrit d’actions héroïques, de sacrifices surhumains et constamment répétés (n’avait-il pas lu, la veille, quelque pièce de Musset?).
Or, comme nous revenions à cheval au cantonnement, vers six heures, je fus étonné de voir Cigogne, passant devant un calvaire, se découvrir et compléter son hommage par un large signe de croix. Je ne lui savais aucun sentiment religieux, du moins n’en avait-il jamais manifesté auparavant, de manière explicite.
«Tu salues les calvaires? lui dis-je, est-ce une habitude pieuse?
--Oh! non! répondit-il d’un air gêné.
--Le geste me plaît, il est touchant, mais...
--Laisse donc! dit-il en haussant les épaules.
--Pourquoi ça?... Es-tu croyant?
--Non, ou, du moins...
--Alors?
--Ce paysan, tout à l’heure, a salué... a salué une croix de façon si belle!
--Mais...
--J’ai pensé que j’arriverais à toucher ce Christ en le saluant à mon tour... Il est mort pour nous... Je lui disais ma reconnaissance en faisant comme le paysan.
--Tu crois atteindre à la foi par un geste de comédien! Ah! tu es bien de la race des gens qui demandent aux femmes de se sacrifier d’abord, qui demandent à leur Dieu de mourir pour eux d’abord, et qui oublient d’aimer l’être souffrant ou le Dieu qui meurt! Si tu veux toucher le Christ, aime-le avant de le saluer comme un singe! aime-le avant d’escompter son sacrifice! Cabot! cabot! Je préfère encore l’homme qui jouit d’un beau corps sans chercher plus loin, ou qui croit à un Dieu mécanicien qui mit en marche le monde et ne s’en soucia plus!»
J’étais exaspéré contre Cigogne.
Il me répondit d’une voix lamentable:
«Je ne pourrais pas! je ne pourrais pas! Il me faut de la douleur pour être heureux! Il me faudrait voir les sept plaies du Christ pour croire en lui!...»
Et je me demande si mon ami Cigogne ne faisait pas encore une fois de la littérature.
CHAPITRE XXVII
Du cahier lavande.
Je n’en pouvais plus! il avait vraiment dépassé toute mesure permise. J’ai dû prendre un parti, tentative peut-être inutile, folle, sans doute, assurément inconvenante, mais, je le répète: je n’en pouvais plus!
Qui est-ce, M. Serval? Je ne sais rien de lui que par les lettres de Roger, or il est rare que le jugement de Roger soit posé, puisqu’il le fonde, chaque fois, sur son impression d’un instant, à la manière des petits enfants qui disent: «Celui-là est beau! celui-là est laid! celui-là est méchant!» Néanmoins, il a toujours parlé de M. Serval comme d’un galant homme, très cultivé, peintre de talent, paraît-il.
Alors... ai-je eu raison? Hélas! il faut attendre.
Depuis quelques jours, les lettres de Roger me déchirent le cœur. Il ne m’aime pas! il ne m’estime pas! il me prend pour une de ces filles de café-concert qui l’amusaient jadis. Ah! je préférerais être appelée «Madame Cigogne!» ce ne serait que grotesque, mais... Florimonde! Dans quel bouge cela a-t-il traîné, Florimonde?
Tout ce que nous aimions, il l’oublie, pis encore, il le ridiculise ou bien il le gâte. Il se croit quelqu’un d’autre; il a trouvé sa voie, m’assure-t-il; je dois le suivre... Où donc? Il ne le dit pas! Mais ce qu’il dit en paroles limpides, en phrases qui font mal, c’est que le passé ne compte plus. La vie que nous menions, avec ses bonnes soirées, ses longues causeries tranquilles, les mille occupations qui remplissaient la journée, nos projets, nos lectures, nos promenades, ses travaux de chimie qui parfois l’absorbaient tant, où il se montrait si appliqué, nos délicieux petits voyages de vacances, ce bonheur n’existe plus!
A son avis, nous ne pouvons, vivant seuls, vivre heureux! Un enfant... Je le désirais autant que lui, peut-être davantage, puisqu’il avouait que la présence d’un enfant entre nous lui faisait peur, mais quand j’ai été si malade et qu’il a fallu renoncer à cet espoir... (18 septembre... comme j’ai souffert!) il paraissait sincèrement désolé. Il parlait du petit comme s’il l’avait connu. Il a pleuré. Sa peine était touchante. Il me consolait avec des paroles si douces, si habiles, si tendres! «Plus tard, quand tu seras guérie, Lucienne, me disait-il, nous referons un nouveau rêve, et le rêve sera cette fois une petite fille!» Hélas! je ne me suis pas tout à fait guérie!... Qu’il était charmant, alors!
Je me souviens que ma vieille cousine Charlotte, toujours désagréable et pointue, disait même qu’un homme bien élevé ne devait pas parler ouvertement d’un accident de ce genre, ni le prendre si fort à cœur, puisque le bon Dieu l’avait voulu.
Eh bien, dans sa lettre d’hier, Roger ose m’écrire: «Nous ne sommes plus tout jeunes, Lucienne; notre âge mûr sera triste, sans un vrai foyer, mais je n’y penserai plus si tu deviens Florimonde, j’oublierai cette voix d’enfant qui me poursuit, la voix de celle que nous aurions nommée Marguerite, n’est-ce pas? Deviens Florimonde! sois folle! regarde-toi, reconnais-toi dans le portrait de Pélaze, et, pour la femme nouvelle que tu seras alors, je serai, moi (je suis déjà) un homme nouveau.»
Que signifient ces abominables phrases et pourquoi «Marguerite?...» Jamais nous n’avions pensé à ce nom pour notre enfant... J’ai pleuré toute la nuit et, quand Mahoudiaux est venu déjeuner, ce matin, vers onze heures, je l’ai supplié d’écrire à l’ami de Roger, à ce M. Serval, pour lui demander l’explication de tout cela.
Alors j’ai vu combien le bon sens peut être un sentiment affreux!
«Ma chère amie, disait Maurice, de pareilles sottises ne valent pas la peine d’être écoutées; pourquoi s’enquérir de leur cause? Ce sont les écarts courants d’un homme qui s’ennuie et qui se plaît à rêver de travers...»
Je ne croyais pas que Maurice fût si bête, car il y a autre chose qu’il ne veut pas voir, qu’il ne veut pas sentir. En somme, il a refusé de me venir en aide. Alors, j’ai réfléchi, longuement, tout l’après-midi, et, après dîner, j’ai écrit moi-même!
Quelle lettre, mon Dieu! quelle lettre! et quelle folle sottise de l’avoir adressée à cet inconnu! Que va-t-il penser de moi? Répondra-t-il seulement? Ne la montrera-t-il pas à Roger, malgré mon instante prière? Ah! que j’aurais voulu retirer l’enveloppe de cette boîte où je l’avais glissée! Si j’avais pu!... Quand elle m’a échappé des doigts, quand j’ai compris que la lettre était envoyée... déjà partie... j’ai eu honte, je suis devenue toute rouge.
Pourvu que M. Serval soit un gentilhomme!
CHAPITRE XXVIII
Le vaguemestre m’a remis, au courrier de ce matin, la lettre suivante:
«Monsieur,
«Cela pourra vous sembler étrange de recevoir des pages aussi peu attendues, mais je me décide cependant à vous les écrire, ne voyant aucun autre moyen de calmer mon inquiétude. Je suis la femme de votre camarade, le maréchal des logis Maxence, et, dans ses lettres, mon mari me parle de vous si fréquemment, de façon si amicale, avec tant d’expansion, que je pense bien faire en m’adressant à vous, Monsieur, qui témoignez à Roger une affection vraiment fraternelle et avez su vous l’attacher par des liens dont je connais la force.
«Voilà que je ne trouve plus mes mots, que je ne puis vous exprimer ce que je voudrais tant vous dire, faute d’un petit fait auquel m’accrocher. Quand je me plains à notre ami, Maurice Mahoudiaux (un blessé de la guerre dont Roger a dû vous parler), celui-ci me répond gentiment, avec son gros rire: «Ma chère amie, votre mari continue d’être ce qu’il a toujours été. Le paysage change, de temps en temps, voilà tout. Votre angoisse n’a pas le sens commun.» Car c’est de l’angoisse, Monsieur, une angoisse profonde et perpétuelle qui me torture! Je ne retrouve plus mon mari! L’aurai-je donc perdu pour toujours!
«Lorsqu’il vivait à la maison et regardait le petit coin du port marchand, avec ses mâts et ses voiles, que l’on aperçoit par la fenêtre du salon, souvent je sentais que son esprit était ailleurs, mais, je savais le rappeler à moi par quelques paroles, une question, un simple geste, au lieu que, depuis qu’il est parti au front, ses lettres sont celles d’un étranger! pis que cela! elles sont écrites à une autre qu’à moi!
«Oh! Monsieur! ne me croyez pas folle! je suis seulement affolée d’inquiétude! Que lui arrive-t-il? Est-il si malheureux, là-bas en Alsace, qu’il ait oublié notre bonheur passé? Est-il tellement pris par cette maudite guerre qu’il ait perdu le souvenir de sa femme, de la paix de son foyer, de tant d’heures tranquilles? Oui, je vous parle comme j’oserais à peine parler à un ami de vingt ans, mais vous m’excuserez, vous me comprendrez, n’est-ce pas? vous saurez me dire la raison de ma misère.
«D’abord, j’avais prié Maurice de vous écrire à ma place, mais il n’a rien voulu entendre et m’a dit: «Ma chère amie, si M. Serval est un homme qui porte sa tête sur ses épaules et non pas au bout d’une perche pour agrandir son horizon (je vous cite ses paroles), il ne comprendra rien à des plaintes si peu fondées; moi-même, je n’y comprends pas grand’chose. Exprimées par vous ou par moi, il n’y verra que des imaginations de femme inquiète.» Et puis il a ajouté que je «faisais» de la neurasthénie! Moi, Monsieur! pensez donc!... Il me faut du courage pour vous écrire!
«Ah! si vous lisiez les lettres de Roger! Quand je les ai finies, je pleure, et je les reprends dès que mes yeux sont secs, pour relire ces chères phrases qui me font tant de peine et que je ne reconnais pas pour des phrases de mon mari... et cependant, parfois, un mot tendre me le rend tout entier! Quelles folies! ah! quelles folies! et comme j’en souffre!
«Non, Monsieur, je ne suis pas princesse! je ne porte pas dans mes cheveux une longue plume d’oiseau des îles «lourde du bout» qui balance. Il m’écrit ça, Monsieur! Et je ne m’appelle pas... comment disait-il?... Florimonde, qui est un nom pour une fille d’opéra... Et ce ne sont pas des plaisanteries qu’il fait là, je vous assure! Si vous lisiez ses pages, vous pleureriez vous-même, peut-être!
«Vos camarades ont nommé mon mari: Cigogne, paraît-il... Pourquoi: Cigogne? Il dit que, depuis lors, il est un homme nouveau et qu’à un homme nouveau il faut une femme nouvelle, et il me raconte, à moi, Monsieur! des choses de ma vie qui n’ont jamais existé... comme s’il rêvait... comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! oui, c’est ça! comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! Enfin, dans sa dernière lettre (vous ne le croirez pas et vous allez dire que je suis bien mal élevée), dans sa dernière lettre, il m’accuse... comment dirai-je... de ne pas avoir une santé tout à fait excellente. En effet, depuis le mois de septembre 1911, je ne me suis jamais très bien portée. Est-ce de ma faute?
«Oh! Monsieur Serval! rendez-le-moi! rendez-le-moi, je vous en supplie! Roger est toute ma vie et si, parfois, j’ai passé quelques heures un peu tristes auprès de lui, quand il voulait si passionnément ce que nous ne pouvions avoir, quand il rêvait mille folies en rentrant du Café de la Poste ou du Grand Café, il savait tout de même apprécier le peu que nous avions et qui nous donnait tant de bonheur!
«Rendez-moi Roger, Monsieur Serval! Pardonnez-moi de vous avoir écrit une lettre aussi inconvenante, surtout ne la montrez pas à Roger! que Roger n’en sache rien... Répondez-moi.
«Croyez, Monsieur, à ma sincère reconnaissance.
«Lucienne MAXENCE.
«_P.-S._--Et n’oubliez pas de me dire pourquoi l’on appelle mon mari: Cigogne.»
Eh bien! si vous croyez que c’est drôle de recevoir une lettre pareille!... De plus, il faudra y répondre!... mais comment?
CHAPITRE XXIX
Je l’avais ouverte à l’heure de la soupe.
«Hé! hé! me dit Blanc, le vaguemestre, tu reçois encore des lettres de femmes! Mais cette écriture à l’encre violette sur papier mauve, je ne la connaissais pas! Oh! la belle petite enveloppe! Elle sent bon! elle sent la rose! C’est de ta bonne amie, Serval! Blonde ou brune? Tu me donneras son adresse? pas vrai? J’irai lui dire deux mots à l’oreille!
--A l’oreille... à l’oreille...» ajouta Renaud, l’ordonnance du capitaine, toujours spirituel.
Charmantes plaisanteries! et de si bon ton!
Je répliquai de façon un peu rogue:
«Au lieu d’examiner avec tant de soin les lettres du courrier, tu ferais mieux de les distribuer plus vite, salaud!
--Monte pas à l’échelle, Serval! Y a pas de médisance! Tout de même, cette enveloppe, tu...
--Ferme ça, Blanc!»
Huyon, qui est un brave bougre, dit tout bas au vaguemestre:
«C’est peut-être de sa mère ou de sa sœur... pour ça qu’il le prend mal...»
Mais Blanc poursuivit:
«Curieux qu’il soit si souvent de mauvaise humeur, notre vieux Serval! Il fait le méchant...»
Puis, se reprenant à un souvenir:
«Je voulais te parler, ajouta-t-il, du petit portrait de peinture que tu as dessiné de ma gueule, avec tes crayons. Ça a fait bien plaisir au père et à la vieille, mais, là, tout à fait. La famille, elle me dit de te dire merci. On le mettra dans un cadre.»
Et Cigogne, dans son coin, tout en décortiquant un morceau de singe, soupira:
«Serval! tu reçois des lettres de femmes! Quand on est célibataire, on peut se payer ça, pas vrai?
--Mais, oui!...»
Puis, sans avoir l’air de rien, je demandai:
«Pas de nouvelles de chez toi?
--Pas de nouvelles directes de Lucienne, dit-il d’un air maussade, mais, de mon ami Mahoudiaux, quelques lignes mal écrites (il commence à gribouiller seul, tout de même), où il m’annonce précisément que Lucienne ne va pas très bien. Elle est nerveuse depuis quelque temps, paraît-il, elle est triste. Maurice dit qu’elle a besoin de repos moral; il me recommande surtout de ne pas l’inquiéter dans mes lettres, de me surveiller de près quand je lui écris. Il en a de bonnes, Maurice! Inquiéter Lucienne! comment ferais-je? Est-ce en racontant la vie de bourgeois que nous menons ici, que je pourrais inquiéter Lucienne? Pas un coup de canon depuis quarante-huit heures!»
Agacé, nerveux, inquiet lui-même, il hausse les épaules et s’en va.
Mme Maxence est donc nerveuse! Bon Dieu, que vais-je lui répondre?
CHAPITRE XXX
Je rentrais de la tranchée, assez secoué par l’arrosage intense que nous y avions subi, et relisais, assis dans la cuisine du père Dietrich, la lettre, reçue la veille, de Lucienne Maxence. Je tâchais de rappeler à moi, de fixer ainsi mes idées, égarées par tout le vacarme de ces dernières heures, quand Cigogne entra brusquement. J’eus à peine le temps d’empocher le dangereux papier mauve et son enveloppe.
«Bon! qu’arrive-t-il encore?»
Qu’il fût arrivé quelque chose, on n’en pouvait douter. Cigogne avait le regard instable, les mains tremblantes; de plus, il était, contre son ordinaire, terriblement rouge.
«Viens dehors, dit-il en bégayant, je ne puis te parler ici.»
Il me prit par les épaules; il se pencha sur moi. Ses pauvres yeux fous faisaient mal à voir.
«Figure-toi! commença-t-il, le capitaine m’avait dit...
--Puisque tu ne peux me parler ici, allons dans la cour.»
Nous sortîmes. La nuit commençante, fraîche et parfumée, évoquait une féerie. Un peu de clair de lune, un rien de brise, quelques étoiles encore timides, le profil, sur la route, d’un arbre noir à la cime argentée, composaient assez de beauté pour rendre un homme heureux. Le chant d’un rossignol eût passé la mesure.
Je murmurai malgré moi:
«Ah! mon vieux! qu’il fait bon vivre!»
Et, me reprenant, j’ajoutai: